La légende des fleurs des pois
par
Marie DUMONCEL
Cette gracieuse légende me fut contée, il y a de cela bien des années, par Bonne Maman ; comme tous les enfants, mes frères et sœurs et moi-même adorions les histoires, et grand’mère excellait à les raconter ; les légendes surtout qui nous transportaient dans un pays merveilleux, le domaine de la féerie ou du surnaturel avaient le don de nous ravir... ; nous ne nous lassions pas de les entendre et l’exquise aïeule ne se lassait point de nous les redire.
Son répertoire était des plus variés ; aussi, pour récompenser une exceptionnelle sagesse, ou plus souvent, pour obtenir quelques instants de calme, elle n’avait qu’à prononcer l’invariable : Allons, qui veut que je lui dise une histoire ?... L’effet était magique : quittant aussitôt nos jeux, abandonnant constructions, ménages on poupées, nous faisions bien vite cercle autour de Bonne Maman ; celle-ci délaissait alors son éternel tricot, assujettissait ses lunettes, puis promenant un regard satisfait sur son petit monde, frimousses encadrées de boucles blondes brunes que l’instant rapprochait, elle souriait aux gentils minois, aux chers yeux attentifs...
Point n’était besoin de réclamer le silence...
L’aïeule se recueillait quelque peu, puis commençait au milieu d’un silence quasi religieux :
Il était une fois.....
Oh ! quelles impressions de fraîcheur ressuscitent en moi au souvenir de ces : il était une fois !... ces quelques mots si simples et cependant si pleins de promesses, de mystère et d’imprévu, gardent un charme que de pompeuses entrées en matière et de brillants préludes n’égaleront jamais...
Quand une ballade ancienne, une légende du bon vieux temps me rechantent à l’esprit, elles s’en viennent toujours à ce rythme berceur : il était une fois..... et il me semble que toutes les histoires jolies, pour garder intacte leur saveur, devraient encore commencer par ce terme vieillot mais jamais désuet : Il était une fois.....
Il me souvient du ravissement avec lequel j’écoutais Bonne Maman ; j’entends encore, lorsque je me recueille, cette voix chevrotante quelque peu... cette voix qui semblait puiser ses intonations bien loin : tout là-bas dans le passé...
Je me fus bien gardée de l’interrompre ; mais les autres bambins, plus curieux par nature, n’observaient point ce respectueux silence ; de temps à autre une voix s’élevait, réclamant une explication, un détail oublié... Avec bonne grâce l’aïeule satisfaisait aux demandes et le récit continuait...
« Savez-vous pourquoi, disait-elle un jour à son auditoire attentif, savez-vous pourquoi les jolies fleurs des pois semblent être les sœurs des papillons ?... » et, répondant aux regards brillants de curiosité qui la fixaient, elle commença :
« Il était une fois, il y a de cela bien longtemps, à Nazareth, dans la maison d’un pauvre charpentier, un bel Enfant..... – Dis, Bonne Mam an, c’était pas le petit Jésus ? interrogeait Léon, un charmant bambin, bouclé comme un saint Jean, très fier d’étaler sa science toute neuve. – Si mon chéri, c’était bien le petit Jésus, répondit Grand’mère... Or, mes chéris, ce bel Enfant ne nous ressemblait pas ; il n’était point désobéissant, querelleur, indiscipliné comme le sont trop souvent, hélas ! mes petits-fils et petites-filles », et nous voyant baisser la tête – le reproche n’était que trop mérité – elle reprit bientôt, pleine d’indulgence : « Fort heureusement, mes chers espiègles sont très jeunes, et j’espère bien qu’avec l’âge et l’aide de Dieu, ils se corrigeront de leurs défauts et deviendront tous des modèles... plus tard... »
D’ailleurs, mes chéris, si je dis que le petit Jésus ne vous ressemblait point, je dois dire, à la vérité, qu’il ne ressemblait à aucun garçonnet de son âge... Il ne se contentait pas de ne point désobéir à la Sainte Vierge ou Saint Joseph. Il prévenait leurs moindres désirs... Il était doux, obligeant avec ses petits camarades, serviable aux personnes âgées, compatissant aux malheureux.
Il n’était pas gourmand, ne mentait point, et sa sagesse était exemplaire ; aussi les bonnes gens de Nazareth, secrètement émerveillés, étaient-ils saisis de respect devant cet Enfant et se disaient-ils les uns aux autres que Marie et Joseph le charpentier étaient bien certainement bénis du Seigneur, puisqu’Il leur avait accordé un tel fils...
« Aussi, Bonne Maman, pour le petit Jésus c’était pas difficile d’être sage, conclut Léon ; Lui, c’était le Bon Dieu ! »...
Elle sourit sans répondre à la réflexion de l’espiègle et reprit : « Quand le Divin Enfant s’en allait là-bas par les sentes fleuries de Galilée, Il évitait de fouler aux pieds les plus modestes fleurettes...
À ce moment, Charlot, un gros réjoui, baissa la tête sous le regard de l’aïeule ; comment Jésus ne se fût pas permis d’écraser la plus petite fleur, alors que lui, Charlot, ne respectait pas même les pauvres plates-bandes !... Aussi, continua grand-mère, sans paraître s’apercevoir de sa confusion, quand le Bel Enfant passait à travers les champs avoisinant Nazareth, les lys s’inclinaient sur son passage et leurs parfums s’élevaient vers Lui comme un encens ; et ceux d’entre eux qui n’avaient point eu le bonheur d’être frôlés par sa tunique regrettaient ce jour-là les pieds qui les faisaient prisonniers du sol ; mais Jésus, qui savait la peine des douces fleurs les consolait par un long regard d’amour, st bien que celles-ci se disaient les unes aux autres : « Quel est donc cet Enfant qui nous remplit d’une telle joie ?.... »
Tandis que les fleurs Le saluaient et parfumaient sa route, les oiseaux des alentours lui chantaient des hymnes éperdus... sans crainte ils s’en venaient sur les arbres, sur les buissons les plus proches, quêtant un regard, un sourire de cet Enfant merveilleux ; Jésus écoutait avec complaisance ces chants qui célébraient sa gloire, et, souriant aux mignons chanteurs, Il passait en les bénissant ; alors comme le faisaient les fleurs, les oiseaux se demandaient : « Qui donc est Celui-ci ? et pourquoi goûtons-nous un bonheur si grand quand Il est au milieu de nous ?...
Or, un jour, comme l’Enfant-Dieu rêvait dans le jardin de Nazareth, un essaim de papillons blancs se mit à voltiger non loin de Lui ; attirés, séduits par la douceur étrange de ses grands yeux couleur de ciel, les papillons l’environnèrent bientôt ; disparaissant à demi sous le nuage léger et capricieux qui se déplaçait sans cesse, Jésus souriait aux mignons insectes qui semblaient des fleurs ailées et ceux-ci ressentaient un bonheur immense, mais inconnu jusqu’alors, les envahir...
Pourquoi, mes chéris, le papillon est-il de nos jours le symbole de l’inconstance et de la frivolité ? Pourquoi le représente-t-on comme un petit être sans cervelle ?... Le papillon, mes petits, mais c’est l’être de clarté ! c’est le frère de la fleur et du rayon... il semble créé pour la lumière comme elle-même semble faite pour lui, aussi jugez de son effroi quand vient l’heure des ténèbres !... C’est encore le visiteur, l’ami espéré, attendu par la fleur c’est pour le charmer que les œillets, les roses, les lys, et toutes les fleurs et fleurettes que Dieu créa pour l’enchantement des yeux, rivalisent de parfum, d’éclat et de beauté c’est pour le captives, c’est pour le retenir qu’elles préparent avec un soin jaloux ce festin merveilleux : ce suc exquis dont l’insecte frêle fait sa nourriture ; et lui qui connaît leurs bonnes intentions, ne voulant en mécontenter aucune, multiplie ses visites ; un instant seulement la caresse de ses ailes effleure les pétales de satin ; il goûte au nectar que la fleur lui destinait, puis la quitte pour s’en aller vers celles qui l’attendent encore... car le papillon reconnaissant, ne dédaigne aucune des coupes qui lui sont offertes, et c’est pour cela, mes enfants, que vous le voyez voltiger de calices en calices sans jamais se fixer sur aucun...
... Or, mes chéris, nos papillons qui n’étaient pas le moins du monde écervelés ou frivoles, avaient très bien compris que le Bel Enfant qui leur souriait était très pauvre ; Il tenait à la main un morceau de pain bis que ne recouvrait ni le beurre ni la confiture ; mais Jésus ne s’en plaignait point ; joyeux Il mordait dans ce pain, la nourriture de l’indigent, et tandis qu’Il mangeait, son regard s’élevait ers le ciel pour une action de grâces...
Henri, le benjamin, le gâté, dont la gourmandise était le péché mignon, avait écouté grand’mère sans l’interrompre, mais levait vers elle de grands yeux étonnés où se lisait une vague inquiétude nuancée de tristesse ; à la fin, n’y tenant p}us : « Alors, Bonne Maman, le pauvre petit Jésus mangeait son pain sec ? – Mais oui, mon mignon. – Ni le beurre, ni la confiture !... ce qu’il devait être malheureux !... ou bien, dis, Bonne Maman, c’était peut-être parce qu’Il n’aimait pas la confiture !...
Je me souviens encore de l’éclat de rire avec lequel nous accueillîmes cette réponse, mettant si bien d’accord et le bon cœur, et la gourmandise de notre Riri...
Mais l’aïeule reprit : « Les papillons le devinèrent très pauvre, et au milieu de la joie qui les possédait ce leur fut un sujet de tristesse... Oh ! que ne pouvaient-ils procurer quelque douceur et celui qui les inondait d’une telle félicité et demeurer avec Lui toujours...
Et les papillons s’attardèrent pris de Jésus ; ils s’aperçurent à peine, ce soir-là, que l’ombre peu à peu s’étendait sur la terre, ils ne voyaient plus que l’Enfant !... mais, lorsque celui-ci, obéissant, à l’appel de sa mère, fut rentré dans la pauvre maison de Nazareth, alors, il leur sembla bien qu’un peu de clarté s’obstinât dans le ciel, qu’en s’en allant, le bel Enfant avait emporté avec Lui toute la lumière...
Et les jolis insectes, bien désemparés, cherchèrent en hâte un refuge pour la nuit ; ils se blottirent entre les feuilles de pauvres plantes qui s’étaient faites toutes accueillantes pour les recevoir ; et ce fut là que le sommeil, cette trêve bénie que Dieu accorde à la douleur et à l’angoisse, vint les prendre...
Et longtemps, bien longtemps les papillons se re posèrent.
Ce ne fut que lorsque le soleil, déjà haut dans le ciel, les caressa de ses chauds rayons qu’ils ou mirent les yeux... En vain ce matin-là, voulurent-ils s’élancer vers la lumière radieuse : leurs ailes ne leur obéissaient plus...
À ce moment, l’Enfant-Dieu sortit de la demeure du charpentier et s’en vint trouver les pauvres bestioles qui se lamentaient... Dès que celles-ci l’aperçurent, elles sentirent se fondre leur peine comme la brume légère qui s’évanouit aux premiers feux de l’astre éblouissant, et l’immense bonheur de la veille les inonda de nouveau ; alors seulement, elles se souvinrent de leur souhait : Demeurer avec ce bel Enfant, toujours !...
Et, penché sur l’essaim des blancs papillons qui, maintenant dans le jardin de Nazareth, fleurissaient les chétives plantes de la veille, le petit Jésus leur parla longtemps...
Car, mes mignons, vous l’avez bien compris ?... de ces insectes frêles sa Toute-Puissance avait fait des fleurs... Sa voix à laquelle obéissent les mondes, se faisait, pour eux, plus douce que le murmure des harpes éoliennes, et cette voix leur demandait s’ils ne regrettaient pas trop les ailes soumises qui les transportaient de buissons en buissons, des œillets aux roses
Voulaient-ils reprendre leur vie vagabonde, libre et joyeuse ?... qu’ils le désirent seulement et l’usage de leurs ailes leur serait rendu : ou bien, abandonnant à leurs frères les fleurs brillantes qui les séduisaient hier encore, voulaient-ils consentir à n’être eux-mêmes que des fleurs, sans éclat à la vérité, mais cependant bien chéries du Seigneur, puisque pour récompenser le désir qu’ils avaient eu de mettre quelque douceur en sa grande pauvreté, Il permettrait que d’elles se forme un fruit qui, gardant la saveur du suc amassé jadis, deviendrait sa nourriture.
Et les papillons, débordants d’allégresse, firent à cet Enfant-Dieu le sacrifice de leurs ailes, de leur liberté, de tout ce qui les avait charmés jusqu’alors... le sacrifice de leur vie, enfin ! et Celui-ci, en retour, leur promit la joie de sa présence, cette joie qui surpasse toute joie et la seule qui, s’emparant d’un être, le satisfait pleinement.
... Et voici que là, devant ma table de travail où j’évoque ce passé déjà lointain, je crois ouïr, dominant le tumulte des voix enfantines accueillant la fin de ce conte, la voix de Bonne Maman...
Il me semble que cette voix aux intonations aimées s’en vient par-delà la tombe, compléter cette histoire ;... Oui, vraiment, c’est de l’éternité bienheureuse dont elle jouit depuis des années que l’excellente aïeule termine aujourd’hui sa gracieuse légende, qu’elle y ajoute cette finale que nos jeunes intelligences n’auraient qu’imparfaitement comprise.....
« Cet essaim de blancs papillons, n’est-ce point le virginal cortège de ces âmes que le monde qualifie d’insensées et qui, ayant quelque jour rencontré le Divin Enfant sur leur chemin, Le supplient de les garder près de Lui, toujours !... avec joie, avec ivresse, elles Lui font le sacrifice de tout ce qui les charmait jusqu’alors ; elles vont plus loin : elles se sacrifient elles-mêmes... mais, Celui qui, jamais ne se laisse vaincre en générosité, les inonde en retour d’une félicité que Ia terre ne connaît pas..... L’œil de l’homme n’a point vu, son oreille n’a point entendu, ce que Dieu réserve à ses bien-aimés.....
Marie DUMONCEL.
Paru dans L’Ange gardien en 1922.