Les mains géantes

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Alexandre DUMAS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un pauvre petit garçon revenait de la forêt, chargé d’autant de bois qu’un enfant de son âge pouvait en porter.

Il se nommait Willie, et avait onze ans.

Il était fatigué ; la faim se faisait sentir, et de grosses larmes coulaient le long de ses joues.

Mais ce qui faisait couler ses larmes, ce n’était ni la faim ni la fatigue, c’était le souvenir de son père, qu’il avait perdu au printemps dernier ; c’était l’idée qu’il allait rentrer et trouver la maison vide, sa mère travaillant sans doute de son côté à quelque labeur aussi rude que le sien.

En effet, la maison était vide, mais en même temps si pauvre que sa mère n’avait pas eu l’idée, en sortant, d’en fermer la porte à la clé, rien ne pouvant tenter les voleurs dans une si misérable habitation.

Il entra dans la pièce qui eût été la cuisine dans une maison où l’on eût mangé, et jeta une ou deux poignées de son bois sur les cendres du foyer. Bientôt il s’en éleva une flamme éclatante, à laquelle il réchauffa ses pieds nus et enflés. Alors, tout en regardant la fumée qui dessinait des figures fantastiques dans la large cheminée et qui cachait sous ses nuages les solives du toit, il poussa un gros soupir, car il ne voyait pas sur le feu la marmite qui à cette heure eût dû s’y trouver.

Un chat maigre était assis sur l’âtre et semblait faire les mêmes réflexions que lui.

– Il est impossible que cela dure plus longtemps, pensa l’enfant ; car voilà que je commence à devenir grand et fort, et Dieu m’a donné dans sa bonté des bras assez solides pour ne pas les laisser oisifs ; ma pauvre mère, au contraire, s’affaiblit de jour en jour. Jusqu’ici, c’est elle qui a travaillé pour moi ; aujourd’hui, c’est à moi de travailler pour elle. Quand je serai tout à fait un homme, elle ne travaillera plus du tout, mais elle restera au coin du feu à faire le dîner, qui manque aujourd’hui, et qui alors ne manquera point, grâce à mon travail.

Willie avait raison de parler ainsi, car il était naturellement laborieux et ne restait point inactif dès qu’il pouvait utiliser ses petites forces.

Il attendit donc, plus tranquille de sa résolution prise, le retour de sa mère ; il était sûr qu’elle rentrerait, épuisée de labeur, pour partager avec lui son repas, si maigre qu’il fût.

Il n’eut pas longtemps à attendre ; le loquet se souleva et la bonne femme parut sur la porte. Elle embrassa Willie puis se laissa tomber en pleurant sur une chaise.

Elle était fatiguée, presque anéantie, et ne rapportait qu’un morceau de pain...

L’enfant l’embrassa à son tour et lui dit alors tout bas :

– Mère, j’ai pris la ferme résolution de m’en aller courir le monde pour chercher de l’ouvrage afin de ne plus être à ta charge.

La bonne femme éclata en sanglots.

– Je sais bien que c’est dur, continua le petit Willie ; mais tu conviendras, bonne mère, qu’il n’y a que ce moyen d’éviter la famine. Quand tu seras seule, tu gagneras suffisamment pour toi et, quand je serai seul à mon tour, il faudra bien que je me tire d’affaire ; puis je grandirai, je deviendrai fort, je ferai fortune et tu me reverras riche pour avoir soin de ta vieillesse et te soigner à mon tour, sans que tu aies plus besoin de rien faire.

La mère de Willie avait le cœur navré ; mais elle comprenait, comme l’intelligent petit garçon, que c’était le seul moyen de se tirer d’affaire.

Le jour se leva brillant et gai, comme s’il eût voulu encourager la vaillante résolution de l’enfant. La vieille armoire de noyer fut ouverte, et l’on en tira les uniques souliers du petit garçon, soigneusement conservés pour les jours de fête. Ils furent brossés, ainsi que les vêtements des dimanches, qui, en vérité, ne valaient guère mieux que ceux de tous les jours, raccommodés avec tant d’obstination par la pauvre mère. Néanmoins, Willie se trouva fort élégant, et fut convaincu qu’une pareille toilette parlerait fort en sa faveur.

La mère et le fils mangèrent tristement le reste de leur morceau de pain de la veille, évitant les regards l’un de l’autre pour se cacher les larmes qui roulaient dans leurs yeux.

Oh ! croyez-le, chers petits enfants qui aimez vos mères et qui êtes adorés par elles, il fallut beaucoup de courage au pauvre petit Willie pour dire adieu à la sienne.

– Allons, chère mère, balbutia-t-il enfin, il faut que je parte ; vois, le temps est beau, le soleil me sourit, le chemin semble se dérouler devant moi comme une immense pelouse de gazon.

Sa mère le regarda avec des yeux égarés, comme si, pour la première fois, elle entendait parler de ce projet ; sa douleur éclata avec une violence sans pareille, et elle jeta ses bras autour du cou de son fils en sanglotant, comme une mère tendre peut seule le faire.

L’enfant essaya de la consoler et de sourire à travers ses pleurs et, mettant enfin son chapeau sur sa tête avec un geste résolu, il saisit son bâton et son bissac, embrassa sa mère une dernière fois et fit, en s’élançant courageusement loin d’elle, son premier pas dans ce monde qui lui était complètement inconnu.

Mais sa mère jeta un cri de douleur ; Willie se retourna, et la pauvre femme vint se suspendre à son bras pour traverser avec lui le petit jardin qui était leur seule joie et qui se trouvait sur la route de l’enfant.

Là, ils ralentirent un peu le pas. Chaque fleur était une amie qui, à son tour, semblait, en s’inclinant sur leur passage, demander que l’on prît congé d’elle. Enfin, la petite grille en bois fut ouverte toute grande, et Willie en franchit courageusement le seuil.

Là encore, il y eut des larmes et des baisers ; enfin, la bonne femme, comprenant que cette situation ne pouvait durer, tant elle était douloureuse pour tous deux, se couvrit le visage et pleura silencieusement. L’enfant se retourna, car il sentait combien il lui était difficile de quitter une affection si chère et si dévouée ; cependant son devoir était tracé par sa volonté, son cœur devait obéir ; aussi, jetant un dernier adieu à sa mère, s’éloigna-t-il en pleurant.

L’alouette s’élançait dans l’azur du matin en chantant sa joyeuse chanson ; l’air doux et embaumé des premières heures du jour rafraîchissait la tête en feu de Willie ; ses larmes cessèrent peu à peu de couler, mais sa petite poitrine, oppressée de sanglots, se soulevait encore de temps à autre, car, au fond, sa douleur était la même ; seulement, plus il s’éloignait de sa maison, plus sa marche était alerte. Devant lui était la terre promise et son imagination d’enfant était remplie de rêves de succès. Il pensait à la joie qui inonderait son cœur quand son pied foulerait, au retour, les mêmes prairies qu’il foulait en partant et qu’il reviendrait chargé de richesses qu’il mettrait aux pieds de sa mère.

À mesure que ces pensées se pressaient dans son esprit, elles le consolaient, et il se mit à fredonner en marchant pour se prouver à lui-même qu’il était plein de courage et de volonté.

Tout à coup, en traversant une vallée jonchée de tous côtés de fleurs sauvages qui exhalaient de délicieux parfums, il aperçut, à travers le sentier qu’il suivait, un nuage vaporeux et diaphane, d’où sortaient deux mains géantes. Il n’y avait point à s’en effrayer, car elles étaient étendues ouvertes devant lui sur le gazon, et leur attitude ne trahissait pas la moindre intention de menace.

Il s’était arrêté, les regardant avec surprise, lorsqu’une voix, qui paraissait partir du nuage, lui dit :

– Willie, ne crains rien, je connais tes projets et je suis venu pour te protéger. Persévère dans ton intention d’être laborieux et nous serons toujours prêtes à t’aider. Nous serons invisibles à tous les yeux, excepté aux tiens, et nous nous mettrons à l’œuvre toutes les fois que tu auras sérieusement besoin de nous. Marche donc, sans rien redouter ; le chemin du succès est ouvert devant toi, comme il l’est toujours pour ceux qui sont sincèrement industrieux.

– Je vous remercie, bonnes grandes mains, dit Willie en leur ôtant son chapeau. Je suis sûr que vous me voulez du bien. Je suis trop petit pour que vous me souhaitiez du mal ou pour que vous m’en fassiez ; et j’ai toujours vu, même chez les animaux, les grands et les forts protéger les petits.

Les deux mains disparurent et Willie continua son chemin.

Le gentil garçon se sentait si rassuré par cette aventure extraordinaire et qui promettait tant pour ses succès futurs que, tout en marchant, il sautait et dansait avec une joie qu’il n’avait jamais ressentie, même au milieu de ses jeux. Il lui semblait, d’après une telle promesse, qu’aucun obstacle ne pouvait plus entraver sa carrière, et il se réjouissait tout en continuant son chemin.

Cependant, la journée avançait et le petit Willie ralentissait le pas, car la fatigue commençait à se faire sentir. Il se coucha sur le gazon, regarda le ciel bleu, suivit dans l’azur la marche des nuages floconneux qui fuyaient les uns devant les autres dans l’immensité du firmament ; mais, tandis qu’il était étendu ainsi, prenant un peu de repos, il lui sembla entendre quelque chose de pareil au roulement du tonnerre ; il redoubla d’attention ; le bruit n’était pas très éloigné et, à coup sûr, ne venait point du ciel. Willie se leva et marcha dans la direction du bruit, qui, à mesure que le petit garçon marchait, devenait de plus en plus fort. Enfin, il arriva au bord d’un précipice et vit une grande et imposante chute d’eau écumante qui se précipitait d’une hauteur de cinquante pieds au moins avec un fracas étourdissant.

Willie regarda à droite et à gauche, mais le formidable obstacle lui barrait complètement le passage. Il lui fallait remonter la rivière, car c’était une véritable rivière, jusqu’à ce qu’il trouvât un pont. Ce pont, le trouverait-il ? Existait-il même ? C’était douteux.

Le cœur manqua au pauvre enfant ; il s’assit près de la cataracte, épuisé de forces, et versa des pleurs.

Il y avait une minute à peine qu’il s’abandonnait ainsi à son chagrin, lorsqu’il se sentit soulevé doucement de terre par une main gigantesque, qui l’éleva au-dessus des eaux menaçantes et le déposa sain et sauf sur la rive opposée.

Dès que la main eut mis l’enfant sur ses pieds, elle devint impalpable, puis indistincte ; mais, avant qu’elle se fût évanouie tout à fait, Willie, qui était un enfant bien élevé, avait eu le temps de lever son chapeau et de lui dire :

– Je vous remercie de tout mon cœur, ma grande et bonne main ; vous avez tenu votre promesse et je vous en suis reconnaissant.

Certain désormais que l’apparition des mains géantes n’était plus un rêve, puisque, par leur aide, il se trouvait transporté d’un côté à l’autre de la cataracte, le courage de Willie s’augmenta avec la certitude de la protection qui veillait sur lui, et de l’immense puissance de cette protection.

Il arriva bientôt à un bois épais, où il y avait des arbres prodigieusement élevés avec des troncs noueux, et tout enchevêtrés les uns dans les autres, dont les énormes branches s’entrelaçaient de la façon la plus fantastique, sans compter les buissons et les racines, qui le bordaient, pareils à des serpents à travers le sentier, comme pour défendre à l’aventureux voyageur l’entrée de ces profondeurs verdoyantes.

Mais Willie considéra ces obstacles comme nuls en se rappelant celui qui lui avait barré le passage et dont il avait triomphé grâce à ses mains géantes. En conséquence, il s’enfonça résolument dans le fourré, frappant à droite et à gauche pour se frayer un passage avec un bon bâton qu’il avait coupé en entrant dans la forêt. Tandis qu’il cheminait ainsi, marchant de tout cœur, un hurlement féroce se fit entendre à quelques pas de lui.

Il s’arrêta court et tout tremblant de frayeur.

Il jeta les yeux de tous côtés et aperçut avec une véritable consternation un loup énorme qui s’élançait du fourré et s’apprêtait à lui barrer le chemin.

Sa terreur redoubla lorsqu’il vit les dents blanches et les yeux sanglants de la bête sauvage. Il se sentait perdu, car toutes ses forces et tout son courage ne pouvaient lutter contre un pareil adversaire. Il commençait donc à recommander sa pauvre petite âme à Dieu, lorsque, à son inexprimable joie, une des deux grandes mains, sortant de l’épais feuillage d’un arbre voisin, se plaça entre lui et son ennemi, tandis que l’autre main, saisissant le loup par les flancs, lui fit craquer les côtes et l’étouffa.

Willie commença par tomber à genoux et offrir à Dieu, qui bien certainement se tenait caché derrière ces grandes mains-là, de ferventes actions de grâces pour sa délivrance ; puis, lorsqu’il chercha les mains elles-mêmes, il ne les trouva plus ; elles s’étaient évanouies comme le nuage d’où elles sortaient.

Exténué de fatigue, il s’assit sous un arbre, décidé à s’y reposer toute la nuit ; puis il ouvrit le petit bissac où sa pauvre mère avait mis tout ce qu’elle avait pu recueillir de nourriture. Il avait été si préoccupé par les aventures extraordinaires qui lui étaient arrivées, par l’apparition des mains géantes, qu’à peine avait-il songé à manger de la journée.

Son frugal repas terminé, il songea à ce qu’il allait faire pour se préparer un lit dans l’immense chambre à coucher ; car, depuis que le loup avait été étranglé, il lui semblait avoir la forêt à lui tout seul. Il commença par réunir une quantité suffisante de feuilles sèches pour rendre plus doux son lit de repos. Il se disposait donc à se coucher à la belle étoile, lorsque, à son grand étonnement et à son ravissement suprême, il aperçut les mains gigantesques qui s’étendaient au-dessus de lui avec leurs doigts entrelacés, de manière à former une petite tente, la plus parfaite qu’il fût possible de voir. Son cœur bondissait de reconnaissance envers les grandes mains, car il sentait que, sous une pareille protection, il pouvait dormir en toute sûreté.

– Je vous remercie encore une fois, mes bonnes mains, dit-il, pour tous les soins que vous prenez de moi et tous les services que vous me rendez : mais, avant que je récite mes prières, ne pourriez-vous, puisque vous êtes si puissantes, me dire quelque chose de ma bonne mère ? Est-elle un peu consolée de mon absence, et a-t-elle de quoi manger ?

– Cher Willie, répondit une voix, votre mère n’est pas consolée, parce qu’un cœur de mère ne se console pas ; mais elle n’est plus inquiète, car elle sait que vous êtes sous la protection du bon Dieu, comme tous les bons petits enfants. Elle a et elle aura toujours de quoi manger, parce qu’elle est laborieuse. Ses mains lui ont été envoyées de notre royaume, où jamais mains oisives n’ont été confectionnées. Dormez donc en paix, afin de vous lever reposé et prêt au travail de demain.

Willie dit ses prières, puis se coucha et s’endormit.

Comme sa nuit fut bonne, il fut sur pied de bonne heure ; car, suivant l’avertissement des mains, la journée devait être pour lui une journée de labeur qui porterait ses fruits.

Il laissa bientôt le bois derrière lui et se trouva en face d’un grand château.

– Il y aura sûrement quelque chose à gagner ici, pensa-t-il.

Aussi, quoique les marches fussent énormément hautes pour lui, il gravit le perron et essaya de frapper, mais le marteau était trop haut et trop lourd.

Heureusement, comme il se dressait sur la pointe des pieds pour y atteindre, les mains apparurent et frappèrent un double coup si vigoureux que le bruit en retentit dans la vallée comme le tonnerre et se répercuta au loin d’écho en écho.

Presque aussitôt la porte s’ouvrit avec violence et la maîtresse de la maison parut sur le seuil ; dès que Willie l’aperçut, il essaya de fuir, car c’était une ogresse de dix pieds de haut et hideuse à voir. Elle regarda avec stupéfaction le petit bonhomme par lequel le vigoureux coup avait été frappé ; puis, d’une voix aussi rauque que le croassement d’un corbeau, elle s’écria :

– Comment as-tu osé, petit misérable, frapper de cette façon à ma porte ? Es-tu fils de roi, de prince ou même de comte, pour faire un pareil bruit en annonçant ta visite ?

Willie s’arrêta tout tremblant aux accents de cette voix terrible, car il comprit que ce serait bien inutilement qu’il tenterait de fuir, et, le chapeau à la main :

– Hélas ! non, princesse, répondit-il, je ne suis rien de tout cela ; je suis un pauvre petit paysan qui désirait savoir si vous n’aviez pas besoin d’un domestique pour vous servir dans votre magnifique château.

– Un domestique, toi ! et que peux-tu faire avec de pareilles mains ? Je te le demande.

– Tout ce qu’il plaira à Votre Altesse, car j’ai grande envie de travailler.

– Oh, oh ! entre alors ; car mes domestiques m’ont quittée parce qu’ils n’avaient point assez d’ouvrage.

Willie n’avait jamais entendu dire que les domestiques eussent quitté une maison pour n’y avoir point assez à travailler. Il eût donc hésité, si la chose lui avait été possible, mais l’ogresse n’avait qu’à étendre la main pour le prendre et le faire entrer de force.

En effet, il s’aperçut bientôt que, loin qu’il n’y eût rien à faire dans le château de l’ogresse, il y avait de la besogne pour dix domestiques ; sa première occupation fut de préparer le dîner, et quel dîner ! un dîner de vingt personnes au moins, quoique l’ogresse fût seule.

Ajoutez à cela que, comme chez sa mère le pauvre Willie ne faisait pas grande chère, il n’avait pas les premières notions de cuisine.

Au reste, rien ne manquait au château ; le garde-manger était garni de gibier et de viandes fraîches, la cave de vins, le fruitier de légumes et de fruits. Puis, dans une office particulière, sur de grandes plaques de marbre, il y avait toute espèce de poissons.

Cette abondance faisait soupirer le pauvre Willie, car elle eût suffi à faire vivre tout son village.

Ajoutons qu’il était assez embarrassé de savoir par où commencer.

Dans ce moment, les mains géantes parurent et se mirent à l’œuvre.

L’une commença de gratter les carottes et d’éplucher les oignons du pot-au-feu, tandis que l’autre dépouillait les lièvres et les lapins et plumait les faisans et les perdreaux. Puis, quand cette besogne préparatoire fut finie, elles se mirent à faire farcir ceci ou à faire bouillir cela, à lier les sauces, à pétrir les pâtes, à tailler le pain, à écumer le pot-au-feu, à faire sauter les casseroles, que c’était un plaisir de voir marcher toute une cuisine avec tant d’ensemble.

Willie, de ses petites mains, aidait les grandes tant qu’il pouvait.

La table fut mise comme jamais elle ne l’avait été ; l’ogresse dîna, sourit avec complaisance au dessert et trouva que son nouveau domestique était un trésor.

Les égoïstes sont toujours ingrats ; c’est une vérité, chers petits enfants, que vous saurez plus tard ; l’ogresse ne manqua point de l’être ; elle devenait continuellement et de plus en plus exigeante avec le pauvre Willie qui, malgré l’aide de ses grandes mains, n’avait point une minute pour se reposer.

Un jour qu’elle avait été plus difficile encore que de coutume, il se tourna vers elle et lui dit :

– Princesse, je travaille tant que je puis, et je vous assure qu’un autre y aurait déjà succombé. J’ai à peine le temps de dormir, et encore c’est à peine si j’arrive à satisfaire votre effrayant appétit.

Chers enfants, si vous eussiez pu voir le visage de l’ogresse à cette observation si simple cependant, vous eussiez été aussi effrayés que le fut le pauvre Willie.

– Petit misérable ! hurla-t-elle, j’ai bonne envie, je te jure, de te déchirer avec mes ongles et mes dents ; mais je te fais grâce pour cette fois ; seulement, rappelle-toi que si, à partir de ce moment, il manque un radis, je te mange toi-même à la place de ce radis.

– Alors, princesse, dit Willie, ayez la bonté de me donner mon congé.

Le visage de l’ogresse devint pourpre de colère, car elle comprit bien que, si le petit Willie la quittait, elle ne pourrait jamais le remplacer. Elle s’élança donc de son fauteuil pour mettre sa menace à exécution ; mais Willie, épouvanté, commença de fuir par la chambre, tournant autour des meubles, puis gagna la porte et s’élança dans le corridor.

L’ogresse l’y poursuivit, faisant claquer ses mâchoires l’une contre l’autre, et elle allait bien certainement l’atteindre, lorsque, tout à coup, une énorme main s’étendit, entoura sa taille et, malgré ses hurlements, passa avec elle à travers une fenêtre donnant sur la mer.

Le petit Willie suivait la main, tout joyeux, en lui rendant mille actions de grâces de ce qu’elle était venue si heureusement à son secours.

Cependant la main tenait l’ogresse suspendue au-dessus des vagues mugissantes.

– Grâce ! grâce ! criait l’ogresse en voyant l’horrible gouffre ouvert au-dessous d’elle.

Mais, comme c’était une méchante femme, la main géante n’en eut pas pitié ; elle se relâcha graduellement, et l’ogresse, en poussant un cri de désespoir, tomba dans la mer avec un tel fracas, que les éclaboussures jaillirent au-dessus de la plus haute tour, et que les poissons, épouvantés, s’enfuirent à plus de deux lieues.

Il va sans dire que l’ogresse alla au plus profond de la mer et ne reparut jamais à la surface.

Willie se hâta de sortir et, lorsqu’il se trouva sur le bord de la mer, il regarda les flots avec une certaine crainte, s’attendant à voir à chaque instant reparaître la tête de l’abominable ogresse ; mais, comme nous l’avons dit, rien ne reparut.

Il ne vit que les bonnes mains, qui, comprenant le besoin qu’il avait d’elles, le suivaient. Elles plongèrent dans la mer juste à ses pieds. Il sauta dans la paume de l’une d’elles et s’y assit entre l’index et le pouce. Chaque main, en place de mât, tenait une énorme fourchette de cuisine, à laquelle, en guise de voiles, étaient attachés les deux plus beaux mouchoirs de l’ogresse. Les deux mouchoirs s’enflèrent au vent et, comme le vent était bon, il poussa Willie de l’autre côté de la mer.

Au lever de la lune, il se trouva débarqué en sûreté, et confortablement installé sous le toit d’un bon fermier, auquel il s’était adressé, et qui lui avait promis de lui donner autant d’ouvrage qu’il en pourrait faire. Mais, lorsque le fermier lui avait fait cette promesse, il ignorait quel rude travailleur la Providence lui envoyait.

Le matin suivant, le petit Willie alla aux champs ; c’était le temps de commencer la moisson et le fermier lui montra un grand champ de blé qu’il avait à faucher. Willie jeta son habit à terre, prit sa faucille et commença de moissonner.

Aussitôt, à sa droite et à sa gauche, les deux mains géantes se mirent à la besogne, fauchant le blé avec deux énormes faucilles et ne s’arrêtant de faucher que pour lier les gerbes.

Le soir, Willie avait fauché et mis en gerbes un champ de dix arpents, c’est-à-dire qu’il avait fait à lui seul la besogne de dix hommes.

Le lendemain, le fermier visita son champ et fut frappé de stupéfaction.

Il regardait alternativement le petit homme et le résultat de ses travaux, se promettant de faire tous les sacrifices possibles pour s’assurer les services d’un domestique si utile.

– Oh, oh ! se dit le fermier, puisqu’il sait si bien moissonner et si bien mettre en gerbes, sans doute sait-il aussi labourer !

En conséquence, de même que le petit Willie l’avait commencée seul, il l’acheva seul – ses grandes mains l’aidant, bien entendu –, et dès que la moisson fut finie, le petit Willie fut converti en laboureur.

On avait voulu lui donner des chevaux ou des bœufs ; mais lui, avait répondu qu’il tâcherait de s’en passer ; et, comme le fermier avait grande confiance dans son savoir-faire, il le laissa s’arranger à son caprice.

Vous devinez bien, mes chers enfants, que Willie avait compté sur ses deux bonnes mains géantes, et il n’avait pas eu tort : les deux mains s’attelèrent à la charrue, et, le soir, dix arpents de terre étaient labourés en sillons aussi droits que l’est la ligne suivie par une flèche lancée d’un bras vigoureux.

Le fermier faisait sa tournée à cheval et, sans y rien comprendre, car les grandes mains, visibles pour Willie, étaient invisibles pour lui, ce qu’il voyait seulement c’était une charrue marchant toute seule et faisant une besogne comme il n’en avait jamais vu faire à aucune charrue : sa vieille expérience était en défaut à la vue d’un pareil prodige ; mais, comme c’était un homme religieux, il bénissait la Providence, qui lui avait envoyé un petit laboureur si surprenant.

Willie fut admis à la table du bon fermier, qui pensa qu’il ne pouvait trop faire pour lui. Il était veuf et avait une fille de quinze ans qui avait hérité de sa mère le soin de la maison ; elle était jolie et, comme Willie, elle était née avec l’amour du travail. Aussi Nancy – c’était le nom de la jeune fille – aimait-elle fort Willie, qui avait deux ans de plus qu’elle, de même que Willie eût fort aimé Nancy, s’il avait cru qu’il lui fût permis de lever les yeux jusqu’à la fille de son patron.

Le temps s’écoulait ainsi doucement, Willie envoyant tout ce qu’il gagnait à sa mère par ses bonnes mains, qui étaient les messagers les plus prompts et les plus rapides qu’il pût trouver. Le soir, il donnait son argent à la main droite ou à la main gauche indifféremment, et aussitôt, quoiqu’il y eût cent lieues de la ferme à la maison de Willie, la main partait fermée et ne s’ouvrait que pour déposer la somme reçue sur la table de la bonne mère, où celle-ci la trouvait en s’éveillant.

Pendant ce temps, Willie devenait l’intendant du fermier. C’était un beau garçon de vingt et un ans, et Nancy une belle fille de dix-neuf.

Un jour qu’il était allé dans les montagnes pour rassembler les troupeaux qui y passaient l’été et pour les ramener passer, comme d’habitude, l’hiver à la ferme, où l’on devait les tondre, opération qui était un des revenus du brave fermier, un gros orage survint, et des torrents d’eau inondèrent la vallée, entraînant dans leur course furieuse troupeaux et bergers.

Willie, au lieu de s’exposer comme les autres, eut la sagesse de retenir sur le penchant de la montagne les bestiaux qui lui avaient été confiés ; mais il n’en fut pas moins effrayé de voir à quelle hauteur montaient les eaux, devenues une véritable rivière.

Il cherchait le chemin par lequel, au moyen d’un grand détour, il pourrait revenir à la ferme lorsque, au moment où il s’y attendait le moins, il vit les deux mains géantes s’étendre au-dessus des eaux et former le pont le plus parfait que l’on puisse imaginer.

Comme il était sans crainte, il passa le premier ; ses moutons le suivirent et, à la grande joie de tout le monde et surtout de Nancy, qui était plus inquiète encore du berger que son père des moutons, il rentra à la ferme de son maître sans avoir perdu un seul agneau.

Willie reçut, cette fois, double récompense.

Il s’était donc couché plein de joie et songeant que, dans peu de temps, il serait assez riche pour aller retrouver sa bonne mère, il s’était doucement endormi, remerciant le Seigneur, lorsque, tout à coup, il fut réveillé par des cris de terreur et de désespoir.

Il sauta à bas du lit, et, s’habillant à la hâte, il se précipita dans la cour de la ferme.

Là, à son inexprimable terreur, il trouva son maître se tordant les mains, en proie à la plus terrible angoisse, car les flammes qui dévoraient la ferme venaient d’atteindre la chambre de sa fille. Nancy s’était bien réfugiée dans le colombier avec les pigeons, ses bons amis ; mais la flamme l’avait suivie, et dévorait l’escalier, de sorte qu’elle se trouvait dans une espèce de tour isolée, d’où elle ne pouvait descendre, à moins d’avoir des ailes comme les pigeons qui voletaient autour de sa tête, et où l’on ne pouvait l’aller chercher, aucune échelle n’étant assez haute.

Willie, qui s’était élancé sur le toit le plus voisin, était désolé ; car il ne voyait aucun moyen de délivrer sa chère Nancy, lorsque, tout à coup, les mains géantes apparurent, et, se plaçant le long de la muraille de la maison, formèrent une échelle dont chaque doigt fut un degré ; Willie s’y élança sans la moindre hésitation, arriva jusqu’à la fenêtre d’où Nancy appelait du secours, la prit dans ses bras, descendit le long de la gigantesque échelle avec le même bonheur qu’il y avait monté, et déposa Nancy saine et sauve dans les bras de son père.

 

 

Six mois après l’évènement que nous venons de raconter, on entendit gémir, sur la route qui conduisait à la maison de la mère de Willie, les roues d’un chariot pesamment chargé et couvert d’une banne aussi blanche que la neige.

– Que renfermait ce chariot ? demanderez-vous, mes chers enfants.

Jetez-y un coup d’œil, et vous y verrez Willie assis auprès d’une belle jeune femme devenue la sienne.

Cette jeune femme, c’était Nancy, la fille du fermier.

Tous deux revenaient, traînés par les mains géantes, à la maison de la mère de Willie pour lui rapporter tout un mobilier superbe, si elle voulait continuer de demeurer à la maison, ou pour lui dire :

– Mère, voici une place à côté de nous deux, si vous voulez revenir à la ferme.

Enfin, l’on arriva au sentier qui conduisait à la chaumière. La mère de Willie était sur sa porte, inquiète, et, quoiqu’elle n’eût pas été prévenue, attendant quelque chose d’extraordinaire.

Les mères, chers enfants, ont de ces pressentiments-là.

Willie l’aperçut le premier et sauta à bas du chariot. Sa mère poussa un cri et tous deux se précipitèrent dans les bras l’un de l’autre, tandis que Nancy joignait les mains et remerciait Dieu d’assister à ce doux spectacle de la réunion d’un fils avec sa mère.

Ce soir-là, on veilla tard dans la maison, près d’un feu pétillant et d’une table bien servie.

Pendant cette veillée, et comme Nancy, fatiguée, s’était endormie, Willie raconta tout à sa mère. Il croyait qu’elle allait fort s’étonner au récit merveilleux de l’aide à lui prêtée par les mains géantes, mais point du tout ; sa mère se prit à sourire et, embrassant son fils :

– Cher enfant, lui dit-elle, tu as, en effet, eu du bonheur, mais tu l’as mérité, par ta persistance, ta volonté et ton travail ; ce qui te paraît miraculeux devient pour moi tout naturel. Beaucoup de gens, avant nous, ont connu ces mains géantes, beaucoup les connaîtront après nous ; leur puissance est immense et elles sont toujours prêtes à venir en aide à ceux qui sont bons et courageux. On peut attendre d’elles des récompenses certaines et une fortune assurée ; car ce sont les puissantes mains de l’industrie.

 

 

La mère de Willie préféra rester avec son fils et sa belle-fille ; elle donna donc sa maison à une femme plus pauvre qu’elle et retourna avec eux à la ferme où, après une longue vie de joie et de bonheur, elle s’endormit du sommeil des bons et des justes, au milieu de ses enfants et de ses petits-enfants.

 

 

 

Alexandre DUMAS, 1857.

 

Recueilli dans Si les fées m’étaient conté...,

textes choisis et présentés par

Francis Lacassin, Omnibus 2003.

 

 

 

 

 

www.biblisem.net