La nuit de Noël
par
Nicolas GOGOL
Le dernier jour avant Noël venait de prendre fin. Une nuit claire d’hiver était née ; des astres entrouvraient leurs paupières ; la lune se levait au ciel, majestueuse, pour annoncer aux hommes de bonne volonté et au monde entier que chacun pouvait aller joyeusement chanter des noëls sous les fenêtres 1 et glorifier le Christ. Le gel mordait plus qu’il ne l’avait fait depuis la matinée, mais en revanche il régnait un tel silence que le crissement de la neige sous une botte s’entendait à une demi-verste. Pas une seule bande de jeunes gens ne s’était encore aventurée sous les croisées des chaumines ; seule, la lune risquait à la dérobée un regard à travers les vitres, comme pour inciter les jouvencelles en train de se parer à s’élancer au dehors sur cette neige qui craquait sous les pas. À ce moment, une fumée sortie en tourbillons d’une cheminée se forma en nuage pour monter au firmament, entraînant à sa suite une sorcière à cheval sur un balai.
Si au même instant avait glissé par là, en traîneau attelé de trois chevaux de front réquisitionnés chez des particuliers, l’assesseur au tribunal de Sorochinietz avec son bonnet bordé d’astrakan et taillé sur le patron des coiffures de uhlans, avec sa peau de mouton noir, recouverte de drap bleu, et ce fouet à tresse diaboliquement compliquée dont il encourageait son postillon, il l’aurait certainement remarquée, cette sorcière, car pas une au monde n’échappe à l’œil du susdit assesseur. Il sait sur le bout du doigt à combien de gorets se monte la portée de la truie chez telle ou telle bonne femme, combien de pièces de toile logent dans le coffre de chaque paysanne, quelles parties de sa garde-robe ou quels instruments aratoires exactement un brave homme a mis en gage le dimanche à l’auberge. Mais l’assesseur de Sorochinietz n’était point de passage ; pourquoi d’ailleurs aurait-il fourré le nez dans le secteur d’autrui ? Il avait bien assez de chats à fouetter dans son propre canton. Pendant ce temps, la sorcière poursuivait son ascension, à une telle hauteur qu’elle n’apparaissait plus que comme une tache minuscule, aperçue par éclipses, tout au fond des cieux. Mais à quelque endroit que se montrât cette tache infime, les étoiles se décrochaient de la voûte, et bientôt la sorcière en eut plein sa manche. Il n’y en avait plus que trois ou quatre dans le ciel. Et soudain, du côté opposé, surgit une seconde tache exiguë, qui grandit, s’étala, et cessa d’être une tache de rien. Même en chaussant son nez de roues empruntées, en guise de lunettes, à la calèche du commissaire, un myope n’aurait pu distinguer au juste ce que c’était. Par devant, cela ressemblait tout à fait à un Allemand 2 ; son petit museau chafouin, virant sans arrêt à droite et à gauche pour flairer tout ce qu’il rencontrait, se terminait comme chez nos cochons par une rondelle ; ses jambes étaient tellement grêles que si le maire de Yareskovo en possédait de pareilles, il se les romprait à la première tentative pour danser la Cosaque. Mais par derrière, cela vous avait l’air d’un authentique chicanou de chef-lieu de gouvernement, en uniforme de grande tenue, car il lui pendillait une queue aussi mince et aussi longue que des basques de lévite, comme on les porte de nos jours. Grâce peut-être à la barbichette de bouc dont se parait son menton, aux menues cornes saillant sur son crâne, à ce fait, aussi que des pieds à la tête il n’était guère plus blanc qu’un ramoneur, on aurait pu à l’extrême rigueur deviner qu’on n’avait affaire ni à un Allemand, ni à un chicanou de chef-lieu, mais tout simplement au diable qui ne disposait plus que de cette nuit pour courir le guilledou et finir d’enseigner aux honnêtes gens les mille et une manières de pécher. Dès le lendemain, au premier tintement de la cloche appelant à l’office du matin, il devrait galoper, sans jeter un coup d’œil en arrière, et la queue basse, pour s’enfourner en son repaire.
Cependant, le diable se coulait sournoisement tout près de la lune, et déjà il allongeait le bras pour l’attraper, mais brusquement il retira la patte en arrière, comme s’il s’était brûlé, se suça les doigts, battit un entrechat et reprit l’attaque du côté inverse ; de nouveau, il recula d’un bond et ramena sa patte. Mais en dépit de ses échecs successifs, le rusé démon ne renonçait pas à ses espiègleries. Il prit son élan et subitement empoigna l’astre à deux mains, puis avec force grimaces et soufflant dessus, il le fit sauter d’une patte dans l’autre, à la façon d’un paysan qui a saisi sans pincettes une braise pour allumer sa pipe. Finalement, il fourra prestement la lune dans sa poche et fila plus loin, comme si de rien n’était.
Personne à Dikanka ne se doutait que le diable avait dérobé la lune. Il y avait bien le scribe cantonal qui, s’en retournant à quatre pattes de l’auberge, crut s’apercevoir que la lune s’était mise de but en blanc à baller dans le ciel, et il l’avait affirmé sous serment à qui voulait bien lui prêter l’oreille au village ; mais les gens se bornaient à hocher la tête, et certains se gaussèrent même de lui. Mais quel motif poussait donc le diable à commettre un acte si contraire aux lois ? Eh bien ! voici. Il savait que Tchoub, Cosaque très à l’aise, était invité à manger le riz aux raisins secs chez le sacristain, et qu’à ce festin assisteraient le maire de l’endroit, plus un parent de l’hôte, chantre à la maîtrise diocésaine, un monsieur en redingote bleu foncé dont la basse-taille donnait la note la plus creuse que l’ont eût jamais ouïe : il y aurait encore le Cosaque Svierbygouz, et quelques autres dont le nom importe peu. Il savait enfin qu’à cette table on servirait, outre le riz, de la liqueur aux épices et aux fruits, de l’eau-de-vie au safran, sans compter la mangeaille de toute espèce.
Or, pendant ce temps, la fille de Tchoub, la plus belle du village, resterait au logis et recevrait probablement la visite du forgeron, hercule d’une force peu commune, que le démon abhorrait encore plus que les sermons du prêtre Kondrat. À ses moments de loisir, le forgeron s’adonnait à la peinture, et passait pour le meilleur artiste de la contrée, à telles enseignes que le chef d’escadron de Cosaques L..., encore en vie à l’époque, l’avait convoqué tout exprès à Poltava pour peindre la palissade qui entourait sa maison. Toutes les écuelles dans lesquelles les Cosaques de Dikanka piochaient pour bâfrer leur soupe aux choux avaient passé par les mains de ce maître. Comme celui-ci était fort dévot, il exécutait assez souvent des images de saints et l’on peut admirer encore de nos jours à l’église de T... un Luc l’Évangéliste dû à son pinceau. Mais son chef-d’œuvre était une fresque brossée sur la paroi du portail de droite, à l’église locale. Il y avait représenté saint Pierre, le jour du Jugement dernier, clefs en main, et chassant de l’enfer le Malin Esprit qui, dans les affres de l’épouvante et flairant sa perte, se démenait de tous côtés, tandis que les pécheurs, jadis ses prisonniers, le rossaient et le pourchassaient à coups de fouet, de bûches et de tout ce qui leur tombait sous la main. Tout le temps que l’artiste peina sur cette œuvre et qu’il l’esquissa sur une vaste planchette, le diable s’était ingénié de toutes les façons à le contrecarrer ; tantôt il profitait de son invisibilité pour lui pousser le coude, tantôt il puisait de la cendre dans l’âtre de la forge et la répandait sur la peinture. Cependant, malgré tout, l’œuvre fut menée à bonne fin, le panneau porté à l’église et scellé dans le mur de droite, sous le porche, mais à partir de ce jour, le diable avait juré de se venger du forgeron.
Il ne lui restait qu’une seule nuit pour vagabonder en ce bas monde, mais cette nuit-là comme les autres, il était à l’affût d’une occasion quelconque pour assouvir sur l’artisan sa vieille rancune. C’est à ces fins qu’il avait résolu de voler la lune, dans l’espoir que le bonhomme Tchoub, dont il connaissait l’indolence, balancerait longtemps avant de se décider, du moment que la maison du sacristain n’était pas tellement près de sa propre chaumière et que la route à suivre traversait des terrains vagues, longeait des moulins, le cimetière, et contournait un ravin. Par un beau clair de lune, la liqueur aux épices et l’eau-de-vie au safran pouvaient à la rigueur tenter le brave homme, mais dès qu’il ferait nuit comme dans un four, bien malin serait le quidam capable de l’amener à descendre de son poêle et à mettre le nez dehors. Or, le forgeron, brouillé depuis belle lurette avec le papa, et sachant celui-ci à la maison, ne se hasarderait à aucun prix, et quelle que fût sa vigueur, à venir voir la fille.
Ainsi, dès que le diable eut enfoui la lune au fond de sa poche, il régna une telle obscurité par tout l’univers qu’il aurait fallu ne pas être le premier venu pour trouver le chemin de l’auberge, sans parler déjà de se rendre chez le sacristain. Se voyant tout à coup plongée dans cette poix, la sorcière éjacula un petit cri. Alors, l’accostant en authentique galantin, le diable lui donna le bras et se prit à lui souffler à l’oreille ce que l’on chuchote en pareil cas à toute créature du sexe.
Ah ! le monde est drôlement fait. Du premier au dernier, chaque être vivant ici-bas met tout en œuvre pour copier et singer ses semblables. À Mirgorod, il fut un temps où le juge et peut-être le maire étaient bien les seuls à se promener l’hiver en peau de mouton recouverte de drap, et les fonctionnaires du commun la portaient simplement telle quelle. De nos jours, aussi bien l’assesseur que l’huissier se sont commandé des pelisses de drap fourrées de peaux d’agneau de Réchétilof. Il y a trois ans que le clerc de chancellerie et le scribe cantonal se sont payé du nankin bleu à soixante copecks l’aune. Le chantre s’est fait coudre pour l’été des braies de coton jaune et un gilet en poil filé à rayures. En un mot, chacun sue sang et eau pour s’évader de sa condition. Quand donc les gens en auront-ils assez de la vanité ? On peut hardiment parier que bon nombre de personnes s’étonneront de voir jusqu’au diable céder à cette faiblesse. Et le pis est qu’il se prend probablement pour un joli garçon, alors qu’à elle seule sa silhouette vous donne le haut-le-cœur. Sa gueule est l’abomination de la désolation, pour parler comme Thomas Grigoriévitch, et nonobstant il se mêle de conter fleurette. Il n’empêche qu’aux cieux comme sur terre les ténèbres étaient devenues tellement opaques, qu’il n’y avait plus moyen de rien distinguer, quant aux progrès de l’intrigue nouée entre ces deux-là.
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– Alors, compère, tu n’es jamais entré dans la maison neuve du sacristain ? disait sur le seuil de son logis le Cosaque Tchoub à un long paysan efflanqué, en courte peau de mouton, et les joues mangées d’une toison ébouriffée, preuve flagrante que depuis plus de quinze jours elles n’avaient point subi le contact de ce bout de lame de faux dont les rustres se servent en général, faute de rasoir, pour se sarcler la barbe. Il y aura là-bas une fière beuverie, ajouta Tchoub, cependant qu’un rire lui fendait la bouche jusqu’aux oreilles. Pourvu au moins que nous n’arrivions pas trop tard !...
Ce disant, il arrangea la ceinture qui serrait strictement la peau de mouton sur sa carcasse, enfonça un peu plus sur son crâne le bonnet en peau de mouton, crispa le poing sur le fouet, objet de terreur, et de menace pour les molosses importuns, mais levant les yeux, il s’arrêta net.
– De par tous les diables ! regarde, mais regarde donc, Panass !
– Qu’est-ce qui se passe ? demanda l’autre, braquant à son tour les yeux vers la lune.
– Comment ! ce qui se passe ? mais il n’y a pas de lune.
– En voilà bien d’une autre ! Effectivement, il n’y en a pas.
– Voilà justement le chiendent qu’il n’y en ait point, grogna Tchoub devant le flegme inaltérable de son compagnon. Et c’est le cadet de tes soucis, ce me semble ?
– Hé ! qu’y puis-je, moi ?
– Et il a fallu, juste à ce moment, dit Tchoub en s’essuyant les moustaches du revers de sa manche, que je ne sais quel diable – fasse que jamais plus le chien ne tue le ver au matin avec une goutte d’eau-de-vie – se soit senti le besoin d’intervenir... Tout exprès, alors que nous étions encore à la maison, j’ai regardé par la fenêtre, la nuit était une pure merveille !... Un rayonnement, la neige resplendissait au clair de lune ! et à peine la porte franchie, crac ! à croire qu’on m’a crevé les yeux... Ah ! puisse le scélérat se rompre toutes les dents sur un croûton rassis de sarrasin !
Tchoub tempêta et se répandit en injures un bon moment encore, tout en se demandant quel parti prendre. Il grillait certes d’une mortelle envie de bavarder de mille et mille foutaises chez le sacristain où, sans aucun doute, devaient être déjà attablés le maire et le chantre de passage, plus le marchand de goudron Mikita qui se rendait deux fois la semaine à Poltava pour son commerce et vous lâchait de telles fariboles que les villageois se tenaient les côtes de rire. En esprit, Tchoub voyait déjà, trônant sur la table, la liqueur aux épices et aux fruits. Le tout semblait tentant bien sûr, mais cette nuit noire lui servait comme de rappel à la paresse, péché mignon du commun des Cosaques. Comme ce serait bon à cette heure de se reposer, assis à l’orientale, sur le poêle, de téter benoîtement sa pipe, et d’écouter à travers une délicieuse somnolence les noëls et refrains des garçons et filles, en bandes rieuses, sous les fenêtres ! Eût-il été seul, il aurait sans doute adopté ce dernier parti. Mais à deux maintenant, ce ne serait ni aussi ennuyeux ni aussi effrayant de s’en aller par cette obscurité, et de plus il lui répugnait tout de même de passer devant autrui pour un fainéant ou un couard.
– Ainsi, compère, pas de lune ?
– Pas de lune.
– Étrange, en vérité. Donne-moi donc une prise. Tu as un tabac rudement bon. Où te le procures-tu ?
– Rudement bon ! Qu’est-ce que tu me chantes ? répliqua Panass, en refermant sa tabatière en écorce de bouleau gravée de dessins symétriques. Il ne ferait même pas éternuer une vieille poule !
– Je me souviens, continua Tchoub toujours indécis, que le défunt aubergiste Zouzoulia m’en apporta un jour de Niéjine. Ah ! ça, c’était du tabac, et du fameux !... Alors quoi, l’ami, qu’est-ce que nous devenons ? car enfin, il fait bien noir dehors...
– Soit ! nous ferions aussi bien de rester à la maison, répondit l’autre qui mettait déjà la main sur le loquet de la porte.
Si le camarade n’avait point parlé de la sorte, Tchoub aurait probablement décidé de rentrer au logis, mais à présent quelque chose semblait l’inciter à sortir, rien que par esprit de contradiction.
– Non, non, compère, nous irons là-bas... impossible de faire autrement... Faut y aller !
À peine achevait-il ces mots qu’il se mordait déjà les lèvres de les avoir prononcés. Cela ne lui souriait pas le moins du monde de traîner ses grègues par une telle nuit, mais il se consolait néanmoins à la pensée qu’il agissait selon son intention formelle et qu’il faisait juste le contraire de ce qu’on lui avait conseillé.
Le compère dont le visage n’exprimait pas la moindre nuance de dépit, en homme à qui il est souverainement égal de choisir entre rester à la maison et courir les chemins, jeta un regard autour de lui, se gratta le dos du manche de son fouet, et nos deux amis se mirent en route.
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* *
Voyons maintenant ce que faisait, demeurée seule au logis, Oksana, la charmante fille de Tchoub.
Elle n’avait pas encore dix-sept ans sonnés qu’il n’était bruit que d’elle dans le monde entier, ou presque, au delà comme en deçà de Dikanka. Des foules de jeunes gens s’en allaient proclamant qu’il n’y eut jamais de fille plus avenante, et qu’il n’y en aurait jamais d’autre dans leur village. Oksana savait bien ce qu’on disait d’elle, et prêtant une oreille complaisante à ces propos, était pétrie de caprices, comme toute jeune beauté. Si, au lieu du simple cotillon et du tablier, elle avait porté robe de dame, elle aurait découragé l’une après l’autre ses femmes de chambre. Les garçons lui couraient après par bandes, mais à bout de patience ils s’en écartaient peu à peu pour s’adresser à d’autres demoiselles moins gâtées. Le forgeron était le seul à s’entêter dans cette poursuite, quoiqu’on ne le traitât guère mieux que les autres. Après le départ du papa, Oksana passa encore bien du temps à se pomponner et à minauder devant un petit miroir au cadre d’étain, jamais lasse de s’admirer à son aise.
– Qu’est-ce qui leur a pris à tous de proclamer que je suis jolie ? disait-elle d’un air distrait et simplement histoire de s’entretenir en tête à tête avec son reflet. Ils en ont menti, je ne suis pas du tout jolie.
Mais frais, débordant de vie, ce visage si jeune que hier encore c’était celui d’une enfant, ce minois aux yeux noirs et pétillants, au sourire d’un agrément indicible et qui vous mettait le feu à l’âme, il lui suffisait de se montrer furtivement dans la glace pour prouver soudain tout le contraire.
– Mes sourcils noirs et mes yeux, continuait la jeune beauté, sans lâcher le miroir, seraient-ils donc une telle merveille qu’ils n’ont point au monde leurs pareils ? Qu’y a-t-il au fait de charmant en ce nez retroussé, en ces joues, ces lèvres ? Comme si mes tresses brunes valaient d’être admirées ! Eh ! mais la nuit elles seraient bien capables de faire peur quand, tels de longs serpents, elles se lovent autour de ma tête. Je vois bien maintenant que je ne suis pas du tout jolie...
Puis, écartant un peu plus la glace, elle s’écria tout à coup :
– Oh ! que si, je le suis !... Et combien jolie !... Une merveille !... Quelle joie n’apporterai-je point à celui dont je deviendrai la femme ! Quelle admiration mon époux n’aura-t-il pas pour moi ! Oh ! il sera transporté de contentement, il m’embrassera à mort...
– Étrange fille ! murmurait le forgeron entré sans bruit dans la pièce, et ce n’est point la jactance qui lui manque ! Voilà une heure qu’elle reste là, se mirant sans cesse, jamais rassasiée de se contempler, et elle va même jusqu’à se vanter à haute voix...
– Eh quoi, jeunes gars, suis-je de votre rang ?... Mais regardez-moi donc quand je m’avance d’un pas souple, poursuivait la coquette. J’ai sur moi une chemise brodée de soie rouge. Et quels rubans sur ma tête ! De votre vie, vous ne verrez des galons qui aient coûté davantage. C’est mon père qui m’a acheté le tout pour que j’épouse la fine fleur des lurons de l’univers...
Puis, elle tourna la tête en souriant et... aperçut le forgeron.
Elle poussa un petit cri et se campa devant lui d’un air si sévère qu’il en eut les bras coupés.
Il serait difficile de détailler ce qu’exprimait le visage basané de la ravissante enfant ; on y lisait certes de la dureté, mais au travers on devinait une sorte de raillerie devant la gêne du soupirant, cependant qu’une rougeur imperceptible de dépit nuançait la délicatesse de ses traits. Et le tout se fondait si bien, formait une harmonie à ce point ineffable que la meilleure solution à trouver eût été de dévorer cette Oksana d’un million de baisers.
– Que viens-tu faire ici ? – telle fut son attaque. As-tu envie que l’on te jette dehors à coup de pelle à feu ? Vous êtes tous passés maîtres à vous faufiler autour de nos jupes. En un clin d’œil, vous flairez que les papas sont absents du logis. Oh ! je vous connais, messieurs !... Eh bien ! mon coffre est-il prêt ?
– Il le sera, mon petit cœur, tu l’auras après la Noël. Si tu savais combien j’ai peiné dessus ; deux nuits entières, je n’ai pas bougé de la forge. Mais aussi pas une fille de pope ne possédera une pareille caisse. Pour les ferrures, j’ai choisi un métal encore meilleur que pour le tombereau du chef d’escadron, chez qui j’ai travaillé à Poltava. Et comme il sera peint !... en vain fatiguerais-tu tes jolis pieds blancs à courir dans la région à la recherche d’une semblable merveille. Un semis de fleurs rouges et bleues sur tout le fond qui flambera comme un brasier !... Ne te fâche donc point contre moi, et accorde-moi au moins la permission de te parler et de te regarder...
– Qui te le défend ? Parle et regarde à ton aise !
Elle s’assit alors sur un banc et vérifia l’arrangement des tresses autour de sa tête. Il y eut aussi un coup d’œil pour le cou, la chemise neuve brodée de soie, et une fine expression de contentement parut sur ses lèvres, ses pommettes fraîches, et se refléta dans ses prunelles.
– Permets-moi aussi de prendre place à tes côtés.
– Assieds-toi, lui jeta Oksana, toujours avec le même sentiment de satisfaction sur les lèvres et dans le regard.
– Charmante Oksana, toi qu’on ne se lasserait jamais de contempler, laisse-moi t’embrasser, dit en s’armant de courage le forgeron qui serra contre lui la jeune fille dans l’intention de lui ravir un baiser.
Mais elle recula ses joues qui se trouvaient déjà à la portée de la bouche du galant et repoussa celui-ci d’une bourrade :
– Et quoi encore ?... Voilà, donnez-lui du miel et il emportera la cuiller par-dessus le marché ! Arrière, tu as les mains plus dures que du fer et tu empestes la fumée. J’ai peur que tu ne m’aies toute salie avec de la suie...
Sur quoi, elle rapprocha le miroir pour mettre une dernière touche à sa toilette.
« Elle ne m’aime pas, songeait le forgeron, crête basse. Elle n’a la tête qu’aux amusettes et je reste là, planté comme un sot devant elle, sans la quitter un instant des yeux. Mais oui, je resterais ainsi un siècle rivé au sol, et des éternités je la dévorerais volontiers du regard... Étrange fille ! que ne sacrifierais-je point pour pénétrer le secret de son cœur, savoir qui elle aime. Mais quoi ! elle n’a besoin de qui que ce soit au monde. Pleine d’admiration pour sa propre personne, elle me tourmente, pauvre de moi ! Et le chagrin s’interpose entre l’univers et moi, car ma tendresse pour elle est si profonde que pas un être humain n’a connu, ni ne connaîtra d’amour qui approche du mien... »
– Est-ce vrai que ta mère est sorcière ? dit soudainement Oksana en éclatant de rire.
Du coup, le forgeron crut que toute son âme riait aussi en écho. Cette gaîté sembla réveiller une allégresse dans son cœur et dans les légers battements de ses artères, et malgré tout, le dépit s’empara de lui car il ne lui était pas permis de baiser jusqu’à plus soif ce visage auquel le rire prêtait tant de charme.
– Et que m’importe ma mère ? Tu es pour moi mère et père, et tout ce qui existe ici-bas qui vaille la peine. Si l’empereur m’appelait pour me dire : « Forgeron Vakoula, demande-moi ce qu’il y a de meilleur dans mon empire et je te le donnerai. J’ordonnerai de fabriquer pour toi une forge en or et tu taperas sur l’enclume avec des marteaux d’argent... » – « Je ne désire rien, répondrais-je à Sa Majesté, ni pierres précieuses ni forge en or, ni même ton empire, donne-moi plutôt Oksana ! »
– Ah ! voilà l’homme que tu es ! ! Seulement, mon père non plus n’est pas tombé de la dernière pluie !... Tu verras bien, s’il n’épouse pas ta mère ! acheva Oksana avec un sourire malicieux. Mais avec tout cela, les jeunes filles n’arrivent pas... Que signifie ? Il est grand temps d’aller chanter des noëls, je commence à m’ennuyer...
– Eh ! la peste soit de ces jeunes filles, ma jolie !
– Oh ! je ne l’entends pas ainsi. Elles traîneront sans doute des garçons à leur suite. C’est alors qu’on dansera ! Et ces histoires réjouissantes qu’ils raconteront, je crois déjà les ouïr...
– Tu te plais donc avec elles ?
– En tout cas, beaucoup plus qu’en ta compagnie... Ah ! on a frappé... Ce sont, il me semble, les filles et les gars...
« À quoi bon lanterner d’avantage ? se dit Vakoula. Elle se moque de moi et elle tient autant à ma personne qu’à un fer à cheval tout rouillé. Mais s’il en est ainsi, nul autre n’aura licence de faire des gorges chaudes sur mon compte. Que je sache à coup sûr quel est son préféré et je lui désapprendrai à... »
Un coup à la porte et le cri : « Ouvre » ! d’autant plus retentissant qu’il gelait à pierre fendre, interrompirent ses cogitations.
– Attends un peu, j’ouvrirai moi-même, dit-il en se glissant dans l’entrée, bien décidé dans son désappointement à rosser comme plâtre le premier qui lui tomberait sous la main.
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* *
Il gelait encore plus fort et dans les hauteurs célestes il faisait si froid que le diable sautillait d’un sabot sur l’autre et soufflait au creux de ses mains pour réchauffer d’une manière quelconque ses doigts gourds. Rien de drôle à ce qu’il fût transi, celui-là qui, vingt-quatre heures d’affilée, rôde, à travers les enfers où, comme on sait, la température n’est pas aussi fraîche que chez nous en hiver, dans ses domaines où, debout devant le foyer, et la toque campée sur la tête, en maître-coq tout craché, il rôtit à petit feu les pécheurs avec le même plaisir que goûte d’ordinaire une femme du commun à griller l’andouille de Noël.
La sorcière elle-même se sentit pénétrée par le froid bien qu’elle fût douillettement vêtue. Aussi, levant les deux bras en l’air et lançant une jambe en arrière, dans la posture du patineur en pleine course, elle se laissa couler à travers les airs, sans remuer une articulation, comme si elle descendait le long d’une glissoire, et s’engouffra directement dans la cheminée.
Usant du même procédé, le diable fila sur ses traces. Mais comme cet animal est plus agile que n’importe quel muscadin porteur de chausses, il n’est pas étonnant si juste à la gueule de la cheminée il s’installa à califourchon sur les épaules de sa chère et tendre, de telle façon que le couple atterrit parmi les pots à l’intérieur du vaste poêle.
La voyageuse souleva doucement le couvercle pour se rendre compte si son fils Vakoula n’avait pas invité du monde chez lui, mais voyant qu’il n’y avait rien, à part certains sacs au milieu de la chambre, elle se dégagea du poêle, ôta sa pelisse rembourrée, rajusta quelque peu toilette et coiffure, et personne dès lors n’aurait pu deviner qu’une minute auparavant elle chevauchait un balai.
La mère de Vakoula ne dépassait pas encore la quarantaine. Elle n’était ni bien ni mal ; il est d’ailleurs difficile de rester belle à cet âge. Il n’empêche qu’elle savait si bien captiver par ses charmes les Cosaques les plus gourmés qui, soit dit en passant, se souciaient fort peu de beauté, qu’elle était fréquentée à la fois par le maire, et par le sacristain Ossip Nikiforovitch – en l’absence de sa propre femme, cela va de soi ! –, par le Cosaque Kornei Tchoub, et par le Cosaque Kassian Svierbygouz. Il faut lui rendre cette justice qu’elle louvoyait si habilement entre tous ces galants que l’idée ne venait pas à l’un d’eux qu’il pût avoir un rival. Qu’un dévot paysan, ou bien qu’un gentilhomme – comme dit en parlant de soi tout Cosaque – se rendît le dimanche à la messe, paré de l’ample manteau à capuchon, ou bien s’il faisait trop mauvais temps, à l’auberge, comment résister à l’envie de passer chez la Solokha, pour goûter à des petits pâtés de caillebottes, trempés dans la crème aigre, et pour babiller dans la tiédeur d’une chaumière avec une commère complaisante et à la langue bien pendue ? Et le gentilhomme en question faisait tout exprès un long détour avant d’atteindre l’auberge, et c’est ce qu’il appelait : entrer comme ça, puisque c’est sur ma route ! Et s’il arrivait à Solokha d’aller à l’église un jour de fête, vêtue à cette occasion du cotillon de laine quadrillée de couleur crue, avec devantier en nankin, et par là-dessus la jupe bleue avec des galons d’or, cousus derrière, et de se placer carrément tout près du chœur sur la droite, l’on pouvait parier d’avance que le sacristain toussoterait en louchant de ce côté, que le maire se lisserait la moustache, entortillerait autour de son oreille la mèche interminable de son toupet et murmurerait au voisin debout près de lui :
– Hé, hé, c’est une excellente femme ! une maîtresse femme !
Solokha faisait une révérence à chacun et chacun se figurait que la politesse ne s’adressait qu’à lui.
– Mais quiconque enclin à se mêler des affaires d’autrui aurait à l’instant remarqué que Solokha multipliait surtout les prévenances à l’égard de Tchoub. Ce Cosaque était veuf ; huit meules de blé s’alignaient bon an mal an devant sa porte. En tout temps, deux couples de bœufs solides passaient la tête hors de l’appentis en joncs tressés pour risquer un œil dans la rue, et meuglaient à la seule vue de commère la vache, ou de Tonton le gros taureau. Un bouc barbichu grimpait sur le toit et de là chevrotait d’une voix aigre, comme un gouverneur de ville, pour narguer les dindes se pavanant dans la cour, ou bien tournait brusquement le derrière aussitôt qu’il apercevait ses ennemis, les gamins qui se moquaient de sa barbe. Les coffres de Tchoub étaient bondés de pièces de toile, de caftans et de casaquins galonnés d’or à l’ancienne mode, car sa défunte moitié avait été une coquette. En plus du pavot, des choux, des tournesols, il semait chaque année dans son potager deux sillons de tabac. Solokha estimait que ce ne serait pas mal du tout de joindre toutes ces richesses à son propre avoir et, tout en supputant d’avance quelle tournure prendrait ce ménage dès qu’elle en deviendrait la maîtresse, elle redoublait de tendres attentions envers Tchoub. Pour empêcher que son propre fils Vakoula ne parvînt de quelque façon à serrer de trop près la fille du bonhomme et ne réussît à mettre la main sur tous les biens, auquel cas il ne permettrait sans doute pas à sa mère de s’immiscer en quoi que ce fût, elle recourait au moyen familier à toutes les bonnes pièces sur le retour, et semait le plus souvent qu’elle le pouvait la discorde entre Tchoub et le Forgeron. Peut-être fallait-il précisément imputer à ces astuces et à cette fourberie le fait que çà et là certaines bonnes femmes, surtout dès qu’elles avaient bu un coup de trop à quelque joyeuse assemblée, commençaient à chuchoter que la Solokha était une sorcière, et rien de plus. Elles prétendaient aussi que le gars Kyzialkoloupenko avait remarqué qu’il pendait au derrière de la mère du forgeron une queue de la longueur tout au plus d’un fuseau de bonne femme : qu’il y avait quinze jours de cela, un jeudi, elle avait traversé la route sous la forme d’un chat noir ; qu’une fois un porc avait fait irruption chez la femme du pope, avait poussé un cocorico, et s’était enfui après s’être coiffé de la calotte du Père Kondrat.
Il arriva qu’un beau jour, à l’instant où justement les bonnes femmes avaient mis ce sujet sur le tapis, le vacher Tymych Korostyavy vint à entrer. Il ne balança point à raconter que l’été dernier, à la veille même de la Saint-Pierre, alors qu’il s’était rendu pour faire un somme dans l’étable, avec une botte de paille sous la tête, il avait vu, mais de ses yeux vu, la sorcière en chemise et les tresses dénouées, qui se mit à traire les vaches, sans qu’il pût remuer le petit doigt, ensorcelé qu’il était, et elle lui avait enduit les lèvres d’une substance si proprement infecte qu’il n’en finit pas de cracher de toute la journée. Mais tous ces racontars ne laissaient pas d’éveiller des doutes, car seul l’assesseur de Sorochinietz a le don de dépister les sorcières. Aussi, les notables de l’endroit n’esquissaient qu’un geste de dédain quand de tels propos parvenaient à leurs oreilles.
– Elles radotent, ces garces de femelles ! répondaient-ils d’ordinaire.
Une fois hors du poêle et sa toilette rajustée, Solokha, en ménagère soigneuse qu’elle était, entreprit de faire de l’ordre et de remettre chaque chose à sa place, mais elle ne toucha pas aux sacs. Vakoula les avait amenés, c’était donc à lui d’en débarrasser la chambre. Or, au moment même où il s’engouffrait dans la cheminée, le diable s’était par hasard retourné et avait aperçu Tchoub qui, bras dessus bras dessous avec le compère, se trouvait déjà à bonne distance de chez lui. En un clin d’œil, le Malin rebondit hors du poêle, se précipita pour barrer la route aux deux amis et entreprit de décoller de-ci et de-là des blocs de neige gelée. Il en résulta un chasse-neige et l’air s’emplit de flocons blancs qui, au souffle de la bourrasque, se dressaient aussi bien par devant que par derrière, menaçant de coller hermétiquement les yeux, la bouche et les oreilles des piétons. Cela fait, le diable reprit son essor pour descendre de nouveau dans la cheminée, absolument certain que Tchoub rentrerait au logis avec le compère, y surprendrait le forgeron et le malmènerait de si verte façon que ce barbouilleur serait de longtemps dans l’impossibilité de saisir un pinceau et de peindre des caricatures outrageantes.
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De fait, à peine la tempête de neige se fut-elle levée, dès que le vent commença à le cingler droit dans les yeux, Tchoub se repentit de son obstination et, renfonçant le capuchon sur sa caboche, régala d’un chapelet d’injures choisies le diable et le compère, sans s’oublier lui-même. Au reste, ce dépit n’était qu’une feinte, car Tchoub était ravi du contretemps. D’ici à la maison du sacristain il leur restait, à tous deux, huit fois plus de chemin à faire qu’ils n’en avaient parcouru. Ils virèrent donc de bord. Le vent leur fouaillait la nuque, mais par devant on n’y voyait goutte à travers les tourbillons de neige.
– Halte, compère ! nous nous trompons de route, je crois, hurla Tchoub, en s’écartant de quelques pas. Je ne vois pas la queue d’une maison. Mais quel sacré chasse-neige !... Fais donc un petit détour, l’ami, pour voir si tu ne tombes pas sur la bonne voie, cependant que de mon côté je chercherai par ici. Ah ! il a fallu aussi que l’enfer nous pousse à courir le guilledou par ce temps de chien. N’oublie pas de me héler si tu t’y retrouves... Pouah ! quel tas de neige Satan vient de me coller à travers les yeux !
Mais de chemin, pas la moindre trace ! Quand il se lut éloigné, Panass rôda à droite et à gauche avec ses longues bottes jusqu’à ce qu’enfin il mit le nez tout droit sur l’auberge. Cette trouvaille le réconforta à un tel point qu’il en oublia tout le reste, et secouant la neige dont il était saupoudré, il s’engouffra dans l’entrée sans se préoccuper le moins du monde du camarade en panne au dehors. À ce moment, Tchoub crut s’y reconnaître. Il s’arrêta et cria à pleine gorge, mais voyant que le compère tardait à reparaître, il décida de partir tout seul. Au bout de quelques pas, il aperçut sa maison ; des tas de neige s’amoncelaient au seuil, ainsi que sur le toit. Après avoir tapé dans ses mains tout engourdies par le froid, il se mit à cogner à la porte, en criant d’un ton impératif à sa fille de lui ouvrir.
– Qu’est-ce qu’il te faut ? lui demanda sèchement le forgeron en débouchant du seuil.
Tchoub recula au son de cette voix.
« Oho ! se dit-il, ce n’est point ma maison, le forgeron n’aurait garde de se risquer chez moi. Et pourtant, en y regardant de près, ce n’est pas non plus sa chaumière à lui. À qui donc peut bien être celle-ci ? Ah ! j’y suis !... je ne la reconnaissais pas du premier coup. C’est celle du boiteux Levtchenko, récemment marié à une toute jeune personne. Sa maison est la seule à ressembler à la mienne. Je m’étonnais aussi quelque peu d’être arrivé si vite au logis. Mais bon sang ! Levtchenko se trouve présentement chez le sacristain ; j’en suis absolument sûr. Dès lors, que fabrique ici le forgeron ?... héhéhé ! il vient voir la jeune femme du boiteux... Mais oui, parfait !... j’ai tout compris maintenant... »
– Qui es-tu et qu’est-ce que tu as à fouiner devant cette porte ? demanda Vakoula d’un ton encore plus rageur et en s’avançant de quelques pas.
« Eh bien ! non ! je ne lui dirai pas qui je suis, pensait Tchoub, il serait encore capable de me rosser, j’en ai peur, le maudit bâtard ! »
Il répondit donc en contrefaisant sa voix :
– Je ne suis qu’un brave homme venu, histoire de rire, chanter des noëls sous votre fenêtre.
– Va-t’en au diable avec tes noëls, lui cria le forgeron hors de lui. Qu’as-tu à rester planté là ? Tu es sourd ? fiche-moi le camp maintenant !
De lui-même, Tchoub nourrissait cette raisonnable intention, mais cela l’ennuyait de montrer qu’il lui fallait céder aux injonctions de ce gaillard. Il semblait qu’un démon le poussait du coude et l’incitait à regimber.
– Mais au fait, toi, qu’est-ce que tu as à vociférer ? reprit-il de cette même voix contrefaite. Je tiens à chanter des noëls et je le ferai...
– Oho, mais tu as la langue bien pendue !
Ces mots n’étaient pas achevés que Tchoub ressentit une très vive douleur à l’épaule.
– Comment ! à ce que je vois, tu te mets déjà à jouer des poings ? dit-il en rompant de quelques enjambées.
– Va-t’en ! partiras-tu ? criait Vakoula en gratifiant le bonhomme d’une seconde bourrade.
– Mais qu’est-ce qui te prend ? geignait Tchoub sur un ton qui exprimait à la fois de la douleur, du dépit et de la crainte. À ce qu’il paraît, tu rosses les gens pour de bon, et sans avoir peur de leur faire du mal !
– Va-t-en, qu’on te dit ! hurla le forgeron qui referma la porte à toute volée.
« Regardez-moi ça, quel bravache ! se disait Tchoub, resté seul dans la rue. Il suffit d’approcher, et voyez comme il vous reçoit ! Qui m’a donné un polichinelle comme ça ? Tu t’imagines peut-être que les tribunaux ne sont pas faits pour toi ?... Je m’en moque pas mal que tu sois forgeron et peintre... Si j’examinais pourtant mon échine et mes épaules ; elles sont, je pense, pleines de bleus... Il a dû y aller de toutes ses forces, le fils du diable ! C’est dommage qu’il fasse si froid et que j’hésite à ôter ma peau de mouton. Attends un peu, possédé de forgeron, que le démon t’engloutisse, toi et ta forge ! je te ferai danser de la belle manière. Non, mais voyez-vous ce damné chenapan !... Ah çà ! dites donc, il n’est pas chez lui de ce moment et m’est avis que la Solokha est seule. Hum !... sa maison n’est au bout du compte qu’à deux pas de chez moi... Si j’y allais ?... Non, mais ce qu’il m’a fait mal, ce sale Vakoula !
Sur ce, Tchoub se gratta encore le dos et se dirigea d’un autre côté. La perspective agréable d’une entrevue avec Solokha calmait un peu la douleur qu’il ressentait, et le rendait même insensible au gel dont le craquement s’entendait dans toutes les rues par-dessus l’haleine sifflante du chasse-neige. Cependant, une grimace aigre-douce déformait son visage où la barbe et les moustaches étaient savonnées par la tourmente plus habilement que par n’importe quel perruquier qui vous attrape tyranniquement le nez du client entre le pouce et l’index. Pourtant, si les flocons n’avaient tressé par devant comme par derrière leur treillage, on aurait pu voir longtemps encore le bonhomme Tchoub s’arrêtant pour se tâter l’échine, en grommelant avant de se remettre en route :
– Ses coups m’ont fait rudement mal, le maudit forgeron !
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Au moment où l’agile muscadin paré d’une queue et d’une barbiche de bouc jaillissait de la cheminée et s’y engouffrait de nouveau, la giberne qu’il portait en bandoulière et dans laquelle il avait enfoui la lune après son larcin s’accrocha on ne sait trop comment au poêle et s’entrebâilla. Profitant de cette occasion, la lune monta d’un trait le long du tuyau de la cheminée et regagna d’une souple ascension les hauteurs du ciel. Tout s’illumina aussitôt et de la bourrasque subite il ne resta plus trace ; la neige se mit à resplendir comme un vaste champ parsemé d’un bout à l’autre d’étoiles de cristal. On eût dit même que le gel perdait de son mordant ; des bandes de garçons et de filles apparurent avec des sacs, les chants retentirent et rares étaient les chaumières sous les fenêtres desquelles ne s’attroupaient point des chanteurs de Noël.
Quel merveilleux clair de lune ! Il est difficile de rendre le plaisir que l’on goûte par un tel temps à jouer des coudes dans un groupe de jeunes filles qui n’ont aux lèvres que rires et chansons, et parmi les gars prêts à toutes les farces et plaisantes inventions que peut suggérer une nuit débordante d’allégresse. On a chaud sous la peau de mouton bien serrée ; le gel vous avive les pommettes et le Malin en personne vous pousse par derrière aux plus folles escapades.
Une foule de jeunes filles munies de sacs avait fait irruption dans la chaumière de Tchoub et se pressait autour d’Oksana. Clameurs, éclats de rire, brouhaha de conversations, assourdissaient le forgeron. Chacune s’empressait de conter à la belle quelque chose de nouveau, de décharger les sacs et de tirer vanité des miches, des saucissons, des pâtés aux caillebottes qu’on avait déjà récoltés en abondance au cours de cette première tournée. Oksana paraissait au comble de la joie, bavardait tantôt avec l’une, tantôt avec l’autre, et riait sans arrêt.
Le forgeron considérait cette allégresse avec un certain dépit, et non sans envie, et pour une fois il maudissait la quête de Noël, bien que d’habitude il s’y adonnât lui-même avec passion.
– Dis donc, Odarka, s’écria la joyeuse Oksana en s’adressant à l’une des jeunes filles, mais tu as des souliers neufs. Comme ils sont jolis ! et avec des broderies d’or ? Tu as de la chance, Odarka, de connaître quelqu’un qui t’achète un tas de choses, tandis que je n’ai personne qui me fasse présent d’aussi magnifiques souliers...
– Sois tranquille, Oksana chérie, intervint le forgeron, je te rapporterai de tels souliers que peu de demoiselles pourront se targuer d’en posséder de pareils...
– Toi ? répondit Oksana, le toisant d’un regard rapide et méprisant, je voudrais bien savoir où tu te procureras des souliers qui soient à ma pointure... À moins d’aller chercher ceux-là mêmes que chausse l’Impératrice.
– Voyez où montent ses prétentions ! s’écrièrent d’une seule voix ses compagnes avec des fusées de rire.
– Oui, répéta fièrement la belle enfant, et je vous prends toutes à témoin : si le forgeron Vakoula me rapporte les souliers que chausse l’impératrice en personne, j’en fais le serment, je l’épouserai tout de suite...
Les jeunes villageoises entraînèrent au dehors cette beauté capricieuse.
« Tu peux bien rire, disait le forgeron en sortant sur leurs pas, puisque moi-même je fais des gorges chaudes sur mon propre compte. J’ai beau m’interroger, je ne sais pas où s’est envolé mon bon sens. Elle ne m’aime pas, eh bien ! soit ! et que Dieu la bénisse ! Comme s’il n’y avait au monde que la seule Oksana. Grâce au ciel, on trouve au village bon nombre d’autres jeunes filles appétissantes. Et en somme, qu’est-ce qu’elle vaut ? il n’en sortira jamais une ménagère convenable, elle n’est bonne qu’à s’attifer. Non, non, cela suffit, il est grand temps que je cesse d’être niais ! »
Mais à l’instant même où Vakoula se préparait à faire preuve de décision, quelque démon agita sous ses yeux l’image d’Oksana riant aux éclats et disant d’une lèvre moqueuse : « Apporte-moi, forgeron, les souliers de l’impératrice et je t’épouserai ! » Il en fut tout remué et la fille de Tchoub redevint l’unique maîtresse de ses pensées.
Des bandes de chanteurs de noëls galopaient d’une rue à l’autre, les gars d’un côté, et les filles ensemble. Mais Vakoula s’avançait aveugle à tout, et sans prendre la moindre part à ces réjouissances que jadis il aimait plus que nul autre.
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Pendant ce temps, le diable se morfondait de tendresse chez la Solokha, et pour de bon ! Il lui baisait la main avec autant de simagrées que l’assesseur quand il va chez la fille du pope, se mettait la main sur le cœur, soupirait et proclamait sans détours que si elle ne consentait pas à satisfaire sa passion et à la couronner comme d’usage, il était prêt à tout : à se jeter par exemple à l’eau et à dépêcher sa propre âme tout droit aux enfers. Solokha n’était pas tellement cruelle et d’ailleurs le diable était, comme on sait, son complice. Elle adorait voir un tas de soupirants frétiller autour de ses jupes, et il était rare qu’elle n’eut point de la compagnie. Ce soir pourtant, elle s’attendait à rester seule, puisque les notabilités de l’endroit avaient été invitées à manger le riz aux raisins secs chez le sacristain. À peine le diable achevait-il de formuler son ultimatum, que soudain l’on entendit à l’entrée la voix du gros bonhomme de maire. Solokha courut à la porte et l’agile démon se fourra dans l’un des sacs qui se trouvaient là.
Après avoir secoué les flocons qui couvraient son bonnet, et vidé un gobelet d’eau-de-vie tendu par la main de Solokha, le maire annonça qu’il ne s’était pas rendu chez le sacristain à cause du chasse-neige, et que voyant de la lumière chez la belle, il était venu dans l’intention de passer avec elle la soirée.
Il était tout juste au bout de son récit qu’un coup fut frappé à la porte et l’on reconnut la voix du sacristain.
– Cache-moi quelque part, chuchota le maire, je ne voudrais pas pour le quart d’heure me trouver en sa présence.
Solokha se demanda longtemps où elle pourrait bien dissimuler un visiteur d’une telle carrure ; finalement, elle prit le plus volumineux des sacs, versa dans un cuveau le charbon qu’il contenait et le maire obèse s’y coula avec ses moustaches, sa grosse tête et son bonnet fourré.
Le sacristain entra, et tout en soupirant d’aise et en se frottant les mains, il conta que personne n’avait répondu à son invitation, mais qu’il était ravi de l’occasion qui se présentait pour s’offrir une « petite débauche » chez la commère, en sorte qu’il n’avait point reculé devant la tourmente de neige. Après quoi, il se glissa tout contre Solokha, toussota, pouffa de rire et, frôlant du doigt le gras du bras nu de la dondon, prononça d’une voix qui trahissait à la fois de l’astuce et un intime ravissement :
– Et qu’est-ce que vous avez là, ma splendide Solokha ?
Et cela dit, il recula de quelques pas.
– Comment ! ce que j’ai là ? mais c’est mon bras, Ossip Nikiforovitch ! répondit-elle.
– Hum !... un bras ?.. héhéhéhé ! dit le sacristain, ingénument satisfait de ce brillant début, puis après s’être promené à travers la pièce. Et ceci, qu’est-ce que c’est, ma très chère Solokha ? répéta-t-il sur le même ton en se rapprochant, et bondissant en arrière après lui avoir frôlé le cou.
– Comme si vous ne le voyiez pas de vos yeux ! répliqua-t-elle, mon cou, et sur le cou, un collier de verroteries...
– Hum !... un collier au cou ?... héhéhéhé ! dit encore le sacristain qui arpentait la chambre en se frottant les mains.
– Et qu’est-ce que vous avez là, remarquable Solokha ?
On ne sait trop ce qu’aurait touché cette fois le paillard de sacristain, car brusquement on entendit des coups à la porte et la voix du Cosaque Tchoub.
– Ah ! mon Dieu ! quelque intrus ! s’écria le sacristain en proie à la terreur. Qu’adviendra-t-il maintenant si l’on surprend ici une personne de ma condition ?... 3 Le Père Kondrat aura vent de la chose...
Mais les craintes du sacristain étaient d’une autre nature ; il redoutait surtout que la nouvelle ne parvînt aux oreilles de sa moitié dont la formidable main n’avait guère besoin d’un prétexte aussi légitime pour réduire sa tresse bien fournie aux proportions d’une minuscule queue de rat.
– Au nom du Ciel, vertueuse Solokha, disait-il en tremblant de tous ses membres, votre bonté, comme il se lit dans l’évangéliste Luc, au chapitre trei... heu... trei... On frappe, de par Dieu, on frappe... Oh ! cachez-moi donc quelque part...
Solokha vida dans le cuveau le charbon d’un deuxième sac et la personne assez fluette du sacristain s’y glissa et, comme il s’était accroupi tout à fait dans le fond, on aurait pu verser par-dessus un bon demi-sac de houille.
– Salut, Solokha ! dit Tchoub dès le seuil. Tu ne m’attendais peut-être pas, hein ? Vrai, tu ne m’attendais pas ? Peut-être que je tombe mal à propos, continua-t-il avec une grimace joyeuse et significative qui laissait entendre que sa cervelle obtuse était en gestation et se préparait à accoucher de quelque plaisanterie piquante et ingénieuse. Peut-être, hein, que tu t’en donnais du bon temps ici avec quelque autre ?... Peut-être que tu as déjà caché quelque particulier, hein ?
Ravi de sa remarque, Tchoub s’esclaffa en savourant dans son for intime le triomphe d’être l’unique à profiter des complaisances de la commère.
– Allons, Solokha, donne-moi maintenant à boire un bon coup d’eau-de-vie. J’ai l’impression d’avoir le gosier gelé à bloc du fait de cette maudite froidure. Ah ! Dieu nous a vraiment gratifiés d’une nuit délicieuse, juste à Noël !... Comme ça mordait, tu entends, Solokha, comme ça mordait ! Ma foi ! j’en ai les doigts gourds : pas moyen de déboutonner ma pelisse. Ah ! ce qu’il mordait, le chasse-neige...
– Ouvre ! cria dans la rue la voix de quelqu’un qui frappa immédiatement après.
– On frappe ! dit Tchoub, cloué sur place.
– Enfin, vas-tu ouvrir ? cria-t-on plus fort que la première fois.
– C’est le forgeron, chuchota Tchoub, en sautant sur son bonnet. Tu m’entends, Solokha, fourre-moi où tu voudras, mais pour rien au monde je ne désire me montrer à ce maudit bâtard. Qu’il lui pousse, à ce fils du diable, une loupe grosse comme une meule sur les deux yeux !
Dans tous ses états elle aussi, Solokhla se démenait de-ci de-là comme une possédée et perdant soudain la mémoire fit signe à Tchoub de s’insinuer dans ce même sac où le sacristain s’était déjà réfugié. Ce pauvre homme n’osa même pas émettre une petite toux ou un geignement de douleur quand le pesant Cosaque s’installa autant dire sur sa tête, en lui encadrant les tempes de ses deux bottes gelées tant il avait pataugé dans la neige.
Le forgeron entra sans souffler mot, sans se décoiffer et s’affaissa plutôt qu’il ne s’assit sur un banc. On voyait tout de suite qu’il était de très méchante humeur.
À l’instant même où Solokha bouclait la porte après l’arrivée de son fils, quelqu’un y cogna de nouveau. Cette fois c’était le Cosaque Sverbygouz. Du coup, il n’était plus question de mettre celui-ci dans un sac, ne fût-ce d’ailleurs que pour cette raison qu’on n’aurait pu en trouver un capable de le loger. Sa corpulence dépassait en effet celle du maire et, quant à la taille, il l’emportait même sur Panass, le compère de Tchoub. C’est pourquoi Solokha le conduisit au verger pour entendre de sa bouche ce qu’il avait l’intention de lui confier.
Le forgeron promenait un regard distrait sur les coins et recoins de la chambre, prêtant de temps à autre l’oreille au chant des quêteurs dont les échos lointains parvenaient jusqu’à lui. Enfin, ses yeux se posèrent sur les sacs.
– Que font ici ces sacs ? Il est plus que temps de les ranger. Cet amour stupide a fini par m’abrutir. Demain, c’est grande fête et des saletés de toute sorte encombrent la maison. Faut que je les porte à la forge !...
Il s’accroupit donc autour des énormes sacs, les ficela aussi solidement qu’il put et se mit en devoir de les charger sur ses épaules. Mais il était clair que ses pensées étaient absentes, sinon il aurait entendu le sifflement brusque échappé à Tchoub quand ses cheveux se trouvèrent entortillés dans la corde qui liait le sac, ou bien un hoquet qui, très vite étouffé par le maire, résonna quand même assez fort.
« Voyons, est-ce que cette méchante Oksana ne me sortira pas de l’esprit ? se disait le forgeron. Je ne veux plus songer à elle, et je ne fais que ça, et comme par un fait exprès mes pensées ne tournent qu’autour d’elle. D’où vient donc que son souvenir me hante la cervelle, malgré que j’en aie ?... Diable, que ces sacs se sont alourdis... On a dû y fourrer autre chose que du charbon. Que je suis bête ! j’ai oublié que maintenant tout me semble peser davantage. Autrefois, il m’arrivait de plier et de rendre à leur position première des pièces de billon ou des fers à cheval, et maintenant je ne suis plus à même de soulever ces sacs de charbon. Bientôt, un coup de vent suffira à me jeter par terre. Non, et non, cria-t-il, après s’être tu un instant pour reprendre courage, quelle femmelette suis-je donc ? Je ne permettrai à personne de me tourner en ridicule. Y aurait-il dix de ces sacs-là, je les enlèverais tous... »
Et il se jeta vaillamment sur l’épaule un faix que deux hommes n’auraient pas été capables de coltiner.
– Si j’emportais également celui-ci, dit-il en saisissant le petit sac au fond duquel gisait le diable, tout recroquevillé. C’est celui, je crois, où j’ai mis mes outils. »
Et il sortit de la chaumière en sifflotant :
Point ne veux me mettre une épouse sur les bras !
*
* *
Dehors, les chants et les rires se faisaient de plus en plus bruyants. Les bandes qui couraient les rues s’étaient encore augmentées des amateurs accourus des villages voisins. Les gars avaient le diable au corps et s’en donnaient à cœur joie. Souvent l’on entendait, alternant avec des noëls, quelque refrain joyeux improvisé sur place par un jeune Cosaque. Tantôt, un autre entonnait dans un groupe une comptine et hurlait à tue-tête :
Fouille et mouille !
Donnez-moi du gâteau,
Plein la main de gruau,
Et une rondelle d’andou... ouille !