Les derniers jours de Marie-Antoinette

 

 

par

 

 

Frantz FUNCK-BRENTANO

 

 

 

 

 

I

DÉPART DE TRIANON

(5-6 octobre 1789)

 

La Bastille représentait dans l’imagination populaire l’autorité du roi. Le 14 juillet 1789 la Bastille est prise, révolte victorieuse contre l’autorité. Une ère nouvelle s’ouvrait pour la France.

Louis XVI n’a personne auprès de lui capable de tenir tête à la révolution. Mirabeau disait :

– Il n’y a qu’un homme auprès du roi, c’est la reine.

Contre elle les efforts vont se concentrer.

En des pages délicieuses, Pierre de Nolhac montre Marie-Antoinette errant, l’après-midi du 5 octobre 1789, dans les jardins de son cher Trianon, avec un seul valet pour l’accompagner. Les arbres du Hameau se colorent des teintes d’automne : un or fauve jaunit les feuilles, la vigne vierge s’empourpre des tons les plus chauds. Le roi chasse à Meudon et la reine a désiré jouir seule de cette douce mélancolie d’une belle saison qui s’éteint.

De ses mains royales, Marie-Antoinette a voulu traire Roussotte, sa vache préférée, arroser les plantes solitaires en leurs grands vases blancs. Puis elle est arrivée à la grotte où la mousse verte étend son tapis. Sa pensée est calme mais glisse à la tristesse, une vague tristesse qui lui enrobe le coeur. Elle y est appelée par le souvenir du fils que la reine a perdu, le premier Dauphin, mort quelques mois auparavant. Combien de fois, en ces lieux dont la beauté champêtre répondait à ses goûts enfantins, ne l’a-t-elle pas conduit par la main, l’enfant dont la mort fut la première de ses grandes douleurs. Et voici la suite des pensées qui l’affligent : l’Affaire du collier dont les éclats ont porté atteinte à l’affection que le peuple lui témoignait et, récemment, les États Généraux où des voix hostiles se sont élevées contre elle, suivis des journées d’émeute. Le roi est faible, hésitant, les ministres sans consistance ; dans les clubs pérorent des énergumènes ; des pamphlets orduriers, où son nom est traîné dans la boue, sont placés par des mains familières jusque sur le marbre de sa toilette. La monarchie semble vaciller sur ses bases séculaires. Si le trône était culbuté, son fils, le fils qui lui reste, quel serait son sort ?

Par l’ouverture de la grotte, la reine aperçoit l’un de ses pages qui accourt l’air agité, un billet à la main. Il la cherche, de droite, de gauche, le regard effaré. La reine s’avance à sa rencontre, prend le billet. Il est du ministre de la Maison du roi, M. de Saint-Priest. La reine lit, sa main tremble. Un peuple en armes, débraillé, hurlant, marche sur Versailles, mêlé à des gardes-françaises. L’acier des piques brille sur la route de Paris. Les grilles du château pourront-elles résister à une poussée violente ? La reine se hâte, elle voudrait courir, mais ses jambes fléchissent. Elle s’arrête, se retourne un instant : le « hameau » de Trianon, son cher hameau, sous ses toits de chaume, a pris un air de tristesse. Il semble que le départ de celle qui l’a tant aimé vienne de lui être un signal de se fermer sur les beaux jours.

Le hameau des beaux jours, la reine le reverra-t-elle jamais ? Sous un lourd ciel d’automne où se sont amoncelés de gros nuages gris, Marie-Antoinette regagne en hâte le palais en rumeur.

 

*
*    *

 

Le peuple de Paris se plaignait de la disette.

– Du pain ! du pain !

Les agitateurs populaires en profitaient. La disette, accusaient-ils, était l’oeuvre de la reine ou, tout au moins, de ses indignes favoris.

Le peuple de Paris marche sur Versailles d’où il entend ramener le roi, la reine et le dauphin, « le boulanger, la boulangère et le petit mitron ».

Nous disons « le peuple », on dirait mieux « la populace ». Des femmes débraillées vont en tête ; mais d’autres sont jeunes, quelques-unes jolies, vêtues de blanc, coiffées, poudrées.

Le temps est affreux ; il s’est mis à pleuvoir. Il tombe des hallebardes. La pluie fait sur la route des mares de boue dans lesquelles patauge le long cortège.

Les femmes hurlent, gesticulent, les cheveux collés par l’eau qui ruisselle.

« Comme nous voilà arrangées, mais la vache nous le paiera ! »

« La Vache », c’est la reine.

D’autres dansent et rient les poings sur les hanches ; le mauvais temps n’altère point leur bonne humeur.

D’aucunes sont mêlées à des groupes de gardes-françaises. Quelques harengères tirent à la bricole un canon dont les roues sont peintes en rouge ; tandis que des lavandières chevauchent de gros percherons blancs attelés à un train d’artillerie. Nombre de ces femmes brandissent, qui un sabre, qui une pique, qui une hache, une fourche, ou vulgairement une faux à faucher dans les champs ; il en est qui sont armées d’une pelle ou de lardoires qu’elles ont fixées au bout d’un bâton.

Des hommes marchent en élevant au-dessus des têtes, cloués à des perches, des écriteaux où se lit : À Versailles ! Vive la liberté nationale !

La horde semble conduite par un homme tout en noir qui marche en tête, sabre au clair : un certain Maillard, petit clerc d’huissier et « vainqueur de la Bastille », c’est-à-dire faisant partie du corps des héros qui s’est constitué, après le 14 juillet, par la réunion des triomphateurs.

L’ensemble du cortège est estimé à sept ou huit mille hommes et femmes.

Il traverse Chaillot, arrive à Sèvres, toujours précédé de l’homme en noir et d’une dizaine de tambours qui roulent militairement. Passe un garde à cheval :

– Tu vas à Versailles ? Annonce à la reine qu’on arrive pour lui couper le cou !

Au passage de cette trombe hurlante les magasins se ferment ; mais les devantures des marchands de vin sont trop frêles pour résister à l’enthousiasme de ces dames. Les volets en volent en éclats, les caves s’encombrent de joyeuses commères ; les tonneaux sont mis à sec.

On approche de Versailles dans le crépuscule.

La pluie redouble. Lavandières, poissardes, demoiselles du bel air, sont trempées, crottées, harassées, une braillée interrompue leur a éraillé la voix ; quelques-unes titubent.

Voici que l’émeute gronde autour du château. La foule crie :

– Du pain ! du pain !

Du pain, certes, du sang aussi.

Les boutiques de la ville sont closes ; de rares réverbères répandent dans les rues une clarté incertaine.

L’Assemblée nationale a été envahie par des gardes-françaises et des filles de joie qui se mêlent familièrement aux députés. Une femme a pris possession de la tribune présidentielle qu’elle occupe d’ailleurs avec autorité, donnant la parole à tort et à travers.

La Cour pouvait compter sur le dévouement des gardes du corps, mais ceux-ci viennent de recevoir l’ordre de partir pour Rambouillet. On a craint que la vue des gardes du roi ne surexcitât la populace. L’un ou l’autre garde s’est-il attardé dans les rues de la ville ou les cours du château, il est roué de coups. Deux d’entre eux sont égorgés. On leur tranche la tête. Oh ! la contagion de la cruauté dans les foules en délire ; l’un excitant l’autre, l’un voulant, par faiblesse de coeur, renchérir sur le voisin en excès de méchanceté.

À l’Assemblée, la dame Landelle n’occupe plus le fauteuil présidentiel. Mirabeau, de sa voix tonnante, demande l’inviolabilité pour le roi, pour le roi seul. Il savait l’impopularité déchaînée contre la reine. Flagornerie à la populace, dont le grand orateur se repentira.

On a insisté auprès de Marie-Antoinette, directement menacée, pour qu’un prompt départ la mit à l’abri du danger

– Il y a danger ? Ma place est auprès du roi.

À l’Assemblée nationale la séance est levée, sur les trois heures du matin, dans un indescriptible brouhaha. On va se coucher. Louis XVI également va se coucher, puis la reine ; mais à cinq heures du matin elle s’éveille dans un cri d’effroi. Elle entend les vociférations perçantes :

– À mort l’Autrichienne. ! Où se cache la gueuse ? Qu’on lui torde le cou !

Des femmes folles sont parvenues à franchir les grilles ; elles se sont répandues dans les cours, dans le jardin. Les cris se multiplient.

– À bas l’Autrichienne ! l’Autrichienne à mort !

Des coups de feu animent le tapage qui monte à présent l’escalier de marbre. La foule hurlante déferle contre les portes des appartements royaux.

– Madame, sauvez la reine ! crie à l’une des dames d’atour l’un des rares gardes du corps demeurés au château. Il a le visage ensanglanté d’un coup de crosse qu’il a reçu sur la tête. Une partie de la foule s’est massée dans la cour de marbre où les feux de l’aurore font briller l’acier des piques. Cris, menaces, jurons, ordures, où éclate :

– Le roi ! le roi ! nous voulons le roi !

Des femmes à demi nues brandissent des piques ou des fusils ; quelques-unes tapent sur des casseroles avec des pique-feu.

Louis XVI se présente : cris de Vive le roi !

Puis :

– La reine au balcon, nous voulons la reine !

– Madame, lui dit La fayette, cette démarche est nécessaire pour calmer le peuple.

Marie-Antoinette paraît au balcon entre ses deux enfants qu’elle tient par la main.

– Point d’enfants ! crie la foule.

Marie-Antoinette a repoussé ses enfants dans l’appartement. La voilà seule sur le balcon, simplement vêtue d’une petite redingote de toile rayée jaune. Elle reste sur le balcon, pâle, immobile, tranquille, la tête haute, sans air de fierté. La Fayette est auprès d’elle. Un homme, vêtu en garde national, l’a mise en joue ; mais la reine est demeurée immobile et le garde n’a osé tirer. À ce moment, La Fayette lui baise la main, ce qui provoque un mouvement de réaction :

– Vive la reine ! crient cent voix.

Cependant une partie du château était aux mains des assaillants ; les portes en ont été enfoncées, les meubles sont brisés ou jetés par les fenêtres, les tableaux sont lacérés, les glaces volent en éclats : c’est le plaisir.

Le 6 octobre, midi et demi, une salve annonce le départ pour la grand’ville de la famille royale, désormais prisonnière, parmi les acclamations. L’avenue de Paris regorge de gens armés. Le mauvais temps de la veille a fait place à un soleil radieux, aussi parmi la populace triomphante une folle gaîté éclate-t-elle bruyamment.

En tête marchaient deux hommes portant au bout de leurs piques les têtes de deux gardes du roi, Deshuttes et Varicourt. À Sèvres on s’amusera à les faire poudrer et papilloter. Puis des soldats mêlés à des bandes de crocheteurs, rouleurs, gens sans aveu, la plupart pompettes.

Après eux deux autres gardes, des « traîtres » qui ont voulu défendre leur prince. Ils sont blessés. De robustes gaillards les tiennent au collet et les secouent comme pruniers d’automne. De temps à autre un coup de pied dans le bas des reins les aide à marcher plus vite. Puis des femmes, l’actrice Théroigne de Méricourt, les unes à califourchon sur des canons, ou à cheval en amazones, les autres entassées dans des fiacres. Elles se sont parées de chapeaux et de bandoulières pris aux gardes du corps. Cris et chants de triomphe mêlés de polissonneries.

Des grenadiers escortaient des charrettes pleines de farine, élevant en leurs mains, en manière de sabres, de longues branches de peuplier.

Enfin encaquée dans une seule voiture, un carrosse aux panneaux de couleur cramoisie, la famille royale : huit personnes. La voiture va lentement. Les quolibets, les railleries, les injures à l’adresse de la souveraine sifflent en se croisant autour d’elle. Suivent quelques voitures de la Cour où sont montées les dames de la suite de Sa Majesté, puis des ministres et des députés. Derrière le carrosse du roi une délégation de l’Assemblée nationale précédant un groupe de gardes sans armes, quelques-uns sans chapeau. Les malheureux n’en peuvent plus, harassés, affamés ; mais la foule, qui fait haie sur le passage du cortège, les ragaillardit de ses injures et de ses quolibets. De temps à autre retentissent des coups de feu qui font tressaillir Marie-Antoinette. Un moment donné le carrosse occupé par la famille royale fut attaqué : la vaillance et l’énergie d’un grenadier de la garde, nommé Marquié, repoussa les assaillants.

De Versailles à Paris le trajet dura six heures.

Sur le siège du carrosse où se trouvait Sa Majesté, le comédien Beaulieu qui, dans la suite, changera de sentiments, amusait la foule et insultait la femme de ses grimaces de saltimbanque. Marie-Antoinette, muette, immobile, les yeux secs, semble perdue dans un rêve. Le dauphin la tire par la manche de sa robe :

– Maman, j’ai faim.

Et des larmes, les premières de la journée, coulent sur les joues de la mère.

Le souvenir de cette journée demeurera, dans la pensée de Marie-Antoinette, marqué d’une couleur affreuse. « Tout ce que l’on pourra dire, écrira-t-elle, sera au-dessous de ce que nous avons vu et éprouvé. »

 

 

 

II

AUX TUILERIES

(7 octobre 1789 – 19 juin 1791)

 

Le bruyant cortège était arrivé aux Tuileries le 6 octobre, à la lueur fumeuse des torches, sur les neuf heures et demie du soir. On ne sait quelle réaction s’était produite dans la pensée du roi qui avait un air radieux. « Il étonna ses entours par un appétit prodigieux », dit un témoin. La reine, en mantelet noir et en coiffe, sans poudre ni fard, causait familièrement. Sans doute, à leur descente au château, quelques voix dévouées, amies, respectueuses s’étaient-elles fait entendre.

Le palais des Tuileries n’avait plus connu d’hôtes journaliers depuis 1663. Rien n’était préparé pour le rendre à sa destinée première. Des ouvriers travaillaient fiévreusement, tant bien tant mal, à le remettre en état. Portes et fenêtres étaient disjointes, les serrures rouillées, le mobilier poussiéreux, détérioré, les chaises bancales ; on manquait de lits.

– Oh ! maman, comme tout est laid ici ! s’écriait le petit Dauphin.

L’affreuse « conduite » de la veille eut un surprenant revirement. Dès l’aurore un peuple nombreux était accouru aux Tuileries, se pressant autour du château. Cris de joie et acclamations : les Parisiens retrouvaient leur roi. On le voulait à la fenêtre et la reine. Ils parurent : que de chapeaux ont volé en l’air ! Les portes furent ouvertes, le peuple entra. On se bousculait, chacun voulait approcher de Sa Majesté ; mais c’était un tumulte ami. Entre ces femmes du peuple et la souveraine, la conversation s’engage sur un ton familier :

– Vous avez voulu faire bombarder Paris et vous sauver vers les frontières ?

– Mes ennemis répandent ces méchancetés. Nul plus que moi n’aime les Français. Ces calomnies, dont on vous trompe, me remplissent de tristesse ainsi que le roi.

Et comme l’une de ces femmes lui adressait la parole en allemand :

– Depuis que je suis Française, je ne sais plus l’allemand.

Quelques jeunes citoyennes lui demandèrent une fleur du chapeau qu’elle venait de mettre pour sortir ; la reine en détacha plusieurs et les offrit de bonne grâce.

Le lendemain, 7 octobre, Marie-Antoinette écrivait au comte de Mercy :

« Je me porte bien, soyez tranquille. En oubliant où nous sommes et comment nous y sommes arrivés, nous devons être contents du mouvement du peuple, surtout ce matin. J’espère, si le pain ne manque pas, que beaucoup de choses se remettront. Je parle au peuple : milices, poissardes, tous me tendent la main, je la leur donne. Dans l’intérieur de l’Hôtel de Ville, j’ai été personnellement très bien reçue. Le peuple, ce matin, nous demandait de rester. Je leur ai parlé de la part du roi qui était à côté de moi, qu’il dépendait d’eux que nous restions ; que nous ne demandons pas mieux ; que toute haine devait cesser ; que le moindre sang répandu nous ferait fuir avec horreur : les plus près de nous m’ont juré que tout était fini. »

Quelques jours plus tard Marie-Antoinette alla au « faubourg Antoine » visiter une manufacture de glaces renommée. Auprès de ces artisans d’élite, demeurés dans les cadres fermes et sains des anciennes corporations, la reine trouva l’accueil le plus déférent, le plus affectueux ; elle en fut émue aux larmes. Perdue dans le faste de Versailles, dans l’étiquette étroite de la Cour, jamais encore Marie-Antoinette n’avait pu prendre directement contact avec l’âme populaire :

– Que le peuple est donc bon, disait-elle avec une émotion heureuse, quand on vient le chercher !

Succédant à la classe populaire les autorités constituées vinrent, le 9 octobre, offrir leurs hommages à leurs princes redevenus parisiens après plus d’un siècle d’éloignement. D’abord le Parlement (cour de justice), puis les membres de la Commune de Paris (corps municipal) présentés par Bailly, maire de la ville et par l’inévitable La Fayette.

Marie-Antoinette se tenait auprès du roi avec sa fille Madame Royale et son fils le Dauphin.

La présentation aux souverains des membres de l’Assemblée nationale n’eut lieu que le 20 octobre. Les députés se rendirent en premier lieu chez le roi qui les reçut en son grand salon ; d’où ils passèrent dans l’appartement de la reine. Marie-Antoinette, surprise de leur arrivée, était occupée à sa toilette : elle se disposait, écrit Maxime de la Rocheterie, à jouer en public. Plutôt que de faire attendre les députés le temps de se mettre en robe de cour, elle osa les recevoir telle qu’elle était. Les membres de l’Assemblée sont introduits dans le cabinet de la reine trop exigu pour les contenir tous ; nombre d’entre eux doivent rester au dehors. La reine est assise en un fauteuil. Le président de la Constituante, Fréteau de Saint-Just, entama une harangue d’un ton solennel, mais qui n’était pas exempte d’émotion. Il exprima le désir qu’éprouvaient les représentants de voir leur Dauphin. Marie-Antoinette l’envoya quérir et, le prenant dans ses bras, le montra à l’assemblée. L’enfant saluait de ses petites mains, les députés éclataient en applaudissements : Vive la reine ! Vive le dauphin !

En pareille circonstance, Marie-Antoinette se montrait incomparable, par la grâce exquise dont se nuançait son air de majesté. En prenant congé de leur princesse, les membres de l’assemblée nationale paraissaient radieux.

La dernière de ces réceptions fut celle des membres de l’Académie française ; eux aussi furent conquis par le grand air de la reine ; son sourire accueillant, que les circonstances nuançaient d’une teinte de mélancolie, en avait un charme encore plus séduisant.

Mais hélas ! une partie du peuple parisien, la partie faite des âmes haineuses, des caractères aigris, des cerveaux égarés par les calomnies morbides et les bobards méchants avait déjà, de son côté, repris les manifestations hostiles.

Dès le 8 octobre, le lendemain du jour où le couple royal était entré aux Tuileries, s’était produit un incident caractéristique : une manière de petite émeute au Mont-de-piété, accompagnée d’imprécations contre « l’Autrichienne ».

Dans l’intention qu’on imagine, quelques feuilles – bien pensantes – avaient annoncé que la reine de France dégageait de ses deniers tous les objets consignés au Mont-de-piété où leurs propriétaires n’avaient qu’à les aller quérir. On y courut mais pour y trouver visage de bois. Mise au courant de l’incident et de l’irritation qui en était née contre elle, Marie-Antoinette obtint du roi que, sur les deniers de la caisse royale, tous les objets mis au Mont-de-piété, en seraient dégagés au profit des déposants jusqu’à concurrence d’un louis (400 francs approximativement de valeur actuelle). La dépense, pour la cassette du roi, fut par le fait de 300 000 livres (environ six millions de nos francs papier). Marie-Antoinette obtint en outre la mise en liberté de quatre cents pères de famille détenus pour dettes de mois de nourrice.

Bonté semée au vent. De l’affaire du Mont-de-piété ne subsista qu’une irritation accrue contre la souveraine « qui ne perdait pas une occasion, disait-on, de manifester son mauvais vouloir contre le peuple de Paris ». Des individus, des groupes même s’arrêtaient devant le château des Tuileries pour lancer violemment aux fenêtres des appartements occupés par la princesse, injures et menaces. Sous couleur de délégations et de motions à soumettre à Leurs Majestés, des individus de tout poil étaient introduits. Les motions consistaient à dire des sottises au roi et à la reine, à la reine surtout. Certain jour, un de ces personnages osa formuler, contre elle et en sa présence, une inculpation grave et dans les termes les plus offensants :

– Vous vous trompez, répondit très doucement le roi ; la reine et moi n’avons pas les intentions qu’on nous prête, nous agissons de concert pour votre bien commun.

Mais lorsque la soi-disant délégation fut partie, Marie-Antoinette fondit en larmes. Sur quoi les ministres proposèrent d’interdire désormais l’entrée du château à ces singuliers représentants du peuple :

– Non, dit la reine, qu’ils entrent, nous aurons le courage de les recevoir et de les écouter.

Dès son installation aux Tuileries, le roi s’était vu contraint de consentir à un douloureux et encore plus dangereux sacrifice. Les conséquences en devaient être incalculables ; le roi et la reine ne pouvaient pas ne pas en être effrayés. Il fallut se séparer de la fidèle garde royale, sûr rempart aux coups de force des factieux. Les gardes du corps durent faire place à la garde nationale en majorité hostile au trône. Les portes mêmes des Tuileries lui furent confiées.

« J’ai pleuré, écrit Marie-Antoinette à la duchesse de Polignac son amie. Vous parlez de mon courage ; il en faut bien moins pour soutenir les moments affreux où je me suis trouvée que pour supporter notre position, ses peines à soi, celles de ses amis et celles de tous ceux qui nous entourent. C’est un poids trop lourd à supporter, et si mon coeur ne tenait par des liens aussi forts à mon mari, mes enfants, mes amis, je désirerais de succomber. »

Aussi la reine se repliait-elle en sa vie de famille.

Aux Tuileries cependant son séjour s’était organisé ; on avait fait venir de Versailles des meubles dignes d’une Cour royale. Avec moins d’éclat évidemment que naguère, moins de franche gaîté, la Cour de France avait repris son rythme traditionnel. Mais en Marie-Antoinette, noyée de soucis et d’angoisse, le coeur n’y était plus. Seules les heures passées dans l’intimité avec ses enfants et son mari pouvaient encore lui donner de la satisfaction.

Le 10 février 1790 se place une des jolies pages de la vie de l’infortunée princesse et sur laquelle on s’arrête d’autant plus volontiers qu’elle fit pour l’instant – hélas ! un instant seulement – l’unanimité dans le coeur des Français. Les jacobins eux-mêmes durent rendre hommage en cette circonstance à la grâce charmante et à l’âme généreuse de celle qu’ils poursuivaient d’une haine aveugle. La feuille ultra-jacobine, surnommée le Journal des Tigres, conte avec émotion la visite de Marie-Antoinette à l’hôpital des Enfants trouvés. Elle était accompagnée du roi, de sa fille Madame Royale, de son fils le Dauphin et de Madame Élisabeth, sa belle-soeur.

Le roi a souri aux petits enfants, la reine les a embrassés.

« Ah ! que les rois sont donc grands dans de telles circonstances et qu’un peuple est heureux quand il est témoin de tant de bontés en ses souverains ! »

Et voici que durant le séjour même de la famille royale en l’Hôpital des Enfants trouvés, on y apporte un pauvre petit marmot ramassé sur les marches de Saint-Germain-l’Auxerrois. La reine tenait le jeune Dauphin par la main :

– Mon fils, lui dit-elle, vous êtes ici dans un asile de pauvres orphelins, abandonnés de leurs parents. N’oubliez jamais ce que vous voyez et que votre protection s’étende un jour sur ces êtres infortunés et sur ceux qu’aura recueillis encore cette maison de charité.

Mais ce n’étaient là que de rares moments de répit, courts instants de repos en l’âpre côte du calvaire. Le soir du vendredi, 19 février, le noble marquis de Favras, à la sombre lueur de torches fumantes, était pendu place de Grève, aux applaudissements frénétiques d’un peuple en délire. Aussi bien Favras était-il le premier gentilhomme pendu en France sur condamnation des tribunaux, pendu comme un vulgaire manant.

Thomas de Mahy, marquis de Favras, avait conçu un plan d’évasion des Tuileries pour le roi. On y mêla une conspiration contre le gouvernement dont Favras aurait été l’instigateur.

Les faits sont demeurés dans une obscurité relative, car Favras témoigna au procès d’une telle force et fermeté de coeur, qu’on ne put obtenir de lui aucune révélation.

Il se contentait d’affirmer :

– Je suis innocent.

Nulle preuve ne put être alléguée contre lui ; mais le peuple n’en exigeait pas moins sa mort.

– Votre vie, lui disait Quatremère, rapporteur du procès, est un sacrifice que vous devez à la tranquillité publique.

Quel argument dans la bouche d’un magistrat !

Le marquis de Favras fut pendu aux cris de joie d’une foule hideuse, qui voulait ensuite mettre son cadavre en lambeaux.

« Je ne puis penser, écrit Mme de Tourzel, à l’état où je vis la reine quand elle apprit que Favras n’était plus. »

Marie-Antoinette fit remettre à la veuve du noble condamné une somme importante et le roi lui fit attribuer sur sa cassette une pension de 4 000 livres – approximativement 80 000 francs d’aujourd’hui.

Le 21 février 1790, deux jours après le supplice de Favras, un ami du condamné crut devoir présenter au roi et à la reine, au cours de leur dîner où, suivant l’usage, chacun pouvait être admis en qualité de spectateur, la femme et le fils de l’héroïque victime. Non seulement le repas du roi avait encore lieu en public, comme au temps jadis, mais, ce qui ne se faisait pas jadis, il se déroulait sous la surveillance de la garde nationale dont le commandant au palais se trouva être ce jour-là le brasseur Santerre. Celui-ci ne quitta pas Marie-Antoinette des yeux. Dès après le repas la pauvre reine se retira en sa chambre où, désespérée, elle se jeta dans un fauteuil ; Mme Campan assista à la scène :

« Il faut périr, soupirait la malheureuse femme, quand on est attaqué par des gens qui réunissent tous les talents et tous les crimes, et défendu par des gens fort estimables, mais qui n’ont aucune idée juste de notre position. Ils m’ont compromise vis-à-vis des deux partis en me présentant la veuve et le fils de Favras. Les royalistes me blâmeront de n’avoir pas paru occupée de ce pauvre enfant ; les révolutionnaires seront courroucés en songeant qu’on a pu me plaire en me le présentant. »

Marie-Antoinette définissait exactement la situation où elle se trouvait.

Bien avant celui de Favras, des plans d’évasion des Tuileries par la famille royale avaient été conçus.

« Le seul moyen de nous tirer d’ici, répétait-elle, est la patience, le temps et une grande confiance qu’il faut inspirer. »

Un autre plan d’évasion pour la famille royale avait été conçu par le secrétaire des commandements de la reine, nommé Augeard. Mais le roi n’aurait pu suivre la reine et ses enfants.

Marie-Antoinette étudia le projet et conclut :

– Réflexion faite, je ne partirai pas ; mon devoir est de rester auprès du roi.

Augeard sera arrêté comme l’avait été Favras, mais, plus heureux que lui, il sera remis en liberté.

En mars 1790, quatrième plan d’évasion, celui-ci conçu par le comte d’Inisdal. Mme Campan a peint en ses Mémoires la scène où l’affaire fut discutée. Louis XVI adhère au plan proposé, puis se ravise, puis se reprend et se ravise encore : l’indécision innée de ce caractère, le moins fait du monde pour les circonstances où il se trouvait placé, fait contraste avec la résolution et la ferme énergie de la reine.

Le 27 février, Marie-Antoinette avait appris la mort à Vienne de son frère l’empereur Joseph II (20 février 1790). Certes Joseph II n’avait jamais été d’un secours bien efficace à sa soeur ; aussi bien était-il lui-même empêtré dans les difficultés que lui créait le soulèvement des Pays-Bas ; mais le chagrin n’en fut pas moins vif pour celle qui, plus que jamais, avait besoin de recevoir des témoignages de sympathie et d’affection, dussent-ils demeurer stériles.

La publication du fameux Livre rouge, par les soins de l’Assemblée nationale, en avril 1790, donna un nouvel aliment à l’hostilité qui grandissait autour de la reine de France.

On jetait brutalement sous les yeux du public, avec commentaires malveillants, liste et chiffres des pensions et indemnités versées sur la caisse royale à ceux et à celles qui remplissaient des fonctions à la Cour ; sans indiquer en regard les charges et obligations que ces mêmes fonctions faisaient peser sur les titulaires, ni les dépenses qu’elles entraînaient pour eux. Il est vrai que, sur certains points, en ce qui concernait notamment la duchesse de Polignac et sa famille, Louis XVI, sur les instances de sa femme, s’était certainement laissé entraîner à des générosités et des faveurs excessives. Le comte de Mercy-Argenteau, l’homme de confiance de Marie-Thérèse auprès de la reine de France, n’avait pas laissé d’en signaler plus d’une fois les graves inconvénients à l’impératrice.

La publication du Livre rouge donna lieu à de nouvelles manifestations hostiles à la reine, au sein de l’Assemblée et dans Paris où l’on vit les émeutes se renouveler. Elles allèrent jusqu’à faire craindre une attaque du château.

Mais voici qu’un séjour passé à Saint-Cloud, au grand air, dans la liberté de la campagne, donne à Marie-Antoinette un bienfaisant moment de répit. Rien n’y avait d’ailleurs été préparé pour recevoir la famille royale ; à la table du roi prenait place qui voulait ; laisser-aller qui avait en soi un certain charme par son air de familiarité bourgeoise : il brisait pour un moment les contraintes de l’étiquette que Marie-Antoinette n’avait cessé de considérer comme une ennemie personnelle. Le Dauphin jouait librement dans le parc, étendait parfois sa promenade jusqu’à Meudon. Le temps était admirable, le ciel bleu, le soleil rayonnant. Combien sa mère était heureuse de voir reparaître sur ses joues enfantines les couleurs que la claustration entre les murs des Tuileries en avait bannies. Louis XVI et sa famille demeurèrent à Saint-Cloud durant tout l’été.

Mais il y a ici encore de tristes ombres au charme du tableau. La Cour demeure à Saint-Cloud sous la surveillance des gardes municipaux, en grande partie des soldats déserteurs de l’armée royale.

– Que ma mère serait étonnée, murmurait la fille de Marie-Thérèse, en voyant sa fille, femme d’un roi et mère d’un dauphin, entourée d’une garde pareille !

Chaque dimanche, le ménage royal devait quitter Saint-Cloud pour le dîner en grand couvert donné au château des Tuileries :

– Il ne fallait pas, disait la reine, paraître céder aux cris (qui réclamaient Louis XVI et les siens à Paris), mais il était bon de prouver qu’on n’était pas éloigné d’y aller quand il y avait quelque chose à faire.

Ce fut à Saint-Cloud qu’eut lieu la fameuse entrevue de Mirabeau avec la reine. Mme Campan en a parlé en ses Mémoires ; le puissant tribun fut immédiatement conquis, enthousiasmé, charmé par la dignité unie à infiniment de grâce et par l’intelligence de la princesse. Au moment de prendre congé :

– Madame, dit-il non sans émotion, lorsque votre auguste mère admettait l’un de ses sujets à l’honneur de sa présence, jamais elle ne le congédiait sans lui donner sa main à baiser.

Avec un sourire où se marquait à la fois satisfaction et tristesse, Marie-Antoinette tendit sa main à Mirabeau. Des lèvres se posèrent sur la main blanche :

– Madame, dit le fougueux orateur en se relevant, et sa voix tremblait un peu, la monarchie est sauvée.

Le neveu de Mirabeau, le comte Victor du Saillant, reconduisit le visiteur jusqu’à la porte du parc :

– Elle est bien grande, bien noble et bien malheureuse, dit le député à la Constituante, mais je la sauverai !

Puis ce furent les apprêts de la fête de la Fédération (14 juillet 1790) en commémoration de la prise de la Bastille.

La pensée de cette fête en l’honneur de la première des grandes dates révolutionnaires, causait à Louis XVI et à sa compagne, enfermés aux Tuileries, les plus vives appréhensions. « Je ne pense pas sans frémir à cette époque (14 juillet 1790), écrivait Marie-Antoinette au comte de Mercy ; elle réunira pour nous tout ce qu’il y a de plus cruel et de plus douloureux et, avec cela, il faut y être. C’est un courage plus que surnaturel qu’il faut avoir pour ce moment. » Mais une fois de plus, les évènements vont tourner au rebours des prévisions.

La veille du jour commémoratif, c’est-à-dire le 13 juillet 1790, Louis XVI reçut les délégations des fédérés au pied du grand escalier devant le château des Tuileries. La reine se tenait auprès de lui avec ses enfants qu’elle présentait aux diverses délégations à mesure qu’elles défilaient devant elle, à la queue leu leu. La bonne grâce de la souveraine lui gagnait les coeurs ; les cris de Vive le roi ! Vive la reine ! Vive monseigneur le Dauphin ! fusaient de toute part.

Mais le lendemain, Louis XVI dut se rendre seul à la cérémonie du Champ de Mars, contrairement au désir qu’il avait exprimé. L’Assemblée nationale ne permit pas que sa femme figurât auprès de lui. « C’est un soufflet appliqué à tour de bras à la reine, écrivait Madame Élisabeth à Mme de Bombelles, et d’autant mieux appliqué qu’il a été ménagé de loin et que, jusqu’au dernier moment, on avait dit au roi que le contraire se passerait. »

La reine avec ses enfants ne put assister à la fête que de loin, des fenêtres de l’École militaire. Il est vrai que la foule l’acclamait en passant devant elle. Marie-Antoinette présentait son fils qu’elle avait enveloppé de son châle, à cause de la pluie qui tombait à verse ; et les acclamations redoublaient, démonstrations populaires qui, cette fois-ci, remplissaient un coeur maternel de joie et d’émotion.

Quelques journées de satisfaction commune ; considérons-les avec une complaisance d’autant plus marquée qu’elles furent plus rares en cette terrible époque.

Les délégués des provinces venaient aux Tuileries dont ils remplissaient cours et jardins. Le petit Dauphin leur distribuait les fleurs cueillies au jardinet qui avait été spécialement aménagé pour lui :

– Des fleurs de mon jardin !

Et quand il n’y eut plus de fleurs à distribuer, il se mit à distribuer les feuilles de ses arbres.

Le mardi suivant, à la porte de Chaillot, Louis XVI passa la revue de la garde nationale. Marie-Antoinette suivit en voiture avec son fils et sa fille. Les marques d’affection, de dévouement, de respect redoublèrent. La Rocheterie cite le trait suivant :

« La reine était dans une voiture découverte, sans armoiries, avec ses enfants et Madame Élisabeth. Aussitôt sa voiture fut entourée de fédérés avec lesquels elle s’entretint familièrement, répondant à leurs questions et les provoquant même. Ils désirèrent baiser la main du petit Dauphin ; elle le leur présenta elle-même. À ce moment, le bras de la reine se trouva appuyé à la portière : un des fédérés le saisit vivement et y appliqua ses lèvres. L’exemple fut contagieux et l’affection faisant taire le respect, en un instant trois cents bouches couvrirent de baisers le bras que la reine émue ne songeait pas à retirer. »

« Ce jour-là, écrit la duchesse de Tourzel, fut véritablement un jour de bonheur pour le roi, pour la reine et ceux qui lui étaient dévoués ; c’était une ivresse de sentiments : ce fut le dernier beau jour de la reine. »

Soulignons-en la date : 20 juillet 1790.

Une enquête sur les excès commis au cours des journées de Versailles, 5 et 6 octobre, avait été ouverte au tribunal du Châtelet. Marie-Antoinette, interrogée par les commissaires, avait répondu :

– Je ne serai jamais la dénonciatrice de mes sujets. J’ai tout vu, tout su, tout oublié.

Les conclusions en vinrent devant l’Assemblée constituante. Le rapporteur désigné, Jean-Baptiste Chabroud, député du Dauphiné, rédigea un mémoire haineux, qui établissait que la reine et les gardes du corps avaient eu grand tort, l’une d’être insultée, les autres massacrés : conclusions qui furent adoptées. Les crimes des 5 et 6 octobre devenaient, par décision de l’Assemblée nationale, des malheurs justement autorisés par la Providence, pour « servir de leçon aux rois ».

Richard Wellesley, frère aîné du duc de Wellington qui commandera les Anglais à Waterloo, visite la famille royale aux Tuileries le 27 septembre 1790 : « J’ai été ce matin à la Cour aux Tuileries : c’est une Cour très triste, beaucoup de jeunes personnes du grand monde portent toujours le deuil par économie : la reine avait l’air très malade ; le Dauphin était avec elle et elle paraissait anxieuse de le montrer. On dit ici qu’il est son bouclier : elle ne bouge jamais sans lui. »

Le 9 octobre 1790, Marie-Antoinette eut le grand chagrin d’être définitivement séparée du comte de Mercy-Argenteau, obligé de quitter Paris pour se rendre à La Haye. Mercy avait été jadis placé auprès d’elle en son extrême jeunesse par sa mère, l’impératrice Marie-Thérèse, en manière de tuteur moral et, depuis lors, ce noble esprit n’avait cessé d’être pour elle le conseiller le meilleur.

Il est vrai que, d’autre part, sous l’influence de sa forte intelligence et de son grand coeur, des charmes aussi et des souffrances de la reine, Mirabeau s’était résolu à se dévouer au salut du trône :

– J’ai professé les principes monarchiques, déclarait-il en l’une de ses notes secrètes pour la Cour, je les ai professées lorsque je ne voyais autour du trône que faiblesse et que, ne connaissant ni l’âme ni la pensée de la fille de Marie-Thérèse, je ne pouvais compter sur cette auguste auxiliaire. J’ai combattu pour les droits de la couronne lorsque je n’inspirais que de la méfiance... Que ferai-je maintenant que la confiance a relevé mon courage !... Je serai ce que j’ai toujours été, le défenseur du pouvoir monarchique réglé par les lois et l’apôtre de la liberté garantie par le pouvoir monarchique. Mon coeur suivra la route que la raison m’avait tracée.

Il disait à son ami La Marck :

– Avertissez donc le roi et la reine qu’ils sont perdus si la famille royale ne quitte pas Paris.

Et, le 20 octobre, il faisait proposer à son tour un plan d’évasion.

Malheureusement Marie-Antoinette ne pouvait se défaire entièrement de la méfiance, ni surmonter toute l’aversion que l’ardent et turbulent orateur continuait de lui inspirer. Elle se refusait à la nouvelle entrevue qu’il sollicitait.

– Ah ! soupirait Mirabeau, que l’immoralité de ma jeunesse fait de tort à la chose publique !

Mirabeau devait mourir le 27 mars 1791. Avant de rendre le dernier soupir, il disait au comte La Marck :

– J’emporte avec moi le deuil de la monarchie. Après moi les factieux s’en disputeront les lambeaux.

Les manifestations tumultueuses se succédaient à présent presque sans interruption. En date du 5 février 1791, Madame Élisabeth annonçait à la marquise de Raigecourt, comme un fait exceptionnel :

« Nous n’avons pas eu de tapage depuis huit jours. »

Le printemps est en fleur. Louis XVI se souvient de son séjour bienfaisant à Saint-Cloud, l’an passé, et veut y retourner avec les siens, y demeurer du moins la semaine de Pâques. La populace, mise au courant des intentions royales, s’attroupe aux Tuileries (lundi 18 avril 1791).

– Partira pas ! partira pas !

Louis XVI est monté dans une berline avec sa famille. Les gardes nationaux lui barrent la route, croisent leurs baïonnettes sous le poitrail des chevaux. Une heure durant la foule couvre le roi et les siens de railleries et d’injures. Des serviteurs du château sont bousculés et frappés.

Le roi dut renoncer à son projet.

– Au moins, avouerez-vous à présent que nous ne sommes plus libres ? disait la reine à La Fayette.

Le lendemain, mardi saint, le roi se rendit à l’Assemblée pour y formuler ses plaintes contre les violences qui lui avaient été faites :

– Bah ! répondit le président – Chabroud, l’homme du rapport sur les journées d’octobre – agitation inquiète, inconvénient inséparable des progrès de la liberté.

Cependant que la Direction du département faisait parvenir au roi une lettre injonctive, où, sur le ton d’un maître parlant à un valet, il lui adressait une réprimande hautaine. Le roi était mis en demeure de déclarer par écrit qu’il était libre comme l’oiseau sous le ciel bleu, et ce pauvre Louis XVI dut rédiger la déclaration exigée pour être communiquée aux diverses Cours de l’Europe.

Au fait, cette liberté n’était-elle pas complète ? « Le château, écrit Lenôtre, était surveillé comme une geôle. » À toutes les portes, des gardes nationaux ; aux issues du jardin sont postées des sentinelles, et dans le jardin même celles-ci se répètent tous les cent pas. Des patrouilles traversent incessamment les cours des Tuileries ; elles pénètrent dans le palais ; on les rencontre montant ou descendant les escaliers ; elles se faufilent jusque dans les appartements ; s’installent dans les cuisines. Un détail fera comprendre l’intensité et la minutie de l’inlassable surveillance. Un couloir obscur passait derrière l’appartement de la reine. On y établit à demeure un capitaine de la garde nationale ; comme il devait s’y tenir quasiment immobile, on l’installa sur une chaise. Il montait la garde assis, avec la consigne de ne pas éternuer, tant était mince la cloison qui le séparait du lit de la reine.

On exigea que le confesseur du roi fût un prêtre « jureur », c’est-à-dire un ecclésiastique qui avait prêté serment à la constitution civile du clergé. Le jour de Pâques, le roi et sa famille furent contraints de se rendre en l’église Saint-Germain l’Auxerrois pour y assister officiellement à la messe qui y était chantée par un autre « jureur », en remplacement du curé de la paroisse qui s’était retiré pour demeurer fidèle à sa foi. Louis XVI était profondément attaché à ses croyances ; dans sa pensée, dans sa conviction on le contraignait à des sacrilèges.

Maxime de la Rocheterie et le marquis de Beaucourt estiment que cette pression exercée sur la conscience du souverain, violence faite aux sentiments qui lui étaient les plus chers, fut la cause déterminante qui tira Louis XVI de son indécision et fit qu’il se résolut à quitter Paris avec les siens.

 

 

 

III

VARENNES

(20-25 juin 1791)

 

« L’évènement qui vient de se passer (le lundi 18 avril), écrivait la reine à Mercy, nous confirme plus que jamais dans nos projets. La garde, qui est autour de nous, est celle qui nous menace le plus. Notre vie même n’est pas en sûreté. » Et quelques jours après (6 mai) : « Notre position est affreuse et telle que ceux qui ne sont pas à portée de la voir ne peuvent s’en faire une idée. Il n’y a plus qu’une alternative pour nous, ou faire aveuglément tout ce que les factieux exigent ou périr par le glaive qui est incessamment suspendu sur nos têtes. »

En dehors du roi et de la reine, quatre personnes furent dans le secret de l’évasion qui se préparait : le marquis de Bouillé, commandant de la place de Metz, auquel un rôle important était réservé dans l’aventure ; le comte de Mercy-Argenteau, le baron de Breteuil, de tous les anciens ministres celui en lequel la reine plaçait le plus de confiance, enfin le comte de Fersen, l’inébranlablement fidèle et dévoué serviteur de la reine. Fersen sera l’agent principal et metteur en oeuvre du projet conçu.

Fersen arrêta et prépara les voitures pour le voyage : une vaste berline qu’il fit spécialement construire pour le roi et pour sa famille, un cabriolet pour les deux femmes de chambre qui devaient les accompagner, ainsi que pour les provisions de bouche, boeuf et veau froid, champagne et bouteilles d’eau.

Le départ avait été fixé primitivement au 6 juin ; mais il parut prudent de le retarder. Une femme de chambre du Dauphin et qui vivait dans l’intimité de la famille royale, prononçait des sentiments contraires à ceux de ses maîtres. Elle devait quitter la Cour incessamment ; la date du départ fut donc reculée au 11 juin et, comme la « mauvaise femme » se trouvait encore au château, remise au 20 juin. Retards préjudiciables, car les idées révolutionnaires se propageaient dans les provinces et y pénétraient de plus en plus profondément. L’armée même, depuis que les portes des clubs lui avaient été ouvertes, tendait à se dépouiller de son loyalisme.

Le 20 juin 1791 était un lundi. Fersen arriva au château des Tuileries sur les six heures du soir.

– Monsieur, lui dit Louis XVI, quoi qu’il puisse arriver, je n’oublierai jamais ce que vous faites pour nous.

Marie-Antoinette pleurait.

Le gentilhomme suédois prit congé ; il fit mener la berline destinée au voyage rue de Clichy, devant l’hôtel Crawford, rentra chez lui, se costuma en cocher de bonne maison, monta sur le siège d’une citadine – voiture publique – et la conduisit dans la cour des Tuileries où, pour ne pas attirer l’attention, il prit la file derrière les autres voitures qui s’y trouvaient rangées. On allait sur les neuf heures du soir.

– Nous approchons du terrible quart d’heure, murmurait la reine.

Sonnent dix heures. Il fallut réveiller le Dauphin ; et comme le petit bonhomme se frottait les yeux en pleurnichant :

– Nous allons dans un grand château où il y a beaucoup de soldats et où vous commanderez votre régiment.

Le gamin battant des mains :

– Vite, vite, partons !

Madame Royale (Marie-Thérèse-Charlotte, fille de Louis XVI, plus tard duchesse d’Angoulême) fut vêtue d’une robe d’indienne mordorée, piquetée de fleurettes jaunes et blanches. Le Dauphin fut habillé d’une robe de fille.

La famille royale quittait les Tuileries en emmenant la duchesse de Tourzel, gouvernante des enfants de France, deux des femmes de chambre de la reine, Mmes de Neuville et Brunier, enfin trois anciens gardes du corps, habillés pour la circonstance d’une livrée de domestique, couleur chamois : MM. Florent de Valory, Jean-François de Maldent et Moustier de Bermont. Moustier, quarante ans, une manière de colosse, large des épaules, brun et barbu ; Valory, mince, d’apparence chétive ; Maldent, long, maigre et sec comme un jour sans pain.

On put sortir par une porte condamnée mais dont la reine avait la clé ; la porte ouvrait sur un logement sans communication avec le reste du château que M. de Villequier venait d’abandonner. Le logement donnait immédiatement sur la cour. En traversant le salon vide, la reine tout à coup frissonna, elle porta la main à sa poitrine, un cri lui avait échappé. Une ombre était apparue, collée à la fenêtre, d’où ses yeux plongeaient dans la pièce : c’était Fersen en sa houppelande de cocher. Il venait chercher Madame Royale, le dauphin et la duchesse de Tourzel. Dans la cour des Princes, circulaient des gardes nationaux. Les fugitifs parvinrent à se dissimuler derrière la file des voitures qui y stationnaient. Arrivé près de sa citadine, Fersen y fit entrer Mme de Tourzel et les enfants, puis monta sur le siège. Quai d’Orsay attendait un cabriolet de poste attelé de trois chevaux. Le postillon se promenait de long en large. Survinrent les deux femmes de chambre, Mmes de Neuville et Brunier. Fersen installa tout son monde dans le cabriolet qui partit directement pour Claye où le postillon avait ordre de le conduire sans arrêt. Minuit allait sonner. Le roi, la reine, Madame Élisabeth ne devaient quitter le château que plus tard. On imagine l’angoisse dont la reine, dans ce moment, se trouva oppressée. Jamais encore elle ne s’était séparée de ses enfants et les voilà qui roulaient, en fiacre, dans la nuit, à travers ce Paris immense et incertain.

Vers une heure et demie du matin, Fersen amena rue de l’Échelle la citadine dans laquelle il avait conduit quai d’Orsay les enfants de France. Il y trouva Madame Élisabeth que le roi et la reine ne tardèrent pas à rejoindre. Louis XVI était très fier de lui. Il avait bravement traversé les cours des Tuileries, sa canne à la main, parmi les militaires qui y circulaient. Il avait revêtu un habit brun sur lequel était jeté une manière de houppelande vert foncé. Sur la tête il s’était mis un chapeau galonné, un chapeau de domestique qui fait des frais pour sa toilette. La reine était en gris, mantelet et chapeau noirs, le visage couvert des plis d’une voilette noire. Madame Élisabeth était en chapeau gris clair, d’où pendait un épais voile de gaze. Fersen monta sur le siège et fouette cocher ! La traversée de Paris se fit sans incident. La nuit était noire, le ciel était bas ; la route s’allongeait, morne, silencieuse ; mais à l’endroit où l’on devait trouver la berline, avec les trois anciens gardes, Valory, Maldent et Moustier, on chercha vainement. Fersen, très inquiet, allait de droite, de gauche. Enfin voilà la voiture avec Maldent et Moustier : elle était rangée entre la route et le fossé, ses lanternes éteintes. Valory était parti en courrier sur un cheval anglais pour assurer le relais de Bondy. Mais on avait perdu un quart d’heure.

De leur citadine, le roi et la reine montèrent dans la berline qui se mit à rouler sur les pavés sonores au trot de ses quatre chevaux. Il pouvait être trois heures du matin et les premières lueurs de l’aurore effleuraient les nuages à l’horizon.

À Bondy, on trouva Valory qui avait pu s’assurer le concours de huit chevaux, six forts limoniers pour la berline et le cabriolet, deux chevaux de selle pour lui-même et pour Maldent. Fersen allait devoir se séparer de la famille royale. S’approchant de la berline :

– Adieu, madame de Korff.

Le nom d’une dame russe sous lequel avait été formulé le passeport de la reine.

À ce moment, le noble et fidèle serviteur renouvela ses instances pour qu’il lui fût permis d’accompagner les souverains jusqu’au terme de leur voyage ; mais inutilement. On en est encore à se demander pour quel motif le roi se priva de ce précieux concours, concours d’un homme d’expérience, d’énergie, de décision et d’un dévouement sans pareil. Louis XVI et Marie-Antoinette ne conservaient avec eux pour les guider, pour les protéger au besoin et les défendre, que les trois jeunes gardes, Valory, Moustier et Maldent. Pensaient-ils comme le duc de Lévis : « Il était inconvenant sous plus d’un rapport que M. de Fersen occupât dans cette occasion périlleuse un poste qui devait appartenir à un grand seigneur français » ?

Fersen prit donc congé et s’éloigna à cheval dans la direction de la Belgique. On se retrouverait à Montmédy.

À Claye, le roi et la reine rejoignirent Mme de Tourzel et les enfants. Déjà les fugitifs respiraient plus à l’aise. Le succès se dessinait, pensaient-ils. La gaîté s’éveillait, une gaîté d’échappés de collège. On s’amusa à se distribuer les rôles de la comédie qu’on allait jouer : Mme de Tourzel serait la dame de la bande, la reine, au contraire, la gouvernante des deux petites filles, baptisées Amélie et Aglaé ; Madame Élisabeth entrerait dans le personnage d’une dame de compagnie, Rosalie ; enfin le gros roi figurerait un majordome, fonctions pour lesquelles le désignait l’ampleur de sa circonférence.

Après Meaux une seule ville importante à traverser, Châlons-sur-Marne, avant d’arriver à Pont-de-Somme-Vesle, où le duc de Choiseul devait attendre la famille royale à la tête de quarante hussards. Pont-de-Somme-Vesle n’était éloigné de Châlons que de quatre lieues. À Pont-de-Somme, le salut serait définitivement assuré.

Après avoir traversé Meaux on atteignit la Ferté-sous-Jouarre ; le jour brillait. La berline ne laissait pas d’éveiller la curiosité des bonnes gens, par ses dimensions exceptionnelles : la caisse en était peinte en vert sapin, les roues en jaune citron. Un beau velours d’Utrecht, de couleur blanche, en tapissait l’intérieur. Il était huit heures du matin.

Premier incident : le roi est reconnu par un postillon, un certain François Picard ; mais celui-ci, dans un sentiment de dévotion sans doute, garda le silence jusqu’à ce que la catastrophe eût éclaté.

L’allure de la voiture n’était guère rapide. Les voyageurs voyaient s’accentuer le retard sur l’horaire prévu.

Au relais de Fromentières on arriva peu avant midi. Le roi descendit de sa voiture pour s’entretenir familièrement de la moisson avec quelques cultivateurs ; puis on se remit en route. Une côte à monter, les chevaux allaient au pas. Louis XVI mit pied à terre, voulant se donner un petit temps de promenade avec les enfants.

Le relais du Petit-Chaintry fut marqué d’un second incident, plus grave. Le maître de poste, J.-B. de Lagny, y vivait, veuf, en compagnie de ses trois filles, dont la deuxième venait d’épouser le fils de l’aubergiste de la Croix d’or de Vitry-le-François, nommé Gabriel Vallet. Celui-ci, qui était venu le 14 juillet à Paris pour la fête de la Fédération, reconnut dans la berline le ménage royal. Il le déclara à ses entours. On imagine le remue-ménage. Mais Louis XVI, qui se croyait désormais à l’abri de tout danger, se mit à causer bonnement, familièrement et royalement avec ses fidèles sujets qui, de leur côté, lui rendaient loyalement hommage.

Les voitures repartirent après que Mme de Tourzel eut offert au maître de poste deux écuelles d’argent au nom du roi. Gabriel Vallet était monté sur le siège du cocher et s’était mis en devoir de mener la berline rondement, si rondement que, sur le trajet du Petit-Chaintry à Châlons-sur-Marne, les chevaux s’abattirent deux fois. Que de temps – un temps précieux – perdu pour remettre les bêtes sur pied, et l’attelage en ordre.

Voici donc la berline royale menée par un conducteur étranger à l’entreprise, étranger à la Cour et qui sait quels sont les voyageurs. À Châlons-sur-Marne, où l’on arrive passé quatre heures de l’après-midi, beaucoup de monde devant la maison de la poste, dont le patron, nommé Viet, ne doute pas un instant qu’il a affaire au roi. Des curieux en assez grand nombre. « On fut reconnu tout à fait, écrira Madame Royale ; beaucoup de monde louait Dieu de voir le roi et faisait des voeux pour sa fuite. »

À partir de Châlons les voyageurs pénétraient sur le territoire placé sous l’autorité militaire du marquis de Bouillé : grand motif de confiance, mais que ne tarda pas à traverser un éclair précurseur. La berline roulait sur la route de Metz, les voyageurs se félicitaient d’avoir heureusement franchi la passe de Châlons-sur-Marne – qu’ils considéraient comme la dernière encore dangereuse pour eux – quand un inconnu s’approcha de la voiture qui roulait d’une allure modérée, et dit sur un ton de confidence, mais assez haut pour être entendu de tous :

– Vos mesures sont mal prises, vous êtes trahis.

Effectivement, à partir de Châlons-sur-Marne, partout où le roi viendra, il trouvera les populations prévenues de son passage.

On arrive enfin, sur les six heures et demie, à Pont-de-Somme-Vesle : ici le coup de foudre. On y trouve bien Florent de Valory qui était parti en courrier, mais un Valory consterné. Pas de Choiseul, ni de hussards. Leur compagnie aurait garanti la fin du voyage contre toute résistance, leur force levé tout obstacle.

Les voyageurs atteignaient Pont-de-Somme avec trois heures de retard. Choiseul y était arrivé avec son détachement de hussards à l’heure convenue. Il avait attendu longtemps, se demandant ce qui avait bien pu se passer. Le roi avait-il été arrêté à Châlons, avait-il même pu quitter Paris ? Des paysans accouraient de divers côtés, inquiétés par le passage de ces troupes étrangères. Les hussards ne comprenaient que l’allemand. S’agirait-il de réquisitions ? Devant l’attitude des gens du pays qui s’attroupaient de plus en plus nombreux et hostiles, et ne croyant plus à l’arrivée de la famille royale, Choiseul crut devoir se retirer avec ses hommes.

« Le roi regardait machinalement par la portière avec l’impression que toute la terre lui manquait. » (Relation contemporaine citée par Lenôtre.)

On ne pouvait d’ailleurs que poursuivre son chemin. À Sainte-Menehould, entre sept heures et demie et huit heures, on trouve la population dans le plus grand émoi. Des dragons y campaient emmi les rues sous les ordres du capitaine d’Andouins ; mais ils n’étaient rien moins que sûrs. L’arrivée de la berline produisit une vive rumeur. Sur le pas de la maison de poste on entendit le capitaine d’Andouins dire à Moustier :

– Partez, pressez-vous, vous êtes perdus si vous ne vous hâtez.

Survint un jeune homme, J.-B. Drouet, le fils du maître de poste, Joachim Drouet, qui aidait son père à diriger son établissement et, en fait, le dirigeait. Ancien dragon dont voici le signalement : « Taille de cinq pieds deux pouces, cheveux et sourcils châtains, les yeux gris, visage marqué de petite vérole, le nez gros. » Le hasard, la fatalité, comme on voudra, firent qu’en ces graves circonstances, surgit ce jeune homme, d’une audace, d’une énergie, d’une intelligence aussi et d’une activité exceptionnelles. Il était partisan des idées nouvelles. Très ambitieux, Drouet verra ici l’occasion de se mettre en avant pour le jeu de l’avenir.

Sous les ordres de Condé, il lui était arrivé d’apercevoir la reine. La figure du roi aussi, qu’il entrevit dans la berline, « lui disait quelque chose ». Et le doute qu’il pouvait encore éprouver s’évanouit, quand il eut comparé les traits du voyageur à ceux du roi de France qui se trouvaient gravés sur des assignats qu’on venait de lui remettre en paiement.

Drouet va déterminer à Varennes l’arrestation de la famille royale. Napoléon lui dira un jour :

– Vous avez renversé le monde.

Toujours est-il que l’évènement fut pour le fils du maître de poste de Sainte-Menehould l’origine de la plus extraordinaire carrière, du plus invraisemblable des romans, pour reprendre l’expression de Lenôtre. Bientôt on le verra député à la Convention où il siégera sur les hauteurs de la Montagne et votera la mort du roi sans sursis. Après des aventures rocambolesques, il tombera entre les mains des Autrichiens, sera enchaîné au fond d’une geôle, s’en évadera en se cassant la jambe et finira sa vie en France, sous la Restauration, échappant aux recherches de la police, caché sous un faux nom dans une situation tranquille et modeste où la mort viendra paisiblement le trouver.

Les augustes voyageurs remontèrent en voiture et poursuivirent leur voyage tandis que Drouet, à Sainte-Menehould ; pérorait avec véhémence devant une foule ameutée :

– Le gros homme aux yeux de myope, c’était le roi !

Il saute à cheval et se lance à la poursuite de Louis XVI et des siens, accompagné d’un certain Guillaume, dit la Hure, tenancier d’une auberge qui avait pour enseigne une hure de sanglier.

À Clermont-en-Argonne, Valory, qui galopait toujours en éclaireur au devant des voitures, trouva bien le comte de Damas, commandant d’un détachement de dragons, arrivé exactement au poste qui lui avait été fixé ; mais lui aussi, dans la longueur de l’attente et devant l’hostilité des habitants, avait dû disperser ses hommes. La localité ne fut pas moins franchie sans incidents sur les neuf heures et demie-dix heures du soir. Surmontant la contrariété occasionnée par l’absence des hommes du duc de Choiseul et de ceux du comte de Damas, Marie-Antoinette avait repris espoir.

Quand on arriva à Varennes, sur les onze heures du soir, l’obscurité était complète. La berline du roi, le cabriolet et les deux cavaliers avaient encore de l’avance sur Drouet et Guillaume qui pressaient leurs chevaux, courant bride abattue par des chemins de traverse. Choiseul et ses hussards n’étaient qu’à deux lieues. Varennes n’avait pas de maison de poste. Dans la nuit, les jeunes Maldent et Moustier ne savaient où trouver le relais qu’on avait préparé. Le baron de Goguelat qui, à Pont-de-Somme, aurait dû les renseigner, en était parti lui aussi, comme Choiseul, avant l’arrivée des voyageurs. Le temps passait. Louis XVI ni les siens ne savaient la gravité pour eux de toute minute perdue. On parlementait avec les postillons qui refusaient d’aller plus loin avec les mêmes chevaux. La discussion durait encore quand arrivèrent à Varennes Drouet et son compagnon Guillaume.

Cependant, à l’auberge du Bras d’or, tenue par un « patriote », Jean Leblanc, un groupe de jeunes gens, acquis aux idées révolutionnaires, causaient des évènements en cours : Paul Leblanc, frère de l’aubergiste, puis Julien-Georges, fils du maire-député de Varennes, pour lors absent de la ville, le greffier communal d’un village voisin et un paysan des environs, – quand ils entendirent le galop de deux chevaux lancés à toute vitesse. Les chevaux s’arrêtent à l’huis de l’auberge, la porte s’ouvre comme poussée d’un coup de vent, c’est Drouet dans un état d’exaltation extrême :

– Camarade, dit-il en s’adressant à l’aubergiste, es-tu bon patriote ?

– Mais certainement.

– Le roi a quitté Paris. Il est allé chercher des troupes à l’étranger. Je l’ai reconnu à Sainte-Menehould ; je l’ai devancé, mais il n’y a pas une minute à perdre !

Leblanc courut chercher le procureur syndic.

Quand les voitures royales, dont les postillons s’étaient finalement laissé convaincre à force de promesses, arrivèrent devant le Bras d’or, elles se virent entourées :

– Les passeports ! les passeports !

Un groupe d’hommes se pressaient autour des voyageurs, les uns munis de lanternes, les autres armés de fusils.

Le procureur-syndic, J.-B. Sauce, épicier-chandelier, était bon homme, mais hésitant, timoré. Il examine les passeports qui lui paraissent en règle et semble disposé à laisser les voyageurs poursuivre leur chemin, quand Drouet intervient d’un ton d’autorité. Il est certain que la dame de la berline et du passeport n’est pas la prétendue baronne de Korff.

En l’absence du maire, Sauce n’osait prendre de décision :

– Il est bien tard, on verra demain.

Le roi, avec une résolution qui ne lui était pas coutumière :

– Allons, postillons, en route, nous sommes pressés !

Mais Drouet veille avec ses « patriotes » :

– Encore un pas et nous faisons feu !

Deux ou trois fusils sont mis en joue. Il faut descendre de voiture. L’épicier-chandelier met gracieusement sa maison à la disposition des voyageurs. Aussi bien le jour ne doit-il pas tarder. La famille royale se rend donc chez Sauce où celui-ci fait servir à ses hôtes un frugal repas.

Le tocsin sonnait aux clochers des églises ; tout Varennes était dans les rues et voici que surviennent Choiseul et ses hussards. Il les a groupés devant l’hôtel de ville où il les harangue :

– Il s’agit de sauver le roi et la reine !

Mais les hussards ne comprennent pas le français. Dans la maison du procureur-syndic la discussion se poursuivait. Drouet tempêtait :

– C’est le roi, j’en suis sûr, j’en suis sûr !

À ce moment, la reine faillit se trahir :

– Si vous le reconnaissez pour votre roi, respectez-le.

La confusion était grande, quand un des assistants rappela qu’un juge du tribunal de la ville, nommé Destez, avait eu occasion de voir à Paris le roi et la reine. Sauce court le chercher ; Destez arrive ; à peine entré :

– Sire ! s’écrie-t-il en s’inclinant.

Et Louis XVI, en l’un de ces mouvements d’émotion, de confiance et de bonté qui lui étaient familiers :

– Eh ! bien oui, je suis votre roi !

Il embrassait Sauce, tout ému de se sentir dans les bras de son prince. Marie-Antoinette s’efforçait d’attendrir Mme Sauce ; la grand’mère du procureur-syndic, une vénérable octogénaire, tombait à genoux et demandait, les larmes aux yeux, à baiser les mains des enfants royaux. Devant la maison la foule grossissait. Choiseul voulait faire charger par ses soldats ceux qui feraient mine de s’opposer au départ des voitures ; Sauce continuait de tergiverser. Louis XVI déclarait qu’il ne voulait aucune violence, et les paysans des environs, appelés par les sons du tocsin et par des émissaires partis de Varennes à cheval, accouraient de toute part.

Une brave femme, qui savait l’allemand, s’était mise à haranguer les hussards, se faisant l’interprète des habitants de la ville. Les hussards fraternisaient à présent et buvaient avec les Varennois. Les minutes s’écoulaient. À six heures du matin on ne pouvait plus circuler dans les rues du patelin en émoi. Aux fenêtres, aux lucarnes, du haut des toits, les têtes se penchaient pour voir.

Les propos s’entrecroisaient :

– À Paris ! à Paris ! attelez pour Paris ou nous les fusillons dans leurs voitures !

Les avis s’entrechoquaient ; mais les « patriotes », enflammés par Drouet, prenaient le dessus ; enfin le bruit se répandit :

– Il retourne à Paris.

Le roi avait cédé, tandis que Bouillé attendait avec un fort détachement de ses troupes à neuf lieues de Varennes. Les voitures repartirent. Il était sept heures et demie du matin.

Drouet dira plus tard que le roi aurait passé sans obstacle s’il avait voulu monter à cheval, et que d’ailleurs l’escorte était plus que suffisante pour contenir les curieux qui se pressaient autour de la berline, « mais il ne voulut pas, ou plutôt, il n’osa pas ».

Retour affreux, lent, comme une lente agonie, sous les huées de la populace, accompagnées de scènes de violence.

Lenôtre donne une bien vivante description de l’émotion produite à Paris par la nouvelle de la fuite royale. Le « peuple » avait envahi le château des Tuileries. Il s’était précipité dans la chambre à coucher de la reine, ouvrant les armoires, sondant les couchages ; on pensait que tout cela devait regorger de secrets monstrueux. Une marchande des quatre saisons s’était installée sur le lit de la reine. On était dans la saison des cerises, aussi la commère de crier à pleins poumons :

– Allons ! allons ! la cerise est mûre ! la belle cerise ! Qui veut de ma belle cerise, la livre à six sols ?

Le retour se fit rapidement dans le début, sous la crainte d’une attaque des soldats commandés par Bouillé : de loin on voyait les casques de ses dragons briller sur le haut des coteaux ; après quoi l’allure se ralentit.

La partie la plus douloureuse du voyage fut celle qui précéda l’arrivée à Épernay. Une horde mugissante encadrait la voiture royale. Cris de haine, injures ordurières, cris de mort. La chaleur était étouffante ; les voyageurs en souffraient beaucoup dans l’intérieur de leur carrosse. Au village de Chouilly d’immondes voyous allèrent jusqu’à cracher à la figure du roi.

Au hameau de La Cave, en Champagne, les trois députés de l’Assemblée nationale, Barnave, Pétion et La Tour-Maubourg, délégués pour ramener la famille royale à Paris, rencontrèrent ceux qu’ils venaient chercher. Louis XVI insista pour qu’ils prissent place dans sa voiture. La conversation ne tarda même pas à s’engager entre les constituants et leurs prisonniers. Louis XVI charma Barnave par sa bonhomie ; Marie-Antoinette l’eut bientôt conquis par sa grâce, par sa douleur profonde et digne. La nuit était claire sous les rais de la lune pure dans le grand ciel. Les voyageurs étaient tassés dans la berline, dont la banquette du fond était occupée par le roi et la reine, Barnave assis entre eux. Il avait pris la place du Dauphin que sa mère tenait sur ses genoux. Sur la banquette de devant, la duchesse de Tourzel et Madame Élisabeth, Pétion entre les deux dames à la place occupée précédemment par Madame Royale qui l’avait quittée pour se tenir debout, appuyée contre sa gouvernante.

La Tour-Maubourg était monté dans le cabriolet auprès des femmes de chambre.

Il arriva que, dans la somnolence nocturne, Madame Élisabeth pencha la tête sur l’épaule de Pétion, ce qui induisit le farouche jacobin à lui passer le bras autour de la taille. Il était beau garçon, en avait la conviction et qu’il n’était pas aisé de lui résister. Dans la situation où elle se trouvait, il n’était guère possible à la soeur de Louis XVI de témoigner de l’humeur au représentant de l’Assemblée nationale ; Pétion ne tarda pas à se persuader agréablement que, sur la liste des coeurs nombreux qu’il avait enflammés, il y avait lieu d’inscrire un nom de plus, et quel nom : la soeur du roi ! « Elle me fixait, écrit le bellâtre, avec des yeux attendris ! »

De temps à autre, le petit Dauphin éprouvait un besoin qui eût contraint la voiture à s’arrêter. On y pourvoyait par l’emploi d’un gobelet que tenait la reine et qu’elle vidait par la portière. Fonctions où Barnave ne dédaigna pas de la suppléer.

Claye, où l’on change de chevaux ; Villeparisis : midi sonne ; les voitures s’engagent dans la forêt de Bondy. On n’est plus éloigné de Paris que de quelques lieues, comme l’indiquait au reste la surexcitation des passants transformés en badauds. Apparaît un détachement de la garde à cheval parisienne, qui ne tarde pas à être suivi d’un flot tumultueux de femmes échevelées, dépoitraillées, délirantes, bataillantes, avinées. Quel fond d’égout a pu vomir pareille écume ? Il s’agit d’approcher de la reine : celles de derrière passent sur le dos de celles de devant qu’elles ont renversées afin de pouvoir crier de plus près à la princesse qui les regarde avec un amer sourire :

– Chienne d’Autrichienne ! bougresse ! gueuse ! p... !

– Hé ! voyez comme elle nous tend son gosse ! On sait bien qu’il n’est pas du gros cochon !

Mais à partir de Pantin, sous un soleil écrasant, va s’imposer la consigne fixée par l’Assemblée nationale : « Silence ! un silence absolu ! pas un cri, pas un mot sur le passage du roi. » Le silence : leçon des rois.

Mais quelques sans-culottes ont grimpé sur le haut de la berline où ils se démènent en saltimbanques. D’autres se sont agrippés aux flancs du véhicule au risque de tomber sous les roues qui tournent. Les gardes du corps, assis sur le siège en leurs livrées couleur chamois, ont tout aussitôt attiré l’attention. Dix fois, depuis le départ de Varennes, la foule a voulu les mettre en pièces. Deux grenadiers, accrochés de chaque côté du siège, ont la plus grande peine à défendre les deux hommes contre les assaillants.

L’entrée dans Paris aurait dû s’effectuer par la barrière de la Villette ; mais l’Assemblée avait tenu à ce que le retour du prince fugitif s’accompagnât d’une solennité impressionnante. Les voitures contournèrent l’enceinte de la ville pour faire leur entrée par la barrière de Neuilly, afin que l’espace magnifique offert par l’avenue de Neuilly, l’avenue des Champs-Élysées, la place Louis XV – demain place de la Révolution – et le jardin des Tuileries servît de cadre inoubliable à la manifestation qui se préparait.

Et les voitures allaient lentement. À perte de vue, depuis la barrière de Neuilly jusqu’aux Tuileries, par cette voie plus large qu’une voie romaine, ce ne sont que têtes serrées l’une à l’autre comme épis de blé avant la moisson. Un silence de mort. De chaque côté de l’avenue une rangée de gardes nationaux contiennent la foule pressée. Ils présentent l’arme, mais gueule en bas, crosse en l’air, en style de pompe funèbre.

Aussi bien, ne s’agissait-il pas d’un enterrement ? – Funérailles d’une monarchie, de la plus glorieuse monarchie qui ait paru dans le monde, ensevelissement d’un trône séculaire et plus de dix fois.

 

 

 

IV

LES LETTRES DE LA REINE

 

Rentrée aux Tuileries, Marie-Antoinette s’y trouva plus étroitement surveillée que jamais. Des gardes à toutes les portes, jusque sur les toits. Elle ne pouvait se lever, s’habiller, se coucher que devant ses gardiens. Pour se rendre chez son fils, il lui fallait le cortège de deux hommes.

La reine se sent très isolée. Elle a pour son mari affection et respect ; mais elle le domine de son énergie, de sa décision, de son activité, de son intelligence. Pour sa belle-soeur, Madame Élisabeth, elle éprouve une profonde tendresse, mais leurs caractères ne s’harmonisent pas, à quoi vient s’ajouter qu’elles diffèrent d’opinion sur les questions les plus importantes. Entre les deux femmes s’élèvent parfois les discussions les plus vives, et leurs natures à toutes deux étaient trop fortement trempées pour que l’une cédât facilement à l’autre. Dans la suite les malheurs, des malheurs inouïs, les souffrances communes les rapprocheront ; pour le moment se dressent entre elles des divergences incessantes. Parmi les relations que la reine a pu conserver, nul conseiller en qui elle ait confiance. L’un des dons qui manqua à Marie-Antoinette fut celui de lire dans les caractères, partant de bien placer sa confiance. Elle ne put comprendre la sincérité des sentiments que lui exprimait un Mirabeau. Durant le douloureux trajet du retour à Paris, dans l’ample berline, elle avais ému le constituant Barnave ; de ce jour la sympathie du député lui fut acquise ; mais elle continua à se défier de lui. Des hommes comme Mirabeau et Barnave lui auraient été de grand secours : elle les négligea.

Les constituants Duport et Lameth, qui lui étaient également bienveillants, avaient introduit auprès d’elle un bien curieux et intéressant personnage, l’abbé Louis-Dominique Louis. Il inclinait aux idées réformatrices. En la cérémonie commémorative de la Fédération (14 juillet 1790) l’abbé Louis assista Talleyrand officiant en qualité d’évêque d’Autun. Talleyrand avait pour lui une haute estime. Au fait, Louis était homme de grande valeur et dont la carrière se développera de la manière la plus surprenante. Napoléon Ier le nommera directeur du contentieux financier et fera de lui le fameux « baron Louis », ministre des finances sous Louis XVIII, enfin sous Louis-Philippe. Le baron Louis a laissé la réputation du meilleur ministre des finances que la France ait connu au XIXe siècle. Il est de lui le fameux adage :

– Faites-moi de bonne politique, je vous ferai de bonnes finances.

Voici comment Marie-Antoinette le jugeait :

« C’est un homme d’esprit, grand intrigant, et de ces amis de tout le monde et de tous les partis. » (Lettre au comte de Mercy, 31 juillet 1791.)

Dans ces conditions les lettres écrites dans l’angoisse à ceux de ses conseillers auxquels elle se confiait, devenaient à la souveraine un soutien nécessaire.

Par les conditions imposées à la reine, cette correspondance ne pouvait se faire en clair. Elle est tantôt – parmi des passages en écriture courante – tracée en encre sympathique ; tantôt entièrement chiffrée.

Les correspondants disposaient de part et d’autre d’un exemplaire d’une édition déterminée de Paul et Virginie, le roman de Bernardin de Saint-Pierre. Chacun des chiffres marquait la page, puis la ligne, enfin le rang dans cette ligne de la lettre employée. Les missives étaient ensuite expédiées, tantôt par des mains dont la fidélité était assurée ; tantôt dissimulées en une boîte de biscottes ou en un panier de fruits, ou bien fixées dans la doublure d’une robe ou d’un habit.

Les deux principaux correspondants de Marie-Antoinette, du jour de son retour aux Tuileries, furent le comte de Mercy-Argenteau et le comte Axel Fersen ; Mercy, l’intelligent conseiller que Marie-Thérèse avait attaché à la personne de sa fille ; Fersen, le noble gentilhomme qui s’était pris pour la jeune reine de l’enthousiasme le plus généreux. L’un et l’autre, coeurs dévoués ; mais l’un et l’autre des étrangers : Mercy était autrichien, Fersen suédois. Ils vivaient alors hors de France ; par ce fait même les conseils qu’ils donnaient ne pouvaient toujours être des meilleurs.

Marie-Antoinette a décidément pris la direction du ménage royal et se rend à présent compte que, plus d’une fois, elle s’est trompée sur la manière dont il convenait de parler, d’agir. Elle s’en ouvre franchement au comte de Mercy :

« La situation où je me trouve me fait désirer votre présence à Paris. Je crains de m’être trompée sur la route qu’il fallait suivre ; j’ai besoin de vos conseils. » (29 juillet 1791.)

La reine s vécu séparée du peuple de France par la barrière redoutable que formait le monde même de la Cour. Elle ne sait rien de ce peuple qui vient de mettre si brusquement et si brutalement la main sur la direction des affaires publiques.

Un mot devenu fameux a été prêté à Marie-Antoinette. Le peuple se plaignait de manquer de pain :

– Hé ! que ne mangent-ils de la brioche ?

Le mot est certainement controuvé ; il n’en est pas moins caractéristique.

Aussi est-on non seulement attristé mais, par moments agacé, par la lecture de ces longues dissertations, de ces plans et projets politiques, diplomatiques, voire militaires, exposés par la reine à Mercy, à Fersen, quand ce n’est pas à son frère l’empereur Léopold qui vient de succéder (1790) à Joseph II. On en est un peu agacé, non parce que ce seraient là matières étrangères à la compétence d’une femme, – une Marie-Thérèse, une Catherine de Russie abordaient questions pareilles avec une singulière autorité, – la pauvre reine se perd en ces matières qu’elle ne connaît pas. Mais il est intéressant de suivre l’idée que la reine se faisait du gouvernement et des réformes à introduire pour remédier aux désordres et aux maux du moment.

Pour Marie-Antoinette le gouvernement est tout entier dans l’autorité royale exercée par un prince honnête et bon, dévoué à son peuple. Il gouverne pour le bien de tous et pour le sien propre, car le bien du roi se confond nécessairement avec celui de la nation. Sur ce point la reine ne laisse d’ailleurs pas d’émettre des idées justes. Elle indique très bien que le roi, se trouvant placé au-dessus des partis, peut seul parer efficacement aux dissensions intestines qui font naître les conflits entre factions rivales ; mais d’autre part elle n’imagine pas que le roi, ne pouvant tout faire par lui-même, est obligé de laisser aux nombreux auxiliaires qui lui sont nécessaires, une grande part d’action, partant d’indépendance, de responsabilité. Dans la France du XVIIIe siècle, elle condamne ce qu’elle nomme les aristocraties, aristocraties qui n’étaient pas pour elle les classes dites privilégiées, la noblesse s’emparant des charges de Cour, des hauts grades dans l’armée, des dignités ecclésiastiques ; non, pour Marie-Antoinette, les aristocraties de l’ancienne France étaient : les États dans les provinces qui, comme le Languedoc, votaient encore par eux leurs impôts ; puis les Parlements, enfin, les corporations ouvrières. Ces aristocraties, au jugement de la reine, l’Assemblée constituante a bien fait de les abolir ; quant au reste de sa « constitution », et que le roi s’est vu contraint de ratifier, c’est une « monstruosité ».

Il en va de même des idées que Marie-Antoinette se fait de la situation extérieure. En femme qu’elle est, féminine entre les plus féminines, Marie-Antoinette voit toute chose de son propre point de vue, et avec la plus grande sincérité. Non, certes, dans des sentiments égoïstes, car si jamais égoïsme fut absent d’une âme humaine, ce fut bien de celle de Marie-Antoinette. Elle ne parvient pas à comprendre que Léopold II n’intervienne pas plus énergiquement en faveur de son beau-frère le roi de France. Elle ne peut concevoir les conditions où l’empereur d’Autriche se trouve du fait même de la couronne qu’il porte.

Les premiers mois de cette correspondance nous montrent la reine cherchant le salut du roi son mari, celui des siens, le sien propre dans la patience, la résignation : les Français ne tarderont pas à reconnaître leur erreur ; mais voici qu’avec les semaines qui passent la situation de la famille royale, celle de la France elle-même aux yeux de la reine, ne vont qu’empirant : le désordre grandit, le péril devient de plus en plus menaçant.

Ainsi parmi les cris d’effroi que lui arrache le danger qui croit, la pensée de la reine, sous l’empire d’une crainte lancinante pour son mari, pour ses enfants qui font toute sa vie, en arrive-t-elle à se tourner, dans l’angoissante recherche d’un sauveur, vers l’étranger. Certes elle ne désirera jamais voir la France envahie par les armées des États voisins coalisés, le pays saccagé, répandre le sang de ses sujets, comme on le lui reproche injustement. Tout au contraire, elle demeure inébranlablement hostile – et c’est un sujet de vives querelles avec sa belle-soeur Élisabeth – aux projets et à l’activité des émigrés groupés sur la frontière autour des frères du roi. Ce que la reine désire, ce serait de voir se réunir dans une ville voisine des frontières, Cologne ou Aix-la-Chapelle, ce qu’elle nomme un « congrès armé », une réunion de représentants des principales puissances européennes, Autriche, Prusse, Russie, Suède, Espagne, avec une force armée considérable qui en imposerait au gouvernement révolutionnaire et le mettrait en demeure de rendre à la France paix et tranquillité, de replacer le roi sur le trône, de rendre à la noblesse les biens dont elle a été dépouillée, à l’Église de France sa constitution traditionnelle. La menace ainsi dressée n’entrerait d’ailleurs pas en action ; le roi apparaîtrait en médiateur, en conciliateur ; dans un mouvement de gratitude, les Français lui rendraient son autorité et tout rentrerait dans un ordre qui ferait renaître bonheur et prospérité sous la bienfaisante direction de la monarchie reconstituée.

Avec une inlassable ténacité, Marie-Antoinette ne cesse de pousser Mercy et Fersen à s’efforcer de réaliser son rêve. Projets évidemment d’une conception enfantine. Quel serait l’effet produit en France par un manifeste des États étrangers coalisés ? On ne tardera pas à en juger par la trop fameuse proclamation que lancera de Coblence le duc de Brunswick. À Valmy, l’armée allemande sera dispersée par l’artillerie française comme un vol de perdrix à l’approche du chasseur.

Et la pente où la reine se trouve ainsi fatalement poussée, combien va-t-elle devenir dangereuse !

Dans son désir de voir rétablir en France armoiries et écussons, dont l’Assemblée a décrété l’abolition, elle demandera la disparition du drapeau tricolore qui les a remplacés, ces trois couleurs depuis Valmy glorieusement chères au coeur des Français ; elle en arrivera à regretter les succès mêmes remportés par ses propres sujets sur les armées étrangères. Il est vrai que, dans les nécessités de sa pensée, ces succès formaient un regrettable obstacle au bonheur et à la prospérité de la France. Et comme on arrive par cette voie à comprendre – tout en demeurant toujours très loin d’en excuser la violence, la cruauté, la méchanceté et l’obscénité – l’antipathie, les sentiments de haine qui se formèrent contre l’Autrichienne, accrus, exaspérés par le déchaînement des passions qu’exaltaient les affres de la terreur.

Ce qui amène à se poser cette question :

L’action de la reine, dans ces circonstances, n’a-t-elle pas été néfaste à la cause qu’elle cherchait à défendre ?

Certes, Louis XVI, faible et indécis, n’était pas l’homme qu’exigeaient les évènements ; mais sa bonhomie même, et qui n’était pas dépourvue de finesse, leur eût fait suivre un cours moins violent. L’action de Marie-Antoinette, en son caractère résolu, impérieux parfois, très nerveux et, dans sa décision même, très féminin, nous paraît avoir été en sa noblesse fatale au roi et au Dauphin que la reine plaçait au-dessus de tout au monde, fatale même à cette monarchie dont elle avait une si haute conception.

 

 

 

V

DERNIER SÉJOUR AUX TUILERIES

(26 juin 1791 – 9 août 1792)

 

Aux Tuileries la populace venait jusque sous les fenêtres où s’asseyait la reine occupée à quelque broderie, vomir les pires outrages contre elle.

Et comme le petit Dauphin entendait dire devant lui :

« Elle est heureuse comme une reine. »

– Il ne faut pas parler ainsi, maman pleure toujours.

L’enfant adorait sa mère. Celle-ci lui reprochait de ne pas savoir lire à cinq ans :

– Eh bien, je saurai lire pour vos étrennes, maman.

À la fin de novembre, conte la duchesse de Tourzel, il dit à son précepteur :

– Il faut que je sache lire pour le jour de l’An, car je l’ai promis à maman.

– Mais, lui dit l’abbé d’Avaux, il n’y a plus qu’un mois pour cela.

– Donnez-moi, je vous prie, mon bon abbé, deux leçons par jour ; je m’appliquerai tout de bon.

Et, au jour fixé, le petit Dauphin de cinq ans entra chez sa mère tenant un gros livre sous le bras :

– Gentille maman, voilà vos étrennes, je sais lire !

Louis XVI a cru devoir se séparer des ministres girondins, Servan, Roland, Clavières (12-13 juin 1792) ; signal dans Paris, ou plutôt dans les clubs qui surexcitaient les faubourgs, d’une nouvelle agitation. Le brasseur Santerre, le boucher Legendre, le capucin Chabot, Fournier l’Américain se mirent à la besogne : contraindre le roi à rappeler les « bons ministres » et à sanctionner les décrets. Il s’agissait des deux décrets, l’un contre les émigrés, l’autre contre les prêtres non assermentés, c’est-à-dire contre ceux qui n’avaient pas voulu se soumettre à la constitution civile du clergé, décrets auxquels le roi Louis XVI, conformément au droit que venait de lui reconnaître l’Assemblée constituante, avait opposé son veto, qui en suspendait l’activité.

Le prétexte pour ameuter les « patriotes » et les jeter sur les Tuileries était de commémorer l’anniversaire du serment du jeu de paume en plantant sur la terrasse des Feuillants (Tuileries) un arbre de la liberté. Comme disait une adresse à l’Assemblée nationale et dont elle fit voter l’impression : « Le jour de la colère du peuple était arrivé. »

Le 20 juin, dès la pointe du jour, vit-on se former une masse hétéroclite où, comme l’a dit un historien moderne, « le burlesque dominait ». La bande, où se confondaient les éléments les plus divers, grossissait d’instant en instant. C’étaient des crocheteurs, des porte-balle, des gagne-petit, rouleurs, bricoleurs et goujats, quelques gardes nationaux, beaucoup gens sans métier ou d’un métier inavouable ; un « bataillon de femmes » avec des sabres, des épées, des pistolets, des broches ; puis – ô merveille ! – « deux cents invalides centenaires », dont les Révolutions de Paris – un périodique du temps, – parlent avec attendrissement. La « forêt ambulante des piques » où flottait une vieille culotte portée en manière d’étendard, une forêt où les clameurs dissonantes tenaient lieu du chant des oiseaux, commença par envahir au Manège la salle où siégeait l’Assemblée nationale. Celle-ci dut en contempler le défilé, agrémenté de cris et de harangues, trois heures durant. En des « mouvements divers » les députés témoignaient leur sympathie aux manifestants et d’un enthousiasme dont la sincérité n’égalait peut-être pas le bruyant éclat. François de Nantes, qui présidait, se mettait la main sur le coeur pour déclarer à ces cohortes de braves qu’ils pouvaient se fier à la vigilance et à l’autorité de l’Assemblée nationale qui saurait bien entraver et réprimer « les crimes des conspirateurs ».

La « forêt ambulante » estima qu’il était plus sûr d’aller « entraver et réprimer » elle-même ; et voilà nos braves en route pour le château.

La famille royale y était réunie.

Quatre heures de l’après-midi. Un bruit confus, comme celui d’un océan démonté, surgit au loin et va s’accentuant. La rumeur d’un tonnerre qui gronde, où percent des cris et des clameurs. Le château est envahi d’une foule de peuple hurlant :

– À mort ! À mort !

Les grilles du palais n’étaient pas closes. En quelques instants les assaillants se sont répandus à l’intérieur, enfonçant à coups de haches les portes fermées. Parvenus en présence du monarque, les braves se mettent à l’insulter. Louis XVI reste très calme. En ces circonstances, sa nature placide, indolente un peu, lui donnait une force de résistance qui ne laissait pas de s’élever jusqu’à la dignité. On le bousculait, on l’injuriait. « On lui dit beaucoup de sottises », avoue le député jacobin Michel Azéma. Dans le tumulte dominaient les injonctions :

– Rappelez les ministres !... Sanctionnez les décrets !... Pas de veto, mon gros Veto !...

Le roi répondait avec calme et non sans autorité :

– Ce n’est pas le moment de se décider sur des mesures sérieuses ; il y faut de la réflexion, quelques conseils. Comme vous, j’ai un coeur patriote, j’aime mon pays, j’aime mon peuple.

Et, s’avançant vers l’un de ceux qui, le cou tendu, les yeux injectés, le fixaient d’un regard chargé de haine, il enleva au sans-culotte son bonnet rouge pour s’en coiffer.

La chaleur était étouffante. Parmi les gens qui remplissaient la salle, verres et bouteilles cliquetaient. Il fallut que le roi bût à la santé de la Nation :

– Le roi boit !...

La fureur du peuple tournait en bonne humeur.

Cependant que, enfermée dans la chambre du Dauphin avec la duchesse de Luynes, avec la princesse de Lamballe et le duc de Choiseul, la reine tremblait pour la vie de son mari. Elle insistait pour qu’on la laissât le rejoindre. On lui répondait que ce serait s’exposer à une mort certaine :

– Qu’ai-je à craindre ? Le pis serait d’être tuée !... Laissez-moi me rendre auprès du roi, mon devoir m’y appelle.

À ce moment, survinrent quelques grenadiers des Filles-Saint-Thomas demeurés fidèles à leur prince. Ils firent sortir Marie-Antoinette et l’entraînèrent avec Madame Royale et le Dauphin dans la salle du Conseil.

Peu après, enfonçant la porte à coups de haches, les insurgés apparaissaient.

Les grenadiers ont placé devant Marie-Antoinette et ses enfants la grande table autour de laquelle le conseil des ministres avait coutume de siéger. La reine contemple ces bouches livides, des figures rouges de sang, des poings tendus : une masse humaine frémissante, dont elle et ses enfants ne sont séparés que par la largeur de quelques planches. « La reine est debout, écrivent Edmond et Jules de Goncourt, Madame est à sa droite, se pressant contre elle. Le Dauphin, ouvrant ses grands yeux comme les enfants, est à sa gauche. Les hommes, les femmes, les piques, les couteaux, les cris, les injures, tout se rue contre la reine. De ces cannibales, l’un lui montre une poignée de verges avec l’écriteau : Pour Marie-Antoinette. L’autre balance au-dessus de sa tête une petite potence où est accrochée une poupée de femme. Un autre, sous les yeux de la reine qui ne baissent pas leur regard, avance un morceau de viande en forme de coeur qui saigne sur une planche. »

On a brutalement coiffé d’un bonnet rouge la reine et son fils. Des femmes échevelées lui crachent au visage des ordures dont Marie-Antoinette aurait eu honte de rougir. Elle dit d’une voix tranquille :

– M’avez-vous jamais vue ? Vous ai-je fait quelque mal ? On vous a trompés : je suis Française. J’étais heureuse quand vous m’aimiez !

Et voici qu’à cette voix douce et triste, à ce regard triste et beau, à ce calme qui brise la tempête, la fureur tombe étonnée. La pitié ouvre les coeurs. L’humanité reprend son empire sur ces gens du peuple, abrutis d’alcool, ivres de calomnies. Celles qui vomissaient des outrages la gorge tendue, restent silencieuses et sentent sur leurs joues rugueuses des larmes couler :

– Ces femmes sont soûles, hurle le brasseur Santerre.

Il hausse les épaules et s’approche de la table, où il s’accoude avec un ricanement. Mais voici que ses lèvres à lui aussi se ferment, car à son tour la reine l’a regardé de son regard profond. Il balbutie. Est-ce que lui aussi aurait trop bu ? Et, pour se donner contenance :

– Ôtez ce bonnet à cet enfant, dit-il en se tournant vers le petit Dauphin. Voyez comme il a chaud !

Pauvre mioche qui, le lendemain, à une prise d’armes au château, dira à sa mère :

– Maman, est-ce qu’hier recommence ?

Marie-Antoinette, prise d’angoisse, pleurait : « Ils m’assassineront. Que deviendront mes enfants ? »

Le 4 juillet, la reine écrivait au comte de Mercy-Argenteau :

« Vous connaissez déjà les évènements du 20 juin ; notre position devient tous les jours plus critique. Il n’y a que violence et rage d’un côté, faiblesse et inertie de l’autre. L’on ne peut compter sur la garde nationale, ni sur l’armée. »

À l’Assemblée nationale un Vergniaud, un Brissot s’élevaient avec violence contre ce qu’ils appelaient « les trahisons de la Cour » et dont la reine aurait été l’instigatrice. « Une reine perverse, criait Marat, fanatise un roi imbécile, et élève ses louveteaux à la tyrannie. »

Le jardin des Tuileries, qui était demeuré fermé pendant quelques jours après le 20 juin, a rouvert ses portes.

Sous les fenêtres mêmes des Tuileries, sur cette terrasse des Feuillants où, durant tout le XVIIIe siècle, s’étaient réunis les plus fameux nouvellistes façonnant l’opinion du jour, des groupes hostiles pérorent, interrompent les discussions pour crier des menaces qui viennent blesser les oreilles de la reine. Là se plaisent à s’arrêter les camelots qui vendent des estampes immondes où Marie-Antoinette est figurée en des scènes dégoûtantes. Ils crient jusqu’à elle les titres des pamphlets écrits contre elle avec la boue des ruisseaux. Souvent la reine, malgré sa fermeté et sa résignation, est obligée de se retirer dans l’intérieur de ses appartements. Puis, par moments, elle reprend courage. Elle veut aller dans le jardin même, parmi ce peuple égaré :

– Je leur dirai que je les aime, murmure-t-elle, je leur dirai que je suis Française... je ne serais pas Française, moi, la mère d’un Dauphin !

Puis elle s’arrête dans la pièce où elle marchait d’un pas fiévreux. Elle voudrait retrouver les illusions perdues. Elle se sent impuissante. Que pourrait la voix d’une femme jetée dans la tempête ? La calomnie a cent et mille et cent mille voix pour étouffer la sienne : elle a les organes de la presse, les criailleries des clubs, les commérages des nouvellistes ; elle a la tribune de l’Assemblée.

Les pamphlets immondes composés contre la reine de France s’étalent aux devantures des libraires. En vain la police, sur ordre du ministre, veut-elle les saisir. Quelques exemplaires en sont-ils supprimés, un plus grand nombre reparaissent. L’un des plus connus porte pour titre : La Messaline française ou les nuits de la duchesse de Polignac ; celle-ci, comme on sait, l’une des meilleures amies de la reine. Le 22 juillet 1790, en une descente de police, passage de Valois, chez un marchand de vin, on en trouve quarante-cinq exemplaires, mêlés à quatre-vingt-sept exemplaires de la Vie privée, libertine et scandaleuse de Marie-Antoinette. La liste de ces affreux écrits, qui soulèvent le coeur par leur pornographie vulgaire et irritent la pensée par leur basse méchanceté, serait longue à établir. Voici les Fureurs utérines de Marie-Antoinette, femme de Louis XVI ; – les Derniers soupirs de la garce en pleurs ; – le B... national sous les auspices de la reine ; – les Étrennes de la déesse Hébé à la Messaline royale..., cent autres. Quelques-uns de ces pamphlets sont illustrés d’images répugnantes que les camelots font admirer en manière de réclame à la foule qui se promène dans le jardin, sous les yeux mêmes de la famille royale ; et les badauds de rire de la drôlerie.

Les chansons montent jusqu’à elle :

            Madame Veto (la reine) avait promis
            De faire égorger tout Paris.

Les gardiens du jardin veulent faire taire les chanteurs qui leur répondent par des grossièretés ; une rixe s’engage et les camelots vont se plaindre à l’Assemblée nationale qui les admet aux honneurs de la séance.

La reine s’imposait la promenade du jardin pour la santé de ses enfants ; elle y était accueillie par des injures ; parfois la pauvre mère en était contrainte de rentrer avec ses enfants au palais.

À dater des derniers jours de juillet il fallut entièrement renoncer à la promenade.

Le séjour de la famille royale aux Tuileries fut marquée d’une tentative d’assassinat. Certaine nuit, vers une heure du matin, Marie-Antoinette, qui ne dormait pas, s’entretenait avec Mme Campan. Un bruit de pas étouffés vint jusqu’à elle. Dans le couloir un homme marchait avec précaution, s’arrêtant par moments pour prêter l’oreille. Allure d’un individu qui craint d’être découvert. Un valet de chambre, que Mme Campan s’empressa d’aller prévenir, se jeta sur l’inconnu, le maîtrisa :

– Oh ! Madame, s’écria le fidèle serviteur, je le connais, c’est un scélérat !

La reine intervint :

– Lâchez-le ; il venait pour m’assassiner : demain les Jacobins le porteraient en triomphe.

Puis se tournant vers sa femme de chambre :

– Quelle position ! Des outrages le jour, des assassins la nuit !

Après l’incident les administrateurs du château firent changer les serrures et, sur la volonté de Louis XVI, Marie-Antoinette quitta son appartement du rez-de-chaussée pour aller occuper au premier étage une chambre que lui céda Mme de Tourzel. Pour combler les précautions on installa dans la chambre de la reine un petit roquet dont les aboiements l’avertiraient la nuit, en la tirant de son sommeil.

Marie-Antoinette avait hésité de se prêter au changement de logis, dans la crainte de contrarier la gouvernante de ses enfants. « Cette princesse, écrit cette dernière, était si bonne et si occupée de tous ceux qui lui étaient attachés, qu’elle comptait pour beaucoup de leur causer la moindre petite gêne. Jamais la princesse ne fut plus attachante, ne marqua plus de sensibilité pour le dévouement qu’on lui témoignait et ne fut plus occupée de ce qui pouvait être agréable aux personnes qui l’approchaient. Croirait-on qu’une reine de France en était réduite à avoir un petit chien dans sa chambre pour l’avertir du moindre bruit qu’on ferait entendre dans son appartement ? »

Parmi ces épreuves, contrairement à ce qu’on aurait imaginé, la santé de la reine, loin de s’altérer, s’était au contraire affermie. Au temps des jours brillants de Versailles, elle souffrait de crises nerveuses. Celles-ci avaient disparu. Ce qui amena sur ses lèvres ce mot à retenir :

– Les maux de nerfs, c’est pour les femmes heureuses.

La journée du 20 juin fit éclore en des coeurs généreux de nouveaux plans d’évasion.

Le prince Georges de Hesse lui fit exposer le projet qu’il avait conçu, mais où il ne pouvait être question que d’elle-même. Marie-Antoinette l’écarta d’un mot :

– Il ne peut être question que je me sauve en abandonnant les miens.

Elle disait à la duchesse de Tourzel :

– Mon parti est pris ; je regarderais comme la plus insigne lâcheté d’abandonner dans le danger le roi et mes enfants. Que serait d’ailleurs la vie pour moi sans des objets aussi chers et qui peuvent seuls m’attacher à la vie ?

Documents publiés par Maxime de la Rocheterie en sa belle Histoire de Marie-Antoinette.

Dans la nuit du 24 au 25 juillet, Mme Campan reçut avis que la populace des faubourgs s’apprêtait à donner l’assaut aux Tuileries. Il s’agissait d’enlever le roi. Le tocsin sonnait. La femme de chambre de la reine voulait la réveiller. Louis XVI s’y opposa :

– La reine est bien fatiguée.

À son réveil, Marie-Antoinette reprocha vivement à sa fidèle servante de ne pas l’avoir tirée de son sommeil :

– Mes forces n’étaient pas abattues comme on le disait ; le malheur en donne de grandes. Madame Élisabeth était auprès de son frère, prête à lui donner courage et moi je dormais, moi qui voudrais mourir à ses côtés. Je suis sa femme et je ne veux pas qu’il coure le moindre danger sans moi.

Mais la reine était trop clairvoyante pour ne pas se désoler de la faiblesse de son mari :

– Le roi, disait-elle, a peur de commander et craint, plus que toute autre chose, de parler aux hommes réunis. Quelques paroles bien accentuées, adressées aux Parisiens, centupleraient les forces de notre parti ; mais le roi ne les dira pas... Pour moi, je pourrais bien agir et monter à cheval, s’il le fallait ; mais si j’agissais, ce s