L’histoire de la petite Françoise

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

MARJOLAINE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DURANT deux jours, la tempête avait sévi avec rage. Durant deux jours, roulant des avalanches de neige, un vent formidable avait hurlé aux portes, et, durant deux jours, la masse blanche avait à peine permis de distinguer les quelques maisons qui formaient le petit village de l’Anse du Lac.

Ce matin de janvier, la tempête s’était enfin apaisée. Par un froid rigoureux qui rendait le travail difficile, les habitants déblayaient courageusement leur chemin, faisant danser au soleil la neige qui, toute resplendissante de diamants, montait comme une brume dorée se perdre dans l’espace.

À peine rentré, Laurent Lemoyne venait de déposer sa pelle de bois et gardait encore sa tuque et ses mitaines, quand un coup brusque ébranla la porte.

Comme les habitants éloignés du fort de Ville-Marie étaient alors continuellement sous la menace des attaques iroquoises, prudent, Laurent Lemoyne entre-bâilla légèrement la porte. Toute grelottante, malgré les peaux d’ours qui l’enveloppaient, une vieille Sauvagesse était à genoux sur la dernière marche du perron, et lui tendait les mains en murmurant des mots que ne pouvait comprendre l’habitant. Sous le souffle brûlant de la pitié, Laurent Lemoyne sentit se fondre sa défiance ; il ouvrit la porte et fit entrer la pauvre femme.

Vivement la Sauvagesse s’approcha de madame Lemoyne qui était assise près de la table et, sur ses genoux, déposa le paquet qu’elle portait sur son dos. D’un geste brusque, elle saisit la main de la jeune femme, l’appuya sur son cœur et s’enfuit aussi vivement qu’elle était entrée.

La scène avait été rapide et silencieuse. Un instant, l’homme et la femme se regardèrent, muets et interdits, n’osant toucher à l’étrange paquet. Mais, brave comme toutes les femmes courageuses d’alors qui avaient à cœur le succès de la colonie de Ville-Marie, auquel était attaché le leur et qui y coopéraient de toutes leurs forces et de tous leurs sacrifices, madame Lemoyne saisit les ciseaux et coupa la courroie qui ficelait solidement une fourrure. En tombant, la peau découvrit une petite fille aux joues rondes et aux cheveux bouclés, une jolie petite blonde qui respira largement et ouvrit de grands yeux bleus.

Une blanche ! s’écria madame Lemoyne, en soulevant l’enfant.

Laurent Lemoyne répéta l’exclamation de sa femme, mais à voix basse et tremblante, car l’aventure devenait un inquiétant mystère. Et songeur, il enleva ses mitaines et sa tuque, tout en s’assurant que les verrous de la porte étaient bien poussés.

Prends le bébé, Laurent, je vais lui préparer à boire, dit madame Lemoyne, déjà soucieuse de remplir le rôle maternel que lui assignait la Providence.

Étonnée et craintive, la petite fille regardait M. Lemoyne qui la sautait sur ses genoux en chantant :

 

C’est la poulette grise

Qui pond dans l’église ;

Elle pond un coco

Pour son petit

Qui va faire dodo.

 

Mais voyant revenir madame Lemoyne, elle lui sourit en lui tendant les bras ; puis, soudain, comme prise de désespoir, elle se nit à pleurer en criant : « Maman ! maman ! »

Longtemps, madame Lemoyne berça l’enfant, longtemps, par des mots tendres, elle chercha à calmer son chagrin et, doucement elle chanta pour l’endormir.

Toute la journée, toute la veillée l’extraordinaire aventure préoccupa Laurent Lemoyne. D’où venait cette Indienne et comment cette enfant de trois ans à peine pouvait-elle être en sa possession ? La petite portait ses vêtements personnels, on n’avait pas songé à l’en dépouiller, on lui avait même laissé au cou une médaille de la sainte Vierge et elle avait certainement été enveloppée de fourrure par la Sauvagesse. Tous ces détails ne faisaient qu’embrouiller davantage les réflexions qu’échangeaient en veillant au coin du feu le brave colon et sa femme.

Nous l’appellerons Madeleine, en souvenir de notre petite, dit madame Lemoyne, les yeux pleins de larmes, en baisant le front de la petite étrangère qui, dans le ber, dormait paisiblement, ses poings roses fermés et levés jusqu’à son cou.

Non loin d’elle, perdu dans l’énigme troublante qui le hantait depuis le matin, son mari tisonnait distraitement le feu, tandis que de temps à autre, le pétillement du bois lançait des étincelles qui, un instant, posaient autour de l’âtre leur éphémère éclat.

Le nom de l’enfant qui, avec un sourire d’ange avait passé dans leur vie comme un rayon de soleil, les fit encore plus lointains. Insensiblement, la conversation tomba ; puis, le silence se fit, laissant les deux époux à leurs absorbantes pensées.

Quelques heures plus tard, la nuit apportait aux habitants de l’Anse-du-Lac le bienfaisant repos du sommeil.

Pendant que les braves cultivateurs refaisaient leurs forces pour le lendemain, reprendre la coupe du bois, qui occupait leurs journées d’hiver, une grande ombre noire suivait le chemin conduisant à Ville-Marie. Elle se perdait parfois dans des taillis, pour apparaître ensuite au bord de l’eau, se profilant sur la glace, ou longeant de véritables montagnes de neige. Rien ne l’arrêtait, et dans la blancheur du bois, sa masse sombre apparaissait lourde et gigantesque.

Comme de merveilleuses topazes, les étoiles brillaient et scintillaient ; les arbres s’enveloppaient frileusement d’écharpes neigeuses et, parfois, une note aiguë d’oiseau montait dans la nuit appelant le cri des bêtes de la forêt. Aucune lumière ne pointait aux habitations qui, maintenant, s’espaçaient de plus en plus. C’était partout le grand repos de la nuit. Et l’ombre avançait toujours, quelquefois rapide, comme agrandie, souvent lente et courbée.

Lorsque les premières clartés de l’aube déchirèrent le voile de la nuit pour border l’horizon de légères lueurs roses, et que, tristes de leur éclat perdu, s’endormirent les étoiles, le fort et les habitations de Ville-Marie se dessinaient nettement dans le lointain. Et en dépit du froid vif et piquant qui se maintenait, fortement découpée dans la lumière du jour nouveau, l’ombre se dirigeait vers la bourgade française.

Déjà, çà et là, de petites lumières s’allumaient aux fenêtres et, dans les maisons, commençaient les allées et venues du jour. La cloche sonnait la messe, et la petite église s’emplissait de pieux fidèles qu’allait soutenir la prière et encourager la sainte parole des héroïques missionnaires. Le jour imposait lentement sa lumière et, en accentuant les détails de l’ensemble, il dégageait le paysage de l’ombre. Mais quand, atteignant les toits, le soleil jeta gaiement ses premiers rayons dans les maisons et dans les cœurs, l’ombre avait disparu de la route blanche, et, écroulée, elle gisait près de la palissade de pieux qui entourait Ville-Marie.

Vers huit heures, munis d’armes et d’outils, quelques colons sortirent du fort, se dirigeant vers la forêt à l’ouest. La neige craquait sous leurs pas et le frimas ornait déjà leurs figures. La journée s’annonçait rude ; le travail serait pénible ; mais les hardis travailleurs se sentaient forts de leur ambition et joyeux de leur courage.

L’un d’eux remarquant tout-à-coup l’absence de Nicolas Dansereau, se tourna du côté du fort, cherchant s’il le suivait.

Mais, voyez donc, dit-il soudain, qu’y a-t-il donc là, près de la palissade ?

Tous les regards se tournèrent immédiatement vers la direction indiquée.

Allons voir, proposa un des colons. Nous sommes d’ailleurs assez nombreux pour faire face à un Iroquois en embuscade.

Allons, dirent aussitôt tous les hommes. Et, d’un pas rapide, ils reprirent le chemin de Ville-Marie.

À peine avaient-ils fait quelques pas qu’ils entendirent un pressant appel. « Ici, compagnons ! ici ! » Et se détachant de la masse noire écrasée près de la palissade, Nicolas Dansereau agita la main. Inquiets, non fiers bûcherons s’élancèrent vers lui.

Un triste spectacle s’offrit à eux. Agenouillé, leur ami était penché sur une forme humaine, étendue rigide et enveloppée de fourrures. Des taches de sang marbraient la neige et leurs traces indiquaient les vains efforts faits pour se relever.

« Kakganha ! » s’écrièrent les habitants de Ville-Marie en reconnaissant la vieille Sauvagesse convertie que depuis plusieurs années protégeait Marguerite Bourgeoys.

« Elle est blessée, expliqua Nicolas. Vite, transportons-la chez nous. »

Et silencieusement, le triste cortège rentra dans Ville-Marie.

Vers midi, grâce à des soins empressés, Kakganha reprit connaissance. Le premier geste de la pauvre Indienne fut de lever ses mains, ses mains tuméfiées, brûlées par le froid, et qui la faisaient tant souffrir ! Comme anxieuse, madame Dansereau se penchait sur elle. « Écoute, dit-elle faiblement à la jeune femme, tu sais, Kakganha mourir, mais Kakganha sauvé la petite fille. »

Alors dans son langage imagé, la malade raconta comment, s’étant éloignée pour ramasser du bois, elle avait assisté au massacre d’une famille française. Surpris en route par deux Sauvages, l’homme avait lutté courageusement contre les attaques des ennemis, et il avait vaillamment défendu sa femme et son enfant. Comprenant qu’il n’y aurait pas de salut pour eux, serrant son enfant dans ses bras, la femme s’était jetée à genoux au fond du « berlot », tandis que, debout devant elle, son mari répondait aux flèches par les balles de son pistolet.

Les Sauvages avaient réussi à gagner du terrain quand, blessé, l’un d’eux était tombé. Le danger amoindri avait donné de nouvelle force au colon, qui avait ajusté vivement son dernier ennemi. Mais au même moment, touché à l’oreille par une flèche, le cheval s’était emballé et avait fait manquer le coup. La violence du choc avait renversé le Français et l’avait étendu sur la neige. Alors, emportée dans une course désordonnée, avec un cri d’épouvante, la pauvre femme avait tendu les bras vers son mari. Le geste désespéré desserrant l’étreinte des bras maternels, l’enfant avait roulé au pied d’un arbre.

Un instant... et se relevant avec effort, sans sentir ses blessures, sans s’apercevoir qu’il abandonnait son enfant, l’homme s’était élancé à la poursuite de l’Indien, déjà rendu à peu de distance de la voiture qui filait en course vertigineuse. Puis, à quelques pas, il s’était affaissé.

Maintenant Kakganha racontait péniblement que, blessée au bras par une flèche, au début du combat elle avait pu néanmoins saisir l’enfant, et que, malgré la tempête qui s’était élevée, fuyant Ville-Marie aux alentours de laquelle rôdaient probablement des Iroquois, elle avait marché longtemps, longtemps ; jusqu’au village de l’Anse au Lac, à une maison duquel elle avait frappé et où elle avait laissé la petite fille. « Kakganha a remarqué la maison, ajouta-t-elle, c’est la troisième à l’ouest, et elle a donné trois coups de couteau dans la planche, à gauche de la porte du sud. »

La Sauvagesse n’ayant plus la force de parler, les derniers mots furent à peine articulés. La respiration était devenue sifflante et le bras blessé se couvrait de taches jaunes, bleues et noires. Animés par la fièvre, les yeux de la malade restaient perçants ; ils semblaient scruter ceux de madame Dansereau qui lui adressait des paroles d’encouragement. Puis, peu à peu, les traits de Kakganha se détendirent. Sur le vieux visage cuivré, une expression de calme remplaça celle de la souffrance et, comme enveloppée de paix, l’Indienne s’endormit.

Pensive, madame Dansereau resta un long moment debout près de la malade. Avec la rapidité de l’éclair, le récit de Kakganha avait fait surgir dans son esprit une pensée qui de plus en plus prenait la forme et la force d’une certitude. Alors, poussée par l’intime conviction que la jeune femme qu’elle avait entrevue la veille à l’hôpital était mêlée au drame dont venait de lui parler la Sauvagesse, et laissant celle-ci aux soins d’une voisine, madame Dansereau prit le chemin de l’Hôtel-Dieu.

Ce fut Jeanne-Mance elle-même qui la reçut, et après avoir entendu son récit, suivi de l’explication du but de sa visite, elle informa la jeune femme que, jusqu’au matin, on avait vainement tenté de ranimer la pauvre inconsciente qu’on hospitalisait depuis deux jours, mais que malgré son état précaire la patiente reposait maintenant paisiblement, après avoir donné de légers signes de connaissance. Venez, continua-t-elle, peut-être quelques noms d’enfants, prononcé à voix douce et basse, auront-ils meilleur résultat que les remèdes.

Jeanne Mance arriva près de la malade juste au moment où celle-ci tournait brusquement la tête et soulevait la main droite en étendant le doigt vers un coin de la chambre. Les yeux hagards et épouvantés, elle se dressa sur son lit et, d’une voix stridente, elle cria : « Françoise ! Françoise ! » Puis, elle retomba lourdement sur ses oreillers en répétant l’appel désespéré. Elle avait refermé les yeux ; de longs cils noirs accentuaient la pâleur de son visage auquel le frémissement des lèvres donnait une expression douloureuse, et son front ruisselait de sueurs.

La crise avait éclairci la situation. « Elle lui sera peut-être salutaire », pensa la sainte fille. Et avec cette foi profonde et confiante qui fut, pour la colonie de M. de Maisonneuve, la source pure et puissante de sa sève immortelle, Jeanne Mance et madame Dansereau remerciaient la divine Providence qui leur fournissait les moyens de réunir la mère et l’enfant. Car, elles ne doutaient plus ; la petite fille sauvée par Kakganha, c’était Françoise !

Dans l’après-midi de ce même jour, Nicolas Dansereau et son voisin partaient pour le village de l’Anse du Lac. Le chemin était rude et le froid piquant. De hauts bancs de neige s’élevaient de chaque côté du chemin. De loin en loin, des colonnes de fumée montaient entre les arbres parés d’une mousse de givre, et, à travers la forêt, les deux voyageurs passaient absorbés et silencieux.

Bientôt apparurent les maisons de l’Anse du Lac. À peu de distance les uns des autres, cinq colons étaient établis dans cette partie de l’île où, rudes travailleurs, ils avaient défriché de belles terres et fondé d’heureux foyers. Suivant les indications de Kakganha, ce fut à la troisième porte que frappèrent les voyageurs, et ce fut Laurent Lemoyne lui-même qui leur ouvrit. L’entretien fut court. Rien n’étonna les époux Lemoyne, et une heure plus tard, deux voitures descendaient vers Ville-Marie.

Pendant ce temps, Jeanne Mance avait préparé la jeune femme à la joie de retrouver sa chère petite fille Françoise. Chaque fois, un faible sourire l’avait remerciée ; un sourire de plus en plus triste, à mesure que s’en allaient les forces de la pauvre mère et que se faisait le calme qui précède souvent la fin.

Puis, enfin, l’heureux moment arriva ! Hélas ! il arrivait à l’heure où, devant l’insondable mystère de l’éternité, s’effacent toutes les choses de la terre.

La mourante eut à peine la force de baiser sa fille, de la regarder une dernière fois, de goûter sa dernière joie maternelle, tant la vie s’en allait rapidement. Mais une expression de bonheur rayonna sur sa figure lorsque, agenouillé à ses côtés, madame Lemoyne lui dit en serrant la petite Françoise dans ses bras : « Elle sera notre fille. » L’enfant appelait sa petite maman, caressait sa joue blanche et l’embrassait au moment, où, à la prière de la dernière bénédiction du prêtre, son âme quitta la terre.

Rendue deux fois orpheline par la haine des Sauvages pour les Visages-Pâles qui, disaient-ils, menaçaient leur liberté, la fillette trouva, chez Laurent Lemoyne, la paix et le bonheur d’un foyer chrétien en même temps que la tendresse de véritables parents.

Dès qu’elle fut guérie, Kakganha demanda à entrer au service de madame Lemoyne, afin d’être près de Françoise qu’elle suivait comme son ombre.

 

 

MARJOLAINE, Au coin du feu, 1943.

 

 

 

 

 

 

 

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