Le val de Brix

CHRONIQUE NORMANDE

 

par

 

 

Julie LAVERGNE

 

 

 

 

À Mlle Marie Milcent.

 

I

 

LE CHÂTEAU DES BRUCE

 

En ce temps-là, c’est-à-dire en 1227, la seconde année du règne de saint Louis, le val de Brix était comme à présent verdoyant, ombragé, plein de troupeaux, d’oiseaux et de fleurs ; mais le joli petit château qui l’embellit à présent, et où l’hospitalité me fut si douce, n’était pas encore bâti.

Une simple ferme, couverte en chaume, occupait sa place future, au penchant du coteau, sur la rive droite de la rivière clairette et murmurante. Cette ferme dépendait du château de Brix ; elle était fieffée à Nicolette Hamelin, bonne veuve laborieuse et charitable, qui l’habitait avec sa fille Marie et ses trois fils Pierre, Charlot et Georget, les plus beaux et les meilleurs enfants qui fussent à vingt lieues à la ronde L’héritière du château de Brix, damoiselle Luce, alors âgée de seize ans, venait souvent à la ferme, où elle avait été nourrie, et les soins de la noble damoiselle faisaient régner dans cette demeure certaines habitudes d’ordre et de bien-être qui la distinguaient des autres fermes du pays. Luce de Brix n’avait pas de plus grande joie que de venir cueillir des fleurs et récolter des fruits au Val. Elle se plaisait aux soins de la laiterie, et souvent son aïeul, le vieux baron Adam de Brix, se promenant, monté sur son grand cheval Soliman, qui l’avait porté dans vingt batailles, s’arrêtait le long des herbages du Val pour regarder sa blonde petite-fille s’amusant avec les agneaux et les génisses de Colette.

Luce avait perdu son père, tué à la bataille de Bouvines. Le second fils du baron de Brix, Robert, habitait toujours l’Écosse, où sa femme, lady Marjory, comtesse d’Annandale, possédait d’immenses domaines. Le mariage de Robert avec la noble Écossaise avait été désapprouvé par le baron Adam, et il ne recevait qu’à de rares intervalles les visites de son fils et de sa belle-fille. Ceux-ci avaient pourtant deux beaux garçons, vrais Brix pour la taille et les traits ; mais le baron Adam leur préférait de beaucoup l’unique enfant de son fils aîné, et il avait fait un testament qui assurait à Luce l’héritage du château de Brix et des nombreuses terres qui en dépendaient.

« Mes petits-fils auront assez de biens du chef de leur mère et de nos fiefs des comtés d’York et de Durham, disait-il. Quant à mon fils Robert, il préfère nos domaines anglais à ceux de Normandie. Je veux qu’il ne jouisse de ceux-ci que comme tuteur de sa nièce, si je meurs avant de l’avoir mariée. »

Adam de Brix avait alors quatre-vingt-dix ans. Sa taille presque gigantesque était restée droite ; ses longs cheveux d’un blanc de neige, moult bien pignés, comme on disait alors, retombaient à flots sur ses robustes épaules. Ses yeux étaient restés perçants et vifs comme ceux d’un jeune homme, et il marchait et montait à cheval pendant plusieurs heures tous les jours et en toute saison. Il avait été à la croisade avec Richard Coeur-de-Lion. Le plus grand plaisir du baron de Brix était de raconter les exploits et les aventures de ce roi-chevalier ; mais quant au successeur de Richard, le lâche et cruel Jean sans Terre, Adam de Brix n’avait jamais eu pour lui qu’un profond mépris, et c’était sans regret qu’il l’avait vu perdre la Normandie par sa faute et fuir devant les armes victorieuses de Philippe-Auguste.

Le château de Brix, que les vieilles chroniques appellent indifféremment Brixcius, Brixce, Brixis et Brix, avait été construit au XIIe siècle par le père du baron Adam, et ce dernier l’avait terminé et fortifié avec soin. C’était une belle demeure, dont les tours, reliées entre elles par de solides courtines et appuyées sur des rochers, dominaient la vallée boisée où coule la rivière d’Ouve. Du haut du donjon, quand le ciel était pur, on apercevait la mer, au delà des forêts de Brix et d’Octeville. À l’est, sur un ressaut des fortifications, s’étendait une étroite et longue terrasse où la jeune châtelaine aimait à cultiver des fleurs. C’était la promenade favorite du baron. Chaque jour après son dîner, il venait marcher le long du parapet crénelé de cette terrasse, et, lorsqu’il était las, s’asseyait dans une sorte de guérite du pierre ajourée, construite en encorbellement à l’angle de la muraille, et d’où l’on dominait toute la vallée. Tantôt promenant ses regards sur les prairies et les bois, tantôt suivant de l’oeil avec complaisance les mouvements gracieux de sa petite-fille qui arrosait les fleurs et remplissait son aiguière d’argent à une source jaillissant du flanc des rochers, le vieux baron se parlait à lui-même, ou, élevant la voix, interpellait la gouvernante de sa petite-fille, dame Jouvine, qui filait sa quenouille, assise à l’ombre d’un houx toujours vert.

« Jouvine, lui dit-il, n’entendez-vous pas sonner du cor là-bas ?

– Non, Monseigneur, et cela m’étonne. Messire Guillaume avait pourtant bien promis d’être ici de bonne heure.

– Qui peut le retenir ? dit le vieillard ; son père refuserait-il mon invitation ?

– Oh ! certes non, messire le connétable en sera trop content, et messire Guillaume se fait une fête de la chasse de demain. Nous allons le voir arriver bien sûr.

Elle mit sa main au-dessus de ses yeux, regarda au loin et dit :

« Je ne vois rien.

– Vous n’avez pas de bons yeux, Jouvine. J’aperçois un cavalier sur le chemin des bruyères et je le reconnais. C’est Guillaume du Hommet. Je le reconnaîtrais entre mille : personne ne monte à cheval aussi bien que lui. Ah ! quand il aura cinq ans de plus, ce sera un fier homme de guerre.

– Et un bon et loyal seigneur, dit Jouvine ; c’est le meilleur coeur du monde ; si doux, si pitoyable aux pauvres gens, si pieux à l’église, si adroit et si gai à la chasse et partout ! Et, avec cela, beau comme un archange, ce qui ne gâte rien. »

Luce s’était rapprochée de son aïeul, tout en arrosant les lis en fleur, et ses yeux, suivant la direction de ceux de Jouvine et du vieux baron, n’hésitèrent pas à reconnaître le cavalier qui s’avançait dans la vallée au grand trot de son coursier noir. Elle devint toute vermeille et s’écria :

« Voici messire Guillaume. Nous verrons s’il m’apporte les roses qu’il m’a promises.

– Et que voulez-vous faire de ces roses, ma fille ? dit le vieillard.

– De beaux chapels pour nous parer demain, mes amies et moi, et des bouquets pour orner la table. Je préparerai tout cela pour ce soir, et on mettra les fleurs à la cave pour les tenir fraîches jusqu’à demain matin. Dès le lever du soleil, Guyonne et ses enfants iront couper force joncs, marjolaines, genêts et serpolets pour joncher la salle du festin, et ils ont déjà fait les guirlandes de lierre et les couronnes qu’on suspendra autour de la grande salie.

– Fort bien, reprit le baron, mais nos chasseurs ne sont pas des jeunes filles, et toutes ces fleurs ne les contenteront pas. Ayez-vous bien songé aux provisions, ma fille ? C’est la première fois que je vous confie le soin d’ordonner une fête. Il faut que celle de demain vous fasse honneur.

– Soyez tranquille, Monseigneur, tout est prévu maman Colette a déjà apporté au château des agneaux gras, des poulets et des pigeons en quantité. Le boeuf est tué, le chevreuil aussi ; la marée arrivera cette nuit de Cherbourg, et dès le matin on cueillera les fraises et les cerises. Le cuisinier fait déjà ses tartes. Si vous voulez bien venir avec moi sur le balcon de la cuisine, Monseigneur, vous verrez quel réjouissant coup d’oeil elle présente. Nous aurons un beau paon tout emplumé, des pâtés d’anguilles, des chapons au blanc-manger, et force gaufres et tourtes au miel et à la rose.

– À la bonne heure, ma fille, il faut maintenir les traditions d’élégance et d’hospitalité du château de Brix. Du temps de ma défunte baronne, on servait ici des repas aussi beaux que ceux des ducs de Normandie, et votre grand-mère y présidait avec la grâce et la dignité d’une reine. Mes trois fils m’entouraient alors, et le château retentissait du bruit des armes et des concerts des ménestrels. Que de morts, que de places vides, hélas ! Mais ne parlons plus du passé. Vous nous ramènerez les fêtes, ma belle Luce, et j’espère, avant de quitter ce monde, célébrer ici celle de vos noces.

– Voici messire Guillaume qui passe sur le pont-levis, dit Jouvine.

– Faites-lui dire que je l’attends ici, ma bonne Jouvine. »

Jouvine s’éloigna aussitôt, et Luce, s’asseyant aux pieds de son grand-père, appuya sa tête sur les genoux du vieillard et prit une de ses mains dans les siennes. Et sa longue robe blanche et sa chevelure dorée brillèrent d’un nouvel éclat, rapprochées des vêtements sombres et de la figure basanée du vieux guerrier.

 

 

 

II

 

LE CONNÉTABLE DE NORMANDIE

 

Guillaume du Hommet ne tarda pas à paraître : c’était un grand et beau jeune homme de dix-huit ans, aux cheveux bruns, à l’oeil clair et brillant. Les roses dont il apportait un énorme bouquet n’étaient pas plus vermeilles que son jeune et fier visage. Le chaperon à la main, il s’avança après s’être incliné profondément dès son entrée dans le jardin, et vint s’agenouiller devant le baron, non sans échanger un regard et un franc sourire avec la jeune châtelaine, qui lui donna sa main à baiser.

« Monseigneur, dit-il au baron, mon père vous présente ses très humbles respects, et m’a chargé de vous remettre sa réponse écrite à votre gracieuse invitation d’hier.

– Qu’est ceci ? une lettre scellée de ses armes ! et cela pour répondre à un message si peu important et qui ne demandait qu’un bon oui. Votre père n’a pas coutume d’être si cérémonieux, mon ami. Est-ce qu’il refuse de venir chasser et dîner avec moi demain, par hasard ?

– J’espère que non, dit Guillaume. Mon père ne m’a pas dit ce qu’il comptait faire, mais il paraît fort préoccupé depuis quelques jours, et s’enferme souvent avec ma mère et le majordome. Cette lettre, Monseigneur, vous instruira sans doute du motif de sa tristesse. Pour moi je ne saurais le deviner.

– Et il ne faut point l’essayer, jeune homme ; les secrets des parents doivent être respectés par les enfants. Ma fille, faites appeler le père Hélier. »

Luce courut elle-même chercher le père Hélier, chapelain du château de Brix. Elle le trouva fort occupé à enluminer un manuscrit auquel il travaillait depuis quarante ans. Il copiait un papillon, et, trop bon pour tuer son modèle, il l’avait placé sous une coupe de cristal à demi remplie de fleurs.

Mon bon père, dit Luce en entrouvrant la porte, veuillez venir, je vous prie. Mon grand-père a reçu une lettre.

– J’y vais, dit le bon religieux ; mais regardez donc mon papillon, Mademoiselle. Est-il bien peint ?

– À merveille. Mais venez vite, je vous prie, c’est une lettre du père de mon fiancé.

– Oh ! alors, dit le moine, il faut se hâter. » Et, posant son pinceau, le vieux chapelain suivit la légère sylphide qui lui montrait le chemin, et arriva un peu après elle sur la terrasse.

Le baron Adam, comme beaucoup de ses contemporains, donnait plus volontiers cent coups d’épée qu’un coup de plume, et, s’il avait appris à lire dans son enfance, il s’était hâté de l’oublier dans sa jeunesse. Il tournait et retournait dans ses mains la lourde lettre entourée d’un fil de soie que fixait un cachet de cire rouge, et il ne prêtait qu’à demi son attention aux questions de Guillaume, qui essayait de le faire causer de la chasse au sanglier projetée pour le lendemain.

Enfin le chapelain parut : sur l’ordre du baron, il ouvrit la lettre du connétable, et un petit paquet cacheté en tomba. Le baron le prit et le tint fermé dans sa main.

« Lisez, dit-il, nous verrons ce que c’est. »

Mais le chapelain, ayant d’abord parcouru la lettre des yeux, fit au baron un signe que celui-ci comprit.

« Éloignez-vous un instant, mes enfants, dit-il à Guillaume et à Luce ; promenez-vous ensemble le long de cette allée, je vous appellerai tout à l’heure. »

Les deux fiancés se prirent la main et s’éloignèrent. Tout en écoutant la lecture de la lettre du connétable de Normandie, le vieillard les regardait. Ces enfants de deux mères qui s’étaient aimées toute leur vie avaient été fiancés dès le berceau. Ils s’aimaient d’une affection aussi pure que les anges s’aiment au paradis, et, en les voyant marcher d’un pas si doux, si égal, entre les lis et les buissons de roses, l’aïeul sentait son coeur s’amollir et ses yeux se mouiller. Hélas ! la lettre qu’il recevait allait peut-être briser out ce bonheur, anéantir toutes ces espérances !

Mais l’âme toute virile du vieux guerrier s’éleva vers Celui qui donne la force, et se hâtant d’essuyer les larmes qui, peu à peu, avaient coulé sur sa longue barbe blanche, il se leva, et appelant les fiancés, leur dit :

« Venez à la chapelle, mes enfants : c’est là que je veux vous parler. Venez avec nous, père Hélier, et vous aussi, Jouvine. »

Ils montèrent l’escalier qui, de la terrasse, amenait à la cour centrale où s’élevait le donjon, et entrèrent tous dans la chapelle. En prenant l’eau bénite, au lieu de la présenter à sa petite-fille, le vieillard fit le signe de la croix sur le front de Luce, et, la prenant par la main, la fit asseoir à sa gauche, sur le prie-Dieu de la défunte baronne de Brix. Étonnée, Luce regardait son grand-père.

« Mettez-vous là, lui dit-il, et puisse l’âme des saintes femmes qui occupèrent autrefois cette place, puisse l’âme de ma chère et pieuse Constance, votre grand-mère, Luce de Brix, inspirer et soutenir la vôtre. Messire chapelain, lisez-nous la lettre du connétable. »

Le père Hélier obéit, et voici ce que les fiancés entendirent :

« Au château de la Luthumière, 24 juillet l227.

« Très cher et vénéré messire Adam,

« J’ai l’honneur de vous remercier en mon nom et en celui de Mme du Hommet de l’invitation que mon fils nous a transmise de votre part. Nous irons demain dîner au château de Brix, mais je ne pourrai chasser avec vous dès le matin, mon prochain départ me donnant trop de soucis et d’occupation pour cela. Le moment est venu d’accomplir un voeu que j’ai fait il y a bien des années. Je vais partir pour Chypre, où m’appelle mon ami et ancien compagnon d’armes le roi Hugues de Lusignan. J’ai fait voeu de passer une année en Palestine, et j’espère y combattre. L’empereur d’Allemagne s’est croisé et va s’embarquer à Brindes. Tout annonce qu’il y aura laus et honneur à gagner en terre sainte cette année-ci.

« Je désire emmener mon fils. Ce serait chose belle et souhaitable pour lui d’aller gagner ses éperons en guerroyant contre les Sarrasins ; mais Guillaume ne m’appartient plus. Sa fiancée seule a le droit de lui dire : Partez, on restez. Si elle veut qu’il reste, et Mme du Hommet voudrait bien qu’il en fût ainsi, vous fixerez l’époque des noces de nos chers enfants sans attendre mon retour, qui ne pourra guère avoir lieu que dans dix-huit mois. Je laisse tout pouvoir à ma chère et bonne femme, et je bénis et j’approuve tout ce qu’elle ordonnera.

« À demain. Que Dieu et Notre-Dame inspirent à Mlle de Brix ce qui sera le meilleur pour notre salut à tous et l’honneur de nos maisons ; et qu’ils vous aient en sa sainte et digne garde.

« Richard du Hommet, connétable. »

La voix du père Hélier avait tremblé plus d’une fois en lisant cette lettre. Quand il l’eut finie et qu’il leva les yeux, il vit que Luce avait caché son visage dans ses mains. Jouvine pleurait, et le baron et Guillaume, pâles, et les mains jointes tous deux, ressemblaient à des statues agenouillées sur un tombeau. Un nuage voilait le soleil, et les vitraux ne laissaient passer qu’un jour assombri. Un silence de mort régna pendant quelques minutes.

« Messire chapelain, dit le baron, récitez-nous le Veni creator, je vous prie.

Le père Hélier le fit, et la voix des auditeurs lui répondit. Quand ils eurent dit amen, le baron se leva et alla prendre sur l’autel la croix de drap rouge qu’avait renfermée la lettre. Puis, se tournant vers Guillaume et Luce, il leur dit :

« Mes enfants, il s’agit ici d’une décision capitale. Vous êtes bien jeunes, et pourtant je veux vous laisser libres. Voulez-vous attendre et réfléchir jusqu’à demain, Guillaume ?

– Ce n’est pas à moi à réfléchir, Monseigneur, dit le jeune homme ; je ferai ce que Mlle de Brix m’ordonnera, demain comme aujourd’hui, comme toujours.

– Luce, dit le vieillard, voulez-vous attendre ? »

Luce, aussi blanche que sa robe, se leva toute tremblante.

– Monseigneur, dit-elle, je ne vous demande que quelques instants pour prier Dieu. »

Elle tomba à genoux, et le baron reprit sa place à côté d’elle.

Luce regarda autour d’elle. Guillaume avait incliné la tète et priait, le front dans ses mains. Jouvine, ne pouvant plus étouffer ses sanglots, était sortie de la chapelle, et les deux vieillards priaient, immobiles et prosternés.

La jeune fille regarda son fiancé, son aïeul et songea combien elle les aimait, combien elle en était chérie. Un instant ses lèvres s’entrouvrirent pour dire : Ne partez pas.

Mais un rayon de soleil, perçant le nuage, illumina la rose de l’Occident et fit resplendir le Christ doré placé sur l’autel. Luce le regarda, et il lui sembla que le divin crucifié lui demandait, en échange de tout le sang qu’il a répandu sur la croix, quelques prémices de son bonheur terrestre.

« Si tu l’aimes, dit à Luce une voix intérieure, si tu aimes Jésus mort polir t’ouvrir le ciel, prends sa croix et suis-le. Songe au saint sépulcre, songe à Sion captive. »

Luce traça le signe de la croix sur son front, sur ses lèvres et sur son coeur ; puis, se levant, elle alla prendre sur l’autel la croix bénite et la présenta en silence à Guillaume.

Celui-ci la prit, la baisa, et dit à sa fiancée :

« Devant Dieu et Notre-Dame, Luce, je vous promets d’être digne de Vous. »

Le baron s’était levé aussi, mais, pour la première fois, il dut s’appuyer au bras du chapelain.

« Ma fille, dit-il, vous avez bien fait. Je ne verrai pas vos noces. Quand Guillaume reviendra du pays d’outre-mer, je ne serai plus ici-bas qu’une froide poussière ; mais j’aurai offert à Dieu le sacrifice de mes dernières joies et je mourrai tranquille et content de vous. Mes enfants, soyez bénis !... »

Et le festin du lendemain fut un festin d’adieu.

 

 

 

III

 

LUCE DE BRIX

 

L’automne et l’hiver s’écoulèrent tristement au château de Brix. Comme d’habitude, le baron Adam réunit aux fêtes de Noël de nombreux convives et régala tous ses tenanciers ; mais, malgré les bonnes nouvelles qu’il avait reçues d’Aigues-Mortes, où le connétable s’était embarqué au mois de septembre, le baron était triste, et sa petite-fille, tout en faisant les honneurs du château avec sa bonne grâce accoutumée, ne voulut ni danser, ni chanter, ni prendre part aux jeux de la noblesse invitée au réveillon.

Mme du Hommet, souffrante, ne put y venir ; mais elle envoya de magnifiques présents à sa future belle-fille, et lui promit de l’aller voir au printemps.

Il vint tard, cette armée-là, et plus d’une fois, en regardant les arbres couverts de givre et les prés ensevelis sous la neige, Luce se demanda s’il viendrait jamais. Mais enfin les perce-neige élevèrent leurs frileuses corolles au-dessus des feuilles mortes et des mousses humides. Au chant du pinson les violettes s’éveillèrent, et bientôt le renouveau couvrit la Normandie d’un robe de fleurs et de feuillage.

L’aïeul reprit ses promenades sur la terrasse, et Luce, soutenant ses pas de jour en jour plus lents, lui faisait raconter pour la millième fois le siège de Ptolémaïs, la captivité et la délivrance de Richard Coeur-de-Lion.

Mais elle ne souriait plus, et à mesure que les roses de mai fleurissaient dans son jardin, la pâleur des lis s’étendait sur ses joues. Inquiet, le baron Adam envoya chercher un fameux médecin astrologue qui habitait Cherbourg, et dont la science était fort réputée dans la Hague et le Cotentin. On le nommait maître Ozius Draconis.

Guidé par l’homme d’armes qui l’était allé chercher à Cherbourg, et suivi par un chirurgien et un apothicaire portant en croupe des sacs de cuir contenant des drogues et des instruments de chirurgie, le célèbre médecin cheminait, monté sur une mule bien caparaçonnée. Maître Ozius était encore alerte, malgré sa barbe grise ; ses yeux brillants sous d’épais sourcils, sa haute taille, son grand nez aquilin, et sa voix de basse-taille, faisaient de lui une sorte d’épouvantail pour les petits enfants. C’était du reste un habile homme, et on venait le consulter de fort loin. Il se dérangeait rarement ; mais la lettre pressante que lui avait fait écrire le baron Adam par le père Hélier l’avait décidé à franchir les trois lieues de chemin montant qui séparent Cherbourg de Brix.

La mule, si on lui eût demandé son avis, aurait proposé un autre plan. La route lui semblait longue, et elle ralentissait de plus en plus le pas, tandis que le cheval de l’homme d’armes, sentant l’écurie, rongeait son frein et bondissait d’impatience, contenu par son cavalier.

Une demi-lieue avant d’arriver à Brix, maître Draconis aperçut une jeune paysanne qui venait à sa rencontre, montée sur un joli petit âne qui trottinait paisiblement. La jeune fille portait le grand bonnet ailé, le fichu à franges et la robe de droguet noir des femmes du pays. Elle était fort jolie, et d’un air décidé, armée d’une baguette de coudrier, gouvernait sa rustique monture. L’homme d’armes, qui avait pris les devants, s’écria en la voyant : « Hé ! bonjour, Marie du Val ; quelle merveille de vous voir ici ! Je vous croyais bien occupée à soigner notre demoiselle.

– C’est pour l’amour d’elle que je suis ici, dit Marie ; il faut que je parle au médecin. Faites-moi le plaisir de me laisser seul avec lui, mon bon Hervé.

– Non point, s’écria Hervé, on le dit sorcier, et je resterai près de vous pour empêcher qu’il ne vous ensorcelle.

– Dites plutôt parce que vous êtes curieux comme une chouette, reprit Marie ; mais, pour cette fois, messire Hervé, vous rengainerez votre curiosité. Allez vite au château annoncer l’arrivée de maître Draconis. Vous voyez bien que votre cheval est enragé d’impatience. Allons, détalez, et emmenez avec vous ces deux figures d’apothicaires, tandis que je causerai avec cet astrologue. Allez, vous dis-je, ou jamais de ma vie je ne vous parlerai.

– C’est aisé à dire, dit Hervé, mais monseigneur m’a commandé d’escorter le médecin, et je ne connais que ma consigne.

– La mienne lève la vôtre ; c’est monseigneur lui-même qui m’envoie vous remplacer. D’ailleurs je vais le dire à maître Ozius. »

Celui-ci arrivait près d’eux. Dès les premiers mots il comprit, et pria Hervé d’emmener en avant ses aides. Hervé, vexé, éperonna son cheval et en même temps donna de grands coups de houssine à ceux des apothicaires, et tous trois, prenant le galop, disparurent bientôt au détour du chemin.

« Maître Ozius, dit la jeune paysanne en amenant son petit âne à côté de la grande mule du docteur, je sais que vous êtes un grand physicien, et aussi bon et charitable que savant : c’est pourquoi je veux vous parler en toute franchise. Je suis la soeur de lait de Mlle de Brix ; je connais son mal, j’en sais le remède, et, si vous le permettez, je vais vous le dire.

– Parlez, ma fillette ; cela ne peut nuire, et Dieu a souvent mis la vérité dans la bouche des enfants.

– Donc, Messire, vous savez que notre demoiselle était promise au fils du connétable de Normandie, à Guillaume du Hommet, et qu’il était déjà question de fixer le jour de leurs noces, car notre baron est fort âgé, et aurait voulu marier sa petite-fille avant de s’en aller en paradis ; mais le connétable a malheureusement fait un voeu. Il s’est croisé, et il a emmené son fils en terre sainte l’été dernier. Depuis ce temps, mademoiselle s’ennuie et va s’amenuisant comme une cire. Elle est en peine de son fiancé, et, pour la distraire, son grand-père ne trouve rien de mieux que de lui conter des histoires de la croisade où il a été. Et, voyez-vous, ce sont des histoires capables de faire mourir de peur. Je ne suis au château que depuis Pâques, je n’ai écouté monseigneur que trois fois, et toutes les nuits je rêve de têtes tranchées, de Sarrasins coupés en quatre, et du roi Richard qui faisait rôtir tout vifs les espions. Puis quand notre vieux seigneur a fini de conter, il se fait lire, dans un grand bouquin noir, lourd comme une maison, d’autres histoires de tueries plus épouvantables les unes que les autres. Si c’était le chapelain qui lût, cela me serait bien égal ; mais il a eu la malencontreuse idée d’apprendre à lire à notre demoiselle. Monseigneur est sourd, il faut qu’elle élève la voix, et cela est bien fatigant.

– Je la ferai reposer, dit maître Ozius ; je défendrai qu’elle lise, et je recommanderai qu’on l’amuse.

– Alors elle en mourra d’ennui, Messire. On a essayé ; Mme du Hommet l’a emmenée aux fêtes de Pâques dans son beau château de la Luthumière, et a rassemblé beaucoup de jeunesse et force musiciens pour la divertir. Tous les jours, bien que Mme du Hommet soit elle-même malade et triste comme la nuit depuis le départ du connétable, tous les jours il y avait concert et festin, chasse, pêche et danse au château. Mlle Luce en est revenue plus malade qu’auparavant.

– C’est qu’elle a quelque mauvaise fièvre. Je lui ferai prendre de la thériaque de Venise, et je la saignerai au pied et au bras.

– Hélas ! dit Marie, moi qui vous croyais si bon !

– Mais, mon enfant, c’est pour la guérir.

– Il y a mieux à faire : ordonnez-lui tout bonnement de passer l’été au Val, chez sa mère nourrice. Elle en a grande envie et n’ose le demander à son grand-père, de crainte de lui faire de la peine. À la ferme, mademoiselle reprendra ses belles couleurs et sa gaieté. Nous y avons un souverain remède contre l’ennui et la tristesse.

– Oui da ! dit maître Ozius : je sais que beaucoup de bonnes femmes en Normandie ont des recettes mystérieuses, mais il faut s’en méfier, vu leur ignorance. Elles en savent assez pour soigner leurs bêtes, mais pour traiter des chrétiens il faut être savant. Quel est ce fameux remède que vous avez au Val ?

– Il est bien simple, Messire, et le bon Dieu la donné pour rien aux pauvres gens et l’a béni dans l’atelier de Nazareth : c’est le travail. Ce qui fait les nobles dames si délicates, ce qui les rend si inconsolables quand elles perdent ceux qu’elles aiment, c’est qu’elles passent tout leur temps à écouter leur coeur, à creuser leurs idées noires. Nous autres, nous peinons tout le long du jour et toute la semaine sans avoir le temps de songer au passé, et le dimanche, quand nous nous reposons, c’est pour prier Dieu et songer à ce grand dimanche qui ne finira point et où nous ferons fête en paradis avec nos chers défunts. Et voilà : envoyez notre demoiselle au Val. Quand elle m’aura aidée tout le jour à sarcler le jardin, à faire le beurre, à estouper nos haies, elle soupera et dormira comme moi. Nous voici presque arrivés, maître Ozius. Souvenez-vous de mes paroles. Je ne suis qu’une ignorante, mais tout ce que je vous ai dit est vrai, aussi vrai que vous êtes un grand savant. »

Et, fouettant son âne, la jeune fermière lui fit gravir lestement la montée du château.

Maître Draconis, après avoir examiné et interrogé longuement la malade, reconnut que Marie avait raison. Il ordonna donc à Luce d’aller passer la belle saison dans un lieu abrité, paisible et champêtre, de n’y recevoir d’autres visites que celles de son grand-père et de Mme du Hommet, et de vivre en paysanne, levée avec l’alouette, couchée en même temps que les poules, et travaillant le plus possible en plein air. Mais, pour maintenir l’honneur médical, il lui prescrivit de prendre chaque matin deux grains de thériaque de Venise, et de se baigner le front tous les soirs d’une eau merveilleuse qu’il avait rapportée de Constantinople, et dans la composition de laquelle entraient de l’or potable, de la rosée de mai et du sang d’aigle. Il dit au baron que sa petite-fille avait une maladie à laquelle il donna un nom arabe ou grec absolument impossible à retenir ; mais il assura qu’elle guérirait, et le bon chevalier, heureux de cette promesse, le récompensa royalement.

Dès le lendemain matin, il voulut lui-même conduire sa petite-fille au Val, et fit seller Soliman, son vieux destrier. Il lui en coûtait bien de se séparer de Luce, et quand il la vit s’élancer sur sa haquenée blanche et recommander à Marie et à ses suivantes de se hâter de partir, l’aïeul eut un serrement de coeur. Il escorta en silence sa petite-fille sur le chemin bordé de haies d’aubépine et de pommiers en fleur ; mais lorsque en apercevant du haut de la colline la ferme de sa nourrice et la bonne femme qui filait, assise sur le seuil, entourée de ses poules et de leurs poussins, Luce se mit à chanter, le vieux seigneur chanta aussi, comme s’il fût redevenu jeune. Il chanta, car au XIIIe siècle, comme à présent, le bonheur des grands-pères n’était fait que de la joie des enfants.

 

 

 

IV

 

LA FERME

 

Il y avait déjà deux mois que Luce était au Val, et son grand-père, – qui venait la voir tous les deux ou trois jours, constatait avec joie qu’elle redevenait gaie et fraîche comme l’autre année. La vie active qu’elle menait à la ferme, l’entraînante gaieté de sa soeur de lait et des fils de Colette, les soins de la bonne nourrice et l’air du Val, moins vif que celui de Brix, étaient favorables à Luce, et sous leur douce influence elle retrouvait le calme et reprenait ses forces. Sa frêle nature avait pu s’élever jusqu’au sacrifice, mais non sans un violent effort de courage, et la résignation, qui n’est autre chose que le courage prolongé, était lente à venir dans ce coeur de seize ans. Jamais, depuis qu’elle se souvenait de quelque chose, elle n’était restée deux jours sans voir Guillaume, et depuis près d’un an elle n’avait reçu qu’une fois de ses nouvelles. Elle pleurait souvent en pensant à lui, et alors Marie disait : « Vous serez bientôt consolée, Mademoiselle. Nous apprendrons un de ces quatre matins que messire le connétable revient. »

Le lendemain d’un jour où le baron était venu voir sa petite-fille, Luce, ne l’attendant point, s’éloigna de la ferme plus que de coutume, et alla avec sa soeur de lait, Charlot et Georget, au-devant de Pierre, qui s’était rendu au prieuré de la Luthumière pour y prendre sa leçon de latin. Pierre se destinait au cloître. Tout petit enfant, les bénédictins du prieuré l’avaient distingué parmi les autres enfants du pays, et s’étaient plu à l’instruire. Pierre avait répondu à leurs soins avec tant d’application et montrait une telle piété, que les religieux se disaient entre eux : « Que pensez-vous que sera cet enfant ? » À l’époque où Luce vint au Val, Pierre avait dix-huit ans, et il savait lire et écrire comme un clerc.

Il revenait du prieuré, portant un gros livre à fermoirs, et chantant gaiement un noël, lorsqu’il aperçut dans le pré du moulin Mlle de Brix, Marie et ses jeunes frères qui venaient à sa rencontre.

« Voilà Pierre, dit Marie, qui le vit la première.

– Bonjour, mon frère Pierre, dit Luce : avez-vous bien récité vos leçons aujourd’hui ?

– Oui, Mademoiselle ; j’ai si bien travaillé, que le révérend père prieur m’a récompensé. Il m’a prêté un beau livre à images pour vous le montrer.

– Voyons cela, dit Luce en s’asseyant au pied d’un hêtre, et en ouvrant le volume sur ses genoux. Ah ! c’est en latin ! quel dommage !

– Cela ne fait rien, Mademoiselle, je vous traduirai ce que vous voudrez. D’ailleurs, les images parlent toutes seules. C’est l’Évangile de saint Luc. Regardez, voici la crèche, les bergers et les anges qui chantent.

– Oh ! que c’est joli ! » s’écrièrent Marie et ses frères, entourant Luce, et se penchant pour regarder les miniatures du manuscrit, images imparfaites et naïves comme on les faisait alors, mais d’un coloris si frais, d’une composition si claire, que l’art, en se perfectionnant, n’a pu dépasser leur charme ni égaler leur éclat. Tout en feuilletant avec précaution le beau manuscrit, Luce était arrivée au vingt-quatrième chapitre de saint Luc, et une belle image arrêta ses regards.

« Quels sont, demanda-t-elle à Pierre, ces trois voyageurs debout à la porte d’une hôtellerie ?

– Je vais vous le dire », dit Pierre, et, prenant le livre et suivant avec le doigt les lignes et les versets brillants d’azur, d’or et de cinabre, il traduisit à ses auditeurs l’évangile des disciples d’Emmaüs.

Les deux jeunes filles et les enfants l’écoutaient les mains jointes et les larmes aux yeux ; Pierre pleurait aussi, et quand il eut fini, tous s’écrièrent : « Seigneur ! que c’est beau ! »

Jamais Pierre n’oublia ce jour, et même au déclin de sa longue vie, et lorsque sa main débile eut peine à soutenir sa crosse d’abbé de Saint-Sauveur, jamais il ne lut ou n’entendit cet évangile sans se rappeler le jour où il l’avait traduit pour la première fois au pied du grand hêtre du val de Brix.

À peine eut-il, fini sa lecture, que Georget dit en regardant du côté de la ferme :

Voici ma mère qui vient par ici avec le père Hélier.

– Le père Hélier ! s’écria Luce : mon grand père serait-il malade ? » et ils coururent tous au-devant du chapelain. Celui-ci leur cria de loin : « Benedicamus Domino ! mes enfants, j’apporte de bonnes nouvelles. » Les regards anxieux de Luce l’interrogeaient.

« Réjouissez-vous, Mademoiselle, dit le bon religieux : Mme du Hommet a des nouvelles de nos croisés. Le connétable lui a envoyé un messager qui n’a mis que trois mois à venir de Jaffa en Normandie. Tout va bien ; il y a eu quelques combats, et messire Guillaume s’est si bien conduit, que le roi de Chypre l’a armé chevalier sur le champ de bataille. On dit qu’une trêve de dix ans va être conclue et que le Soudan d’Égypte cédera Jérusalem à l’empereur d’Allemagne. Le connétable reviendra sitôt son année de séjour finie, et il célébrera les noces de son fils.

– Il aurait bien dû l’envoyer au lieu de son messager, dit Colette.

– Messire Guillaume ne pouvait honorablement quitter la partie avant qu’elle fût gagnée, ma bonne Colette ; d’ailleurs le connétable est un peu malade.

– Eh bien, alors, dit Colette, il aurait dû se faire dispenser par le pape de finir son année là-bas, et revenir au logis. Voyez-vous, mon père, ces dévotions et ces expéditions d’outre-mer sont la ruine du pays chrétien, Pendant que nos barons et leurs meilleurs hommes d’armes guerroient contre la gent sarrasine, les pirates et les malandrins de terre et de mer ont beau jeu, et, sans aller plus loin, croyez bien que messire le connétable trouvera sa forêt de la Luthumière en piteux état. Mme du Hommet a beau dire, elle ne surveille pas comme le ferait son baron, et le gibier disparaît, et le bois est pillé sans qu’on y voie goutte. Et moi qui vous parle, viendrais-je à bout de gouverner les gars et de garder ma ferme en bon point, si monseigneur courait les aventures en Syrie, au lieu d’être chez lui, à tenir tous ses vassaux en respect ? Je n’ai plus mon homme, Charlot et Georget sont encore des enfants, et Pierre, avec son latin, ne m’est pas d’un grand secours, vous le savez... »

La bonne femme en aurait dit encore bien long ; car en ce temps-là, comme à présent, les ménagères normandes avaient la parole abondante, mais le père Hélier lui dit :

« Vous parlez fort bien, Colette, selon ce que vous savez, mais écoutez-moi : c’est le jour aux bonnes nouvelles. Asseyons-nous. Je suis venu de Brix à pied, et mes vieilles jambes demandent grâce. Je vous apprendrai quelque chose qui vous réjouira. »

On était arrivé au bord du petit étang où se mirait la ferme. Le chapelain s’assit sur une souche fraîchement coupée, Luce prit place auprès de lui, et Colette et ses enfants se mirent sur le gazon.

« Or, écoutez bien, dit le père Hélier en tirant de son froc un parchemin plié avec soin. Il y a aujourd’hui dix-sept ans que la bonne Nicolette, ici présente, emporta du château une petite enfant mourante, et dont la mère venait d’expirer. Les physiciens déclaraient que l’enfant ne vivrait pas deux jours. Je la baptisai, et Colette s’écria : « Si on veut bien me la donner, je la ferai vivre, Dieu aidant ; mais il faut que je l’emporte chez nous, au Val, et que pas un de ces astrologues de malheur n’y mette les pieds. » Elle fut écoutée, et vous savez le reste.

– Oh ! oui, dit Luce en se jetant au cou de sa nourrice.

– Donc, continua le père Hélier, le baron de Brix, notre bon seigneur, à la prière de Mlle Luce, et en reconnaissance des bons soins de Colette, lui envoie ceci, que Pierre va nous lire, s’il est aussi bon clerc qu’on le dit. »

Pierre déplia le parchemin. C’était un acte en bonne forme, par lequel le seigneur de Brix donnait la ferme du Val et ses dépendances à Nicole Hamelin et à ses enfants, à seule charge de jurer foi et hommage aux seigneurs de Brix et de leur offrir tous les ans, le jour de la nativité de saint Jean-Baptiste, une colombe blanche et un chapel de roses vermeilles.

Colette, transportée de joie, riant, pleurant, embrassa tous ses enfants, remercia cent fois Mlle de Brix, et fit voeu de fonder une messe d’actions de grâces qui serait dite à perpétuité, tous les ans, le jour de sainte Luce, à l’église de Brix.

L’heureuse famille rentra à la ferme tandis que le père Hélier, appuyé au bras robuste de Pierre, reprenait tout joyeux le chemin du château.

Ce soir-là, il y eut fête au Val. Colette, ravie de se voir devenue dame et maîtresse de fermière qu’elle était, régala d’hydromel et de gaufres toute sa maisonnée. Luce, au lieu de souper seule d’une tasse de lait et d’une beurrée comme d’habitude, voulut présider la table et prit part à la joie de ses hôtes. On but au prochain retour du connétable et de son fils, à la santé du seigneur de Briz et de sa petite-fille, et à celle de Colette. À la prière du soir on ajouta trois alléluias, et Colette rêva toute la nuit qu’elle se faisait bâtir un manoir si haut, que sa girouette allait toucher les étoiles. Luce de Brix et Marie, qui couchaient dans la même chambre, causèrent jusqu’à minuit, et décidèrent les atours qu’il faudrait préparer pour les noces. Le sommeil des fils de Colette fut moins agité, mais ils rêvèrent aussi : Pierre qu’il disait sa première messe à Saint-Sauveur-le-Vicomte, Charlot et Georget qu’ils voyaient dans les prés du Val des poussinières de petits chevaux et de petites génisses qui croissaient à vue d’oeil et galopaient partout.

L’aurore vint, et le jour amena les soucis.

 

 

 

V

 

LA COMTESSE D’ANNANDALE

 

À peine le premier rayon du soleil levant eut-il doré le faite du donjon de Brix, qu’Alain le Noir, le vieil écuyer du baron Adam, fit baisser le pont-levis, sortit à cheval, et trotta vers le Val de Brix par le plus court chemin. Arrivé à cent pas de la ferme, Alain attacha son cheval à un arbre et s’avança à pied, cherchant des yeux à qui il pourrait s’adresser sans éveiller Mlle de Brix. Il ne tarda pas à voir Colette, levée la première, selon sa coutume, et qui ouvrait la porte à ses poules. Elle fit une exclamation de surprise en apercevant l’écuyer. Alain l’engagea à se taire, et ; l’emmenant derrière le four, lui dit pourquoi il était venu.

« Voyez-vous, Colette, notre baron ne va pas bien. Il est tout endolori et à demi perclus depuis deux jours, et lorsqu’il est revenu du Val la dernière fois, j’ai dû le descendre de cheval dans mes bras ; son humeur change ; il devient colère, méfiant ; il ne prend plus rien à gré depuis le départ de mademoiselle. Et, pour comble de malheur, le comte Robert et madame sa femme sont débarqués à Barfleur et arrivent ce soir au château. Un messager est venu les annoncer hier pendant que le père Hélier était ici.

– Eh bien ! dit Colette, cela fera de la compagnie à monseigneur, et il ne s’ennuiera plus.

– Ah ! Colette, bien au contraire. Monseigneur et son fils Robert ne se sont jamais bien accordés, et la comtesse d’Annandale est loin d’être agréable à son beau-père. Ils amènent une suite nombreuse de ces damnés Écossais, à moitié sauvages, et tout le château va être comme une ville prise d’assaut si mademoiselle ne revient pas conforter et seconder son grand-père.

– Oui-da ! dit Colette, et elle retombera malade au milieu de ce tracas. Est-ce que monseigneur la demande ?

– Non point ! dit Alain ; au contraire, il a défendu au père Hélier de rien lui faire dire ; mais comme il ne m’a rien défendu, à moi, je suis venu prévenir notre demoiselle. Vous lui direz tout cela à son réveil, n’est-ce pas ?

– Peut-être que non, dit Colette. Mon affaire, à moi, c’est de soigner ma fille, et elle est ma fille, toute grande dame qu’elle est, voyez-vous, Alain !

– D’accord, répondit l’écuyer ; mais, avant tout, il faut songer à monseigneur. Notre demoiselle est toute jeune et lui fort vieux, et il le faut soigner. Et puisque je ne puis compter sur vous, Colette, je vais aller chercher mademoiselle...

– Vous n’en aurez pas la peine, mon bon Alain, dit Luce qui arrivait et avait entendu les derniers mots de l’écuyer ; j’ai vu votre cheval en allant à la messe à Saint-Jouvin, et bien vite j’ai rebroussé chemin pour vous parler. Qu’y a-t-il donc de nouveau ?

L’écuyer lui répéta tout ce qu’il avait dit à Colette, et Luce donna aussitôt l’ordre de seller sa haquenée.

« Je vais aller au château avec vous, Alain, dit-elle, et si mon grand-père se fâche, je me charge de l’apaiser. Allons, vite, Jacqueline, Annette, préparez-vous à me suivre. Au. revoir, mère nourrice. Ne défaites pas mon petit lit, je reviendrai bientôt.

– Dieu le veuille ! dit Colette. Hélas ! on sait quand on s’en va, point quand on reviendra. »

Et la bonne femme pleura longtemps encore après que la petite cavalcade eut disparu derrière les chênes du clos.

Au château de Brix tout était en mouvement pour préparer une belle réception au comte Robert ; mais les ordres multipliés, et contradictoires du vieux baron, ses hésitations et ses impatiences faisaient perdre la tête à ses serviteurs. Aussi furent-ils les plus contents du monde de voir arriver leur jeune maîtresse. Son grand-père la reçut à bras ouverts, et ne s’informa même pas de ce qui s’avait décidée à revenir si à propos. Cette omission étonna et affligea Luce, et lui prouva que l’esprit du vieillard n’était plus si actif ni si vigilant qu’autrefois. Aidée par la femme de charge qui avait succédé à défunte Jouvine, elle se hâta de faire mettre en bon ordre l’appartement des hôtes et d’ordonner le festin, et le père Hélier emmena le baron sur la terrasse, lui fit raconter le siège de Saint-Jean-d’Acre, afin qu’il ne se mêlât de rien.

Le soleil commençait à décliner. Tout était prêt, et Luce de Brix, revêtue de son costume d’apparat, se rendit près de son grand-père, qui s’était placé, pour guetter l’arrivée du comte Robert, sur une plate-forme attenante à la salle du dais. Luce était vêtue d’une longue robe de cendal blanc et d’un surcot de velours bleu d’azur bordé de menu-vair ; ses longs cheveux flottants formaient un manteau d’or tombant jusqu’à ses pieds, et un chapel de roses blanches couronnait son front charmant. En la voyant si belle, l’aïeul sourit, et, l’embrassant avec tendresse, dit au père Hélier :

« Je voudrais bien voir les noces de cette fiancée-là, mon père. Il faut le demander à Dieu.

– Ainsi fais-je soir et matin, Monseigneur, dit le chapelain ; mais, regardez, voici l’escorte de votre fils. »

Sur la colline, où les derniers rayons du soleil faisaient étinceler les casques et les armures, le son éclatant des trompettes se fit entendre, et celles du château y répondirent par de joyeuses fanfares.

Bientôt on distingua le panache écarlate du comte Robert, sa haute taille, son coursier blanc, et à côté de lui l’élégante et fière lady Marjory, sa femme. Elle était presque aussi grande que son mari, et guidait hardiment, non point une haquenée de dame, mais un cheval semblable à celui du comte Robert. Quelques pages et deux écuyers les suivaient ou les précédaient de quelques pas, et, ce qui surprit beaucoup Luce de Brix, une troupe d’une centaine d’hommes d’armes marchaient à quelque distance, bien montés, enseignes déployées, et portant les uns des lances, les autres des arcs d’une très grande dimension.

« Mon. oncle amène une petite armée, dit-elle ; je ne m’attendais pas à lui voir une suite si nombreuse. Et vous, Monseigneur ?

– J’en suis aussi surpris que vous, ma fille. Le messager de mon fils ne m’avait annoncé qu’une trentaine d’Écossais, et je trouvais que c’était bien assez. Nous en logerons dans les granges. Mais rentrons dans la salle. »

Il prit le bras du chapelain et alla s’asseoir sur son fauteuil seigneurial abrité d’un dais armorié. Dix valets tenant de grands flambeaux de cire se rangèrent autour de la salle. Luce s’assit sur une escabelle, auprès de son grand-père, qui le voulut ainsi, et ne permit pas qu’elle allât au-devant de sa tante. Il envoya l’intendant et la femme de charge recevoir les hôtes dans la cour du château.

Aussitôt descendus de cheval, le comte et la comtesse, refusant d’entrer d’abord dans leurs appartements, se rendirent dans la grande salle. Ils y entrèrent précédés par deux pages portant des torches de cire, et suivis par leurs principaux serviteurs.

Il y avait plusieurs années que Luce n’avait vu sa tante, et elle ne se souvenait de son visage que confusément. Elle en demeura éblouie ; Marjory d’Annandale avait été l’astre de la cour du roi Jean, et bien qu’âgée alors de plus de trente ans, elle effaçait encore les plus belles. Sa haute taille d’une proportion parfaite, son profil aquilin, ses yeux bleu foncé, sa chevelure bouclée d’un blond ardent, et son teint d’une blancheur de neige, où la moindre émotion amenait d’éclatantes couleurs, étaient accompagnés d’un air si noble et si impérieux, que cette belle personne semblait faite pour commander encore plus que pour plaire. Sa longue robe de drap vert, qu’elle relevait avec grâce, dessinait sa taille aux fermes contours ; sa toque de velours noir, entourée d’une chaîne d’émeraudes et surmontée d’une plume de héron, faisait ressortir l’or de sa chevelure, et sa blanche main que tenait son mari, était grande et vigoureuse comme celle d’un chevalier. Robert de Brix était beau aussi, et portait légèrement dans les tournois une armure que trois hommes de notre temps auraient peine à soulever. Ce soir-là, il était revêtu d’un léger haubert à mailles dorées et d’une cotte d’armes en velours vermeil, et ses cheveux châtains, coupés au niveau du casque, commençaient à peine à grisonner.

« Soyez les bienvenus, mes enfants », dit le baron en voyant entrer le noble couple.

Ils vinrent s’agenouiller devant lui : il les bénit, les embrassa, et leur présenta sa petite-fille.

« La reconnaissez-vous ? » leur dit-il.

Le comte et la comtesse baisèrent leur nièce au front. Robert lui dit gracieusement qu’il la trouvait grandie et embellie au delà de tout ce qu’on lui avait dit, et Marjory se récria sur la petitesse de ses mains.

« En vérité, dit-elle, je les revois telles qu’elles étaient il y a sept ans. Elles doivent être bien faibles et avoir peine à tenir une quenouille.

– C’est tout ce qu’elles savent faire, dit Luce ; les mains d’une femme n’ont pas besoin d’être bien fortes.

– Celles de ma petite-fille ont su attacher la croix à l’épaule de son fiancé, dit le baron, et c’est dans le coeur que doit être la force d’une femme. Mais où sont vos fils, Madame ? Je m’attendais à les voir avec vous.

– Ils sont entrés comme pages du roi, l’aîné à la cour du roi d’Écosse, le cadet à la cour d’Angleterre, dit la comtesse.

– Quoi ! sans me consulter ! s’écria le baron en fronçant le sourcil ; voilà qui n’est pas bien, Robert. Je comptais en envoyer un à la cour de France. Nous sommes, par nos possessions de ce côté de la mer, sujets du roi Louis IX, et vos fils auraient eu plus à gagner en gentillesse et prud’homie en servant Mme Blanche de Castille, notre sainte reine, que de séjourner à la cour à demi sauvage du roi d’Écosse ou à celle du fils de l’infâme Jean sans Terre. »

Lady Marjory devint pourpre.

« Les Écossais ne sont pas... » s’écria-t-elle.

Mais son mari, se hâtant de lui couper la parole, dit respectueusement à son père :

« Je regrette, Monseigneur, que nos arrangements ne vous plaisent point. J’ai dû prendre une décision, pressé par les instances des deux rois. Quant à la cour de France, permettez-moi de vous rappeler que vos dispositions ne laissant à mes fils aucun domaine en Normandie, ceux qu’ils posséderont un jour en Écosse et en Angleterre m’obligent à les faire élever en ce pays-là de préférence à la France.

– Allons, à table, dit le baron. Demain nous parlerons de choses sérieuses. Pour aujourd’hui j’espère, mes enfants, que l’hospitalité du château de Brix effacera la fatigue du voyage. »

Il offrit la main à sa belle-fille, le comte Robert à Luce, et tous quatre, ainsi que le père Hélier, passèrent dans la salle du festin, tout embaumée des fleurs qui jonchaient les dalles.

Vers la fin du souper, le baron dit à lady Marjory :

« Je regrette, Madame, de n’avoir à vous offrir dans ma solitude aucun des plaisirs que vous trouvez à la cour d’Angleterre. Autrefois, quand, le roi Henri II séjournait souvent à Cherbourg, ce pays-ci était aimé des ménestrels, et ils y venaient nombreux, sûrs de trouver bon accueil dans tous les châteaux du Cotentin ; mais depuis la mort du roi Richard, depuis surtout que beaucoup de familles nobles ont mieux aimé quitter la Normandie que de se soumettre au roi de France, les chanteurs et les mimes ne viennent plus chercher fortune par ici. Je n’ai donc à vous offrir d’autre musique que celle que pourra vous faire Mlle de Brix.

– Elle nous sera assurément bien plus agréable que celle des chanteurs mercenaires, dit lady Marjory.

– Allons, ma petite Luce, dit le baron, chantez-nous le lai d’Arthur. »

On apporta à la jeune fille un luth d’ébène, et elle chanta le poème, si populaire alors, de la mort d’Arthur de Bretagne assassiné par Jean sans Terre.

Ce lugubre récit et les malédictions dont le poète accablait l’assassin ne parurent pas agréer à la noble Écossaise. Elle se borna à louer la jolie voix de Luce, sans dire un mot de la musique ni des paroles, et le chapelain, se rappelant que Jean sans Terre avait été l’admirateur déclaré de lady Marjory, regretta que la ballade eût été si malencontreusement choisie.

Un silence embarrassant régna pendant quelques minutes, puis lady Marjory demanda sa harpe et proposa de faire entendre au baron de Brix un chant anglo-saxon.

« J’ai un peu oublié cette langue, dit le vieillard, mais je serai très heureux de vous entendre, Madame. »

La belle lady préluda, puis d’une voix un peu rude, mais sonore et expressive, elle chanta la Jeune Normande :

« Pourquoi pleures-tu, jeune fille, en regardant les flots ? Pourquoi regardes-tu toujours du côté du midi, vers les blanches falaises de la Normandie ? N’as-tu pas ici, dans la belle Angleterre, des châteaux, des jardins, de vertes prairies remplies de troupeaux, de beaux chevaux, des cygnes et des faucons ? Pourquoi pleures-tu en appelant le duc Rollon, qui dort depuis trois siècles dans son tombeau de Rouen ?

« – Je pleure et je regarde au delà des flots, parce que là-bas, en Normandie, est mon berceau. C’est là que j’ai grandi, là que j’étais heureuse. J’appelle le duc Rollon parce que Philippe de France nous a repris injustement la Normandie.

« Que ne suis-je un chevalier ! Je passerais la mer comme le firent jadis les fiers soldats de Rollon. Je reprendrais ces champs qu’ils ont labourés, ces villes, ces châteaux, bâtis par Leurs mains laborieuses et vaillantes, et Philippe-Auguste, tremblant dans son Louvre, m’offrirait la paix et des trésors. Je ne suis qu’une femme, mais je suis l’héritière de vingt domaines, de nombreux chevaliers aspirent à m’obtenir. Qu’ils le sachent bien, je n’épouserai que celui qui me rendra mon château de Normandie. C’est là que je suis née, c’est là que je veux aller attendre le soir de ma vie, près des tombes de mes pères, prés de la tienne, ô duc Rollon ! »

Pendant ce chant, le vieux baron avait plus d’une fois froncé le sourcil ; mais, ne voulant pas désobliger sa belle-fille, il feignit de n’avoir pas compris le sens des paroles. Il remercia la comtesse, loua sa belle voix, et, prétextant la fatigue de ses hôtes, donna le signal du repos. La prière fut dite à la chapelle, et bientôt après le couvre-feu sonna, et les lumières du château s’éteignirent avant dix heures.

 

 

 

VI

 

COMPLOTS ET MENACES

 

Le lendemain matin, aussitôt après la messe et le déjeuner, qui, en ce temps-là, ne consistait pour les chevaliers qu’en un verre de vin et un peu de pain trempé, le baron et son fils, suivis de leurs écuyers, allèrent se promener à cheval dans la forêt. Luce de Brix proposa à sa tante de visiter le château. Marjory accepta volontiers et suivit sa jeune nièce. Depuis quelques années le baron avait fort embelli le château et s’était plu à le fortifier. Comme il avait été, parmi les nobles normands, un des premiers à se soumettre au roi de France, lors de la confiscation du duché de Normandie, Philippe-Auguste avait trouvé bon que le château de Brix devînt une redoutable forteresse, tandis que, par son ordre, on démolissait nombre de châteaux dont les possesseurs, restés fidèles à la dynastie des Plantagenets, avaient suivi le roi Jean en Angleterre.

Luce de Brix conduisit d’abord sa tante dans la lingerie et le garde-meuble, lui montra le beau trousseau qu’on préparait pour elle, les toiles de Flandre, les étoffes d’Orient, les tapis de Smyrne rapportés jadis de la croisade, et rangés avec soin dans les coffres et les bahuts de chêne. Elle lui fit aussi voir, du haut du balcon qui la dominait, la veste cuisine où rôtissait devant un feu de souches un daim, trois moutons et quatre cochons de lait, une pomme entre les dents, tandis que les cuisiniers préparaient des tartes énormes et surveillaient les marmites brillantes comme de l’or, et suspendues à la crémaillère.

Puis elle voulut montrer à la noble Écossaise les présents qu’elle avait reçus de Mme du Hommet, les bijoux de sa défunte mère, la tapisserie qu’elle brodait ; mais tout cela ne paraissait guère intéresser lady Marjory. Elle voulut voir la salle d’armes ; là elle parut émerveillée, et apprécia la valeur des armes, le fil des épées, la force des casques, comme l’eût pu faire un chevalier. Parcourant les remparts, montant sur les tours et considérant avec satisfaction la profondeur des fossés et l’épaisseur des murailles, elle dit à Luce :

« Vraiment, belle nièce, ce château est bien construit. Il doit être imprenable.

– On le dit, belle tante, répondit Luce ; mais il n’a jamais été assiégé. Quand le roi Richard y vint, en 1194, il l’admira comme vous, et conseilla à mon grand-père de bâtir la tour où nous sommes pour compléter la défense de ce côté-ci. C’est pourquoi vous voyez ces armoiries sculptées sur la porte, et on appelle cette tour la Tour du roi Richard. Voyez, la date de sa visite est gravée auprès : 11 mai 1194.

– J’aime à voir là l’écusson des Plantagenets, dit lady Marjory ; mais, dites-moi, Luce, votre grand-père est-il donc devenu tout à fait Français ?

– Oh ! oui, belle tante, il l’est bien, et assurément on ne le fera pas changer.

– Et dans ce pays-ci, à Cherbourg, par exemple, à Valognes, reprit lady Marjory, regrette-t-on la domination anglaise ?

– Non, Madame, le roi de France a laissé à la Normandie toutes ses coutumes et franchises. Il est aimé ici ; le peuple ne demande que la tranquillité, et la noblesse haïssait le roi Jean.

– Je n’excuse pas les crimes de Jean sans Terre, dit lady Marjory ; mais son fils en est innocent, et les nobles normands ont forfait à l’honneur en abandonnant sa cause.

– Pourtant, Madame, dit Luce, notre saint-père le pape les avait déliés du serment de fidélité, et la Normandie confisquée a reconnu les droits du roi de France. »

Lady Marjory n’écoutait plus sa nièce. Les yeux tournée vers la vallée, elle regardait venir son mari et le baron de Brix qui chevauchaient vers le château accompagnés par un troisième cavalier bien monté et richement vêtu.

« Connaissez-vous ce seigneur ? » dit-elle à Luce.

La jeune fille le regarda attentivement et dit :

« Je crois que c’est messire Foulques de la Haye-Paisnel, notre arrière-cousin.

– Ah ! tant mieux, dit lady Marjory, j’attendais sa visite avec impatience. »

Elles se rendirent toutes les deux dans la grande salle, et le dîner fut tôt après servi.

Le lundi suivant, deux valets du château s’occupaient à ranger et à nettoyer une grande salle basse où avaient couché sur de la paille les hommes d’armes de la suite du comte Robert. Armés de grands râteaux et de balais de bruyère, ils entassaient cette paille brisée et la poussaient vers la porte de la cour, et, tout en besognant, selon l’usage immémorial des valets, ils exerçaient leur langue aux dépens du prochain.

« Quel plaisir d’être enfin débarrassé de ces Écossais ! disait Yvain : quels êtres rudes et grossiers ! quels buveurs ! quels mangeurs ! Comprends-tu, toi, d’où vient au comte Robert cette manie de se faire suivre, en pleine paix et pour venir en visite chez son père, d’une troupe si nombreuse et si incommode ?

– Oh ! reprit Jacquet, m’est avis que la paix ne durera guère ; il se machine quelque chose. Ce n’est pas pour rien que messire Foulques a apporté céans sa figure hypocrite et ses beaux habits brodés.

– Pardine, il voudrait épouser notre demoiselle, et ce n’est pas lui qui fera des voeux pour le retour de messire Guillaume.

– Qu’il pense à notre demoiselle ou à une autre, peu importe ; ce qui est sûr, c’est qu’il a des projets de guerre. J’étais hier à cueillir des noisettes dans la forêt, quand je vis à travers la feuillée le comte Robert, lady Marjory et sire Foulques qui venaient de mon côté. Je me couchai par terre, ne me souciant pas d’être vu là, quand j’aurais dû être au travail. Les fougères et les coudriers me cachaient si bien, que, tout en causant, le comte Robert vint justement s’asseoir sur un arbre coupé, à deux pas de moi. La comtesse se mit près de lui, messire Foulques s’assit sur l’herbe devant eux, et ils parlèrent longtemps, disant pis que pendre du roi de France, et qu’il fallait lui reprendre la Normandie, et tout d’abord rejoindre les Bretons et s’emparer d’un château dont je n’ai pu entendre le nom.

– Ouais ! fit Yvain, j’espère que ce n’est pas le château de Brix.

– Oh ! non, pour sûr, dit Jacquet ; même messire Robert a tancé sa femme qui disait : « C’est Brix qu’il nous faudrait. » Et il s’est écrié : « Sur mon salut, Madame, je ne veux point troubler mon vieux père. Qu’il reste en paix ! Nous ferons toutes choses à son insu, et sans que personne puisse s’en prendre à lui. » Et là-dessus ils convinrent de quitter Brix cette semaine.

– Comment ! vous n’avez pas encore fini, fainéants que vous êtes ! s’écria le vieil Alain en paraissant tout à coup à la porte. Dormez-vous ? Allons, dépêchez-vous : vous ne dînerez point que toute cette litière ne soit brûlée dans la cour, et la salle nette.

– Sire écuyer, dit Yvain, nous étions tout saisis, parce que Jacquet me racontait des choses bien effrayantes qu’il a entendues ; même je crois qu’il devrait vous les dire.

– Sornettes ! s’écria Alain ; gardez vos contes de bonnes femmes pour les veillées d’hiver, et hardi à l’ouvrage ! Monseigneur m’a signifié que toute trace du passage des Écossais devait être effacée aujourd’hui. Le comte Robert part à midi, et aussitôt après monseigneur fera sa ronde. Dépêchez-vous ; et si je vous reprends à causer, gare ! »

Il s’éloigna, et les deux valets se remirent à l’ouvrage avec toute l’activité dont ils étaient capables.

Un peu après que l’Angélus de midi eut sonné à la chapelle, les chevaux du comte et de sa suite furent amenés dans la cour, tout enharnachés pour le départ. Tandis qu’ils piaffaient d’impatience en attendant leurs maîtres, encore à table, une paysanne se présenta à la porte du château et insista pour être introduite auprès du baron de Brix. C’était une de ses vassales, fermière aisée, parente d’Alain, et celui-ci l’engagea à attendre un peu.

« Monseigneur va dire adieu à ses enfants qui partent pour la Bretagne, dit-il, et vous le verrez après leur départ.

– J’ai autant affaire au comte Robert qu’à lui, dit la vieille Havoise, et je vais les guetter au passage. »

Bientôt la famille de Brix parut sur le seuil, et Havoise, s’élançant au-devant du baron, lui cria : « Haro ! Monseigneur : je viens vous demander justice contre les gens de votre fils, messire Robert.

– Que veut cette folle ? dit lady Marjory ; n’allez-vous pas la chasser ?

– Pas avant de l’avoir entendue, dit le baron. Parlez, Havoise, et soyez brève. Qu’y a-t-il ?

– Il y a, mon bon seigneur, dit Havoise, que, vrai comme je suis baptisée, une dizaine d’Écossais de la suite de messire Robert ont passé par chez nous ce matin, m’ont volé ma plus belle génisse, l’ont tuée et la font cuire en ce moment au carrefour Gréard, où ils ont allumé un grand feu. Mon gars leur a demandé de la payer, mais ils se sont moqués de lui et l’ont battu rudement. Est-ce ainsi, Monseigneur, qu’il est permis d’agir, en temps de paix, sur vos terres, en ce libre pays de Normandie ? »

Le baron Adam l’avait écoutée en silence, mais pâle et les lèvres serrées. Il se tourna vers son fils : « Montez à cheval, Robert, lui dit-il, allez voir ce qui se passe là-bas, et amenez ici les coupables. Vous connaissez la loi du pays normand. Allez. »

Sans oser répliquer, le comte Robert mit le pied à l’étrier, et, suivi d’une partie de ses gens, partit à l’instant.

« Retournez chez vous, Havoise, dit le baron, votre génisse sera remplacée, et les Écossais payeront cher les coups donnés à votre fils. Allez, et ne parlez à personne de l’aventure, pour l’honneur de ma maison. »

Havoise remercia son seigneur et s’éloigna.

Le baron rentra dans la grande salle, suivi de lady Marjory et de Luce.

« Vous avez d’étranges serviteurs, Madame, dit-il à sa belle-fille, et je ne vous en ferai pas mon compliment.

– Il faut les excuser, dit la comtesse ; dans leur pays ces choses-là sont regardées comme peccadilles.

– En Normandie on les punit de mort, dit le baron, et vos Écossais seront pendus.

– À Dieu ne plaise ! s’écria la comtesse, ce sont d’excellents hommes d’armes, et ils n’ont pris la vache de cette vieille criarde que pour s’amuser.

– Et faire honneur à mon hospitalité, sans doute ? dit le baron. Vous oubliez, Madame, que vous êtes ici dans le pays du monde où la propriété est le mieux respectée. Les anneaux d’or du duc Rollon, après trois cents ans, sont encore suspendus aux croix des carrefours. Il ne me convient pas que des hommes d’armes, portant les couleurs de Brix et d’Annandale, se montrent voleurs de grand chemin à deux pas de mon château. Par l’âme du roi Richard ! ils le payeront de leur vie. Je vais faire dresser la potence. »

Il sortit sans regarder Luce, qui, pâle d’effroi, joignait les mains et essayait d’intercéder pour les coupables.

« Fera-t-il comme il le dit ? demanda lady Marjory à sa nièce.

– Hélas ! dit Luce, je le crains. Mon grand-père jure rarement, mais quand il dit : Par l’âme du roi Richard ! on peut être sûr qu’il est bien en colère.

– Si vous obtenez la grâce de mes hommes d’armes, dit lady Marjory, je vous donnerai ma plus belle bague.

– Dieu sait, dit Luce, que je donnerais moi-même tous mes joyaux pour empêcher qu’on ne fasse une telle exécution, mais c’est inutile : mon grand-père l’a dit et le fera.

– À moi donc de sauver mes Écossais ! » dit la comtesse d’Annandale ; et, sans prendre congé, elle monta à cheval, ordonna à son écuyer et à ses pages de la suivre, et partit rapidement.

Luce courut sur la terrasse pour la suivre des yeux. Elle la vit s’enfoncer dans la forêt, et attendit en vain son retour. Ni comte ni comtesse, ni personne de leur suite, ne repartirent au château de Brix.

Quelques bûcherons les virent se dirigeant tous ensemble vers le sud. Ces bûcherons éteignirent le feu qu’avaient allumé les Écossais, et rapportèrent fidèlement à Havoise les morceaux restants de sa génisse. La bonne femme en remerciement les invita à souper, et, à la ferme, un joyeux repas termina l’aventure, tandis qu’au château le vieux baron, furieux, passa la nuit à déplorer l’insoumission de son fils et la décadence des moeurs de la noblesse normande.

 

 

 

VII

 

MESSAGE ROYAL

 

En ce temps-là les nouvelles ne se répandaient pas avec la même rapidité qu’aujourd’hui. On voyageait peu et difficilement, et les riches personnages seuls s’envoyaient des courriers. Le comte Robert avait promis à son père de lui écrire dès qu’il serait arrivé à la cour de Bretagne, et le baron pensait qu’il saisirait cette occasion pour présenter ses excuses à son père, et annoncer qu’il avait puni ses hommes d’armes ; mais aucun message ne vint de Bretagne, et il y avait déjà quinze jours que les hôtes du château en étaient partis lorsque Yvain, étant allé à la foire à Valognes, en rapporta des nouvelles peu agréables. On disait que les Bretons, joints à quelques centaines d’Anglo-Normands débarqués à Granville, étaient allés assiéger le château de la Haye-Paisnel, l’une des plus fortes places de Normandie, et que, dans le Perche, le vicomte de Bellesme, révolté contre le roi de France, avait arboré l’étendard anglais. Yvain n’en raconta pas davantage à Alain ni aux autres domestiques ; mais il dit en confidence au père Hélier que le comte Robert, à la tête de tous ses maudits Écossais, était parmi les assiégeants devant la Haye-Paisnel.

« Cela ne me surprend pas, dit le chapelain, mais ce sera un terrible coup pour monseigneur. Il est bien souffrant. Ne dites rien, Yvain : les mauvaises nouvelles vont toujours trop vite. Tâchons d’arrêter celle-là. »

Mais les précautions du père Hélier furent vaines. Beaucoup de vassaux de Brix étaient allés à Valognes, et, lorsqu’au retour ils dirent à leurs femmes que la guerre allait recommencer, et cela par la faute des Bretons, des Anglais et surtout du comte Robert, ce fut dans le village un concert de cris et de lamentations. Les femmes accoururent au château, demandèrent Mlle de Brix et la conjurèrent de prendre sous sa garde tout ce qu’elles possédaient de précieux. Elles parlaient toutes à la fois, pleurant et criant comme si l’ennemi eût été aux portes. Luce eut beaucoup de peine à savoir la vérité. Elle essaya de calmer ses vassales en leur disant que la Haye-Paisnel était bien loin de Brix.

« Ah ! notre demoiselle ! s’écria la doyenne du village, la vieille Arlette, rien n’est loin pour le feu ! On allume un fétu, toute la meule s’embrase, et la guerre fait ainsi. Ô maudite guerre ! Nous allons tout perdre ; tout sera brûlé, paille et blé ! Et dire que c’est mon nourrisson, ce petit Robert, si doux et si bel enfançon jadis, qui va ruiner son pays, et nous mettre tous à l’aumône ! »

Le baron de Brix avait entendu les clameurs des bonnes femmes. Il entra dans la salle où Luce les recevait, et à son aspect elles se turent, car il était aussi redouté qu’aimé de ses vassaux. Il voulut savoir le sujet de leurs alarmes, et la vieille Arlette le lui dit. Il entra dans une grande colère, et dit qu’il enverrait Alain pour savoir la vérité.

« Ceux qui accusent Robert de rébellion contre le roi de France en ont menti ! s’écria-t-il ; ses archers écossais devaient entrer au service du duc de Bretagne, et c’est lui, Pierre Mauclerc, qui les a envoyés à la Haye-Paisnel. Mais mon fils ne peut, ne doit pas y être. Ne répétez pas cette calomnie, femmes, ou je vous ferai punir ! Retournez chez vous et soyez tranquilles. Si par malheur les Bretons viennent jusqu’ici, le château vous servira d’asile. Il est armé et approvisionné et pourrait soutenir un siège d’un an. Tenez-vous prêtes : rassemblez vos troupeaux, rentrez vos récoltes. Tout cela peut être logé ici. Allez, mais ne dites pas que mon fils trahit la France. »

Les femmes se retirèrent en silence et coururent chez elles, où, tout en se préparant à porter au château meubles, récoltes et bestiaux, elles reprirent le fil de leurs lamentations interrompues.

Le baron continua à se promener à grands pas dans la salle, en répétant qu’il était impossible que son fils fût parmi les révoltés.

« Hélas ! dit tout bas à Luce le père Hélier, qui venait d’entrer, rien n’est plus sûr pourtant.

– Je le pressentais, dit Luce ; lady Marjory me l’avait fait entendre.

– Que murmurez-vous là ? dit le baron ; allez-vous aussi accuser mon fils ! Appelez Alain, Luce, que je lui donne mes ordres. »

Alain partit accompagné de deux hommes d’armes. Il alla jusqu’à Coutances et revint trois jours après apportant la nouvelle que le château de la Haye venait d’être pris, livré aux Anglais par la trahison de Foulques Paisnel, et que, parmi les bannières qui flottaient sur ses tours, on voyait à côté des léopards d’Angleterre le lion rampant de Brix. Le baron Adam fut atterré. Il s’enferma seul dans sa chambre, repoussa les soins de Luce, refusa de donner aucun ordre, et passa plusieurs jours dans une sombre tristesse.

« Mademoiselle, dit Alain, quelques jours après, à Luce, il faudrait pourtant aviser. On assure que la reine Blanche et le jeune roi sont en Normandie, qu’ils arrivent à la tête d’une armée pour châtier les rebelles. Ne faudrait-il pas envoyer dire à la reine que le château de Brix est à sa disposition, et que notre bon seigneur désapprouve la révolte de son fils ?

– Certainement, Alain, dit Luce : venez avec moi. Essayons d’obtenir cela de mon grand-père. »

Ils allèrent frapper à la porte du vieillard. Ne recevant aucune réponse, et pensant qu’il dormait, Luce entrouvrit la porte doucement. Elle jeta un grand cri en le voyant étendu sur le plancher et ne donnant plus aucun signe de vie. Alain appela du secours ; le père Hélier accourut et vit qu’Adam de Brix respirait encore. Il se hâta de le saigner, et le malade reprit connaissance ; mais il avait le bras gauche paralysé, et son intelligence paraissait obscurcie. Pendant une semaine il fut entre la vie et la mort, et la jeune châtelaine ne s’occupa que de lui. Enfin il fut mieux, et elle allait se hasarder à le questionner sur ce qu’elle devait faire pour assurer la sécurité du domaine de Brix, lorsqu’on vint lui annoncer un héraut, messager du roi de France.

Le baron n’était pas en état de le recevoir. Il fallut que Luce, pour la première fois, tînt la place de dame suzeraine. Inquiète et tremblante, elle se rendit, accompagnée du père Hélier et suivie de ses femmes, au-devant du héraut d’armes, revêtu d’un tabar fleurdelisé, qui l’attendait dans la grande salle. Le héraut lui remit respectueusement la missive royale et se retira, disant qu’il avait ordre de repartir sans attendre la réponse.

Les serviteurs du château essayèrent en vain de retenir et de faire causer le héraut Montjoie. Ils ne purent rien obtenir de lui, un héraut étant nécessairement incorruptible et discret comme la tombe.

Dès les premiers mots qu’elle lut, la jeune châtelaine sentit ses yeux s’obscurcir et son coeur se serrer. Elle ne put continuer.

« Faites lever le pont et placer des sentinelles, ma nièce. Où est votre grand-père ?

– Il dort, dit Luce.

– Tant mieux, reprit la comtesse ; venez, Luce, il faut que je vous parle en secret. »

Elle l’emmena, traversa rapidement la grande salle du rez-de-chaussée, et, conduisant sa nièce dans l’embrasure profonde d’une croisée, lui dit :

« Nous sommes vaincus. Le château de la Haye-Paisnel est repris par ces maudits Français. Votre oncle s’est embarqué ce matin à Granville. Pour moi, je vais à Barfleur, où la nef qui nous avait amenés, et qui est mienne, nous attend. Je suis venue ici pour vous emmener ainsi que mon beau-père. Il est banni, je le sais.

– Je le sais aussi, dit Luce, mais c’est par suite d’une erreur, puisque mon grand-père n’a pas pris part à la révolte. La reine le saura bientôt ; je lui ai envoyé un messager.

– Ne vous fiez pas à la reine, dit Marjory. Blanche de Castille a la fierté des Espagnols jointe à l’entêtement des Plantagenets. Elle ne se dédira point, et s’emparera du domaine et de la forteresse de Brix. Le plus sûr est de s’enfuir.

– Non, dit Luce ; s’enfuir, c’est s’avouer coupable. Jamais mon grand-père n’y consentira.

– Dans l’état où il est, reprit Marjory, il n’a pas, il ne peut pas avoir d’autre volonté que la vôtre. Partez avec moi, Luce, emmenons-le. Il possède d’assez beaux domaines en Angleterre pour se consoler de la perte de ceux-ci, et vous trouverez aisément à faire un grand mariage de l’autre côté du détroit.

– Jamais, dit Luce, je ne quitterai mon pays ! jamais je ne manquerai à la promesse que j’ai faite à mon fiancé !

– Eh bien, dit Marjory, je vous donné deux heures pour réfléchir, Nous allons faire reposer nos chevaux et prendre un peu de nourriture ; puis, aussitôt la lune levée, nous partirons pour Barfleur. Je ne me soucie point d’être faite prisonnière et d’aller écouter les souris de la tour du Louvre. »

Luce se hâta de faire servir de solides rafraîchissements aux gens de lady Marjory, et, tandis que la comtesse faisait aussi un petit repas, Luce préparait ce qui était nécessaire pour panser les blessés. Elle le fit avec autant d’adresse que de douceur ; car à cette époque les filles nobles, destinées à vivre parmi des guerriers, étaient dès leur enfance accoutumées à soigner les blessés, et il ne leur fût jamais venu à l’idée qu’une femme pût se faire gloire d’être délicate, peureuse, et de s’évanouir à la vue du sang.

Marjory l’aida, en admirant l’art avec lequel la jeune fille disposait les bandages de fine toile, les simples et les onguents de sa petite pharmacie.

« Dans nos montagnes, dit la comtesse d’Annandale, nous n’y faisons pas tant de façon. Nos hommes se pansent entre eux, comme ils peuvent, et n’en guérissent pas moins.

– En France et en Normandie, ma tante, les chevaliers prétendent que la main d’une femme est plus douce et vaut mieux. Ils font des blessures, et c’est nous qui les fermons.

– Voici la lune qui se lève, dit Marjory : à cheval ! à cheval ! Adieu, Luce. Si la Normandie cesse de vous agréer, ou si l’exil est votre partage, souvenez-vous que vous avez en Écosse une tante qui serait fière et heureuse de vous servir de mère. Adieu. »

Elle l’embrassa, monta à cheval et partit à la clarté de la lune, qui s’élevait au-dessus des coteaux de Couville.

Dès qu’elle eut vu refermer la porte du château, Luce alla écouter à la porte entr’ouverte de son grand-père. Il dormait paisiblement. Une lampe brûlait dans la cheminée, et Alain, assis dans un grand fauteuil, près du lit, fit signe à Luce qu’il veillait et qu’elle pouvait aller dormir. Mais la jeune fille, inquiète, se rendit sur la plate-forme de la tour du nord et regarda au loin. La lune éclairait bien. Elle vit l’escorte de lady Marjory traverser le pont jeté sur la rivière d’Ouve et disparaître sous les arbres, en suivant le chemin qui allait vers le nord. Le bruit des pas des chevaux ne se faisait plus entendre qu’à peine, lorsque tout à coup un cliquetis d’armes et des cris s’y mêlèrent. Le combat dura. quelques minutes, puis le bruit cessa, et le vent du nord n’apporta plus aux oreilles de Luce que des murmures confus et lointains qui allèrent en s’affaiblissant. Luce, tremblante, s’approcha d’un homme d’armes qu’Alain avait placé en sentinelle.

« Geoffroi, lui dit-elle, avez-vous entendu ?

– Oui, Mademoiselle, la troupe de lady Marjory a été attaquée sous bois.

– Que pensez-vous qu’elle soit devenue ? demanda Lace.

– Qui peut le deviner ? dit Geoffroi : au point du jour on ira voir ; bien fou celui qui sortirait à présent. Vainqueurs ou vaincus, les Écossais ont dû s’éloigner. C’est à la male heure qu’ils vinrent ici. Mais, Mademoiselle, le vent fraîchit, pour l’amour de Dieu ! rentrez ; ce n’est pas à vous à faire le guet.

– Vous avez raison, dit Luce. Adieu, Geoffroi.

Elle rentra chez elle et se mit tout habillée sur son lit, et de sinistres pressentiments la tinrent éveillée jusqu’à l’aube.

 

 

 

VIII

 

TRAHISON

 

À peine les premières lueurs du matin commencèrent-elles à teinter de blanc le faîte du donjon, que deux personnes, dont le brouillard ne permettait pas de distinguer les traits, parurent sur l’escarpe du fossé du château et appelèrent Alain. Le vieil écuyer faisait alors la ronde matinale dont il avait l’habitude, et, malgré sa veille de la nuit précédente, il était, comme toujours, alerte et attentif. Il reconnût les voix qui l’appelaient.

« Qu’y a-t-il, Pierre ? Pourquoi amènes-tu Marie ?

– Il faut que je vous parle en secret, vite, vite, dit Pierre. Ce serait trop long d’éveiller le portier et d’abaisser le pont. Jetez-moi une planche à la poterne. »

Alain se hâta d’aller chercher un madrier dans une salle dont il gardait toujours la clef sur lui. Il la jeta en travers du fossé à Pierre ; le jeune homme passa, ainsi que sa soeur ; aidé par Alain, il releva le madrier et le remit à sa place ; puis, marchant sans bruit, tous les trois se rendirent dans la chambre d’Alain.

Qu’y a-t-il donc ? parlez ! fit l’écuyer inquiet.

– Messire Alain, dit Pierre, la comtesse d’Annandale est venue au Val cette nuit et nous a laissé un de ses gens blessé dans un combat qui a eu lieu cette nuit, en foret. Elle nous a dit de le soigner s’il vit, de l’enterrer s’il meurt, mais en tout cas de le bien cacher. Elle nous a donné de l’argent, et à toutes nos questions n’a daigné répondre que ceci : « Ne manquez pas, si vous voulez rendre un grand service au baron de Brix et à demoiselle Luce, d’aller les chercher au plus tôt possible et de les amener au Val. Leur château sera envahi demain. » Puis elle est partie avec ses Écossais, disant qu’elle ne resterait pas une heure de plus pour un royaume. Alors, laissant le blessé aux soins de ma mère, nous sommes partis, Marie et moi. Que faut-il faire ? Dites. »

Alain tenait à deux mains sa longue barbe grise et paraissait réfléchir profondément. Le digne écuyer avait obéi toute sa vie au baron de Brix. Il ne pouvait s’accoutumer à l’idée de ne plus prendre ses ordres, et surtout à recevoir ceux de Luce, une enfant de seize ans, qu’il lui semblait avoir bercée la veille.

« Tous ces mystères que l’on fait à monseigneur, se dit-il, sont inutiles. Il va mieux. Le danger lui rendra l’énergie et la présence d’esprit. Attendez-moi là, enfants, je vais éveiller monseigneur. Il avisera. »

Et, entrant dans l’appartement du vieux baron, il le trouva déjà éveillé, et s’habillant avec l’aide d’Yvain, qui avait veillé près de lui après le départ de l’écuyer.

« Laissez-nous, Yvain, dit Alain, et, sans préambule, en vieux guerrier plus habitué à donner des horions qu’à faire des discours, Alain rendit compte à son maître de tout ce qu’on avait cru devoir lui cacher depuis un mois. Bien loin d’abattre le courage du vieux gentilhomme, ce récit lui rendit toute sa vigueur. Il demanda un verre de vin, le but à la confusion des Bretons et des Anglais, se fit armer, et déclara qu’il allait, au lieu de fuir, se mettre en état de défense, et passer en revue ses hommes d’armes.

Pendant ce temps, Marie, ennuyée d’attendre, laissa son frère chez l’écuyer et lui dit : « Je vais essayer d’entrer chez mademoiselle. » Et elle monta dans la tourelle dont l’escalier conduisait à la chambre de Luce. Elle trouva dans la pièce qui précédait les trois suivantes de Mlle de Brix qui s’habillaient, car leur maîtresse voulait que l’on fût matinal et se faisait éveiller tous les jours à cinq heures. Les jeunes filles firent une exclamation d’étonnement en voyant entrer Marie.

« Hé quoi ! Marie du Val ici ! s’écrièrent-elles ; le pont est encore levé. Êtes-vous venue à travers les airs ?

– Peut-être bien, dit Marie ; je vous conterai cela tantôt, mais permettez-moi de le dire d’abord à mademoiselle. » Et, entrant doucement dans la chambre de Luce, elle en referma la porte au verrou.

Luce dormait, toute pâle, dans ses vêtements froissés, et les cheveux en désordre, Marie s’assit près d’elle et se mit à prier Dieu en attendant qu’elle s’éveillât. Bientôt, tout en dormant, Luce se mit à gémir et à soupirer, oppressée par un mauvais rêve. Marie alors l’éveilla en lui baisant la main, et Luce, ouvrant les yeux, reconnut sa soeur de lait, et se jeta à son cou.

« Ma bonne Marie ! s’écria-t-elle, oh ! que je suis heureuse de te voir ! Je rêvais que messire Guillaume revenait, qu’il m’amenait un beau palefroi blanc pour me conduire à l’église, et voilà qu’au lieu de mes habits de mariée je ne trouvais dans mon coffre qu’une robe de deuil et une épée toute sanglante. Oh ! l’horrible rêve !

– N’y pensez plus, Mademoiselle, tout songe est mensonge. Je vais arranger vos cheveux, vous mettre une autre robe, et nous irons déjeuner avec du bon beurre que j’ai apporté pour vous ; puis nous irons au Val chercher des oeufs frais et des fleurs.

– Ah ! Marie, dit Luce, se rappelant les évènements du jour précédent, tu ne sais donc pas ce qui est arrivé ? » Et elle lui raconta tout.

Marie, la voyant si inquiète, n’osa pas lui parier de l’Écossais blessé qui était au Val. Elle se borna à la supplier d’y venir avec le baron, et elles se levaient toutes deux pour aller chez lui, lorsque le son éclatant d’une trompette les fit tressaillir. Elles coururent à une fenêtre d’où l’on voyait le pont-levis, et ce qu’elles aperçurent les glaça d’effroi. Sur le bord du fossé, en face de la porte du château, un chevalier d’une haute taille, armé de toutes pièces, était debout tenant à la main une longue lance à laquelle était attaché un drapeau blanc. À ses côtés, deux poursuivants d’armes sonnaient de la trompette, et à quelque distance, sur le chemin, se voyait une troupe nombreuse d’hommes armés, les uns d’arcs et de lances, le plus grand nombre portant des haches, des marteaux et des leviers.

Le baron de Brix parut sur les créneaux qui dominaient la porte. Il était armé de toutes pièces, et Alain, le casque en tête, comme lui, était à son côté.

À la vue du baron de Brix, les trompettes se turent. Le baron éleva la voix :

« Qui êtes-vous, sire chevalier ? dit-il, et que demandez-vous ?

– Je suis Hugo, seigneur de Ganneville, dit le chevalier, et je viens prendre possession du château de Brix et le démanteler par ordre du roi de France. Ouvrez-moi les portes à l’instant, messire Adam : ne m’obligez pas à avoir recours à la violence.

– Sire Hugo, reprit le baron, vous êtes mon voisin, et vous devez savoir mieux que personne que je suis sujet loyal et soumis du roi de France. La rébellion de mon fils ne peut m’être imputée. Pas un de mes vassaux ne l’a suivi : il est allé au siège de la Haye-Paisnel avec ses seuls Écossais, sujets de sa femme la comtesse d’Annandale. J’ai envoyé un messager à la reine régente, et elle est trop juste et trop bonne chrétienne pour ne pas révoquer une sentence inique, basée sur une erreur. D’ailleurs j’en appelle à l’Échiquier de Normandie. Je suis membre né de cette cour souveraine, et un noble normand ne peut être dépossédé de ses terres et châteaux sans une décision de l’Échiquier.

– Messire Adam, reprit Ganneville, je ne suis pas de si grande noblesse que vous, et je n’ai pas l’honneur de faire partie de la haute cour des pairs de Normandie ; mais je sais que, dès la première année du règne de Louis VIII, père du roi actuel, l’Échiquier décida que tout baron normand qui refuserait de reconnaître comme bonne et valable la confiscation de la Normandie, et se révolterait contre le roi de France, verrait ipso facto ses terres confisquées et ses forteresses rasées. Et vous étiez présent à la séance où cette ordonnance fut faite. C’était à Caen, le 15 novembre 1225 ; il n’y a pas trois ans.

– Sire Hugo, reprit le baron de Brix, cela est vrai ; mais qu’importe ? Je ne suis pas révolté contre le roi : la loi ne m’atteint pas.

– Baron, dit Ganneville, si vous n’êtes pas en révolte, d’où vient donc que vous donnez asile aux révoltés ? D’où vient que, cette nuit même, une troupe armée sortie d’ici a attaqué mes hommes dans la forêt de Brix, et en a tué deux ? D’où vient que depuis deux jours on approvisionne votre château comme pour un siège ? D’où vient enfin qu’au lieu d’être reçu comme un voisin, un ami, je vous trouve enfermé dans votre château, armé de pied en cap, et refusant d’écouter les ordres de la reine ?

– La reine a droit à tous mes respects, sire Hugo, et le héraut qu’elle a envoyé ici, il y a trois jours, fut reçu avec honneur. Mais vous, qui me prouve que vous venez de sa part ? On connaît vos habitudes, qui sont plutôt celles d’un coupe-jarret et d’un malandrin que d’un gentilhomme. Que faisaient vos hommes d’armes cette nuit dans ma forêt de Brix ? Ils venaient braconner comme toujours, et tendre des pièges à mon gibier. Sachez-le bien, le premier qui sera pris sera le premier pendu.

– Par la mort-Dieu ! s’écria Ganneville, vous dites là une chose fausse, Messire. Mes gens étaient en campagne pour le service du roi de France et guettaient les rebelles échappés du château de la Haye.

– Oui-da, votre attachement au roi de France est connu, Messire. Vous en avez donné des preuves en passant dix fois des rangs de l’armée de France à celle d’Angleterre, servant et trahissant tour à tour Richard et Philippe-Auguste, Louis VIII et Jean sans Terre. Vous étiez au massacre d’Évreux parmi les assassins. Je vous connais, Hugo de Ganneville, homme sans foi, chevalier sans honneur !

– Les injures ne sont pas des raisons, reprit Hugo, la voix tremblante de colère : une fois, deux fois, trois fois, voulez-vous m’ouvrir vos portes et quitter le château ?

– Non, mille fois non, par l’âme du roi Richard ! je n’ouvrirai qu’à un héraut du roi de France, et si tu veux entrer au château de Brix, Hugo, prends-le d’assaut, si tu peux ! En attendant, détale, ou j’ordonne à mes archers de tirer sur toi. »

Ganneville montra le poing au baron et s’éloigna furieux, suivi de toute sa troupe. Les vassaux de Brix, qui le guettaient avec anxiété, saluèrent son départ de leurs moqueries ; mais la vieille Arlette, appuyée sur son bâton, se mit en chemin pour monter au château et dit à ses enfants et voisins : « Ces gens-là vont revenir et s’en prendront à nos chaumières, croyez-moi, réfugions-nous tous au château. »

Arlette était regardée comme une prophétesse, et toute la population du village se hâta de suivre son conseil. Pendant toute la journée on voitura au château des meubles, des provisions, et il fallut plus de vingt-cinq fois baisser le pont-levis pour laisser entrer des charrettes. Alain se multipliait pour veiller à tout. Ces préparatifs, ces alarmes qui glaçaient d’effroi la plupart des habitants du château, semblaient le mettre dans son élément.

« Monseigneur, dit-il au baron, qui, accablé de fatigue, s’était assis dans un grand fauteuil, nous avons oublié une chose très importante. Nos clercs sont seuls au village avec le saint Sacrement. Cette nuit, les gens d’Hugo de Ganneville, qui ne craignent ni Dieu ni diable, sont capables d’aller les piller. Il faudrait aviser à cela.

– Tu as raison, dit le baron, vas-y avec une escorte de six hommes au moins, et deux bons mulets pour rapporter les vases sacrés et les ornements de l’église. Vous la fermerez avec soin. Va. »

Alain partit. L’église de Brix avait été donnée par les seigneurs du domaine aux bénédictins de l’abbaye de Saint-Sauveur-le-Vicomte, et ils y entretenaient trois des leurs, chargés de desservir la paroisse. Ces bons religieux ne voulaient pas quitter le presbytère. Alain eut beaucoup de peine à les y décider. Il les emmena enfin, mais ce ne fut qu’après trois heures de préparatifs et d’emballages compliqués.

Or, pendant qu’il était ainsi occupé, Pierre, qui depuis le matin n’avait pas quitté Alain, l’aidant de son mieux, écoutant et observant toutes choses, lui dit :

« Messire Alain, avec votre permission, je voudrais aller faire un tour au Val pour conforter ma bonne mère et voir ce qui advient par là. Vous n’avez plus besoin de moi, n’est-ce pas ?

– Je m’en passerai, puisqu’il le faut, dit Alain : tu as raison d’aller au Val. J’aurais dû y penser. Amène-nous ta mère.

– Oh ! quant à cela, dit Pierre, je n’y compte point. Ma mère sait ma soeur en sûreté au château, et elle ne quittera point sa maison. Je reviendrai le plus tôt que je pourrai. Adieu. »

Il partit, et Alain le regarda s’éloigner avec regret.

« C’est un garçon intelligent et courageux, dit-il au curé dom Benoît ; tout ce qu’il entreprend il le mène à bien. S’il eût voulu, j’aurais fait de lui un fameux écuyer.

– C’est dans l’armée du bon Dieu qu’il servira, dit dom Benoît ; mais, Alain, hâtons-nous, le jour va finir. »

Tandis que les religieux terminaient leurs préparatifs, une charrette, attelée de deux bons chevaux et chargée de gerbes de blé, gravissait la montée du château. L’homme qui la conduisait, Gilles le Roux, était le plus mauvais sujet de la paroisse. Le baron l’en avait chassé plusieurs fois, et il y revenait toujours, protégé par ses parents, bonnes gens qui espéraient corriger l’enfant prodigue à force d’indulgence. Le pont était baissé, et les sentinelles, tout en reconnaissant Gilles le Roux, ne conçurent aucun soupçon.

« Te voilà donc encore revenu, Gillot, lui dit Yvain est-ce pour tout de bon, cette fois ?

– Oh ! oui, pour sûr, dit Gillot ; mais halte ! voilà que mes gerbes se défont. Il faut les amarrer. Et il fit arrêter sa voiture sur le pont.

– Passe donc, dit Yvain, monseigneur veut que le pont soit baissé au coucher du soleil, et il y a déjà cinq minutes qu’il devrait l’être. Hue ! cria-t-il en frappant les chevaux ; mais, prompt comme l’éclair, Gilles coupa les harts, et tandis que les chevaux seuls entraient dans la cour, les gerbes de blé, tombant sur le pont, laissèrent voir dix à douze hommes armés qui, sautant en bas de la charrette, s’élancèrent sur les sentinelles et les garrottèrent.

« Trahison ! trahison ! » s’écrièrent les hommes d’armes et les paysans rassemblés dans la cour du château.

« Ganneville ! à la recouse ! » crièrent les assaillants, et le combat s’engagea fort inégal : les vassaux de Brix, la plupart sans armes et à demi paralysés par l’effroi, avaient affaire à des bandits déterminés, armés de toutes pièces, et dont le nombre allait toujours croissant, car le pont encombré, ne pouvant être relevé, livrait passage à toute la troupe que Hugo avait déjà amenée le matin et qui s’était tenue cachée dans la forêt. En moins de dix minutes, les défenseurs du château, blessés, meurtris, furent enfermés dans les salles basses, pêle-mêle avec les femmes et les enfants, et lorsque Adam de Brix, entendant leurs cris, descendit précipitamment du donjon où il était monté avec sa petite-fille et Marie, et arriva dans la cour, il se trouva en face d’Hugo de Ganneville, qui, sans daigner le regarder, dit à ses hommes :

« Relevez le pont, le château est à nous !

– Misérable ! s’écria le baron, qu’oses-tu dire ?

– La vérité, Messire, reprit Hugo en ricanant ; et vous n’avez qu’une chose à faire, c’est de quitter au plus vite le château et d’obéir aux ordres de la reine. La nef de vos enfants traîtres et rebelles vous attend au port de Barfleur. Je vais faire seller vos chevaux.

– Pas avant d’avoir combattu avec moi ! s’écria Adam : en garde ! » et, tirant son épée, il l’attaqua avec fureur ; mais Hugo, non moins prompt, et encore jeune et vigoureux, fit un bond de côté, évita le coup qui devait lui fendre la tête, et, se jetant sur le vieillard, lui saisit le poignet et le désarma.

À la vue de son épée enlevée par Hugo, Adam de Brix resta immobile un instant ; puis il chancela. Luce s’élança pour le soutenir ; mais il tomba, l’entraînant dans sa chute, comme le chêne foudroyé tombe entouré du faible lierre qui s’était suspendu à ses branches. Marie se hâta de secourir le vieillard, et Luce, couvrant son visage de baisers et de larmes, le suppliait en vain de parler. Il cessa bientôt de respirer, et Hugo de Ganneville, consterné un instant, donna l’ordre de porter sur le lit seigneurial le corps inanimé du baron de Brix.

Tandis que ses hommes d’armes s’acquittaient en silence de cette funèbre besogne, et que Luce et Marie les suivaient en pleurant, on vint avertir Hugo qu’Alain et les moines de Brix, ne sachant rien de ce qui s’était passé, demandaient à entrer au château.

Hugo se rendit sur les créneaux. Le crépuscule permettait à peine de distinguer les objets. Alain cependant le reconnut et fit une exclamation de désespoir.

« Le diable d’enfer est donc déchaîné ? s’écria-t-il. Est-ce vous que je vois, messire Hugo ?

– Oui, dit Hugo ; je suis maître du château. Votre baron va en sortir avec sa fille et les femmes et les enfants de ses vassaux. Je prends possession de la forteresse au nom du roi de France.

– Messire Hugo, dit dom Benoît, vous jouez gros jeu : je vous en avertis. La reine n’aime pas qu’on outrepasse ses ordres.

– Dites vos patenôtres, sire moine, et préparez-vous à chanter les vêpres des morts.

– Les vêpres des morts ? s’écria Alain, et pour qui ? grand Dieu !

– Vous le verrez bien ! » dit Hugo en quittant les créneaux.

Les religieux et l’écuyer attendaient avec angoisse. La nuit était venue, et ils voyaient des lumières aller et venir dans le château, où retentissaient un bruit d’armes, des gémissements, des ordres donnés à haute voix et quelques coups de marteau. Enfin le pont-levis s’abaissa, la porte de la cour s’ouvrit, et, à la lueur des torches, ils virent sortir du château six hommes d’armes portant sur un brancard recouvert d’un tapis le corps presque gigantesque d’Adam de Brix. Luce l’accompagnait, voilée et appuyée sur Marie. Les femmes de service et les vassales, menant ou portant leurs enfants, les suivaient tout en pleurs.

Hugo, debout sur le seuil, l’épée nue à la main, salua le mort au passage et surveilla le défilé du convoi. Un paysan s’était mêlé parmi les femmes.

« Restez ! lui dit-il ; les hommes qui sont ici n’en sortiront qu’après avoir aidé à démanteler le château. Malheur à qui résisterait ! Levez le pont !

– Écoutez-moi d’abord, Hugo de Ganneville, dit Luce en revenant sur ses pas et en écartant d’un geste impérieux les femmes qui l’entouraient. Vous avez agi comme un chevalier félon et déloyal. Je ne suis qu’une faible orpheline, je n’ai ici personne en état de me venger ; mais mon chevalier reviendra. Au nom de Guillaume du Hommet, je vous défie en champ clos à la lance et à l’épée, en présence du roi de France : que Dieu protège le bon droit ! voici mon gant. » Et de sa main frêle elle lança sur le pont ce gage de combat.

Un frémissement de pitié et d’admiration agita un instant la foule. Hugo grinça des dents.

« Vous avez bonne langue, Mademoiselle ! s’écria-t-il ; mais je ne relèverai pas ce gant. Votre champion est mort en Palestine, et je ne crains pas les revenants !

– Mort ! s’écria Luce, ô mon Dieu ! »

Elle tomba évanouie. Le pont s’était relevé, et les serviteurs de Luce l’emportèrent au presbytère, où elle passa la nuit, tandis que le corps du baron était veillé dans l’église par les religieux et Alain, et que les pauvres femmes de Brix pleuraient, dans leurs chaumières dépouillées auprès des enfants endormis sur la paille.

 

 

 

IX

 

LES RUINES

 

Dès que le jour parut, Alain disposa avec soin un petit chariot qui appartenait à la cure ; il y étendit un tapis pris à l’église, attela un mulet, et pria Mlle de Brix de monter dans cette rustique voiture.

« Je vais vous conduire au Val, lui dit-il ; les révérends pères garderont notre bon seigneur dans la crypte jusqu’au moment où nous pourrons lui faire des funérailles convenables. Partons, Mademoiselle, vous n’avez que faire ici, et on y est trop près du château. »

Luce le regardait sans avoir l’air de comprendre. Il lui prit doucement la main, la fit lever, et l’emmena vers la porte. Elle se laissait conduire passivement.

« Je ne sais ce qu’a notre demoiselle, dit Marie, de toute la nuit elle n’a pas prononcé une parole. »

Ils arrivaient sur le seuil. Alain souleva Luce dans ses bras et la porta sur le chariot. Elle regarda autour d’elle en pressant son front de ses mains comme une personne qui s’éveille.

« Où allons-nous ? dit-elle.

– Au Val, Mademoiselle, dit Marie.

– Au Val ! s’écria Luce. Ah ! que je suis contente ! » et elle se mit à rire et à chanter. Elle était folle.

À peine arrivée au bas de la colline sur laquelle s’élève le village de Brix, la petite escorte de Luce rencontra Mme du Hommet, qui, ayant été avertie de grand matin par Pierre, accourait à Brix avec quelques domestiques bien armés. Alain lui apprit les funestes évènements de la nuit précédente, et la noble dame, mettant pied à terre, s’approcha de la fiancée de son fils, l’embrassa tendrement et l’engagea à venir se réfugier à la Luthumière. Luce ne parut pas reconnaître Mme du Hommet, mais elle n’opposa aucune résistance et se laissa emmener au château du connétable. Alain, dès qu’il vit sa jeune maîtresse en sûreté dans cette place forte, et bien soignée par Mme du Hommet et Marie, reprit le chemin de Brix, mais non sans passer au Val. Il trouva Colette en pleurs et toute seule, inquiète de sa fille et de Mlle de Brix, mais n’osait quitter la maison. Alain la rassura, et lui demanda où étaient Pierre et ses frères.

« Mes deux cadets sont occupés à enterrer l’Écossais qui est mort ici cette nuit, dit Colette à voix basse, et quant à mon Pierre, il est parti. Dieu sait s’il reviendra jamais.

– Et où est-il allé ?

– À la cour de France, demander justice pour notre bon seigneur. Il m’a dit : « Voyez-vous, mère, le chapelain y est allé ; mais il est vieux, il lui faut tout un attirail de montures, de domestiques. Moi je suis le plus leste marcheur de tout le Cotentin. J’irai, cheminant jour et nuit, jusqu’à Bellesme où est le roi, et je lui dirai ce qui en est mieux que personne, puisque j’ai tout vu. Allez au château le plus tôt que vous pourrez. Je cours de ce pas avertir Mme la connétable. – Mais, lui ai-je dit, les Anglais te tueront..– Non point, me dit-il ; mère, donnez-moi les vêtements de pèlerin que portait jadis mon père quand il allait au mont Saint-Michel. C’est la meilleure sauvegarde que je puisse prendre. » Et il est parti.

– Il a bien fait, dit l’écuyer ; si je savais parler comme lui, j’irais dire à la reine ce qui s’est passé ; mais il faut que je reste à Brix. Une fois mon pauvre maître enterré, je m’occuperai de le venger.

– Enterré ! s’écria Colette ; que dites-vous, Alain ? » Et, bientôt instruite, elle éclata en cris et en sanglots.

« Vous êtes heureuse de pouvoir pleurer, dit Alain ; moi je suis comme changé en pierre, tant j’ai froid au coeur. Adieu, Colette, viendrez-vous à la cure ?

– J’irai d’abord à la Luthumière voir notre demoiselle et ma fille, dit Colette ; je partirai d’ici dès que mes gars seront rentr&eac