Le larron

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Madame Henri de LA VILLE DE MIRMONT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À Henri.

 

 

I

 

VIEUX NOËLS

 

« Le silence retombe avec l’ombre... Écoutez !

Qui pousse ces clameurs ? Qui jette ces clartés ? »

V. HUGO

La ronde du Sabbat.

(Odes et ballades.)

 

 

Le vent d’hiver fait rage. Son souffle puissant pourchasse dans le ciel les lourds nuages, balaye la vaste plaine, s’engouffre en hurlant dans les vallées, entoure les collines d’une longue caresse sifflante. En haut du coteau, il empoigne les châtaigniers centenaires, dépouillés de leurs feuilles jaunies, secoue leurs sommets en tous sens, entrechoque leurs vieilles branches noires, les fait craquer et gémir plaintivement. Il ébranle la porte mal jointe de la chaumière solitaire, comme si, irrité de l’obstacle, il était impatient d’entrer. Mais, subitement lassé, il s’apaise, il se tait, il laisse la nuit redevenir sereine, les étoiles scintiller dans le ciel nettoyé, les arbres se redresser, et, graves, élever dans l’ombre leur immobile silhouette. Puis, reposé, il repart, il reprend ses courses folles et sa grande clameur.

Tout est paix et silence en ce moment dans la petite maison. L’ennemi invisible, insaisissable, qui, tout à l’heure, semblait se ruer sur elle, s’est éloigné. Le susurrement d’une tige de fagot trop verte brûlant dans la cheminée, grande comme une alcôve, accompagne en sourdine le tic-tac d’une haute pendule de noyer. Une chandelle de résine, passée dans un anneau de fer fixé à l’âtre, vacille au courant d’air, et fait couler ses larmes d’ambre par terre. Sa lumière tremblotante, falote, éclaire les traits purs, émaciés par la souffrance, fatigués et brunis par le rude labeur des champs, d’une paysanne jeune encore, vêtue de noir, assise près du feu sur une chaise basse. Sa fine tête est alourdie par le fichu de mérinos des veuves, attaché en rond autour de son chignon serré, laissant à découvert les bandeaux réguliers de ses admirables cheveux bruns, rudes et épais. Un corsage à basques, tout uni, couvre son buste plat, affranchi du corset ; une ample jupe très froncée, tombe de ses fortes hanches, aux mouvements rythmiques, jusqu’à ses pieds chaussés de sabots.

Debout, devant elle, un petit garçon, un blondin aux yeux bleus très doux, enlève, d’un air boudeur, le plus lentement qu’il peut, l’un après l’autre, sa blouse de futaine, ses culottes de drap épais, son gros gilet tricoté. La jeune femme les plie avec soin et les pose sur un coffre de bois, près d’elle.

On aperçoit vaguement, dans le fond de la chambre, outre l’horloge de bois, un lit aux rideaux à carreaux bleus et blancs ; à droite, une armoire à linge en chêne luisant et une antique huche à pain ; à gauche, un vieux vaisselier rempli d’assiettes et de plats à fleurs, sur lesquels se reflète la flamme dansante du foyer.

Maintenant l’enfant n’a plus que sa chemise de toile blanche trop longue, sa première chemise de grand garçon dont il est très fier. Le feu rougit ses vigoureuses jambes brunes, toujours nues, et ses petits pieds nerveux.

– Allons, Yanoulet, dit la mère d’une voix douce, dépêche-toi donc ! Fais vite ta prière, et au lit !

– J’ai pas sommeil !

– Tu dis cela, mais dès que tu auras la tête sur le traversin... Je t’ai mis un caillou bien chaud.

– Je me retournerai un grand moment avant de m’endormir.

– Il est neuf heures et demie ; c’est tard pour un enfant de ton âge.

– Les enfants de mon âge vont à la messe de minuit : Peyroulin, et Yantin, et Joseph de Laborde...

– C’est possible. Mais tu sais bien que toi, tu n’es pas assez fort. Ça te fait toujours du mal de veiller. De plus, nous devons aller voir ta grand’mère à Nay, demain. C’est loin. Que dirait-elle si tu avais l’air fatigué ? Elle croirait que je ne te soigne pas bien.

– Mais c’est de dormir trop, au contraire qui me rend malade.

– Ne dis pas des bêtises. Et puis, ce soir, les chemins sont glissants pour descendre au village ; le vent est si fort qu’il te renverserait, et si froid, qu’il te percerait jusqu’aux os. Sûr, tu attraperais du mal. Allons, mon Yanoulet, ne fais pas le méchant, va te coucher. Si c’était possible, tu le sais bien, je te céderais : je n’aime rien tant que de te faire plaisir. Tu iras à la messe de minuit l’année prochaine. Il te faut manger encore un peu de soupe, vois-tu, avant, devenir grand et gros.

– Alors, si je suis petit, prends-moi sur tes genoux et raconte-moi une histoire, comme autrefois.

– Petit, petit, pas tant petit que cela, tout de même : tu as dix ans. À dix ans on est presqu’un homme. À dix ans ton pauvre père était déjà en condition et gagnait sa vie.

– Il allait à la messe de minuit.

– Peut-être...

– Tu vois bien. Moi, je veux toujours rester petit, être toujours ton hilhot 1, « lou pouricou de mama 2 ».

En disant cela Yanoulet s’était glissé sur les genoux de sa mère ; il entourait sa tête de ses bras déjà robustes et la serrait avec force.

– Lâche-moi, dit la veuve, tu m’étrangles. Ah ! coquin, comme tu sais bien t’y prendre ! Comme tu sais me faire faire tout ce que tu veux ! Mais, si je te cède, promets-moi, au moins, d’être plus sage, plus attentif en classe : le maître m’a dit encore hier que tu n’écoutes pas, que tu restes les yeux en l’air, comme un innocent, au lieu de le regarder, lui ou ton cahier. Promets-moi de bien faire tes devoirs, d’apprendre tes leçons et non pas de t’échapper pour aller dénicher les oiseaux ou voler des fruits avec Peyroulin, ce qui est très laid ; il t’entraîne toujours au mal, ce polisson-là ! Il faut l’envoyer promener, lui dire de te laisser tranquille, que si, lui, veut faire le mauvais sujet, toi, tu ne veux pas.

– Oui, oui, Maï beroye 3, je le lui dirai, sois tranquille.

– C’est que, vois-tu, moi micot 4 je n’ai que toi au monde à aimer, que toi pour m’aider et pour me donner du contentement. Si tu savais comme cela me peine quand tu fais le mal ! Tu es tout pour moi ! Et puis, je sens si bien qu’il faudrait un homme pour te montrer comment faire ; je ne sais que t’aimer et te soigner, moi ; je n’ai pas le courage de te battre et de te punir. Tu ne m’en feras pas repentir, dis, hilhot de mon cœur, tu marcheras droit comme ton pauvre père ?

– Oui, oui, Maï, tu verras !

– Il faut, d’abord, te dépêcher d’apprendre à écrire et à compter, faute de quoi tu te laisserais voler, plus tard, par les gens de la plaine qui sont si rusés. Puis, quand tu sauras, tu m’aideras à bêcher le jardin, à labourer le champ et à soigner les bêtes : bien est besoin d’un homme, pour tout cela. Les ouvriers, vois-tu, ça travaille très peu et ça coûte très cher : c’est la ruine des maisons. Toi, tu seras le maître.

– Oui... et l’histoire ?

– Sens-tu la chaleur du feu sur tes pieds, les pieds du petit enfant de maman qui est devenu un gros garçon méchant ? Es-tu bien, là ? Comme tu es grand et lourd, maintenant ! J’en ai plein les bras, de toi, comme lorsque je porte une belle gerbe de blé !

– Allons, raconte : Il y avait une fois...

– Ah ! petit capbourrut. Il y avait une fois un vilain enfant gâté qui faisait faire bien du mauvais sang à sa pauvre mère qu’il n’aimait pas.

– Ça, ce n’est pas vrai, je t’aime !

– Bien sûr ?

– Sûr comme tu m’aimes, toi !

– Comme je t’aime, moi, c’est pas possible. Mais si je croyais que tu m’aimes seulement un peu... Tiens, fais-moi encore un poutou, prends ma capuche, que je t’enveloppe : tu te refroidirais..... Là !..... Commençons. Quelle histoire veux-tu ?

– Celle de la Terrucole d’abord.

– Bien. Je n’ai pas besoin de te demander si tu la connais, la Terrucole ; tu n’y vas que trop, malgré ma défense. Il ne faut pas être bien fin pour comprendre que ce n’est pas un endroit comme tous les autres. Quand, arrivé au haut du coteau, on quitte la mauvaise route, bordée de châtaigniers, si vieux que les anciens d’ici ne se souviennent pas de les avoir vus planter...

– Le chemin d’Henri IV ? Pourquoi qu’il s’appelle comme cela ?

– Parce que le roi, dit-on, y passait, lorsqu’il s’en venait de Pau pour aller à son château de Coarraze embrasser sa mère nourrice. Quand donc, au lieu de continuer devant soi on tourne à main droite, on trouve un grand champ de tuyas 5, joli à voir, de loin, quand il est en fleurs, mais méchant à qui veut s’en approcher : tu sais comment il pique les pieds et les jambes nues des petits garçons désobéissants. Des serpents sont cachés là-dedans ; aucune fleur n’y pousse, excepté, sur les bords, le safran violet, la fleur des trépassés qui vient à la Toussaint pour les morts dont les tombes sont abandonnées, que l’on dit. De ce terrain, on voit toute la plaine, tous les villages : Angaïs, notre église et le cimetière où ton pauvre père est enterré ; Béouste, avec son clocher pointu qui sort des arbres ; et, de l’autre côté du Gave, qui a l’air tout en vif-argent, Boeilh, Bezing, Assat ; enfin, derrière, encore des coteaux et des villages et les montagnes, que les étrangers trouvent si jolies : paraît qu’il n’y en a pas, ailleurs, d’aussi belles ; mais, à force de les voir, nous autres, nous n’y faisons plus attention. De là on aperçoit la fumée de toutes les chaumières, on voit passer sur les routes tous les chars, toutes les voitures, et le chemin de fer qui semble un serpent. Tu comprends si, à l’idée des esprits, c’est là un bon endroit pour examiner le pays, pour suivre les mouvements des habitants de la plaine, pour les guetter, les pister ; aussi, de tout temps à jamais, il a été le rendez-vous des hades 6 et des broutches 7, il est hanté. Il y en a qui l’appellent le « camp de César » et qui disent qu’autrefois, il y a très longtemps de cela...

– Oui, oui, je sais, le maître nous l’a expliqué. César, c’était un capitaine romain. Il avait pris le pays et mis un camp à la Terrucole. Pour bien se cacher, avec ses soldats, il avait fait faire le talus et le fossé qui est derrière... tiens, juste là où est le Calvaire, maintenant.

– Mais, quand était-ce ça ? Pas au moins du temps de ma mère, ni de ma grand’mère ; personne, ici, ne s’en souvient.

– C’était bien avant !

– Du temps de la reine Jeanne, alors ?

– Non pas, plus avant encore !

– Bah ! tu crois cela, toi ? Ça m’a l’air d’être des histoires que l’on dit pour faire venir les étrangers et pour leur tirer de l’argent en leur montrant le chemin. Moi, je m’en méfie. Le sûr, par exemple, c’est que, dans le vilain bois sauvage qui est après, demeurent les broutches et les hades ; tout le monde dans le pays te le dira. Ma mère et ma grand’mère que j’ai perdues, trop jeunes hélas ! en avaient vu toutes les deux. Aucun chrétien n’oserait y passer quand le soleil est couché. D’ailleurs, n’y a qu’à aller voir : même, en plein jour, il y fait si sombre au sortir du champ, que cela donne peur. Des bêtes courent partout : des crapauds, gros comme ton béret, des serpents, longs comme cette aguillade 8, des araignées, grandes comme la main d’un enfant, qui font leur toile d’un arbrisseau à un autre. On entend des cris de chouette, des sifflets, des plaintes, des gémissements. Les arbres, tant il y en a, se touchent presque. Il pousse là des genévriers et des buis énormes, comme l’on n’en voit que dans le parc du roi Henri, à Pau, et sur le haut des montagnes sauvages. Des ronces méchantes s’accrochent aux branches et retombent partout, griffant ceux qui s’en approchent. La mousse, une mousse presque noire, tant elle est serrée, empêche d’entendre marcher ; l’air, pesant et chaud comme dans les maisons des riches, peut à peine passer. Ce sont les hades qui ont tracé le petit sentier droit qui va à travers les fougères. Quand la lune brille, il paraît blanc et fin comme le fil de ma quenouille. C’est par là qu’elles arrivent toutes, à la suite l’une de l’autre, à minuit, les jolies hades, dans leurs robes qu’on dirait tissées avec des fils d’araignées, couleur de la brume du matin. Leurs pieds touchent à peine la terre. Autour d’elles, les broutches, ces laides, tournent en faisant des grimaces, à cheval sur une racine de buis. Elles font, alors, leur sabbat, qu’on appelle, que c’est un tapage d’enfer. Dès la fine pointe du jour, tout ce monde disparaît. Les hades s’enlèvent ensemble, se perdent dans l’air, pareilles à la fumée ; les broutches rentrent dans ces châtaigniers troués, frappés par le tonnerre, où nichent les hiboux, dans ces chênes qui ont de grosses bosses. Tiens, entends-les crier toutes à la fois... c’est terrible ! Elles s’en donnent tant qu’elles peuvent maintenant, les maudites, sachant que, tantôt, elles devront se taire. Fais bien vite le signe de la croix, mon petit, et surtout, surtout, ne va jamais du côté de la Terrucole quand le soleil est couché, tu m’entends !

– Attends un peu que j’y aille, j’ai bien trop peur, moi ! Mais, es-tu sûre que c’est vrai, tout cela ? « Monsieur » dit que ce sont des histoires, des bêtises inventées par les vieilles femmes pour forcer les garçons et les filles à rester à la maison, le soir.

– Pas vrai ! Monsieur le Régent est bien instruit, bien fin, je ne dis pas non ; il écrit que c’est pareil à un dessin et il raconte des choses comme il y en a dans les livres et sur le journal ; mais il ne peut pas nier, je pense, ce que ma pauvre défunte mère a vu de ses propres yeux, ce qu’elle m’a répété bien des fois. « Allez-y voir, qu’il vous dit, et si vous rencontrez une seule hade ou une seule broutche, je vous donne cent mille francs. » Le farceur ! Les a-t-il, les cent mille francs, lui, d’abord ? Oui, comme moi ! Et puis, on sait trop ce qui arrive quand on va voir : on est pris immédiatement d’un mal très laid, le mal de Saint-Guy, qu’on dit. C’est comme si on avait un esprit dans le corps, qui vous force à faire ce que vous ne voulez pas faire. On devient pareil à un innocent : on tire la langue, on tourne la bouche, on remue la tête, les jambes, les bras. – Tu sais le fils de la Marianne, de Béouste, eh bien ! il l’a eu, ce mal, mais il est guéri parce qu’il a fait le remède. Car, heureusement encore, il y a un remède, et facile. Faut, avant tout, pour apaiser les esprits, jeter dans le trou, avec de l’argent, un morceau de l’habit de la malheureuse ou du malheureux qui est possédé. Les riches y mettent des pièces blanches, s’ils veulent : il y en a même qui ont lancé jusqu’à de l’or, paraît, mais c’est très rare ; ceux qui n’ont pas de quoi donnent des sous, le plus qu’ils peuvent. Pendant trente jours de rang, d’une lune à l’autre, chaque matin, quand le soleil se lève, faut aller dire des prières au pied du Calvaire qui est planté dans le talus.

– C’est pour cela qu’il y a toujours des chiffons par terre ou pendus aux branches, à la Terrucole ! Comme il doit y avoir de l’argent là-dedans, depuis le temps qu’on en apporte !

– Oh bah ! les hades et les broutches ramassent tout, va !

– Et qu’en font-elles ?

– Je n’en sais rien ; mais on pense qu’elles ont un trésor caché quelque part sur la hauteur : tiens, dans le champ de Lacoste, là où la terre sonne quand on y tape dessus avec les sabots ! Mais personne n’a osé y aller voir, et ce n’est pas moi qui commencerai, té !

– Ni moi ! Et puis, Maï, raconte ce que font les hades et les broutches, la nuit de Noël.

– Ah ! voilà ; cette nuit-là elles sont bien badinées ; elles ont peur, tu comprends, elles sont comme folles. Dès que descend le noir, elles font leur sabbat plus fort que jamais ; vienne minuit, elles se taisent ; les hades, fft !... disparaissent, les broutches se serrent dans leurs trous. À partir de ce moment, tout le monde peut passer sans danger par la Terrucole pour se rendre à la messe ou pour en revenir ; et on ne s’en fait pas faute, cela raccourcit beaucoup. Jamais, il n’est rien arrivé à personne. C’est que, l’enfant Jésus, tout faible et tout petit qu’il est, vois-tu, micot, est le vrai roi du monde. Il est plus fort, à lui tout seul, que toutes les hades, que toutes les broutches, que tous les diables de l’enfer.

– Oui. Eh bien ! alors, maintenant, raconte-moi son histoire.

– Mais je ne t’en ai promis qu’une, histoire ; faut aller au dodo.

– Oui, oui, tout de suite. Joseph et Marie où ils allaient, Maï ? J’ai oublié.

– À Bethléem, donc ?

– Où c’est, Bethléem ? Près d’ici ?

– Non, très loin. C’est le village où ils étaient nés, mais ils n’y demeuraient pas. Ils y allaient pour des affaires qu’ils avaient, du blé à vendre ou des bœufs à acheter, peut-être. C’était comme qui dirait un jour de grand marché ou de foire. Dans ces temps-là, on ne connaissait ni les chemins de fer, ni même les courriers, paraît. On allait à pied.

– Comme nous autres, quand nous descendons à la ville ?

– Oui. Il y avait beaucoup de compagnie sur les routes, se rendant aussi à Bethléem. Joseph et Marie marchaient depuis le matin. Marie, la pauvrine, était si fatiguée que ses jambes ne voulaient plus la porter. Enfin, vers le soir, ils arrivent. Toutes les auberges étaient pleines.

– Pourquoi qu’ils n’allaient pas chez leurs parents ?

– Ils n’en avaient plus, faut croire, ils devaient être morts. Que faire, alors ? Ils voient la grande maison d’un homme riche. « Té », qu’ils se disent, « là il y a de la place, nous ne gênerons guère. » Ils frappent et demandent abri pour la nuit, tout juste un coin, n’importe où pour se coucher et dormir. Mais l’homme riche leur fait réponse par ses domestiques :

– Où sont vos mulets et vos chevaux, qu’on les mène à l’écurie ?

– Nous n’en avons pas.

– Alors que venez-vous faire ici ? Passez votre chemin ! Ma maison n’est pas faite pour des mendiants comme vous.

Tout honteux, ils vont chez un hôtelier lui demander logis en payant.

– Gardez vos sous, qu’il leur crie ; on ne reçoit pas ici de mauvais paysans comme vous !

Enfin, ils aperçoivent une auberge bien pauvre et de bien mauvaise mine. Ils frappent timidement à la porte.

– Que voulez-vous ? leur demande le patron, qui avait l’air d’un bandit.

– Nous voulons nous loger pour la nuit, histoire de nous reposer, après avoir mangé un morceau.

– Mon auberge est pleine, qu’il dit, je n’ai pas de place pour vous.

– Même en payant ?

– Quand vous me donneriez de l’or plein mon béret, ça ne changerait rien ; je n’ai plus de place, que je vous dis !

Alors Joseph regarda Marie qui tombait de fatigue et avait bien envie de pleurer.

– N’avez-vous pas un grenier avec un peu de foin, une écurie, une étable, n’importe quoi, que ma femme puisse s’asseoir et se reposer ?

L’aubergiste qui, en fin de compte, n’était pas un méchant homme, regarda Marie à son tour. Il la vit si pâle, si jeune, la pauvre – à peine quinze ou seize ans – et si modeste, si charmante, qu’il eut le cœur crevé de compassion.

– N’est-il raisonnable, aussi, de faire marcher les enfants comme cela, et dans cet état, encore ! qu’il leur dit. Eh bien ! allons, entrez ! nous nous arrangerons tout de même, en poussant l’âne et en attachant le bœuf un peu plus loin vous pourrez vous loger.

Il les fit passer dans l’étable, leur porta une grosse botte de paille, et il dit doucement à la jeune femme : « Ma jolie enfant, asseyez-vous. » Et ce fut là que naquit le Sauveur du monde.

– Et que faisaient le bœuf et l’âne, Maï ?

– L’âne regardait avec des yeux doux, et le bœuf ruminait tranquillement. Marie ôta sa mante, et en entoura le nouveau-né, son cher mignon si beau, aussi blanc que le lait, qui ne criait pas, comme s’il comprenait déjà tout. Joseph mit de la paille au fond d’une crèche avec un caillou rond pour coussin, et y déposa le divin enfant.

– Et les bergers, Maï ?

– Eh bien ! les bergers dormaient chacun auprès de ses moutons dans les étables bien chaudes. Tout à coup, un ange entra auprès de l’un d’eux, et, le tirant fort par le bras, le réveilla en disant qu’il venait lui apprendre une grande nouvelle. Le pasteur, qui s’était levé avant le jour, était très fatigué et dormait de tout son cœur.

– Laisse-moi tranquille, qu’il dit en se retournant et en bâillant. Il n’est pas jour encore, je veux dormir. Et le voilà reparti à ronfler.

L’ange le secoue de nouveau.

– Mâtin ! crie le pasteur ; attends un peu que je te fasse courir avec mon bâton !

Mais, les anges, c’est patient. Celui-ci lui parle d’un grand bonheur qui vient d’arriver au pauvre monde par un enfant qui est né dans une étable.

– Que me chantes-tu là ? qu’il répond, incrédule. Le bonheur n’a jamais été le partage des misérables comme moi. Un enfant naissant pourrait-il changer quelque chose à notre sort malheureux ? Pauvres nous avons toujours été, pauvres nous mourrons ; il n’y a qu’à prendre patience.

L’ange lui explique : cet enfant, c’est le fils de Dieu, qui vient, non pas pour porter la nourriture du corps, mais celle du cœur, pour pardonner les péchés et enseigner le courage à ceux qui souffrent.

Le berger, bien réveillé cette fois, se tire du lit, s’habille, pousse sa porte : il voit le ciel ouvert et des anges qui volent dedans ; une lumière, plus claire que celle de la lune quand elle est dans son plein, plus douce que celle du soleil, éclaire les prairies et les bois. Il entend dans les airs des chants divins ; sur la route des voix, des bruits de sabots ; certes, oui, il se passe quelque chose de pas ordinaire. Tout le village est réveillé ; les pasteurs se rassemblent sur la place ; la nouvelle s’est répandue, l’ange a parlé à plusieurs. Serait-il Dieu possible que cela fût vrai, que le Sauveur du monde vînt de naître, et dans une étable, encore ? Tout tremblant et craintif il court rejoindre les bergers qui se préparent à aller faire visite à l’enfant Jésus.

– Allons, qu’il dit, je vais avec vous.

– Mais que lui porterons-nous, nous autres, pauvres ? se demandent-ils tous ensemble, inquiets. Ce n’est pas l’usage, ici, d’arriver chez les gens les mains vides.

– Té ! ce que nous aurons, tant pis ! Puisqu’il connaît tout, il saura bien que nous ne pouvons pas faire plus.

– Moi, dit un qui était bien gêné, rapport à ce qu’il avait beaucoup d’enfants, je lui donnerai un pain de ma dernière fournée ; moi, dit un autre, un jeune agneau de mon troupeau ; moi, un fromage de mes brebis ; moi, du lait fraîchement tiré ; moi une bourracette 9 bien épaisse, faite avec la laine de mes moutons, pour le garder du froid.

 

                Nicodème, drin 10 de crème !

                Arnautou, escautou 11 !

                Dominique, drin de mique 12

 

– Et toi, Maï, que lui aurais-tu porté ?

– Le cœur de mon hilhot et le mien.

– Oui, mais pour faire comme les autres ?

– Eh bien ! le sac de froment qui n’est pas encore commencé, ou un beau canard avec une tourte.

– Continue l’histoire.

– Mais qui gardera nos bêtes quand nous serons absents ? demande le pauvre pasteur qui avait tant d’enfants.

– Le Bon Dieu veillera sur elles !

– Et comment trouverons-nous notre route ?

– Celui qui se fie à Dieu ne peut pas s’égarer. Mettons d’abord le chemin sous nos pieds, marchons toujours et nous verrons.

Et les voilà partis à travers la glace, la gelée, l’obscurité, car le ciel s’était refermé, partis pour aller voir le petit enfant Jésus tant aimable et la Vierge Marie, adorable. L’un secoue sa clochette, un autre joue du violon, un autre de la trompette, un autre du clairon, un autre de la guitare. C’est un tapage, un combat, comme lorsque c’est la fête de chez nous. Les gens les regardent passer, étonnés. Enfin ils arrivent à Bethléem, trouvent les choses ainsi que l’ange leur avait dit.

Ils étaient tout ébahis, et ils regardaient, la bouche ouverte, ce petit enfant qui dormait comme tous les petits enfants, et qui, pourtant, un jour, devait sauver le monde en mourant sur la croix pour nos péchés.

– Et les mages, Maï ?

– Eh bien ! les mages étaient des espèces de rois très riches et très savants, eux, et pas des pauvres bergers ignorants. Lors donc qu’ils apprirent que le Sauveur était né, ils voulurent aussi aller le voir et lui porter des présents. Et ils pensaient trouver un enfant couvert de broderies, dans un beau palais. Ils ne savaient pas non plus le chemin ; alors il virent une étoile qui marchait devant eux ; ils la suivirent, et, quand elle s’arrêta sur une maison très laide et très petite, sur une auberge où descendaient les gens les plus misérables, ils crurent s’être trompés ; mais l’étoile ne bougeait pas. Au moins le nouveau-né serait couché dans la plus belle chambre, en un berceau bien garni de plumes d’oie : mais non, il était dans l’étable, à côté des pauvres bêtes qui travaillent, dans une crèche, sur du fourrage. Ils furent bien attrapés, étant orgueilleux comme tous les riches ; mais ils l’adorèrent quand même et mirent à ses pieds ce qu’ils avaient apporté : des parfums, de l’or, des bijoux et de l’encens ; tu sais, ce que l’on fait brûler à la messe et qui sent si bon !

– Oui, mais pourquoi l’enfant Jésus n’avait-il pas préféré être dans un grand palais, couché dans un beau berceau, servi par des domestiques avec des galons dorés comme au château du roi Henri, puisqu’il pouvait choisir ? Moi, si j’avais été à sa place, pas si bête, j’aurais fait comme ça.

– C’était exprès, Micot, pour nous enseigner la patience à nous autres, paysans, et pour nous montrer qu’il n’y a pas de honte à n’être pas riches puisque Dieu lui-même a choisi d’être pareil à nous. Maintenant dis vite « notre père » et au lit !

– Et les Noëls ? Rien qu’un... ou deux !

– Encore ? mais quand dormiras-tu alors ?

– Tout de suite après.

– Ah ! enfant gâté, enfant gâté ! Allons, chante avec moi ; je suis l’ange, toi, tu seras le pasteur.

 

 

L’ANGE

 

Un Dieu nous appelle,

Levez-vous, pasteur ;

Courez avec zèle

Vers votre Sauveur ;

Le Dieu du tonnerre

Promet désormais

La fin de la guerre,

La paix pour jamais.

 

 

LE PASTEUR ENDORMI

 

Lechem droumi !

Noum biengues troubla la cerbelle,

Lechem droumi !

Tire en daban, sec toun cami ;

N’ey pas besougn de sentinelle,

Ni n’ey que ha de ta noubelle,

Lechem droumi ! 13

 

 

– Et l’autre, Maï, chante-le, toi, toute seule ! Je suis fatigué, moi !

– Tu t’endors ?

– Non pas, je t’écoute.

 

Entre le bœuf et l’âne gris,

Dort, dort, dort, le petit Fils.

Mille anges divins,

Mille séraphins,

Volent à l’entour

De ce grand Dieu d’amour.

 

Entre la rose et le souci,

Dort, dort, dort le petit Fils.

Mille anges divins,

Mille séraphins,

Volent à l’entour

De ce grand Dieu d’amour.

 

Entre les deux bras de Marie,

Dort, dort, dort le Fruit de Vie.

Mille anges divins,

Mille séraphins,

Volent à l’entour

De ce grand Dieu d’amour.

 

Entre deux larrons sur la croix.

Dort, dort, dort, le Roi des Rois.

Mille Juifs mutins,

Cruels assassins,

Crachent à l’entour

De ce grand Dieu d’amour.

 

 

La voix de la mère s’est faite bien douce, comme pour une berceuse ; instinctivement elle balance son enfant sur son cœur. Lui, ferme les yeux, ravi. Que de fois il s’est endormi au son de cette lente mélodie qu’il aime tant ! Mais il veut tout entendre, ce soir. Il soulève ses paupières alourdies et contemple le cher visage penché sur lui avec tant d’amour. La flamme rouge éclaire les traits délicats et les transfigure. Tiens, c’est curieux : le fichu noir a disparu ; un voile de mousseline, léger comme une nuée d’avril, enveloppe la tête chérie ; la robe n’est plus sombre et sévère, elle est de la couleur du ciel. Bientôt tout disparaît, l’enfant s’anéantit dans un sommeil délicieux, sans rêve.

– Yanoulet, mon Yanoulet, hilhot, et le Pater ?

« Hilhot » ne répond pas.

Tendrement, péniblement, car il pèse beaucoup, la veuve le porte dans son grand lit que tiédit un gros caillou du Gave chauffé sous la cendre ; elle le borde, récite pour lui le Pater oublié, le baise sur le front avec amour. Puis, elle couvre le feu, s’enveloppe de son capulet noir, éteint la chandelle, ferme solidement la porte après elle, et s’en va dans la nuit épaisse, aux premiers sons de la cloche qui, en bas, appelle les fidèles.

 

 

 

 

 

II

 

LA TERRUCOLE

 

« Ici l’on a des fées

Comme ailleurs des oiseaux. »

V. Hugo.

Fuite en Sologne.

(Chansons des rues et des bois.)

 

 

– Pas si vite, enfants ! dit une voix, bien loin, derrière.

Les gamins ne l’écoutent pas. Emmitouflés dans leurs grands cache-nez tricotés aux couleurs voyantes, le béret enfoncé jusqu’aux oreilles, les pieds dans des sabots bourrés de paille, une main dans la poche du pantalon, l’autre tenant une petite lanterne, ils grimpent lestement le long du chemin des fées qui, tout lumineux sous la clarté de la lune, semble conduire à un pays enchanté. De petites lumières vacillent tout au long, comme des feux follets : ce sont les falots des fidèles qui reviennent de la messe de minuit et regagnent le haut du coteau en passant par la Terrucole. Car c’est Noël : hades et broutches sont cachées, le bois est à tout le monde, cette nuit.

– Yanoulet, Peyroulin ! crie encore la voix, de plus en plus lointaine ; mais les enfants ne s’arrêtent pas.

– Dépêche-toi, dit le plus vieux, Peyroulin, le voisin de Yanoulet et son mauvais conseiller. – Si nous nous arrêtons, nous n’aurons pas le temps. C’est cette nuit, seulement, que le bois n’est pas hanté. Voyons : veux-tu, oui ou non, avoir des sous, de belles pièces d’argent, de l’or, peut-être, qui sait ? et cela sans travailler, sans même prendre de peine ? Oui ? Eh ! bien, marche, suis-moi ! C’est un peu plus loin, à gauche. Tu viens ? Prends garde aux épines. Tiens, tu vois ces chiffons ? c’est là.

– Mais c’est voler que de prendre cet argent ?

– Allons donc, quelle bêtise ! Voler qui ? Les broutches ? ce serait pain bénit. Ce sont de mauvaises bêtes qui viennent du démon. D’ailleurs, ce qui est à elles est à tout le monde : elles n’ont qu’à ne pas laisser traîner ce qu’on est assez sot pour leur jeter.

– Mais si elles se réveillent, et nous attrapent ?

– Cette nuit ? Jamais. Elles dorment comme les serpents quand il gèle, et, lors même qu’elles se réveilleraient, elles n’ont, cette nuit, de pouvoir sur personne.

– As-tu dit à ta mère ce que tu allais faire ?

– Innocent ! pour qu’elle m’en empêche ? Elle est bien trop peureuse ; toutes les femmes sont peureuses ; elle craindrait qu’il m’arrive du mal. Mais moi, je suis un homme, je n’ai peur de rien. Maman ne le saura pas, à moins que tu ne me vendes.

– Moi ? Je ne suis pas un traître ; je ne te vendrai pas, je te le promets.

– C’est bon, j’y compte ; allons, viens !

– Mais, tu as beau dire, je crois que ce n’est pas bien.

– Je vois ce que c’est, tu as peur. Va-t’en bien vite rejoindre « Maman », elle te cachera sous sa mante. J’irai seul.

– Peyroulin, attends, écoute ! Tu est donc bien sûr que ce n’est pas mal, ce que tu veux faire là ?

– Mal ? Puisque l’argent n’est à personne, pec 14 ! Et puis, qui le saura ? Je ne l’ai dit qu’à toi. Par exemple, si j’avais su que tu étais un pareil capon... Arnaud et Michel n’auraient pas demandé mieux que de m’accompagner. Seulement je t’ai préféré parce que je t’aime plus. Mais j’ai eu tort ; eux, au moins, sont braves.

– Je suis brave, aussi, moi !

– Oui, oui, joliment ! Après m’avoir promis de me suivre à la Terrucole, tu m’abandonnes au moment d’y entrer. Tiens ! y aller en compagnie ou y aller seul ce n’est plus pareil. Mais je m’en moque, s’il m’arrive malheur, tant pis !

– Je ne savais pas ce que tu voulais y faire, à la Terrucole : tu ne me l’avais pas dit ; je ne pouvais pas le deviner. Pour y aller, bien sûr j’en avais envie et cela me faisait plaisir de te suivre. Mais prendre l’argent !...

– Oui, oui, fais l’honnête ! Comme si tu l’étais plus que les autres ! Alors je suis un voleur, moi ? Merci bien ! Je vois ce que c’est : tu n’es plus mon ami. Si tu l’étais, tu ne me soupçonnerais pas comme cela, tu ne m’abandonnerais pas au dernier moment.

– Mais je ne te soupçonne pas, je ne t’abandonne pas... Seulement...

– Adieu, adieu, suis ton chemin, moi le mien. Bon appétit pour le réveillon !

– Peyroulin !

– Quoi, « Peyroulin » ? Que veux-tu ? Laisse-moi, je n’ai pas le temps de bêtiser. Maman approche.

– Je vais avec toi.

– À la bonne heure ! Voilà, enfin, un garçon courageux. Qui dirait que tu as douze ans passés : tu es toujours aussi craintif. Eh ! si j’habitais la ville, comme toi, depuis un an et demi, si j’étais apprenti dans un magasin où il vient tant de monde, tu verrais comme je serais ! Mais maman n’a pas voulu m’écouter. Elle m’a fait rester aux champs, tandis que toi.....

– Ah ! la mienne, maman, est si bonne ! Tout ce que je veux elle le fait. C’est ma pauvre défunte grand’mère de Nay, morte au printemps, qui m’avait mis cela en tête. Elle me disait : « Toi, tu n’es pas fabriqué pour être un paysan, comme ton père qui était fort et grand ; tu es fin comme une demoiselle. Ça ferait deuil de te voir travailler la terre ; faut que tu deviennes un Monsieur. Tu n’aimes pas assez les livres pour faire un régent ou un curé ; mais dis à ta mère qu’elle te mette commis dans un magasin, à Villeneuve. Je voudrais te voir en veste et en chapeau avant de mourir ». Alors, moi, j’ai cru que je serais plus heureux comme cela. J’ai tant prié Maman, tant pleuré qu’elle m’a écouté. Si j’avais su !...

– Comment, tu regrettes d’être à la ville, bien nourri, bien vêtu, bien logé, et de ne rien faire ?

– Rien faire ? Partout il faut travailler pour gagner son pain, va. Et puis, on s’ennuie à recommencer toujours les mêmes choses. Mais c’est moins pénible que la terre, pourtant.

– Oui, elle est plus basse pour toi que pour les autres, peut-être, la terre, fichu feignant ! Dis donc, quand tu auras ton paletot et ton chapeau, tu ne sauras plus parler patois, tu ne me reconnaîtras plus, j’en suis sûr. Allons, en attendant, viens-t’en, c’est par ici. Tourne ta lumière en dedans, pour qu’on ne nous voie pas. Là, y es-tu ? Gare à cette ronce et à cette branche. Té, regarde, en voilà des sous : deux, quatre, six, dix ! Et toi, tu n’as rien trouvé ?

– Si, un franc.

– Une pièce ?

– Une pièce.

– Veinard, va !

– Yanoulet !

– Oui, Maï !

Il se précipite, mais, horreur ! il se sent retenu par la blouse. Il pousse un grand cri.

– Imbécile, lui dit Peyroulin, veux-tu donc nous faire prendre ? Qu’as-tu à brailler comme un âne ? C’est une épine qui t’accrochait, voilà tout ! Tiens, je l’ai ôtée ! Mets ton argent dans la poche et hardi ! courons rejoindre les autres.

– Où étais-tu, maynat 15, demanda la veuve, quand l’enfant l’eut rejointe en haut de la Terrucole, près du Calvaire, après que les voisines se furent séparées.

– J’étais avec Peyroulin, dans le ravin.

– Pourquoi as-tu crié ? Tu as vu quelque chose ? Une bête t’a piqué ? Tu es tout pâle.

– Non, une ronce avait attrapé ma blouse, j’ai cru que c’était une broutche.

– Aussi quelle idée de nous quitter et de s’en aller comme un fou à travers des broussailles, là où aucun chrétien n’ose s’aventurer.

– C’est Peyroulin qui voulait.....

– Oui, c’est toujours un autre qui veut, mais c’est tout de même toi qui fais la bêtise. Il faut savoir dire non quelquefois, vois-tu, mic 16. Tu devais rester près de moi comme tu me l’avais promis. Mais ne nous fâchons pas, ce soir, je suis trop heureuse de t’avoir avec moi. J’étais si triste l’an passé, sans toi, si tu savais ! C’est que tu es tout pour moi, vois-tu ! Depuis que ta grand’mère est morte je n’ai plus personne que toi au monde puisque je suis orpheline, sans frère ni sœur, et que ton défunt père était fils unique. Je suis bien seule ! Tiens, nous sommes arrivés, voici la clef, ouvre la porte. Ah ! comme il fait bon chez nous, ne trouves-tu pas, mon petit ? Regarde la belle souche, comme elle chauffe ! Je l’ai gardée toute l’année exprès pour ce soir. Et j’allume deux chandelles pour y voir bien clair. Je t’ai fait une tourte et un pastis 17 comme je te l’avais promis. Enlève ton cache-nez, ton béret, et mettons-nous à table. Ah ! ce réveillon, nous y voilà enfin ! L’ai-je assez attendu, mon Dieu ! Il n’y a pas sur la terre une femme plus heureuse que moi, ce soir, puisque j’ai là mon hilhot, tout à moi !

La mère et l’enfant s’asseyent auprès de la table de chêne que recouvre une grosse serviette à liteau bleu.

– Tiens, mange-moi ça, – dit la veuve en servant à Yanoulet un grand morceau de tourte. – C’est bon. J’y ai mis dedans un des poulets de la dernière couvée, tu sais, de ceux de la poule noire. Il est tendre, n’est-ce pas ?

Malgré l’aspect séduisant de la pâte dorée, l’enfant n’a pas faim. Pourtant, il l’aime bien, la tourte ! Il s’était tant promis de s’en régaler ! Il se faisait une si grande fête de ce réveillon, tout seul avec sa maman, dans la chambre claire et chaude, au retour de la messe de minuit, après le passage à travers la sombre et mystérieuse Terrucole ! Pourquoi est-il si triste, maintenant ? Pourquoi son cœur lui semble-t-il si lourd dans sa poitrine ?

– Mais, qu’as-tu ? Tu ne manges pas ! Elle n’est pas bonne, la tourte, peut-être ? Pas assez cuite ? Je m’en doutais : quel malheur ! Eh bien, laisse-la ; il y a autre chose, heureusement.

– Si fait, qu’elle est bonne, mais tu m’en avais donné tant !

– Tiens, du pastis : vois comme il est léger, comme il sent bon la fleur d’orange ! Tu ne me diras pas qu’il n’est pas réussi : j’y ai mis douze gros œufs et je l’ai pétri une heure de temps, au moins. Le trouves-tu à ton goût ?

– Oui, Maï, il est très bon.

L’enfant se force pour manger, mais les morceaux refusent de passer. Ah ! cette pièce de vingt sous, là, dans sa poche, comme elle le gêne ! Elle est bien petite, bien légère, pourtant ! Comment s’en débarrasser ? Où la mettre ? Quand sa mère secouera son pantalon pour le plier, tout à l’heure, elle tombera. Il faudra dire d’où elle vient. Que répondra-t-il ?

– Encore une tranche, allons, et bois un peu de vin pour te délier la langue, car tu n’es pas bavard ce soir. C’est du Jurançon, tu sais ! Je l’ai acheté pour toi chez Puyas, lundi dernier, quand j’ai été voir ton patron pour lui demander de te laisser venir. C’est un bien brave homme, ton patron. Tu es heureux chez lui, n’est-ce pas ?

– Oui, Maï.

– Tu me dis la vérité, au moins. Si tu te faisais du mauvais sang, faudrait me le dire. Tes camarades sont-ils gentils pour toi ? Ils ne te tourmentent pas trop ?

– Non, Maï, ils sont bien aimables.

– Tu as peut-être trop de travail ? Que fais-tu toute la journée ?

– Des paquets, des commissions ; je range les marchandises, je pèse les épices et, quand il n’y a plus rien à faire, je noue des bouts de ficelle, assis sur un grand tabouret, près du comptoir.

– Tout cela n’est pas pénible, en effet. Ainsi, tu te trouves bien ? Pourtant, tu as quelque chose que tu me caches, je vois cela. Tu ne me dis pas tout, ce n’est pas joli. Pourquoi es-tu triste ? Tu ne voudrais pas y retourner, à la ville ? Tu veux rester à travailler avec moi aux champs ? Si c’est cela, dis-le, n’aie pas vergogne, va, tout le monde peut se tromper. Je te reprendrai, voilà tout, et j’en serai même bien heureuse !

– Oh ! non. Je me trouve bien là-bas.

– Alors, c’est que le temps te dure ici. Je ne suis pas gaie, c’est vrai, moi ! J’aurais dû te dire d’amener un camarade. Les mères s’imaginent toujours que les enfants leur ressemblent, qu’ils sont aussi heureux avec elles qu’elles avec eux. Moi, rien que de te voir, ça me rend contente ; je ne demande rien autre chose au bon Dieu.

– Le temps ne me dure pas, Maï, et je préfère être seul avec toi ce soir.

– Alors, tu es malade. Où as-tu mal ?

– Non, je n’ai rien, mais je tombe de sommeil.

– Ah ! c’est donc ça que tu es tout chose ? Eh bien, va te coucher ! Garde tes châtaignes pour demain, si tu ne peux pas les manger maintenant. Ainsi, tu ne veux pas que je te conte les histoires et que je te chante les noëls, comme quand tu étais petit ?

– Je suis si fatigué !

– Que les enfants changent vite, pauvres de nous autres mères ! Tu les aimais tant, les histoires, autrefois ! Jamais tu n’en avais assez, jamais tu ne veillais assez tard ! J’étais obligée de me fâcher pour te faire coucher. Mais on a raison de dire que l’on ne tient qu’à ce que l’on ne peut pas avoir. Viens un peu par ici, là, sur cet escabeau, près du feu, à mon côté, car tu es trop grand pour te mettre sur mes genoux, maintenant. Te souviens-tu quand je te chantais :

 

Entre le bœuf et l’âne gris

Dort, dort, dort le petit Fils ?

 

Le petit fils, c’était un peu mon hilhot, à moi.

 

Entre les deux bras de Marie

Dort, dort, dort le fruit de vie.

 

Sans manquer de respect à la Sainte Vierge, je me sentais un peu comme elle, tenant mon doux « fruit de vie », et quand j’arrivais à la fin :

 

Entre deux larrons sur la croix

Dort, dort, dort le Roi des rois.

 

Tu dormais, toi aussi, et je te portais, pesant comme une souche, dans notre lit ; je t’embrassais et tu ne te réveillais pas. Mais qu’as-tu ? Pourquoi tes yeux sont-ils pleins de larmes ? Que jettes-tu dans le feu ?

– Une peau de châtaigne ; j’ai failli m’étrangler avec. Ce n’est rien. Maï, j’ai froid, je veux aller me coucher.

– Oui, oui, tu vas y aller ; mais avant, mon pouricou, dis avec moi « Notre Père », puis tu iras au dodo et je te borderai encore cette fois.

– Maman, dit l’enfant lorsqu’il fut bien au chaud dans le grand lit maternel, maman, qu’est-ce qu’un larron ?

– C’est celui qui prend ce qui ne lui appartient pas ; c’est un voleur.

– Mais quand ce qu’on prend n’est à personne, est-ce voler ?

– Tout est toujours à quelqu’un ; et puis, il n’y a pas à aller chercher des histoires, c’est bien simple : prendre ce qui n’est pas à soi, c’est voler.

– Mais si on prenait l’argent des broutches, par exemple, celui qu’elles ne ramassent pas, qu’elles laissent traîner par terre, ce ne serait pas voler ?

– Quelle drôle de question ? L’argent des broutches est aux broutches ; c’est pour elles qu’il a été jeté ; le prendre, c’est voler, bien sûr, et, de plus, c’est s’exposer à leur vengeance ; c’est très imprudent. Mais, pourquoi me demandes-tu cela ? Tu n’y as pas touché, j’espère, à leur argent, mon Yanoulet ? Non, ce n’est pas Dieu possible ? Que je suis sotte et peureuse ! Pardonne-moi, hilhot ! Tu es incapable de voler, toi. Mais j’ai si peur que tu fasses le mal ! C’était bien une peau que tu jetais au feu, tout à l’heure, dis ? Oui ? je n’entends pas.

– Oui.

– Mon Dieu, je n’ose pas aller voir ! Dis-moi que je suis une folle, hilhot, hilhot ; que c’est très mal, de soupçonner son enfant. C’est que, vois-tu, je serais trop malheureuse. Oui, bien sûr, mon hilhot est digne de mon amour, mon fils est honnête comme son père. Mais réponds-moi donc ! Lève ton visage que je voie tes yeux, tes yeux francs comme l’or, qui ne m’ont jamais menti ; je te croirai. N’est-ce pas qu’ils ne voudraient pas me tromper ? Tu n’as rien pris ?

– Non, non.

– Ah ! je le savais bien ! merci, mon Dieu ! Oh ! vous qui nous voyez du haut de votre ciel, vous qui êtes venu au monde dans une nuit pareille à celle-ci, tout petit et tout humble, pour nous sauver nous autres, petits et humbles, ayez pitié de nous ! Je ne suis qu’une faible femme, qu’une pauvre paysanne bien ignorante ; aidez-moi à élever mon fils comme il faut. Par dessus toute chose, gardez son cœur pur, préservez-le du mal en dedans et en dehors ; en dedans, surtout. Vous qui pardonniez au larron sur la croix, pardonnez nos péchés, et, si nous ne pouvons pas vous servir en faisant de grandes choses, comme ceux qui sont savants et riches, faites-nous la grâce de nous aider à vous servir en étant honnêtes et en faisant le peu que nous savons faire. Ainsi soit-il !

 

 

 

 

 

III

 

L’EMBUSCADE

 

Quiconque fait le péché

est esclave du péché.

Jean, VIII, 34.

 

 

Rien ne bouge dans le grand magasin de réserve où les ballots amoncelés s’élèvent très haut. Tout autour, des rayons bourrés de marchandises, sandales, paquets de laine, boîtes de diverses grandeurs cachent les murs ; des fouets, des rouleaux de cordes, des licous pour les mules pendent au plafond. Entre deux empilements de caisses, au fond, une grande fenêtre aux vitres dépolies donnant, à hauteur d’homme, sur une cour, laisse filtrer un jour laiteux, blafard.

– Voici le matin, dit une voix étouffée, quelque part, à gauche ; dormez-vous, Georges ? Il ne tardera pas s’il doit venir.

– Je ne dors pas, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, répond une autre voix contenue, à droite. J’ai entendu sonner toutes les heures depuis minuit, écouté tous les bruits, et Dieu sait s’il y en a dans cette vieille baraque ! Je suis moulu, j’ai les nerfs malades à crier, mon cœur bat comme un fou à chaque frémissement. C’est affreux cette veille, le regard fixé sur cette fenêtre qu’il n’y a qu’à pousser pour ouvrir.

– Oui, ce n’est pas drôle. Moi, j’ai bien dormi sur mon pilot de lainage ; mais je suis courbaturé, par exemple, j’ai un cent de clous dans chaque jambe. Il n’y a pas à dire, rien ne vaut le portefeuille.

– Nous n’en avons pas pour bien longtemps, heureusement. Je n’en puis plus. Ce n’est pas que j’aie peur, non, mais je suis écœuré : le mal, le vol, c’est hideux. Et puis, cette incertitude... Lequel, parmi ces garçons que je connais depuis des années, que je coudoie du matin au soir, est une canaille ? Je les passe en revue l’un après l’autre et il me semble que tous ont des visages faux. L’idée que, d’un moment à l’autre, il va falloir sauter sur l’un d’eux, m’angoisse au delà de ce que je puis vous dire.

– Effet du matin. C’est toujours un moment pénible. Ainsi, tenez, quand on vient de s’amuser, on n’est jamais fier lorsque paraît le jour.

– C’est vrai. Est-ce le regret de ce qui finit ou la peur de ce qui commence, je ne sais pas ; mais c’est triste, plus triste que le crépuscule.

– Fichtre ! vous n’êtes pas drôle, vous. Les veilles vous rendent sentimental. Vous devriez mettre cela en vers. Je suis sûr que vous avez besoin de fumer. Avez-vous du tabac ? J’ai oublié le mien.

– Y pensez-vous ! Pour qu’on voie la lumière, du dehors ? Et puis, nous n’aurions qu’à mettre le feu. Non, non, tâchons de nous remonter sans cela.

– Vous avez raison, mais c’est bien assommant : rien ne vaut une bonne sèche pour vous remettre d’aplomb.

– Dites-moi, François, qui pensez-vous que ce soit ?

– Pour cela, mon cher, je suis aussi avancé que vous, je n’en sais rien.

– Mais comment avez-vous découvert la chose ? De peur de l’ébruiter, papa ne m’en a rien dit ; vous avez commencé à me raconter, hier soir, je ne sais quelle histoire de fenêtre, d’espagnolette, je n’ai rien compris et vous vous êtes endormi au beau milieu.

– J’étais éreinté. Pensez donc ! j’ai rangé l’envoi de laine à moi tout seul ; j’aurais ronflé sur une barrique. J’avais bien l’idée de veiller, pourtant, mais ce diable de sommeil... Eh ! bien voici : Vous savez que c’est moi que le patron charge d’aérer les magasins de réserve. Depuis un mois, environ, chaque fois que j’arrivais ici, le matin, je trouvais la fenêtre ouverte : pas toute grande, non, bien poussée, au contraire, mais la barre de fer hors de son trou. Comme c’est moi qui ferme chaque soir, cela m’étonnait. Craignant de me tromper, je fis l’expérience plusieurs fois et toujours c’était la même chose : le soir je mettais bien soigneusement mon espagnolette en travers et le lendemain matin je la retrouvais toujours toute droite, je n’avais qu’à tirer. Qui diable s’amusait à passer avant moi pour m’éviter cette peine ? Quelque farceur, sans doute, pour se payer ma tête. Mais Bibi, se méfiant de quelque mauvais tour, ouvrait l’œil. Rien ne vint. Pourtant, que diable, il n’était pas possible de passer par la croisée avec les gros barreaux qui la défendent. Afin de m’en assurer, hier soir, en faisant ma tournée, je les ébranlai l’un après l’autre. Je devins bleu quand celui du milieu me resta dans la main : il était descellé en haut et limé en bas, si finement que cela ne se voyait pas du tout une fois en place. L’enlever pour passer et le remettre n’était qu’un jeu. « Cela se corse », pensai-je. Je ne fis ni une ni deux et j’allai trouver le patron à qui je contai la chose. Il ne voulut pas me croire, d’abord. Le voler, lui, qui est un père pour ses commis, qui les paye si bien, qui ne les laisse manquer de rien, ainsi que leurs familles : jamais ! c’était impossible. Il était sûr de tous ses employés, des petits comme des grands ; pour un peu il m’aurait dit des sottises. « Venez et v