Jocelyn
ÉPISODE
Journal trouvé chez un curé de village.
par
Alphonse de LAMARTINE
AVERTISSEMENT
DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Les annonces insérées dans quelques journaux m’obligent à dire un mot au lecteur. Ces annonces ont pu lui donner une fausse idée de cet ouvrage. Ce n’est point un poème, c’est un épisode.
Ces pages, trop nombreuses peut-être, ne sont cependant que des pages détachées d’une oeuvre poétique qui a été la pensée de ma jeunesse, et qui serait celle de mon âge mûr, si Dieu me donnait les années et le génie nécessaires pour la réaliser. Nous sentons tous, par instinct comme par raisonnement, que le temps des épopées héroïques est passé. C’est la forme poétique de l’enfance des peuples, alors que, la critique n’existant pas encore, il y a confusion entre l’histoire et la fable, entre l’imagination et la vérité, et que les poètes sont les chroniqueurs merveilleux des nations. Alors aussi les peuples, qui, pour naître et pour grandir, ont besoin de la tutelle des grands hommes et des héros, attachent naturellement leur intérêt et leur reconnaissance à ces puissantes individualités qui les ont affranchis ou civilisés. Ils consacrent leurs mémoires dans les chants populaires, qui, en s’écrivant, deviennent plus tard des poèmes, et l’épopée est individuelle et héroïque.
Mais plus tard, mais aujourd’hui, les individualités disparaissent, ou elles agissent avec toute leur vérité dans le drame de l’histoire. C’est là qu’on va les chercher. Le mouvement des choses est si rapide, ce drame de l’histoire appelle tant de personnages sur la scène, la critique exerce sur toutes ces figures du temps une si scrupuleuse sagacité, que le prestige de l’imagination est bientôt détruit, et qu’il ne reste aux grands hommes que le prestige de leur puissance ou de leur génie ; celui de la poésie ne leur appartient plus. D’ailleurs, l’oeil humain s’est élargi par l’effet même d’une civilisation plus haute et plus large, par l’influence des institutions qui appellent le concours d’un plus grand nombre ou de tous à l’oeuvre sociale, par des religions et des philosophies qui ont enseigné à l’homme qu’il n’était qu’une partie imperceptible d’une immense et solidaire unité, que l’oeuvre de son perfectionnement était une oeuvre collective et éternelle. Les hommes ne s’intéressent plus tant aux individualités, ils les prennent pour ce qu’elles sont : des moyens ou des obstacles dans l’oeuvre commune. L’intérêt du genre humain s’attache au genre humain lui-même. La poésie redevient sacrée par la vérité, comme elle le fut jadis par la fable ; elle redevient religieuse par la raison, et populaire par la philosophie. L’épopée n’est plus nationale ni héroïque, elle est bien plus, elle est humanitaire.
Pénétré de bonne heure et par instinct de cette transformation de la poésie, aimant à écrire cependant dans cette langue accentuée du vers qui donne du son et de la couleur à l’idée, et qui vibre quelques jours de plus que la langue vulgaire dans la mémoire des hommes, je cherchai quel était le sujet épique approprié à l’époque, aux moeurs, à l’avenir, qui permît au poète d’être à la fois local et universel, d’être merveilleux et d’être vrai, d’être immense et d’être un. Ce sujet, il s’offrait de lui-même, il n’y en a pas deux : c’est l’humanité, c’est la destinée de l’homme, ce sont les phases que l’esprit humain doit parcourir pour arriver à ses fins par les voies de Dieu.
Mais ce sujet si vaste, et dont chaque poète, chaque siècle peut-être, ne peuvent écrire qu’une page, il fallait lui trouver sa forme, son drame, ses types individuels. C’est ce que je tentai. Si jamais je l’achève, ou si, avant de mourir, je puis du moins en ébaucher un assez grand nombre de fragments pour que le dessin en apparaisse dans sa variété et dans son unité, on jugera s’il y avait un germe de vie dans cette pensée, et d’autres poètes plus puissants et plus complets viendront et la féconderont après moi.
L’ouvrage est immense. J’en ai exécuté plusieurs parties à diverses époques de ma vie; mécontent de quelques-unes, je les ai jetées au feu, d’autres sont conservées, d’autres n’attendent pour éclore que du loisir et de l’inspiration. Les distractions de la pensée, les voyages, la politique, le bruit des événements extérieurs, m’ont souvent interrompu et m’interrompront sans doute encore. On ne doit donner à ces oeuvres de complaisance de l’imagination que les heures laissées libres par les devoirs de la famille, de la patrie et du temps ; ce sont les voluptés de la pensée ; il ne faut pas en faire le pain quotidien d’une vie d’homme. Le poète n’est pas tout l’homme, comme l’imagination et la sensibilité ne sont pas l’âme tout entière. Qu’est-ce qu’un homme qui, à la fin de sa vie, n’aurait fait que cadencer ses rêves poétiques, pendant que ses contemporains combattaient, avec toutes les armes, le grand combat de la patrie ou de la civilisation ? pendant que tout le monde moral se remuait autour de lui dans le terrible enfantement des idées ou des choses ? Ce serait une espèce de baladin propre à divertir les hommes sérieux, et qu’on aurait dû renvoyer avec les bagages parmi les musiciens de l’armée. Il y a, quoi qu’on dise, une grande impuissance ou un grand égoïsme dans cet isolement contemplatif que l’on conseille aux hommes de pensée dans les temps de labeur ou de luttes. La pensée et l’action peuvent seules se compléter l’une l’autre. C’est là l’homme.
Quoi qu’il en soit, j’ai choisi, parmi les diverses scènes de mon drame épique déjà exécutées, une des scènes les plus locales et les plus contemporaines, pour la donner aujourd’hui au public, et pour interroger son jugement sur un genre de poésie que je n’avais pas encore soumis à sa critique. C’est un fragment d’épopée intime, c’est le type chrétien à notre époque ; c’est le curé de village, le prêtre évangélique, une des plus touchantes figures de nos civilisations modernes. Je n’ai eu qu’à y coudre un prologue et un épilogue pour faire de cet épisode une espèce de petit poème ayant son commencement et sa fin.
Le lecteur se tromperait s’il voyait dans ce sujet autre chose que sa partie poétique. Il n’y a là ni intention cachée, ni système, ni controverse pour ou contre telle ou telle foi religieuse ; il n’y a que le sentiment moral et religieux pris à cette région où tout ce qui s’élève à Dieu se rencontre et se réunit, et non à celle où les spécialités, les systèmes et les controverses divisent les coeurs et les intelligences.
Or cet épisode ne m’est point venu par hasard en pensée ; ce n’est point une invention, c’est presque un récit. Il y a, dit le poète, toujours quelque chose de vrai dans ce qu’on invente. Ici, presque tout fut vrai ; la langue seule est feinte. Que le lecteur substitue mon nom à celui du botaniste, et il sera bien près d’une aventure toute réelle, dont le poète, ami de Jocelyn, n’a été que l’historien. Cette aventure est bien simple, et le style bien distinct de l’atmosphère d’idées qui nous enveloppe aujourd’hui. Cela ne s’adresse qu’à des imaginations très jeunes. Cela doit être lu comme cela fut écrit. C’est un rêve d’un coeur de seize ans.
Si le public accueille avec intérêt et bienveillance ce fragment, j’en publierai d’autres successivement. S’il le laisse tomber et mourir, je n’en continuerai pas moins à travailler en silence à ce monument que je voudrais laisser, même inachevé, après moi. Mais je n’en produirai plus rien et je me bornerai à demander de temps en temps au lecteur son indulgence pour quelques-unes de ces inspirations lyriques que l’heure et la pensée font jaillir du coeur ou de l’intelligence du poète et qui n’ont pas la prétention de survivre à l’impression qui les a produites.
15 janvier 1836.
POST-SCRIPTUM
DES NOUVELLES ÉDITIONS
Maintenant un mot sur des choses plus graves.
Quelques personnes ont cru voir dans Jocelyn deux intentions du livre sur lesquelles l’auteur doit s’expliquer : un plaidoyer contre le célibat des prêtres ; une attaque à la religion. Ces personnes sont dans l’erreur. Quant au célibat des prêtres, quelles que puissent être, à cet égard, les opinions de l’auteur, opinions qui ne seraient pas même une hérésie, puisque l’Église romaine reconnaît le mariage des prêtres catholiques dans l’Orient, l’idée de faire d’un poème une controverse en vers pour ou contre tel ou tel point de discipline n’est pas même entrée dans sa tête.
Quant à une attaque au christianisme catholique, ce serait méconnaître également et l’instinct du poète et le tact moral de l’homme, que de supposer une intention de polémique hostile dans un ouvrage de poésie pure, dont l’unique mérite, s’il en avait un, serait le sentiment moral et religieux dont chaque vers est imbibé.
S’il y a quelque chose au monde de libre et d’inviolable, c’est la pensée et la conviction : l’auteur n’a point à faire ici profession de foi ; mais il fait profession de vénération, de reconnaissance et d’amour pour une religion qui a apporté ou résumé tout le mystère de l’humanité ; qui a incarné la raison divine dans la raison humaine ; qui a fait un dogme de la morale et une législation de la vertu ; qui a donné pendant deux mille ans une âme, un corps, une voix, une loi, à l’instinct religieux de tant de milliards d’êtres humains, une langue à toutes les prières, un mobile à tous les dévouements, une espérance à toutes les douleurs. Alors même qu’il pourrait différer sur le sens plus ou moins symbolique de tel ou tel dogme de cette grande communion des esprits, pourrait-il jamais, sans ingratitude et sans crime, être hostile à une religion qui fut le lait de son enfance, qui fut la religion de sa mère, qui lui a tout appris à lui-même des choses d’en haut, et souiller de sable ou de gravier ce pain de vie dont se nourrissent et se fortifient tant de millions d’âmes et d’intelligences ? Ce ne sera jamais sa pensée, ce ne fut pas sa pensée en écrivant ce livre ; il n’en a eu qu’une : inspirer l’adoration de Dieu, l’amour des hommes, et le goût du beau et de l’honnête, à tous ceux qui sentent en eux ces nobles et divins instincts. Les controverses engendrent souvent les disputes, et l’intelligence aussi doit avoir sa charité.
Enfin, on m’a accusé ou loué de panthéisme ; j’aimerais autant qu’on m’accusât d’athéisme, cette grande cécité morale de quelques hommes privés, par je ne sais quelle affliction providentielle, du premier sens de l’humanité, du sens qui voit Dieu. Parce que le poète voit Dieu partout, on a cru qu’il le voyait en tout. On a pris pour panthéisme aussi le mot de saint Paul, ce premier commentateur du christianisme : In illo vivimus, movemur et sumus. C’est le mien. Mais refuser l’individualité suprême, la conscience et la domination de soi-même à Celui qui nous a donné l’individualité, la conscience de nous-mêmes et la liberté, c’est refuser la lumière au soleil et la goutte d’eau à l’Océan. Non : mon Dieu est le Dieu de l’Évangile, le Père qui est au ciel, c’est-à-dire qui est partout.
Mais en voilà trop sur un si petit livre, qui ne doit rien soulever de si lourd, qui ne doit rien toucher de si haut.
Paris, 26 mars 1836.
NOUVELLE PRÉFACE
Saint-Point, le 24 septembre 1840.
Mon cher éditeur,
Pourquoi vouloir une nouvelle préface à l’édition de Jocelyn que vous vous proposez d’offrir au public ? Je n’ai plus rien à apprendre, plus rien à demander aux lecteurs de cet ouvrage. L’accueil qu’ils lui ont fait a dépassé de bien loin mes espérances. Je ne leur dois que des remerciements. Je vous en dois beaucoup à vous-même ; c’est grâce à vous et grâce aux artistes éminents dont vous empruntez la main que les scènes champêtres de ce poème vont se revêtir, pour l’imagination, de la poésie du pinceau. Vous l’avouerai-je, monsieur ? c’est le plus beau, le plus complet triomphe auquel j’osasse aspirer dans les rêves intimes de ma première jeunesse. Voir un jour peindre ou graver ma pensée écrite ; voir les créations de mon imagination prendre un corps sous le burin poétique, et se vulgariser ainsi pour les yeux mêmes de ceux qui ne lisent pas ; avoir une créature de mon âme en circulation dans le monde des sens, une gravure d’un de mes poèmes tapissant les murs nus de quelque solitaire à la campagne ; mes pensées les plus ambitieuses de gloire littéraire n’ont jamais été au delà. En effet, c’est là toute la gloire. Quand on a obtenu cela, que veut-on de plus ? Écrire, c’est chercher à créer ; quand l’imagination est devenue image, la pensée est devenue réalité ; on a créé, et on se repose.
Je me souviendrai toujours des premières gravures de poèmes qui frappèrent mes regards d’enfant. C’étaient Paul et Virginie, Atala, René. La gravure n’était pas parvenue alors à ce degré de perfection qui la fait admirer aujourd’hui indépendamment du sujet. Ces images, tirées de ces charmants poèmes, étaient grossières et coloriées avec toute la rudesse des couleurs les plus heurtées. C’était de la poésie badigeonnée, mais c’était de la poésie ! Je ne me lassais pas de la contempler sur les murs du vieux curé de mon village et dans les salles d’auberges de campagne, où les colporteurs avaient popularisé Bernardin et Chateaubriand. Je crois que le peu de poésie qui est entré dans mon âme à cet âge, y est entré par là. Je rêvais souvent et longtemps devant ces scènes d’amour, de solitude, de sainteté, et je me disais en moi-même : « Si je pouvais avoir seulement un jour un petit livre de moi de quelques pages, qui restât sur les tablettes de la bibliothèque de famille, et dont une scène ou deux fussent attachées aux murailles pour la poésie de ceux qui ne lisent pas, je serais content, j’aurais vécu. » Le ciel et vous, monsieur, vous avez satisfait ce modeste et puéril désir. Ma petite destinée, sous ce rapport, est accomplie. Laurence sera encadrée quelquefois bien bas au-dessous de Virginie, et Jocelyn bien loin à côté du père Aubry. Mais je ne désire pas m’en rapprocher davantage. J’ai pour ces deux grands génies de la poésie moderne, M. de Saint-Pierre et M. de Chateaubriand, qui furent nos pères et non nos émules, le respect et le culte filial qui se glorifient même d’une plus humble infériorité. Être de leur famille, cela suffit à mon orgueil, comme cela suffisait alors à mon bonheur. Soyez-en donc remercié.
Que mes lecteurs bienveillants le soient aussi. Jocelyn est celui de tous mes ouvrages qui m’a valu les communications les plus intimes et les plus multipliées avec des inconnus de tout âge et de tout pays. Combien d’âmes que je n’aurais jamais devinées se sont ouvertes à moi depuis ce livre, par ces correspondances signées ou anonymes qui pleuvent chaque jour sous ma main ! Dans les pièces de Schiller, le brigand siffle, et du fond des forêts, de derrière chaque rocher, du creux de chaque tronc d’arbre, il sort un brigand tout armé qui répond à cet appel, et qui vient lui offrir son bras et sa vie. Dans ce monde charmant de l’intelligence et de l’amour que nous habitons jusqu’à trente ou quarante ans, le poète chante, et des foules d’âmes sympathiques, des milliers de coeurs sonores, répondent à sa voix et viennent lui révéler leurs impressions. Les uns sont déjà graves et tristes comme des natures déplacées ici-bas, et dont la plante des pieds est trop délicate pour marcher sans douleur sur le sol dur et froid des réalités ; les autres sont encore dans l’ingénuité des premières heures de la vie, et comme enivrés de ce premier regard, qui n’est si délicieux que parce qu’il n’analyse rien. D’autres enfin sont arrivés à cet âge où l’on retrouve le calme dans le découragement accepté, où l’on congédie toutes les chimères séduisantes de la vie, où l’on s’assied sur le seuil de sa porte, comme l’ouvrier à la fin du jour, pour voir passer les autres, pensant à tous ceux qui sont déjà passés, et à Dieu qui ne passe pas. Confident de tons ces états divers de l’âme, le poète, du sein de sa solitude, devient ainsi le consolateur invisible de bien des peines, et le confesseur de toutes les imaginations.
Je voudrais que vous puissiez assister quelquefois, monsieur, à la réception du courrier, et décacheter les lettres qui se sont accumulées quelques jours, pendant une absence ou une distraction du poète. En voici un monceau de toutes les formes, de tous les timbres, de toutes les contrées. Les adresses seules sont un indice presque infaillible de ce qu’elles contiennent. En voici dont le papier jauni par le vinaigre, et percé par le couteau du lazaret, annonce qu’elles ont traversé la peste, et qu’elles apportent quelques lointains et chers souvenirs d’Orient. Elles sont écrites en arabe, et il faut les envoyer à Paris ou à Marseille pour les faire traduire. En voilà dont la forme rectiligne et dont le caractère sérieux annonce la grave et pensive Allemagne : c’est de la philosophie aussi éthérée que la poésie elle-même ; je les ouvre déjà avec recueillement. En voici de Rome, de Naples, de Florence : l’écriture en est mauvaise et indéchiffrable ; mais elles sont écrites dans cette langue sonore et musicale qui donne à la pensée ou au sentiment qu’elle exprime le retentissement éclatant et prolongé du métal. En général, ce sont des vers lyriques échappés à quelques jeunes âmes fortes qui manquent d’air dans ces pays stagnants, et qui viennent respirer au-delà de nos Alpes. Celles-là viennent d’Angleterre : les suscriptions ont toutes ce caractère rapide, cursif, uniforme, qui indique la multiplicité des rapports et la régularité de hiérarchie chez ce peuple. C’est de l’économie politique ou du méthodisme mystique ; de la poésie point, il n’en vient plus de là depuis quelque temps. Les Anglais ont trop à faire pour rêver : ils travaillent ou ils prient. Travail du corps, travail de l’âme, même chose, mais toujours travail. Enfin, celles-ci viennent de tous les points divers de la France, aussi variées dans leur format, aussi dissemblables dans leur caractère, et même dans le papier, que les provinces, les races d’hommes et les conditions sociales de ceux qui les ont écrites. On décachette. Quel chaos sur la table ! Langues, vers, prose, chiffres, tout se confond, tout se heurte ; on jette la main au hasard dans ce pêle-mêle d’idiomes, de faits, de sentiments ou d’idées. Les affaires d’abord ; il faut se débarrasser de ce qui ennuie. Puis la politique ; elle occupe une place immense ; c’est l’oeuvre de ce siècle : tout le monde y travaille ou y pense, même ceux qui affectent de la dédaigner. Ce sont des systèmes, des encouragements, des enthousiasmes, des conseils, des reproches, quelquefois des injures, le plus souvent des malentendus. On n’est pas là pour rectifier, pour expliquer, pour justifier sa pensée ou ses actes. Il faut se résoudre à être mal compris, mal jugé, calomnié même. C’est la condition de la vie publique et de la lutte des opinions ; toute cette poussière ne retombe que quand on s’arrête. Allons toujours. La politique active, c’est le coudoiement avec la foule dans un chemin difficile et obstrué ; on y déchire ses flancs ; mais cette foule ce sont les hommes, et ce chemin mène les peuples à Dieu.
On se console de tous ces mécomptes par quelques-unes de ces voix qui vous disent : « Courage! nous vous aidons de coeur, et nous prions pour vous. » On s’en console surtout en ouvrant bien vite quelques-unes de ces petites lettres d’amis qu’on a réservées pour la fin, comme pour s’embaumer les mains et l’âme de ce doux parfum d’affection cachée qui s’est allumé dans la jeunesse, et qui brûle toujours dans la même solitude éloignée, dans la même maison, dans le même coeur. Celles-là, on les savoure, et, après les avoir lues et relues, on les sépare de la foule comme elles sont à part dans la pensée : ce sont les bénédictions de la journée, les oiseaux de bon augure qu’on a vus passer sous tant de nuages et parmi tant de feuilles sèches.
Enfin on ouvre les lettres d’inconnus. C’est un délicieux moment. J’écarte tristement celles qui sollicitent un crédit que je n’ai pas, et une fortune que je voudrais avoir encore. Je lis celles qui sont des émanations du coeur et de l’âme, et qui ne sont écrites que pour être lues. Quelles charmantes choses ! que de trésors cachés ! quel abîme de sensibilités et d’émotions intimes ! quelle variété, quelle nouveauté, quel imprévu dans la manière de sentir la vie, la nature, l’art ! quelles confidences touchantes de situations, d’impressions, d’affections, qu’on n’oserait faire à visage découvert ! quelle prodigalité de dons, de grâces, de génie même dans la nature humaine !
Il y a bien des pages puériles, essayées par des mains d’enfants ; mais aussi qu’il y a de pages ravissantes que l’on voudrait voir lues au grand jour ! Que d’amour, de piété, de philosophie, de poésie ! que de vers, ou tendres ou sublimes, qui meurent ainsi cachés entre celui qui les chante et celui qui les écoute, et qui seraient la richesse d’un livre ou la gloire d’un nom ! Peu de ces compositions verront un autre jour que celui de ma lampe. Il y a des natures recueillies, et ce sont les meilleures, qui ont une sorte de pudeur de leur génie, qui croiraient le perdre en le dévoilant. Il y a de jeunes filles du peuple, comme celle qu’Hugo a si bien chantée, qui vivent de l’aiguille le jour, et le soir des plus fraîches inspirations de la pensée. Maintenant qu’elles savent lire, elles s’essayent à imiter ce qu’elles ont lu ; elles n’ont rien vu, elles écrivent leur âme, et il y a là des mystères de candeur et de naïveté qui n’avaient jamais été écrits. Il y a de pauvres ouvriers qui, après avoir limé le fer ou raboté le bois tout le jour, s’enferment la nuit dans leur mansarde, et sentent et pensent avec autant de nature et avec plus d’originalité que nous. Il y a des femmes exilées dans des provinces lointaines, au fond de vieux châteaux, dans des chaumières, dans de petites villes, dans tous les embarras, dans toutes les médiocrités d’une vie obscure et domestique, qui laissent échapper une voix d’ange, de ces voix qui font qu’on s’arrête le soir en passant sous les fenêtres d’une rue sombre, qu’on écoute longtemps en silence, et qu’on dit : « Il y a là un écho du ciel ! » Enfin il y a des malades, de pauvres jeunes gens disgraciés de la nature et de la fortune, dont les poètes sont les seuls amis ; de jeunes prêtres à peine sortis des séminaires, relégués, comme Jocelyn, dans quelque masure, sur une montagne ou dans un désert, à qui notre livre tombe par hasard des mains du colporteur ou du voisin, et qui mêlent leurs bonnes oeuvres, leurs larmes, leurs prières à celles du jeune prêtre qui les a un moment consolés. Voilà nos lecteurs, nos amis, nos correspondants de tous les jours ! Ils ne s’épuisent pas, car chaque année les renouvelle, et quand l’un s’en va, l’autre arrive ; quand l’un se tait, l’autre commence à parler : Sibi lampada tradunt. Il y a une incessante génération d’intelligences, un éternel rajeunissement d’impressions et de sentiments sur la terre. Le monde poétique finit et recommence tous les jours comme l’autre monde.
Ah ! quand on est comme moi dans la confidence de ces multitudes infinies de jeunes âmes qui arrivent jour par jour à la vie active avec cette virginité d’émanations, ces élans de vertu, cette énergie de bons désirs, cette sainteté de volonté, cette sève de passions généreuses, dont je suis si souvent le témoin, on ne peut plus se décourager de l’espérance et de la confiance dans l’humanité. Ceux qui accusent leur âge ne le connaissent pas. Le flot qui arrive est plus pur que celui qui s’en va. Ne maudissez pas tant la vie et l’homme ! Sans doute il y a de tristes dégradations ; il y a des âmes qui se lassent et qui tombent pour se relever ; il y en a qui tombent pour toujours ; il y en a qui se vautrent dans la servilité et dans la corruption ; mais à mesure qu’il en disparaît une, il en surgit dix autres pleines de sève et toutes en fleurs, pour purifier et rajeunir l’air vital que nous avons toujours à respirer. Sans cela l’homme mourrait, et il doit vivre. Celui qui désespère des hommes ne connaît pas Dieu ; car, dans les temps de lumière, il s’appelle Foi : et, dans les temps de ténèbres, il s’appelle Espérance.
Alphonse de LAMARTINE.
À
MARIA-ANNA-LIZA
Doux nom de mon bonheur, si je pouvais inscrire
Un chiffre ineffaçable au socle de ma lyre,
C’est le tien que mon coeur écrirait avant moi,
Ce nom où vit ma vie et qui double mon âme !
Mais, pour lui conserver sa chaste ombre de femme
Je ne l’écrirais que pour toi.
Lit d’ombrage et de fleurs où l’onde de ma vie
Coule secrètement, coule à demi tarie,
Dont les bords trop souvent sont attristés par moi,
Si quelque pan du ciel par moment s’y dévoile,
Si quelque flot y chante en roulant une étoile,
Que ce murmure monte à toi !
Abri dans la tourmente où l’arbre du poète
Sous un ciel déjà sombre obscurément végète,
Et d’où la sève monte et coule encore en moi,
Si quelque vert débris de ma pâle couronne
Refleurit aux rameaux et tombe aux vents d’automne,
Que ces feuilles tombent sur toi !
Janvier 1836.
PROLOGUE
J’étais le seul ami qu’il eût sur cette terre,
Hors son pauvre troupeau ; je vins au presbytère
Comme j’avais coutume, à la Saint-Jean d’été,
À pied, par le sentier du chamois fréquenté,
Mon fusil sous le bras et mes deux chiens en laisse,
Fatigué de gravir ces monts croissant sans cesse,
Mais songeant au plaisir que j’aurais vers le soir
À frapper à sa porte, à monter, à m’asseoir
Au coin de son foyer tout flamboyant d’érable,
À voir la blanche nappe étendue, et la table,
Couverte par ses mains de légume et de fruit,
Nous rassembler causant bien avant dans la nuit ;
Il me semblait déjà dans mon oreille entendre
De sa touchante voix l’accent tremblant et tendre,
Et sentir, à défaut de mots cherchés en vain,
Tout son coeur me parler d’un serrement de main,
Car, lorsque l’amitié n’a plus d’autre langage,
La main aide le coeur et lui rend témoignage.
Quand je fus au sommet d’où le libre horizon
Laissait apercevoir le toit de sa maison,
Je posai mon fusil sur une pierre grise
Et j’essuyai mon front que vint sécher la brise
Puis regardant, je fus surpris de ne pas voir
D’arbre en arbre au verger errer son habit noir
Car c’était l’heure sainte où, libre et solitaire,
Au rayon du couchant il lisait son bréviaire ;
Et plus surpris encor de ne pas voir monter,
Du toit où si souvent je la voyais flotter,
De son foyer du soir l’ordinaire fumée.
Mais, voyant au soleil sa fenêtre fermée,
Une tristesse vague, une ombre de malheur,
Comme un frisson sur l’eau courut sur tout mon coeur,
Et, sans donner de cause à ma terreur subite,
Je repris mon chemin et je marchai plus vite.
Mon oeil cherchait quelqu’un qu’il pût interroger,
Mais dans les champs déserts, ni troupeau, ni berger
Le mulet broutait seul l’herbe rare et poudreuse
Sur les bords de la route, et dans le sol qu’il creuse
Le soc penché dormait à moitié d’un sillon ;
On n’entendait au loin que le cri du grillon
Au lieu du bruit vivant, des voix entremêlées
Qui montent tous les soirs du fond de ces vallées.
J’arrive et frappe en vain le gardien du foyer,
Son chien même à mes coups ne vient pas aboyer ;
Je presse le loquet d’un doigt lourd et rapide,
Et j’entre dans la cour, aussi muette et vide.
Vide ? Hélas ! mon Dieu, non ; au pied de l’escalier
Qui conduisait de l’aire au rustique palier,
Comme un pauvre accroupi sur le seuil d’une église,
Une figure noire était dans l’ombre assise,
Immobile, le front sur ses genoux couché,
Et dans son tablier le visage caché.
Elle ne proférait ni plainte ni murmure ;
Seulement du drap noir qui couvrait sa figure
Un mouvement léger, convulsif, continu,
Trahissait le sanglot dans son sein retenu ;
Je devinai la mort à ce muet emblème
La servante pleurait le vieux maître qu’elle aime.
« Marthe ! dis-je, est-il vrai ?... » Se levant à ma voix
Et s’essuyant les yeux du revers de ses doigts :
« Trop vrai ! montez, monsieur, on peut le voir encore,
On ne doit l’enterrer que demain à l’aurore ;
Sa pauvre âme du moins s’en ira plus en paix
Si vous l’accompagnez de vos derniers souhaits.
Il a parlé de vous jusqu’à sa dernière heure :
« Marthe, me disait-il, si Dieu veut que je meure,
« Dis-lui que son ami lui laisse tout son bien
« Pour avoir soin de toi, des oiseaux et du chien. »
Son bien ! n’en point garder était toute sa gloire ;
Il ne remplirait pas le rayon d’une armoire.
Le peu qui lui restait a passé sou par sou
En linge, en aliments, ici, là, Dieu sait où.
Tout le temps qu’a duré la grande maladie,
Il leur a tout donné, monsieur, jusqu’à sa vie ;
Car c’est en confessant, jour et nuit, tel et tel,
Qu’il a gagné la mort. Oui, lui dis-je, et le ciel ! »
Et je montai. La chambre était déserte et sombre
Deux cierges seulement en éclaircissaient l’ombre,
Et mêlaient sur son front leurs funèbres reflets
Aux rayons d’or du soir qui perçaient les volets,
Comme luttent entre eux, dans la sainte agonie,
L’immortelle espérance et la nuit de la vie.
Son visage était calme et doux à regarder ;
Ses traits pacifiés semblaient encor garder
La douce impression d’extases commencées ;
Il avait vu le ciel déjà dans ses pensées,
Et le bonheur de l’âme, en prenant son essor,
Dans son divin sourire était visible encor.
Un drap blanc recouvert de sa soutane noire
Parait son lit de mort ; un crucifix d’ivoire
Reposait dans ses mains sur son sein endormi,
Comme un ami qui dort sur le coeur d’un ami ;
Et, couché sur les pieds du maître qu’il regarde,
Son chien blanc, inquiet d’une si longue garde,
Grondait au moindre bruit, et, las de le veiller,
Écoutait si son souffle allait se réveiller.
Près du chevet du lit, selon le sacré rite,
Un rameau de buis sec trempait dans l’eau bénite ;
Ma main avec respect le secoua trois fois,
En traçant sur le corps le signe de la croix.
Puis je baisai les pieds et les mains ; le visage
De l’immortalité portait déjà l’image,
Et déjà sur ce front, où son signe était lu,
Mon oeil respectueux ne voyait qu’un élu.
Puis, avec l’assistant disant les saints cantiques,
Je m’assis pour pleurer près des chères reliques ;
Et, priant et chantant et pleurant tour à tour,
Je consumai la nuit et vis poindre le jour.
Près du seuil de l’église, au coin du cimetière,
Dans la terre des morts nous couchâmes la bière ;
Chacun des villageois jeta sur le cercueil
Un peu de terre sainte en signe de son deuil ;
Tous pleuraient en passant et regardaient la tombe
S’affaisser lentement sous la cendre qui tombe ;
Chaque fois qu’en tombant la terre retentit,
De la foule muette un sourd sanglot sortit.
Quand ce fut à mon tour : « Ô saint ami ! lui dis-je,
Dors ; ce n’est pas mon coeur, c’est mon oeil qui s’afflige.
En vain je vais fermer la couche où te voilà,
Je sais qu’en ce moment mon ami n’est plus là ;
Il est où ses vertus ont allumé leur flamme,
Il est où ses soupirs ont devancé son âme ! »
Je dis ; et tout le soir, attristant ces déserts,
Sa cloche en gémissant le pleura dans les airs,
Et, mêlant à ses glas des aboiements funèbres,
Son chien, qui l’appelait, hurla dans les ténèbres.Et moi, seul avec Marthe en ce morne séjour,
J’allais, je revenais du jardin à la cour,
Cherchant et retrouvant en chaque endroit sa trace,
Le voyant, lui parlant, et lui laissant sa place,
Feuilletant tout ouvert quelque livre pieux,
En lisant un passage et m’essuyant les yeux.
« N’écrivait-il jamais ? Quelquefois le dimanche,
Me dit Marthe, il veillait sur une page blanche,
Et quand elle était noire, au fond d’un vieux panier
Il la jetait, et moi, dans un coin du grenier
Je balayais la feuille au retour de l’aurore.
Ce qu’ont laissé les rats y peut bien être encore. »
J’y montai ; j’y trouvai ces pages où sa main
Avait ainsi couru sans ordre et sans dessein,
Semblables à ces mots qu’un rêveur solitaire
Du bout de son bâton écrit avec mystère ;
Caractères battus par la pluie et les vents,
Et dont l’oeil se fatigue à renouer le sens :
Bien des dates manquaient à ce journal sans suite,
Soit qu’il eût déchiré la page à peine écrite,
Ou soit que Marthe en eût allumé ses flambeaux
Et les vents sur son toit dispersé les lambeaux.
Déplorant à mon coeur mainte feuille ravie,
Mon oeil de ces débris recomposait sa vie,
Comme l’oeil, éclairé d’un rayon de la nuit,
Et s’égarant au loin sur l’horizon qui fuit,
Voit les anneaux glissants d’un fleuve à l’eau brillante
Dérouler flots à flots leur nappe étincelante,
Se perdre par moment sous quelque tertre obscur,
Dans la plaine plus bas reparaître plus pur,
Se briser de nouveau dans les prés qu’il arrose ;
Mais suivant du regard le sillon qu’il suppose,
Et sous les noirs coteaux devinant ses détours,
De mille anneaux rompus recompose un seul cours.
C’est ainsi qu’à travers de confuses images
De ce journal brisé j’ai recousu les pages.
Si d’une ombre souvent le texte est obscurci,
Complétez en lisant ces pages ; les voici.
PREMIÈRE ÉPOQUE
1er mai 1786.
Le jour s’est écoulé comme fond dans la bouche
Un fruit délicieux sous la dent qui le touche
Ne laissant après lui que parfum et saveur.
Ô mon Dieu, que la terre est pleine de bonheur !
Aujourd’hui premier mai, date où mon coeur s’arrête,
Du hameau paternel c’était aussi la fête,
Et c’est aussi le jour où ma mère eut un fils ;
Son baiser m’a sonné mes seize ans accomplis
Seize ans ! puissent longtemps ces doux anniversaires
Sonner tant de bonheur au clocher de mes pères !
Que ce jour s’est levé serein sur le vallon !
Chaque toit semblait vivre à son premier rayon,
Chaque volet ouvert à l’aube près d’éclore
Semblait comme un ami solliciter l’aurore ;
On voyait la fumée, en colonnes d’azur,
De chaque humble foyer monter dans un ciel pur ;
Du pieux carillon les légères volées
Couraient en bondissant à travers les vallées ;
Les filles du village, à ce refrain joyeux,
Entr’ouvraient leur fenêtre en se frottant les yeux,
Se saluaient de loin du sourire ou du geste,
Et sur les hauts balcons penchant leur front modeste,
Peignaient leurs longs cheveux qui pendaient en dehors,
Comme des écheveaux dont on lisse les bords ;
Puis elles descendaient nu-pieds, demi-vêtues
De ces plis transparents qui collent aux statues,
Et cueillaient sur la haie ou dans l’étroit jardin
L’oeillet ou le lilas, tout baignés du matin ;
Et les gouttes des fleurs, sur leurs seins découlées,
Y roulaient comme autant de perles défilées.
Tous les sentiers fleuris qui descendent des bois
Retentissaient de pas, de murmures, de voix ;
On y voyait courir les blonds chapeaux de paille,
Et les corsets de pourpre enlacés à la taille.
Tous ces sentiers versaient d’heure en heure au hameau
Les groupes variés confondus sous l’ormeau
Là les embrassements, les scènes de familles,
Les cheveux blancs touchant des fronts de jeunes filles,
Des amis retrouvés, des souvenirs lointains,
Des hôtes entraînés aux rustiques festins,
Des vierges à genoux autour de la chapelle,
Et les groupes pieux que la cloche rappelle,
Leur chapelet en main et le front incliné,
Allant offrir à Dieu le jour qu’il a donné.
Que de danses le soir égayaient la pelouse !
Plus le jour retirait sa lumière jalouse,
Plus elles s’animaient, comme pour ressaisir
Ce que l’heure fuyante enviait au plaisir.
Chaque arbre du verger avait son choeur champêtre,
Son orchestre élevé sur de vieux troncs de hêtre ;
Le fifre aux cris aigus, le hautbois au son clair,
La musette vidant son outre pleine d’air ;
L’un sautillant et gai, l’autre plaintive et tendre,
S’accordant, s’excitant, s’unissant pour répandre
Ensemble ou tour à tour, dans leurs divers accents,
Le délire ou l’ivresse à nos coeurs bondissants.
Tous les yeux se cherchaient, toutes les mains pressées
Frémissaient de répondre aux notes cadencées.
Un tourbillon d’amour emportait deux à deux,
Dans sa sphère de bruit, les couples amoureux ;
Les pieds, les yeux, les coeurs qu’un même instinct attire,
S’envolaient soulevés par le commun délire,
S’enchaînaient, se brisaient, pour s’enchaîner encor
Tels, quand un soir d’été darde ses rayons d’or,
Dans le sable échauffé qui brille sur la grève
On voit des tourbillons d’atomes, qu’il soulève,
Monter, descendre, errer, s’enlacer tour à tour,
Comme à l’attrait caché d’un invisible amour,
Dresser en tournoyant leur brillante colonne,
Et danser dans la sphère où le soleil rayonne.
Et plus tard, quand l’archet, le fifre, le hautbois,
Commençaient à languir comme épuisés de voix,
Quand les cheveux mouillés, que la sueur dénoue,
Tombaient en tresse lisse et collaient à la joue,
Et que sur les gazons les groupes indolents
S’en allaient en causant à voix basse, à pas lents,
De quels bruits enchanteurs l’oreille était frappée !
Adieux, regrets, baisers, parole entrecoupée,
Murmure que la nuit peut à peine assoupir,
D’un beau jour qui s’éteint tendre et dernier soupir :
Mon âme s’en troublait, mon oreille ravie
Buvait languissamment ces prémices de vie ;
Te suivais des regards, et des pas, et du coeur,
Les danseuses passant l’oeil chargé de langueur ;
Je rêvais aux doux bruits de leurs robes de soie ;
Chacune en s’en allant m’emportait une joie.
Puis enfin, danse et bruit, tout avait disparu ;
Sur la crête des monts la lune avait couru ;
À peine quelque amant, trop oublieux de l’heure,
Regagnait en rêvant sa lointaine demeure,
Ou, longtemps arrêtés au coude du chemin,
Quelques couples tardifs, une main dans la main,
Laissaient sonner deux fois l’heure avancée et sombre,
Et sous les châtaigniers disparaissaient dans l’ombre.
Maintenant je suis seul dans ma chambre. Il est nuit ;
Tout dort dans la maison ; plus de feux, plus de bruit ;
Dormons ! mais je ne puis assoupir ma paupière.
Prions ! mais mon esprit n’entend pas ma prière.
Mon oreille est encor pleine des airs dansants
Que les échos du jour rapportent à mes sens ;
Je ferme en vain mes yeux, je vois toujours la fête ;
La valse aux bonds rêveurs tourne encor dans ma tête ;
Du bal, hélas ! fini, fantômes gracieux,
Mille ombres de beautés dansent devant mes yeux ;
Je vois luire un regard dans la nuit ; il me semble
Sentir de douces mains presser ma main qui tremble ;
De blonds cheveux jetés par le cercle mouvant
Sur ma peau qui frémit glissent comme un doux vent ;
Je vois tomber des fronts mille roses flétries,
J’entends mon nom redit par des lèvres chéries.
Anna ! Blanche ! Lucie ! oh ! que me voulez-vous ?
Qu’est-ce donc que l’amour, si son rêve est si doux ?
Mais l’amour sur ma vie est encor loin d’éclore ;
C’est un astre de feu dont cette heure est l’aurore.
Ah ! si jamais le ciel jetait entre mes bras
Un des songes vivants attachés à mes pas ;
Si j’apportais ici, languissante et ravie,
Une vierge au coeur pur, premier rayon de vie,
Mon âme aurait vécu mille ans dans un seul jour
Car, je le sens, ce soir, mon âme n’est qu’amour !
Non : chassons de mon coeur ces trop molles images ;
De mes livres amis rouvrons les vieilles pages.
Les voici sur ma table incessamment ouverts ;
Mais mon oeil flotte en vain sur la prose et les vers,
Les mots inanimés tombent morts de la lyre,
Mon esprit ne lit pas et laisse mes yeux lire.
Un seul mot s’y retrace, et ce mot est de feu
L’amour, rien que l’amour ; mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu !
Parmi tant de beautés que ma soeur était belle !
Mais le soir en rentrant pourquoi donc pleurait-elle ?
6 mai 1786.
Ah ! j’ai donc le secret des larmes de ma soeur ;
Puisse mon sacrifice acheter son bonheur !
Tout à l’heure au jardin, pensif et solitaire,
Je traînais au hasard mes pas distraits à terre
Dans l’allée au couchant le long de la maison ;
Mon pied, qui s’imprimait sans bruit sur le gazon,
Ne retentissait pas, dans l’herbe où je l’appuie,
Plus que l’oiseau qui pose, ou la goutte de pluie ;
Je tenais dans ma main ce livre où tant de pleurs
Coulent du coeur de Paul et des yeux des lecteurs,
Quand, le canot parti, chaque coup de la rame
Emporte Virginie, arrache l’âme à l’âme ;
Je sentais tout mon coeur se fondre de pitié,
Et la page toujours restait lue à moitié.
Tout à coup quelques mots murmurés à voix basse
Fixèrent ma pensée et mes pas sur la place.
Ce bruit inusité dans le muet enclos,
Ces sons entrecoupés de timides sanglots,
S’élevaient, s’abaissaient de distance eu distance,
Puis mouraient étouffés dans un morne silence.
Inquiet, j’avançai d’un pas discret et sûr
Vers la fenêtre basse et sous l’angle du mur ;
J’écartai de la main les pampres de la treille,
Et de la jalousie approchant mon oreille,
Et plongeant un regard dans la nuit du boudoir,
J’entendis et je vis. Un seul rayon du soir,
Que brisaient les barreaux et les feuilles obscures,
Éclairait à demi la chambre et les figures.
Ma mère était au fond, assise au bord du lit,
Les yeux sur un papier, comme quelqu’un qui lit ;
L’ombre de ses cheveux me cachait son visage,
Mais j’entendais tomber des gouttes sur la page.
Ma soeur, assise auprès, un de ses bras passé
Au cou de notre mère avec force embrassé,
Le front sur son épaule et noyé dans sa robe
Pour cacher la rougeur que la pudeur dérobe,
S’efforçait vainement d’étouffer ses douleurs ;
Des mèches de cheveux, qui ruisselaient de pleurs,
Détachés de sa tête et collant sur sa joue,
Le mouvement d’un sein que le sanglot secoue,
Et le son de deux voix brisé, tout trahissait
Deux coeurs brisés eux-mêmes, et des pleurs qu’on versait.
« Julie ! il est donc vrai, disait ma mère ; il t’aime !
Et toi, tu le chéris aussi ? Plus que moi-même !
Hélas ! je comprends trop ce tendre et triste aveu.
Vous voir unis un jour était mon plus doux voeu ;
Mais Dieu, qui de ses dons fut pour nous trop avare,
Vous unit d’une main, de l’autre vous sépare.
Quand je te donnerais, ma fille, tout mon bien,
Ta dot à peine encore égalerait le sien,
Et, tu le vois, un père inflexible à vos larmes
Compte pour rien son fils, son désespoir, tes charmes,
Si tu n’apportes pas à sa famille encor,
Avec tant d’innocence et tant d’amour, de l’or ;
De l’or !... Ah ! si mes pleurs au moins pouvaient en faire,
On verrait ce qu’il tient dans les yeux d’une mère ;
Dieu le sait. Je voudrais acheter à ce prix
Un époux pour ma fille, une femme à mon fils ;
Mais je n’ai que ce champ, trop étroit héritage,
Qu’entre ton frère et toi ma tendresse partage ;
Sachons donc, mon enfant, oublier et souffrir !
Oublier ! Non, jamais, ma mère, mais mourir ! »
Puis je n’entendis plus qu’à voix basse un mélange
De plaintes, de baisers ; puis la voix de quelque ange
Me parla dans le coeur, et, d’un pied suspendu,
Je m’éloignai pleurant et sans être entendu.
17 mai 1786.
Tout le jour dans mon sein j’ai roulé ma pensée,
Et de mon dévouement l’agonie est passée.
18 mai 1786.
Voilà ce que j’ai dit à ma mère aujourd’hui :
« Je sens que Dieu me presse et qu’il m’appelle à lui.
La tendre piété, la foi vive et profonde,
Cette divine soif des biens d’un meilleur monde,
Dont vous me nourrissiez, enfant, sur vos genoux,
Porte aujourd’hui son fruit, peut-être amer pour vous,
Amer à ma jeunesse aussi, mais doux à l’âme.
L’ombre des saints parvis m’attire et me réclame ;
Je veux consacrer jeune à Dieu mes jours mortels,
Comme un vase encor pur qu’on réserve aux autels.
Rien de ce qui s’agite ici-bas ne me tente ;
Je ne veux pas dresser à tout ce vent ma tente ;
Je ne veux pas salir mes pieds dans ces chemins
Où s’embourbe en marchant ce troupeau des humains ;
J’aime mieux, m’écartant des routes de la terre,
Suivre dès le matin mon sentier solitaire.
J’aime mieux m’abriter sous le mur du saint lieu
Et dès le premier pas me reposer en Dieu.
Je ne me sens pas fait d’ailleurs pour la mêlée
Où bruit cette foule à tant de soins mêlée :
J’apporterais une arme inégale au combat,
Trop de pitié dans l’âme, un coeur qu’un souffle abat ;
Trop sensible ou trop fier, je mourrais dans la lutte,
Ou vainqueur du triomphe ou vaincu de la chute.
À cette loterie où la vie est l’enjeu
Mon coeur passionné mettrait trop ou trop peu ;
Et puis la vie est lourde, et dur est le voyage :
Il vaut mieux la porter seule et sans ce bagage
De chaînes, de fardeaux, de soins, d’ambitions.
Amours, liens brisés, enfants, afflictions,
Quel que soit vers le ciel le chemin que l’on suive,
On arrive plus vite où Dieu veut qu’on arrive ;
Dans le lit de poussière on se couche moins tard ;
On a moins de soucis et de pleurs au départ.
Oh ! ne résistez pas, ma mère, à ma prière !
Si vous réfléchissiez, un jour vous serez fière
De ce mot qui vous semble un douloureux adieu ;
À quoi renonce-t-on quand on se jette à Dieu ?
Que voulez-vous de mieux pour l’enfant qui vous prie
Que la paix sur la terre et le ciel pour patrie ?
Humble est le nom de prêtre ! Oh ! n’en rougissez pas,
Ma mère, il n’en est point de plus noble ici-bas.
Dieu, qui de ses desseins connaît seul le mystère,
A partagé la tâche aux enfants de la terre :
Aux uns le sol à fendre et des champs pour semer ;
Aux autres des enfants, des femmes pour aimer ;
À ceux-là le plaisir d’un monument qu’on fonde ;
À ceux-ci le grand bruit de leurs pas dans le monde.
Mais il a dit aux coeurs de soupirs et de foi :
« Ne prenez rien ici, vous aurez tout en moi ! »
Le prêtre est l’urne sainte au dôme suspendue,
Où l’eau trouble du puits n’est jamais répandue,
Que ne rougit jamais le nectar des humains,
Qu’ils ne se passent pas pleine de mains en mains,
Mais où l’herbe odorante, où l’encens de l’aurore
Au feu du sacrifice en tout temps s’évapore ;
Il est dans son silence au reste des mortels
Ce qu’est aux instruments l’orgue des saints autels :
On n’entend pas sa voix profonde et solitaire
Se mêler hors du temple aux vains bruits de la terre ;
Les vierges à ses sons n’enchaînent point leurs pas,
Et le profane écho ne les répète pas ;
Mais il élève à Dieu, dans l’ombre de l’église,
Sa grande voix qui s’enfle et court comme une brise,
Et porte, en saints élans, à la Divinité
L’hymne de la nature et de l’humanité.
Mais vous dites peut-être : « Il vit seul, et son âme,
« Que n’échauffe jamais le rayon de la femme,
« Dans cet isolement sèche et se rétrécit ;
« Il n’a plus de famille, et son coeur se durcit. »
Dites plutôt qu’à l’homme il étend sa famille
Les pauvres sont pour lui mère, enfants, femme et fille.
Le Christ met dans son coeur son immense amitié ;
Tout ce qui souffre et pleure est à lui par pitié.
Non, non, dans ma pensée heureuse et recueillie,
Ne craignez pas surtout que mon amour s’oublie.
Ah ! le Dieu qui me veut n’est pas un Dieu jaloux ;
Ce voeu me donne à lui sans m’arracher à vous.
Plus de sa charité l’océan nous inonde,
Plus nous sommes à lui, plus nous sommes au monde,
À ses pieux devoirs, à ses liens permis,
Aux doux attachements de parents et d’amis.
Devant ce Dieu d’amour dont je serai l’apôtre,
Aucun nom à l’autel n’effacera le vôtre ;
Et chacun des soupirs du céleste entretien
Y portera ce nom au ciel avec le mien !
Ne fermez pas ainsi vos lèvres interdites,
Ne me regardez pas si tristement ; mais dites :
« Que le désir de Dieu s’accomplisse sur toi ! »
Dites comme Sara, mère, et bénissez-moi ! »
26 mai 1786.
Elle a pleuré sept jours, comme sur les montagnes
La fille de Jephté, que suivaient ses compagnes,
Demanda quelques nuits au Seigneur irrité
Pour pleurer ses printemps et sa virginité ;
Puis, comme un doux agneau revient à sa nourrice,
Vint d’elle-même offrir sa gorge au sacrifice.
Ainsi pleurait ma mère, et puis elle a dit : « Oui ! »
Mais un coeur sur la terre en sera réjoui.
Sitôt que de ma soeur j’aurai béni la joie,
Sans regarder derrière, entrons dans notre voie.
1er juin 1786.
Dieu m’a récompensé : ce fut hier le jour
Où le Seigneur bénit l’innocence et l’amour.
De ma soeur et d’Ernest cette sainte journée
A dans la main de Dieu mêlé la destinée.
Les voilà dans la paix se possédant tous deux !
Quel éclat de bonheur rayonnait autour d’eux !
On eût dit qu’à l’autel, se dévoilant d’avance,
Tous les jours fortunés d’une longue existence,
Tous les chastes plaisirs d’une pure union,
Au flambeau de leur noce apportaient un rayon,
Et, sur leurs fronts sereins concentrant leurs prémices,
Prodiguaient en un jour un siècle de délices.
Avant l’heure où blanchit le premier horizon,
Quelle nouvelle vie animait la maison !
Tous les volets fermés, hélas ! depuis cette heure
Où mon père en sortit pour une autre demeure,
Ces portes qui du maître encor gardaient le deuil,
Et dont les fleurs jonchaient dès le matin le seuil,
Semblaient, prenant une âme et sentant cet emblème,
Tressaillir sur leurs gonds et s’ouvrir d’elles-mêmes
Pour accueillir, après un long exil rendu,
Le bonheur comme un hôte au foyer attendu.
La musique élevant sa voix par intervalle,
Les pas des serviteurs courant de salle en salle,
Les parents, les amis, arrivant deux à deux,
Les mains pleines de dons et les coeurs pleins de voeux,
Des présents de l’époux les fragiles merveilles,
Étalés sur le lit, débordant les corbeilles,
Les vierges pour les voir se pressant alentour,
Les touchant, les montrant, s’écriant tour à tour ;
L’une ajustant le voile au front de la fiancée,
L’autre attachant la perle à ses cheveux tressée,
Et toutes, le front ceint de grâce et de rougeur,
Aimant à contempler les apprêts du bonheur,
À promener sur tout leurs doigts, leur fantaisie,
Comme on les voit toucher dans un écrin d’Asie
Les colliers, les anneaux, les secrets talismans
Dont on aime l’éclat sans comprendre le sens.
Puis les danses le soir sur l’herbe, puis la ronde
Dans son cercle qui roule entraînant tout le monde,
Tout le monde excepté la fiancée et l’époux,
Qui fuyaient nos plaisirs pour des plaisirs plus doux,
Impatients du soir qui doit chasser la foule,
Comptant l’heure qui sonne et la nuit qui s’écoule,
Se cherchant, se trouvant, et, le bras sous le bras,
S’égarant d’arbre en arbre et se parlant plus bas
Tant le bonheur parfait, qui fuit la multitude,
A besoin du silence et de la solitude !
Que ce bonheur perçait, même dans leur tourment !
Comme tout trahissait leur vague enchantement !
Ces soupirs, ces regards qui plongeaient l’un dans l’autre,
Cette langue sans mots qui surpassait la nôtre,
Cette marche indolente et ce pas arrêté
Comme accablé du poids de leur félicité,
Cette fuite du monde et ce besoin d’eux-mêmes,
Cette joie à nommer vingt fois le nom qu’on aime,
Tout leur réalisait ce rêve de l’amour
Qu’on fait toute la vie et qu’on savoure un jour !
Et moi, seul et rêveur, glissant sans qu’on me voie,
Du regard et du coeur je poursuivais leur joie :
Tout le jour, en tout lieu, me trouvant sur leurs pas,
Me rencontrant partout, ils ne me voyaient pas ;
Du bonheur des amants goûtant au moins l’image,
Dans leur félicité j’adorais mon ouvrage,
Et je disais tout bas dans mon coeur satisfait :
« Ce bonheur est à moi, car c’est moi qui l’ai fait ! »
3 juin 1786.
Souvent hier au bal, au souper de famille,
En me montrant du doigt, plus d’une jeune fille,
De celles dont j’aimais naguère l’entretien,
Et dont le doux regard faisait baisser le mien,
Disait : « Lui jeune et beau, Dieu ! pourrait-on le croire ?
Préfère à notre amour une soutane noire ;
Le monde lui fait peur, hélas ! le pauvre enfant ! »
Puis, passant devant moi, d’un coup d’oeil triomphant
M’écrasaient en disant : « Ne sommes-nous plus belles ? »
Et le rire étouffé circulait autour d’elles.
J’avais l’air insensible au sarcasme moqueur.
Vous, cependant, mon Dieu, vous lisiez dans mon coeur !...
6 juin 1786.
Ce fut hier : le jour mélancolique et sombre
Semblait de ma tristesse avoir revêtu l’ombre ;
On eût dit qu’à son tour l’âme de ce beau lieu
Voulait sympathiser avec ce jour d’adieu,
Tant le ciel était gris, tant les vents sans haleine
Laissaient pencher la feuille et l’épi sur la plaine,
Tant le ruisseau dormait en retenant sa voix,
Tant les oiseaux cachés se taisaient dans les bois
Tout se taisait aussi dans la maison fermée ;
On n’osait regarder une figure aimée ;
Quand on se rencontrait, on n’osait se parler,
De peur qu’un son de voix ne vînt nous révéler
Le sanglot dérobé sous le tendre sourire,
Et ne fît éclater le coeur qu’un mot déchire.
On allait, on venait ; mère, soeur, à l’écart,
Préparaient à genoux les apprêts d’un départ,
Et chacune, les mains dans le coffre enfoncées,
Cachait avec ses dons une de ses pensées.
On s’asseyait ensemble à table, mais en vain ;
Les pleurs se faisaient route et coulaient sur le pain.
Ainsi passa le jour ; et quand la nuit suprême,
Nuit qui doit pour jamais séparer ce qui s’aime,
Eut jeté sur nos yeux des voiles plus épais :
« Allez, dis-je à ma mère, et reposez en paix,
Reposez votre coeur de soupirs et de larmes,
Bénissez votre enfant et dormez sans alarmes ;
Que ce dernier sommeil que je fais près de vous
Descende sur vos yeux encor tranquille et doux !
De notre long adieu n’anticipez pas l’heure.
Hélas ! trop tôt viendra ce long soir où l’on pleure !
Mais l’esprit qui console et l’ange des adieux
À ma prière alors viendront sécher vos yeux ;
Vous me verrez entrer plus léger dans ma voie,
Car ce qu’on donne à Dieu doit s’offrir dans la joie.
Dormez ! Dès que le jour sur l’église aura lui,
Au pied de votre lit je veux être avant lui ;
Et, si nos yeux alors ont quelque larme amère,
Que Dieu nous la pardonne ! homme, on n’a qu’une mère. »
Son baiser lentement sur mon front descendit,
Et je n’entendis pas ce qu’elle répondit ;
Car, le coeur plein des pleurs que cachait mon visage,
Et ne les pouvant pas retenir davantage,
J’étais déjà sorti de son appartement,
Et je cherchais la nuit pour pleurer librement.
Les brises de montagne, avec le soir venues,
Avaient blanchi le ciel et balayé les nues :
C’était une des nuits dont la sérénité
Parle à l’âme de paix, d’amour, d’éternité,
Où la lune arrondie et dans l’azur assise,
Répandant sur les bois sa lueur indécise,
Semble, en dessinant mieux chaque pâle contour,
Un souvenir muet de la vie et du jour.
Je m’enfonçai pleurant sous les sombres allées,
Des traces de ma mère encor toutes peuplées ;
Je parcourais du pas tout le champêtre enclos,
Où, comme autant de fleurs, mes jours étaient éclos ;
J’écoutais chanter l’eau dans le bassin de marbre ;
Je touchais chaque mur, je parlais à chaque arbre,
J’allais d’un tronc à l’autre et je les embrassais ;
Je leur prêtais le sens des pleurs que je versais,
Et je croyais sentir, tant notre âme a de force,
Un coeur ami du mien palpiter sous l’écorce.
Sur chaque banc de pierre où je m’étais assis,
Où j’avais vu ma mère assise avec son fils,
Je m’asseyais un peu ; je tournais mon visage
Vers la place où mes yeux retrouvaient son image,
Je lui parlais de l’âme, elle me répondait ;
Sa voix, sa propre voix dans mon coeur s’entendait,
Et je fuyais ainsi du hêtre au sycomore,
Réveillant mon passé pour le pleurer encore.
Du nid de la colombe à la loge du chien,
Je revisitais tout et je n’oubliais rien,
Et je disais à tout un adieu sympathique,
Et, de tout emportant quelque chère relique,
Je remplissais mon sein de feuillage roulé,
Du sable de la cour par ma mère foulé,
De la mousse enlevée aux murs verts des tourelles,
Et du duvet tombé du toit des tourterelles ;
Puis, quand j’eus complété mon douloureux trésor,
Pour consumer la nuit qui me restait encor,
J’allai dans le parterre, au pied de la fenêtre
De la chambre où ma mère aussi veillait peut-être,
Près du bassin d’eau vive où tremble le bouleau,
Le corps sur le gazon, le front penché sur l’eau,
Sur l’eau que j’écoutais sangloter dans sa fuite,
Comme un pas décroissant d’un ami qui nous quitte ;
Et là, prenant la terre et l’herbe à pleine main,
Collant ma lèvre au sol que j’allais fuir demain,
J’embrassai cette terre où j’avais pris racine,
D’où m’arrachait si tendre une force divine ;
J’ouvris mon coeur trop plein, et j’en laissai couler
Ce long torrent de pleurs qui voulait s’y mêler,
Je ne sais pas combien d’heures ainsi coulèrent,
Ni quels mille pensers dans ma tête roulèrent ;
De son oeil infini Dieu seul peut les compter,
Et le coeur dans sa langue au coeur les raconter ;
Il est des nuits d’orage où le flot des idées,
Comme un fleuve trop plein aux ondes débordées,
Roule avec trop de pente et trop d’emportement,
Pour que notre âme même en ait le sentiment ;
Un vertige confus bouillonne dans la tête,
Et, prêt à se briser, le coeur même s’arrête ;
J’étais dans cet état, sans entendre, sans voir,
Anéantissement, sommeil du désespoir :
Seulement par moments mes pleurs, pleuvant encore,
M’éveillaient en tombant dans le bassin sonore.
L’aube enfin colora sa barre au bord des cieux,
Comme un flambeau soudain qui vient blesser les yeux.
Je voulus, sans revoir un visage de femme,
Dire à ma mère un mot qui lui laissât mon âme ;
Sur mes genoux tremblants du seuil je m’approchai ;
De mon front prosterné, muet, je le touchai ;
J’entrelaçai mes doigts aux barreaux des persiennes,
Je crus sentir des mains qui rencontraient les miennes.
« Adieu ! » criai-je ; en vain j’y voulus joindre un mot,
Mon coeur noyé d’angoisse eut à peine un sanglot,
Et je m’enfuis courant et sans tourner la tête,
Comme un homme qui craint qu’un remords ne l’arrête.Je marchai devant moi par des champs sans chemin,
De peur de rencontrer, d’entendre un être humain,
Jusqu’au sommet aride où la sombre montagne
S’affaisse et redescend vers une autre campagne.
Sur une roche grise une croix de granit,
Que la mousse tapisse, où l’aigle fait son nid,
S’élève pour bénir à la fois les deux faîtes,
Comme un homme étendant ses deux bras sur deux têtes,
Là je me retournai pour la première fois,
Et m’assis sur la pierre au pied de cette croix ;
Je vis se dérouler sous moi le paysage,
Le jardin verdoyer sous les murs du village,
La colombe blanchir les toits, et la maison
Retirer lentement son ombre du gazon.
Je vis blanchir dans l’air sa première fumée,
Une main entr’ouvrir la fenêtre fermée.
Un soupir emporta mon âme à ce doux lieu,
Et sur l’herbe, à genoux, je m’écriai : « Mon Dieu !
Vous qui prenez le fils, restez avec la mère,
Que l’heure du départ n’y soit pas même amère !
Je ne quitte, ô mon Dieu, ces coeurs et ce séjour,
Qu’afin de leur laisser plus de paix et d’amour :
Que l’amour et la paix y restent à ma place,
Et que le sacrifice attire au moins la grâce !
Veillez, au lieu de moi, sur ses chers habitants ;
Bénissez nuit et jour leur route et leurs instants ;
Soyez vous-même, ô Dieu ! vous, ô céleste père,
Pour la mère le fils, et pour la soeur le frère !
Comblez-les de vos dons ; menez-les par la main,
Par une longue vie et par un doux chemin,
Au terme où nous devons vous rendre grâce ensemble,
Et que dès ici-bas votre sein nous rassemble ! »
Je dis, et, sous les bois de ces derniers sommets,
L’horizon paternel s’abaissa pour jamais.
DEUXIÈME ÉPOQUE
Séminaire de ***,
1er janvier 1793.Six ans sont retranchés des jours de mon jeune âge
Sans qu’une seule trace ait marqué leur passage.
Nuits, jours, matin et soir, veilles et lendemain,
Furent des pas égaux dans un même chemin ;
Je n’ai senti ces jours qu’en calculant leur nombre.
Le cloître aux noirs piliers m’a caché dans son ombre ;
De ma haute cellule au choeur mélodieux
Les dalles ont compté mes pas silencieux ;
La méditation, la prière et l’étude
Ont engourdi mes sens dans leur froide habitude ;
Ces corridors obscurs, ces nefs, ces murs épais
Ont versé sur mon front leur silence et leur paix ;
Les souvenirs cuisants, les regrets, les images
De liberté, d’amour, de riants paysages,
A peine ont jusqu’ici dans mes nuits pénétré
De la paix du Seigneur tout s’y peint par degré,
Comme, par les vitraux que le pinceau colore,
Se teignent dans la nef les clartés de l’aurore.
Qu’il est doux dans son Dieu de renfermer son coeur,
Comme un parfum dans l’or pour en garder l’odeur,
D’avoir son but si haut et sa route tracée,
Et de vivre six ans d’une même pensée !
Aussi, blanche est la page où je notai mes jours.
Qu’aurais-je écrit ? Ce Dieu que je servis toujours,
Le soin de ses autels, le goût de ses demeures
Ont du même aliment nourri toutes mes heures,
Et sa main, à ma main ouverte constamment,
M’a dirigé sans chute et sans événement.
Ah ! grâce aux passions que mon coeur se retranche,
Puisse toute ma vie être une page blanche !
Février 1793.
Souvent, lorsque des nuits l’ombre que l’on voit croître
De piliers en piliers s’étend le long du cloître,
Quand, après l’Angélus et le repas du soir,
Les lévites épars sur les bancs vont s’asseoir,
Et que, chacun cherchant son ami dans le nombre,
On épanche son coeur à voix basse et dans l’ombre,
Moi qui n’ai point encore entre eux trouvé d’ami,
Parce qu’un coeur trop plein n’aime rien à demi,
Je m’échappe, et, cherchant ce confident suprême
Dont l’amour est toujours égal à ce qu’il aime,
Par la porte secrète en son temple introduit,
Je répands à ses pieds mon âme dans la nuit.
Ossian ! Ossian ! lorsque plus jeune encore
Je rêvais des brouillards et des monts d’Inistore ;
Quand, tes vers dans le coeur et ta harpe à la main,
Je m’enfonçais l’hiver dans des bois sans chemin,
Que j’écoutais siffler dans la bruyère grise,
Comme l’âme des morts, le souffle de la bise,
Que mes cheveux fouettaient mon front, que les torrents,
Hurlant d’horreur aux bords des gouffres dévorants,
Précipités du ciel sur le rocher qui fume,
Jetaient jusqu’à mon front leurs cris et leur écume ;
Quand les troncs des sapins tremblaient comme un roseau
Et secouaient leur neige où planait le corbeau,
Et qu’un brouillard glacé, rasant ses pics sauvages,
Comme un fils de Morven me vêtissait d’orages,
Si, quelque éclair soudain déchirant le brouillard,
Le soleil ravivé me lançait un regard,
Et d’un rayon mouillé, qui lutte et qui s’efface,
Éclairait sous mes pieds l’abîme de l’espace,
Tous mes sens exaltés par l’air pur des hauts lieux,
Par cette solitude et cette nuit des cieux,
Par ces sourds roulements des pins sous la tempête,
Par ces frimas glacés qui blanchissaient ma tête,
Montaient mon âme au ton d’un sonore instrument
Qui ne rendait qu’extase et que ravissement ;
Et mon coeur à l’étroit battait dans ma poitrine,
Et mes larmes tombaient d’une source divine,
Et je prêtais l’oreille et je tendais les bras,
Et comme un insensé je marchais à grands pas,
Et je croyais saisir dans l’ombre du nuage
L’ombre de Jéhovah qui passait dans l’orage,
Et je croyais dans l’air entendre en longs échos
Sa voix que la tempête emportait au chaos ;
Et de joie et d’amour noyé par chaque pore,
Pour mieux voir la nature et mieux m’y fondre encore,
J’aurais voulu trouver une âme et des accents,
Et pour d’autres transports me créer d’autres sens !
Ce sont de ces moments d’ineffables délices
Dont Dieu ne laisse pas épuiser les calices,
Des éclairs de lumière et de félicité
Qui confondent la vie avec l’éternité.
Notre âme s’en souvient comme d’une pensée
Rapide, dont en songe elle fut traversée.
Ah ! quand je les goûtais, je ne me doutais pas
Qu’une source éternelle en coulait ici-bas !
Eh bien ! quand j’ai franchi le seuil du temple sombre
Dont la seconde nuit m’ensevelit dans l’ombre ;
Quand je vois s’élever entre la foule et moi
Ces larges murs pétris de siècles et de foi ;
Quand j’erre à pas muets dans ce profond asile,
Solitude de pierre, immuable, immobile,
Image du séjour par Dieu même habité,
Où tout est profondeur, mystère, éternité ;
Quand les rayons du soir, que l’occident rappelle,
Éteignent aux vitraux leur dernière étincelle,
Qu’au fond du sanctuaire un feu flottant qui luit
Scintille comme un oeil ouvert sur cette nuit,
Que la voix du clocher en son doux s’évapore,
Que, le front appuyé contre un pilier sonore,
Je le sens, tout ému du retentissement,
Vibrer comme une clef d’un céleste instrument,
Et que du faîte au sol l’immense cathédrale,
Avec ses murs, ses tours, sa cave sépulcrale,
Tel qu’un être animé, semble à la voix qui sort
Tressaillir et répondre en un commun transport ;
Et quand, portant mes yeux des pavés à la voûte,
Je sens que dans ce vide une oreille m’écoute,
Qu’un invisible ami, dans la nef répandu,
M’attire à lui, me parle un langage entendu,
Se communique à moi dans un silence intime,
Et dans son vaste sein m’enveloppe et m’abîme
Alors, mes deux genoux pliés sur le carreau,
Ramenant sur mes yeux un pan de mon manteau,
Comme un homme surpris par l’orage de l’âme,
Les yeux tout éblouis de mille éclairs de flamme,
Je m’abrite muet dans le sein du Seigneur,
Et l’écoute et l’entends voix à voix, coeur à coeur.
Ce qui se passe alors dans ce pieux délire,
Les langues d’ici-bas n’ont plus rien pour le dire ;
L’âme éprouve un instant ce qu’éprouve notre oeil
Quand, plongeant sur les bords des mers près d’un écueil,
Il s’essaie à compter les lames dont l’écume
Étincelle au soleil, croule, jaillit et fume,
Et qu’aveuglé d’éclairs et de bouillonnement
Il ne voit plus que flots, lumière et mouvement ;
Ou bien ce que l’oreille éprouve auprès d’une onde
Qui des pics du mont Blanc s’épanche, roule et gronde,
Quand, s’efforçant en vain, dans cet immense bruit,
De distinguer un son d’avec le son qui suit,
Dans les chocs successifs qui font trembler la terre,
Elle n’entend vibrer qu’un éternel tonnerre.
Et puis ce bruit s’apaise, et l’âme qui s’endort
Nage dans l’infini sans aile, sans effort,
Sans soutenir son vol sur aucune pensée,
Mais immobile et morte et vaguement bercée,
Avec ce sentiment qu’on éprouve en rêvant
Qu’un tourbillon d’été vous porte, et que, le vent
Vous prêtant un moment ses impalpables ailes,
Vous planez dans l’éther tout semé d’étincelles,
Et vous vous réchauffez, sous des rayons plus doux,
Au foyer des soleils qui s’approchent de vous.
Ainsi la nuit en vain sonne l’heure après l’heure,
Et, quand on vient fermer la divine demeure,
Quand sur les gonds sacrés les lourds battants d’airain
Tournent en ébranlant le caveau souterrain,
Je m’éloigne à pas lents, et ma main froide essuie
La goutte tiède encor de la céleste pluie !...
Séminaire de ***,
15 février 1793.Tandis que nous vivons au fond d’un monde à part,
En Dieu seul, pour Dieu seul, et sous son seul regard,
L’autre monde, animé d’un autre esprit de vie,
Ou d’un souffle de mort, de colère et d’envie,
Mugit autour de nous, et jusqu’en ce saint lieu
Poursuit de ses fureurs les serviteurs de Dieu.
Un grand peuple, agité par l’esprit de ruine,
Fait écrouler sur lui tout ce qui le domine
Il veut renouveler trône, autels, moeurs et lois ;
Dans la poudre et le sang tout s’abîme à la fois.
Oh ! pourquoi suis-je né dans ces jours de tempête
Où l’homme ne sait pas où reposer sa tête,
Où la route finit, où l’esprit des humains
Cherche, tâtonne, hésite entre mille chemins,
Ne pouvant ni rester sous un passé qui croule,
Ni jeter d’un seul jet l’avenir dans son moule ?
Métal extravasé qui bouillonne et qui fuit,
Court, ravage et renverse, et dévore et détruit,
Et, consumant la main qui touche à son cratère,
Déracine le siècle et l’homme de la terre !
Heureux, du moins, heureux que la lueur de foi
Vive encor dans mon oeil et marche devant moi,
Et, séparant mes pas de la foule élancée,
Trace une route à part à ma pauvre pensée,
Route qui mène ailleurs que celle d’ici-bas,
Et que Dieu même éclaire, et qui ne finit pas !
On dit que le pouvoir aux mains du roi se brise,
Et qu’en mille lambeaux le peuple le divise ;
Le peuple, enfant cruel qui rit en détruisant,
Qui n’éprouve jamais sa force qu’en brisant,
Et qui, suivant l’instinct de son brutal génie,
Ne comprend le pouvoir que par la tyrannie !
Force aveugle que Dieu lâche de temps en temps,
Ainsi que l’avalanche, ainsi que les autans,
Pour donner à l’éther un courant plus rapide,
Pour frapper un grand coup et pour faire un grand vide !
25 février 1793.
Ô jours ! jours de douleur, de silence et d’effroi !
La terre du royaume a bu le sang du roi,
Et le sang des sujets massacrés par centaines
Coule dans les ruisseaux comme l’eau des fontaines.
Tout ce qui porte un nom, ou génie ou vertu,
Sous le niveau du crime est soudain abattu ;
Le doigt du délateur au bourreau fait un signe :
La seule loi du peuple est la mort au plus digne !
Sa hache aime le juste et choisit l’innocent !
L’innocence est son crime ! Ô peuple ivre de sang,
Tu détruis de tes mains l’erreur qui nous abuse,
Et de tous tes tyrans ton exemple est l’excuse !
28 février 1793.
Je creuse nuit et jour dans mes réflexions
Cet abîme sanglant des révolutions,
Du grand corps social remède ou maladie
Qui brise ou rajeunit la machine engourdie ;
De la nature humaine incalculable effort,
Qui fait lutter en elle et la vie et la mort.
Pour tenir les bassins égaux de la balance
Où l’on veut les peser, il faut un grand silence
Des passions du siècle et de ses intérêts ;
La main tremble à qui veut les juger de trop près ;
Comme au juge placé trop bas dans la carrière,
Le but est trop souvent caché par la poussière.
Mais jeune, enseveli dans l’ombre du saint lieu,
Hors du siècle, et voyant tout au seul jour de Dieu,
peut-être juge-t-on de plus haut ce problème,
Ce procès éternel du temps contre lui-même,
Cette lutte fatale où le passé vaincu
Dit pour toute raison de vivre : « J’ai vécu. »
Qui peut sonder de Dieu l’insondable pensée ?
Qui peut dire où finit son oeuvre commencée ?
Des mondes à venir lui dérober le soin ?
Lui dire comme aux flots : « Tu n’iras pas plus loin ! »
Devant cet océan placer son grain de sable,
Et tarir d’un seul mot l’abîme intarissable ?
Moins insensé celui qui dirait au soleil :
« Prends mon heure ! attends-moi pour luire à mon réveil ;
Borne à mon horizon ta lumière féconde,
Et, quand mon oeil se ferme, éteins-toi pour le monde ! »
Non : Dieu n’a dit son mot à personne ; le temps
Et la nature ici sont ses seuls confidents,
Et si de sa sagesse il perce quelque chose,
Ne la cherchons que là, c’est là qu’elle repose !
C’est là qu’à nos esprits, dans le doute noyés,
Elle soulève un coin du voile, et dit : « Voyez ! »
Qu’annonce la nature en sa marche éternelle ?
Où s’arrête sa course ? où se repose-t-elle ?
De ces mille soleils tournant sous l’oeil de Dieu,
Rayons étincelants de son céleste essieu,
Lequel dort au milieu de sa courbe enflammée ?
Quelle route du ciel devant eux s’est fermée ?
Quelle vague des airs croupit dans son repos ?
Quelle goutte des mers dort dans le lit des flots ?
Quel océan, couché dans d’éternels rivages,
Cesse de dévorer ou d’enfanter des plages ?
Quels monts ont étouffé leur creuset souterrain ?
Quoi donc était hier ce qu’il sera demain ?
Et du sable au rocher, de l’âme à la matière,
De l’abîme des cieux jusqu’au grain de poussière,
Quel autre que Dieu seul peut dans ce mouvement
Reconnaître une forme, un être, un élément ?
On sent à ce travail, qui change, brise, enfante,
Qu’un éternel levain dans l’univers fermente,
Que la main créatrice à son oeuvre est toujours,
Que de l’Être éternel éternel est le cours,
Que le temps naît du temps, la chose de la chose ;
Qu’une forme périt afin qu’une autre éclose ;
Qu’à tout être la fin n’est que commencement ;
La souffrance, travail ; la mort, enfantement !
En vain l’homme, orgueilleux de ce néant qu’il fonde,
Croit échapper lui seul à cette loi du monde,
Clôt son symbole, et dit, pour la millième fois :
« Ce Dieu sera ton Dieu, ces lois seront tes lois ! »
À chaque éternité que sa bouche prononce,
Le bruit de quelque chute est soudain la réponse,
Et le temps, qu’il ne peut fixer ni ralentir,
Est là pour le confondre et pour le démentir ;
Chaque siècle, chaque heure, en poussière il entraîne
Ces fragiles abris de la sagesse humaine,
Empires, lois, autels, dieux, législations ;
Tentes que pour un jour dressent les nations,
Et que les nations qui viennent après elles
Foulent pour faire place à des tentes nouvelles ;
Bagage qu’en fuyant nous laissons sur nos pas,
Que l’avenir méprise et ne ramasse pas.
Depuis ces jours obscurs, dont la tardive histoire
A jusqu’à nos moments traîné quelque mémoire,
Avec combien de cieux le temps s’est-il joué ?
Combien de fois la terre a-t-elle secoué,
Comme l’arbre au printemps ses arides feuillages,
Les croyances, les lois, les dieux des autres âges ?
C’est demander combien de feuillages flétris
Ont engraissé le sol formé de leurs débris,
Ou combien de ruisseaux et de gouttes d’orages
Ont fait enfler les mers sans fond et sans rivages ?
Oui, l’esprit du Seigneur travaille incessamment
Par l’esprit des mortels, son aveugle instrument ;
Il a donné pour vie à la pensée humaine
Ce flux et ce reflux qui l’apporte et l’entraîne :
S’il cessait de tourner dans ce cercle divin,
S’il s’arrêtait un jour, ce jour serait sa fin,
Mais pour lui, sur la route à ses pas accordée,
Une idée est toujours en avant d’une idée ;
Il s’élance, il l’atteint au terme d’un sentier ;
Il crée à son image un monde tout entier ;
Puis à peine entre-t-il dans l’oeuvre commencée,
Qu’il demande à courir vers une autre pensée,
La réalise et passe, et, d’essor en essor,
Gagne un autre horizon pour le franchir encor.
Ainsi de siècle en siècle il lègue ses chimères ;
De vérités pour lui les vérités sont mères,
Et Dieu, les lui montrant jour à jour, pas à pas,
Le mène jusqu’où Dieu veut qu’il aille ici-bas,
Terme qu’il a lui seul posé dans sa sagesse,
Et qu’on n’atteint jamais, en approchant sans cesse.
Mais si l’esprit de Dieu, travaillant par nos mains,
À ces renversements condamne les humains,
Comment donc marque-t-il du sang pur des victimes
Les révolutions, ce solstice des crimes ?
Comment l’esprit d’amour, de justice, de paix,
Sert-il l’iniquité, la haine et les forfaits ?
Ah ! c’est que dans son oeuvre il agit avec l’homme ;
La vertu les conçoit, le crime les consomme ;
L’ouvrier est divin, l’instrument est mortel :
L’un veut changer le Dieu, l’autre brise l’autel ;
L’un sur la liberté veut fonder la justice,
L’autre sur tous les droits fait crouler l’édifice.
Puis vient la nuit fatale où l’esprit combattu
Ne sait plus où trouver le crime et la vertu ;
Chaque parti s’en fait d’horribles représailles.
Les révolutions sont des champs de batailles
Où deux droits violés se heurtent dans le temps :
Quel que soit le vainqueur, malheur aux combattants !
L’un, possesseur jaloux d’un héritage inique,
Se fait un titre saint d’une injustice antique,
Veut que l’oppression consacre l’oppresseur,
Et croit venger le ciel en défendant l’erreur ;
L’autre, le coeur aigri par une vieille offense,
Dans la raison qui luit ne voit qu’une vengeance,
Et, s’armant à sa voix d’un droit ensanglanté,
Brûle, pille et massacre à coups de vérité.
Ainsi l’abîme appelle un plus profond abîme ;
Qu’y faire ? La raison n’a que le choix du crime.
Faut-il que le bien cède et recule à jamais ?
Faut-il vaincre le mal à force de forfaits ?
Devant ces changements le coeur du juste hésite :
Malheur à qui les fait ! heureux qui les hérite !
Séminaire de ***,
2 mars 1793.Ma pauvre mère, hélas ! ma pauvre soeur, mon Dieu !
Quoi ! la tempête aussi descend en si bas lieu ?
Quoi ! la maison de paix, de prière et d’aumône,
Où la charité seule avait son humble trône,
N’a pas pu trouver grâce aux yeux des factions ?
Ce toit qu’avaient couvert leurs bénédictions,
Ce seuil où leur misère était sans cesse assise,
Où la veuve et l’enfant entraient comme à l’église ;
Cette chambre où ma mère, avec sa douce main,
Pansait leurs pieds meurtris et leur rompait le pain,
Ils l’ont brûlée ! ils ont chassé leur providence,
Autour des murs fumants mené l’horrible danse,
Tandis qu’à la lueur qui montait de ces toits,
Ma mère et ses enfants s’enfuyaient dans les bois :
Ainsi tout ce que j’aime est arraché de terre ;
Ainsi, si je cherchais la maison de mon père,
Mes yeux ne verraient plus qu’un pan de mur noirci,
Et le mendiant seul dirait : « C’était ici ! »
Ah ! je sens en moi-même, à cette horrible image
De ma mère fuyant les torches du village,
Qu’un Dieu seul peut donner le pardon aux humains,
Et, si je ne brisais mon coeur entre ses mains,
À ma soif de vengeance, ou plutôt de justice,
Je ferais de mes jours cent fois le sacrifice ;
Je me consacrerais, pour punir ces bourreaux,
Deux poignards dans les mains, à des dieux infernaux ;
Et j’irais, de ce toit vengeant chaque parcelle,
D’une goutte de sang payer chaque étincelle !
Séminaire de ***,
6 mars 1793.Pardonnez-moi, mon Dieu, la vengeance est à vous !
Ah ! pour la désarmer, je tombe à vos genoux.
Que la faute et l’horreur de ces jours de tempêtes
Retombent sur le temps, et non pas sur leurs têtes !
Séminaire de ***,
8 mars 1793.Ce soir, un inconnu m’a glissé dans la main
Un rouleau recouvert d’un pli de parchemin ;
Mes yeux en ont soudain reconnu l’écriture,
Bien qu’une larme seule en fût la signature ;
Et tout en la lisant je baisais mille fois,
Ô ma mère, ces mots où j’ajoutais ta voix,
Et ces douze louis, ta dernière ressource,
Que ta main pour adieu jette encor dans ma bourse.
Oh ! que cet or sacré ne la quitte jamais,
Ou, donné par l’amour, n’en sorte qu’en bienfaits !
Séminaire de ***,
9 mars 1793.Ainsi me voilà seul, orphelin dans ce monde !
Ma mère avec ma soeur est errante sur l’onde ;
Elles vont, au hasard des vents et de la mer,
D’un parent inconnu chercher le pain amer,
Et, sur un continent peuplé de solitudes,
Changer de ciel, d’amis, de coeur et d’habitudes !
« Fuis, pars, viens, mon enfant ! dit ma mère. Que Dieu
Te porte tout l’amour qui brûle en cet adieu !
Je n’aurai pas un jour de paix en ton absence,
Quitte un sol dévorant qui proscrit l’innocence,
Où la prière même est un crime mortel ;
Qu’est-il besoin de prêtre à qui n’a plus d’autel ?... »
Ah ! ma mère, pour moi ta tendresse t’égare ;
L’esprit souffle-t-il moins quand l’étincelle est rare ?
N’en eussions-nous plus qu’une à rallumer ici,
Qu’une larme à sécher dans un oeil obscurci,
Ah ! c’en serait assez pour garder à la terre,
Pour couver dans nos seins le feu du sanctuaire,
Pour rester dans le temple, et pour y revêtir
La robe du lévite ou celle du martyr.
Je resterai...
De la Grotte des Aigles,
au sommet des Alpes du Dauphiné,
15 avril 1793.Gravons, au moins pour ma mémoire,
De ces deux mois, si pleins, l’épouvantable histoire.
Le peuple, soulevé sur la foi d’un faux bruit,
Force le seuil sacré, nous frappe et nous poursuit ;
Il s’enivre de vin dans l’or des saints calices,
Hurle en dérision les chants des sacrifices,
Et, comme s’il n’osait vierge encor le frapper,
Il viole l’autel avant de le saper.
Les prêtres, n’élevant contre eux que la prière,
Sont par leurs cheveux blancs traînés dans la poussière.
Les uns de leur vieux sang teignent ces chers pavés ;
Au couteau solennel d’autres sont réservés ;
Quelques-uns, comme moi, sauvés par leur jeunesse,
Par un front de vingt ans dont la grâce intéresse,
S’échappent dispersés sous les coups de fusil,
Et vont chercher plus loin le supplice ou l’exil.
Une femme me prend par la main dans le nombre,
Me guide hors des murs à la faveur de l’ombre,
Me montre ces sommets brillants dans le lointain,
Et me dit : « Mon enfant, fuyez, voici du pain. »
Je fuis pendant sept nuits à travers les campagnes,
En dirigeant toujours mes pas sur les montagnes,
Le jour pour sommeiller me couchant sous les blés,
La nuit loin des sentiers hâtant mes pas troublés ;
J’arrive au pied des monts ; je traverse à la nage
Des torrents, dont le flot me jette à l’autre plage.
Un chasseur me découvre à la voix de ses chiens,
Il change par pitié ses habits pour les miens.
Je commence à gravir ces gradins de collines
Où les Alpes du Nord enfoncent leurs racines,
Immense piédestal par sa masse abaissé,
Qui sous le poids des monts semble s’être affaissé,
Et dans l’encaissement des roches éboulées
Cache les lacs profonds et les noires vallées.
Je remonte le cours de leurs mille ruisseaux
Qui passent en lançant leur fumée au lieu d’eaux ;
J’avance en frissonnant sous l’arche des cascades ;
Les pins m’ouvrent plus loin leurs hautes colonnades,
Je les franchis ; j’arrive à ces prés suspendus
Sur la croupe des monts, verts tapis étendus,
Où les chalets des bois bordent les précipices.
Un vieux pâtre y gardait un troupeau de génisses ;
Les yeux vers le soleil couchant, entre ses doigts
Il roulait, sans me voir, un rosaire de bois.
Cet aspect rend l’audace à mon âme attendrie :
Je suis sûr d’un ami dans tout homme qui prie.
Je l’aborde soudain, sans crainte, au nom de Dieu ;
Il se trouble en voyant un vivant en ce lieu :
Il croit voir un coupable en moi. Je le rassure ;
Il écoute en pleurant ma touchante aventure,
Étend la feuille morte en lit sous le chalet,
Et partage avec moi son pain noir et son lait.
Le lendemain matin, il dit : « Soyez en joie ;
Je ne renverrai pas celui que Dieu m’envoie.
Voyageant suivant l’herbe et suivant la saison,
Mes vaches ont fini de paître ce gazon ;
Demain, je vais chercher d’autres vertes montagnes.
Mais lorsque après l’hiver nous montons des campagnes,
On nous donne en partant du pain pour tout l’été ;
Tout ce pain est à vous, car vous l’avez goûté.
Les bergers, dont souvent j’ai nourri la détresse,
Remplaceront pour moi celui que je vous laisse.
Mais vous ne pouvez pas me suivre au milieu d’eux :
Ils se demanderaient pourquoi nous sommes deux.
Vos blonds cheveux n’ont pas durci dans les tempêtes ;
La blancheur de vos mains leur dirait qui vous êtes.
Vous ne pouvez non plus rester dans ce chalet :
On le voit de trop loin fumer sur la forêt.
Des soldats du bourreau ces routes sont connues ;
Ils montent quelquefois jusque parmi ces nues,
Pour aller de plus haut, sous leurs serres surpris,
Comme l’oiseau de proie, épier les proscrits.
Mais venez ; je connais une grotte profonde
Qu’aucun autre que moi ne connaît dans le monde.
Rien n’y peut parvenir que l’éclair et le vent,
Et l’aigle que j’allais y dénicher souvent,
Quand, dans mon jeune temps, le suivant sur ces cimes,
Mon pied comme mon oeil se jouait des abîmes.
Je puis monter encore avec l’aide de Dieu ;
C’est pour vous que sa main m’a découvert ce lieu ;
Vous y vivrez de peu, mais sans inquiétude,
Si votre ange suffit à votre solitude.
On y peut puiser l’eau dans le creux de sa main ;
Et, quand je penserai que vous manquez de pain,
Tous les deux ou trois mois, sans qu’on puisse me suivre,
J’apporterai de loin ce qu’il vous faut pour vivre.
Remarquez bien la gueule ouverte à ce rocher,
Venez de temps en temps sous la brume y chercher ;
Car, lorsque je viendrai vous porter votre vie,
Je n’irai pas plus loin, de peur qu’on ne m’épie. »
Nous partons ; nous posons nos pieds audacieux
Où le chasseur des monts n’ose poser ses yeux ;
Nous enlaçons nos doigts crispés aux fils du lierre,
Aux cheveux de la plante, aux angles de la pierre ;
Du rocher chancelant qui s’enfuit sous nos pas,
Le bruit sourd et profond monte à peine d’en bas,
Et des eaux du glacier, dont la poudre s’élève,
Le vent nous frappe au front comme le froid d’un glaive.
Devant l’abîme ouvert que ces eaux ont fendu,
Mon pied cloué d’horreur s’arrête suspendu ;
Du noir pilier des monts la colonne d’écume
Tombe en rejaillissant dans le gouffre qui fume,
Hurle dans sa ruine avec tous ses ruisseaux,
Remonte en blancs flocons, retombe en verts lambeaux,
Et remplit tout le vide, où flotte en bas sa foudre,
De vent, de bruit, de flots, de vertige et de poudre.
Un seul débris de roc que le fleuve a broyé,
Tremblant aux coups de l’onde, et d’écume noyé,
Comme un vaste arc-en-ciel appuyé sur deux cimes,
Se dresse en voûte immense et franchit ces abîmes.
Mon guide fait sur lui le signe de la croix,
Tâte d’un pied douteux les fragiles parois,
S’élance ; je le suis. Sous cette arche profonde,
Nous voyons à cent pieds cet ouragan de l’onde
Passer comme le trait qu’un regard ne suit pas ;
Le pont miné, tremblant, résonne sous nos pas ;
Notre oeil tourne, nos mains cherchent, notre pied glisse
Mais notre ange à nos yeux voile le précipice,
Et déjà nous foulons sur le bord opposé
Un vallon d’herbe en fleur par l’écume arrosé.
La nature en ce lieu, plus amie et plus douce,
Festonne les rochers d’arbustes et de mousse.
D’un pas moins essoufflé nous montons ses remparts ;
Un horizon nouveau s’ouvre sous nos regards,
Et nous redescendons des pentes qu’elle incline,
De coteaux en coteaux, de colline en colline,
Jusqu’à ce creux vallon qu’elle arrondit exprès,
Pour n’étaler qu’à Dieu ses plus divins attraits.
Là mon guide s’arrête, et me montre l’asile
Qu’offre la Providence à ceux que l’homme exile ;
Me découvre à son bruit la source sous le bois,
M’enseigne à façonner le hêtre où je la bois,
À sécher au soleil les mousses pour ma couche,
À juger la saveur des fruits sains pour ma bouche,
À dérober tout chaud, dans le creux du rocher,
L’oeuf pondu du matin que l’aigle y va cacher,
À nourrir un feu lent qui couve dans l’écorce,
À voiler aux oiseaux le piège sous l’amorce,
À lancer dans le lac le fil de l’hameçon
Qui fait frissonner l’onde au contact du poisson,
À surprendre à son nid le faon qui vient d’éclore,
À ravir le chevreau pendant qu’il tète encore,
Pour que sa mère aussi vienne, au cri de sa faim,
Tendre pour le nourrir sa mamelle à la main.