Inès de Las Sierras

 

 

par

 

 

Charles NODIER

 

 

 

 

I

– Et toi, dit Anastase, ne nous feras-tu pas aussi un conte de revenants ?...

– Il ne tiendrait qu’à moi, répondis-je ; car j’ai été témoin de la plus étrange apparition dont il ait jamais été parlé depuis Samuel ; mais ce n’est pas un conte, vraiment ! c’est une histoire véritable.

– Bon ! murmura le substitut en pinçant les lèvres ; y a-t-il quelqu’un aujourd’hui qui croie aux apparitions ?

– Vous y auriez peut-être cru aussi fermement que moi, repris-je, si vous aviez été à ma place.

Eudoxie rapprocha son fauteuil du mien, et je commençai :

C’était dans les derniers jours de 1812. J’étais alors capitaine de dragons en garnison à Gironne, département du Ter. Mon colonel trouva bon de m’envoyer en remonte à Barcelone, où se tenait, le lendemain de Noël, un marché de chevaux fort renommé dans toute la Catalogne, et de m’adjoindre pour cette opération deux lieutenants du régiment, nommés Sergy et Boutraix, qui étaient mes amis particuliers. Vous permettrez, s’il vous plaît, que je vous entretienne un moment de l’un et de l’autre, parce que les détails dans lesquels j’entrerai sur leur caractère ne sont pas entièrement inutiles au reste de mon récit.

Sergy était un de ces jeunes officiers que nous donnaient les écoles, et qui avaient à vaincre quelques préventions, et même quelques antipathies, pour être bien vus de leurs camarades. Il en avait triomphé en peu de temps. Sa figure était charmante, ses manières distinguées, son esprit vif et brillant, sa bravoure à toute épreuve. Il n’était point d’exercice dans lequel il n’excellât, point d’art dont il n’eût le goût et le sentiment, quoique son organisation délicate et nerveuse le rendît plus sensible au charme de la musique. Un instrument qui chantait sous des doigts habiles, et surtout une belle voix, le remplissaient d’un enthousiasme qui se manifestait quelquefois par des cris et par des larmes. Quand c’était une voix de femme, et que cette femme était jolie, ses transports allaient jusqu’au délire. Ils m’avaient souvent inquiété sur sa raison. Vous jugerez aisément que le coeur de Sergy devait être fort accessible à l’amour, et presque jamais, en effet, on ne l’aurait trouvé libre d’une de ces passions violentes dont la vie d’un homme paraît dépendre ; mais l’heureuse exaltation de sa sensibilité le défendait elle-même contre ses excès. Ce qu’il fallait à cette âme ardente, c’était une âme ardente comme elle, avec laquelle elle pût s’associer et se confondre ; et, bien qu’il crût la voir partout, il ne l’avait jusque-là rencontrée nulle part. Il résultait de là que l’idole de la veille, dépouillée du prestige qui l’avait divinisée, n’était plus qu’une femme le lendemain, et que le plus passionné des amants en était aussi le plus mobile. Pendant ces jours de désabusement où il retombait de toute la hauteur de ses illusions dans l’humiliante conviction de la réalité, il avait coutume de dire que l’objet inconnu de ses voeux et de ses espérances n’habitait pas la terre ; mais il le cherchait encore, sauf à se tromper encore comme il avait fait mille fois. La dernière erreur de Sergy avait été produite par une petite chanteuse assez médiocre, attachée à la troupe de Bascara, qui venait de quitter Gironne. Deux jours entiers, la virtuose avait occupé les plus hautes régions de l’Olympe. Deux jours avaient suffi à l’en faire descendre au rang des plus simples mortelles. Sergy ne s’en souvenait plus.

Avec cette irritabilité de sentiment, il était impossible que Sergy n’eût pas beaucoup de penchant pour le merveilleux. Il n’y avait pas de région où ses idées s’égarassent plus volontiers. Spiritualiste par raisonnement ou par éducation, il l’était bien davantage par imagination ou par instinct. Sa foi dans la maîtresse imaginaire que le monde des esprits lui avait réservée n’était donc pas un simple jeu de la fantaisie ; c’était le sujet favori de ses rêveries, le roman secret de sa pensée, une espèce d’énigme gracieuse et consolante qui le dédommageait du fâcheux retour de ses essais inutiles. Loin de me révolter contre cette chimère, quand le hasard la ramenait dans la conversation, je m’en étais servi plus d’une fois avec succès pour combattre ses désespoirs amoureux, qui se renouvelaient tous les mois. En général, c’est une chose assez bien entendue pour le bonheur, que de se réfugier dans une vie idéale, quand on sait au juste ce que vaut celle-ci.

Boutraix faisait avec Sergy le contraste le plus parfait. C’était un grand et gros garçon, plein comme lui de loyauté, d’honneur, de bravoure, de dévouement à ses camarades ; mais sa figure était fort commune, et son esprit ressemblait à sa figure ; il ne connaissait que par ouï-dire l’amour moral, cet amour de tête et de coeur qui trouble ou embellit la vie, et il le regardait comme une invention des romanciers et des poètes, qui n’a jamais existé que dans les livres. Quant à l’amour qu’il savait comprendre, il en faisait quelque usage dans l’occasion, mais sans lui donner plus de soins et de temps qu’il n’en mérite. Ses loisirs les plus doux étaient pour la table, où il était le premier assis, et qu’il quittait toujours le dernier, à moins que le vin ne manquât. Après un beau fait de guerre, le vin était la seule chose de ce monde qui lui inspirât quelque enthousiasme. Il en parlait avec une sorte d’éloquence, et il en buvait beaucoup sans en boire jusqu’à l’ivresse. Par une faveur particulière de son tempérament, il n’était jamais tombé dans cet état grossier qui rapproche l’homme de la brute ; mais il faut convenir qu’il s’endormait à propos.

La vie intellectuelle se réduisait, pour Boutraix, à un très petit nombre d’idées sur lesquelles il s’était fait des principes invariables, ou qu’il était parvenu à exprimer par des formules absolues, fort commodes pour le dispenser de discuter. La difficulté de prouver quelque chose par une suite de bons raisonnements l’avait déterminé à tout nier. À toutes les inductions tirées de la foi ou du sentiment, il répondait par deux mots sacramentels, accompagnés d’un haussement d’épaule : fanatisme et préjugé. Si on s’obstinait, il penchait sa tête sur le dos de sa chaise, et poussait un sifflement aigu dont la tenue durait autant que l’objection, et lui épargnait l’embarras de l’entendre. Quoiqu’il n’eût jamais lu deux pages de suite, il croyait avoir lu Voltaire et même Piron, qu’il regardait comme un philosophe ; ces deux beaux esprits étaient ses autorités suprêmes ; et l’ultima ratio de toutes les controverses auxquelles il daignait prendre part se résumait dans cette phrase triomphante : Voyez d’ailleurs ce qu’ont dit Voltaire et Piron ! L’altercation finissait ordinairement là, et il en remportait l’honneur, ce qui lui avait valu dans son escadron la réputation d’un excellent logicien. Avec tout cela, Boutraix était un bon camarade, et l’homme de l’armée, sans contredit, qui se connaissait le mieux en chevaux.

Comme nous nous proposions de nous remonter nous-mêmes, nous étions convenus de nous servir, pour notre voyage à Barcelone, de la voie des arrieros, ou voituriers, qui abondent à Gironne ; et la facilité d’en trouver nous avait inspiré une confiance qui faillit être trompée. La solennité du 24 au soir et le marché du surlendemain attiraient, de tous les points de la Catalogne, une quantité innombrable de voyageurs, et nous avions précisément attendu à ce jour-là pour nous procurer le véhicule nécessaire. À onze heures du matin, nous cherchions encore un arriero, et il ne nous en restait exactement qu’un seul en espérance, quand nous le rencontrâmes à sa porte en disposition de partir.

– Malédiction sur ta carriole et sur tes mules ! s’écria Boutraix, excédé de colère, en s’asseyant sur une borne. Que tous les diables d’enfer, s’il y en a, se déchaînent sur ton passage, et que Lucifer lui-même te donne le couvert ! Nous ne partirons donc pas !...

L’arriero se signa, et recula d’un pas.

– Dieu vous ait en sa sainte garde, maître Estevan, repris-je en souriant. Avez-vous des voyageurs ?

– Je ne peux pas dire positivement que j’aie des voyageurs, répondit le voiturier, puisque je n’en ai qu’un, le seigneur Bascara, régisseur et gracioso de la comédie, qui va rejoindre sa troupe à Barcelone, et qui était resté en arrière pour accompagner les bagages, c’est-à-dire cette malle bourrée de nippes et de chiffons, qui ne ferait pas la charge d’un âne.

– Voilà qui est pour le mieux, maître Estevan ! Votre voiture est à quatre places, et le seigneur Bascara nous permettra volontiers de payer les trois quarts du voyage, qu’il sera libre d’ailleurs de porter tout entier en compte à son directeur. Nous lui garderons le secret. Prenez la peine de lui demander s’il veut bien nous autoriser à l’accompagner.

Bascara n’hésita qu’autant qu’il le fallait pour trouver moyen de donner à son consentement l’apparence d’un procédé obligeant. À midi nous étions partis de Gironne.

La matinée avait été aussi belle qu’on pût la désirer pour la saison ; mais à peine eûmes-nous dépassé les dernières maisons de la ville, que les blanches vapeurs qui flottaient, depuis le lever du soleil, au sommet des collines, en draperies molles et légères, se développèrent avec une rapidité surprenante, embrassèrent tout l’horizon, et nous pressèrent de toutes parts comme une muraille. Bientôt elles se résolurent en pluie mêlée de neige et d’une extrême finesse, mais si intense et si pressée, qu’on aurait cru que l’atmosphère était convertie en eau, ou que nos mules nous avaient entraînés dans les bas-fonds d’un fleuve heureusement perméable à la respiration. L’élément équivoque que nous parcourions avait perdu sa transparence au point de nous dérober les lisières et les points les plus rapprochés du chemin ; notre conducteur lui-même ne s’assurait de le suivre qu’en le sondant à tout moment du regard et du pied, avant d’y engager son équipage, et ces essais, souvent répétés, retardaient de plus en plus notre marche. Les gués les plus commodes avaient d’ailleurs assez grossi en quelques heures pour devenir périlleux, et Bascara n’en traversait pas un sans se recommander à saint Nicolas ou à saint Ignace, patrons des navigateurs.

– J’ai réellement peur, disait Sergy en souriant, que le ciel n’ait pris au mot la terrible imprécation dont Boutraix a ce matin accueilli le malheureux arriero. Tous les diables de l’enfer semblent s’être déchaînés sur notre passage, comme il l’avait souhaité, et il ne nous manque plus que de souper avec le démon en personne pour voir son présage accompli. Il est fâcheux, vous en conviendrez, de subir les conséquences de cette colère impie.

– Bon, bon, répondait Boutraix en se réveillant à demi. Préjugé ! superstition ! fanatisme !

Et il se rendormait aussitôt.

La route devint un peu plus sûre quand nous fûmes parvenus aux grèves rocheuses et solides de la mer ; mais la pluie, ou plutôt le déluge au travers duquel nous nagions si péniblement, n’avait point diminué. Il ne sembla tarir que trois heures après le coucher du soleil, et nous étions encore fort loin de Barcelone. Nous arrivions à Mattaro, où nous résolûmes de coucher, dans l’impossibilité de faire mieux ; car notre attelage était excédé de fatigue ; il eut cependant à peine tourné pour s’introduire dans la vaste allée de l’auberge, que l’arriero vint ouvrir notre portière, et nous annonça d’un air triste que la cour était déjà encombrée de voitures qu’on ne pouvait héberger.

– C’est une fatalité, ajouta-t-il, qui nous poursuit dans ce voyage de malheur ! Il n’y a de logement vacant qu’au château de Ghismondo.

– Voyons, dis-je en m’élançant de la chaise, s’il faut nous résoudre à bivouaquer dans une des cités les plus hospitalières de l’Espagne, ce serait une rude extrémité après un voyage aussi pénible.

– Seigneur officier, répondit un muletier qui fumait son cigarro, indolemment adossé contre le montant de la porte, vous ne manquerez pas de compagnons dans votre disgrâce, car il y a plus de deux heures qu’on refuse tout le monde dans les auberges et dans les maisons particulières, où les premiers venus ont trouvé à s’abriter. Il n’y a de logement vacant qu’au château de Ghismondo.

Je connaissais depuis longtemps cette manière de parler, familière au peuple en pareille occasion ; mais jamais son retour fastidieux n’avait importuné plus désagréablement mon oreille.

Je me fis jour toutefois jusqu’auprès de l’hôtesse, à travers une tumultueuse cohue de voyageurs, d’arrieros, de mules et de palefreniers, et je parvins à tourner sur moi son attention, en frappant rudement je ne sais quel ustensile d’airain du pommeau de mon épée.

– Une écurie, une chambre, une table bien servie ! m’écriai-je de ce ton impérieux qui nous réussissait d’ordinaire, et tout cela sur-le-champ ! c’est pour le service de l’empereur !

– Eh ! seigneur capitaine, répliqua-t-elle avec assurance, l’empereur lui-même ne trouverait pas dans toute mon hôtellerie une place où se tenir assis ! Des vivres et du vin, tant qu’il vous plaira, si vous êtes d’humeur à souper au grand air, car il n’est, grâce à Dieu, pas difficile de s’en pourvoir dans une ville telle que celle-ci : mais il n’est pas en ma puissance d’élargir la maison pour vous recevoir. Sur ma foi de chrétienne, il n’y a de logement vacant qu’au château...

– La peste soit des proverbes et du pays de Sancho ! interrompis-je brusquement. Passe encore si ce château maudit existait réellement quelque part, car j’aimerais mieux y passer la nuit que dans la rue.

– N’est-ce que cela ? reprit-elle en me regardant fixement. C’est qu’en vérité vous m’y faites penser ! Le château de Ghismondo n’est pas à plus de trois quarts de lieue d’ici, et on y trouve en effet des logements ouverts en tout temps. Il est vrai qu’on profite peu de cet avantage, mais vous n’êtes pas hommes, vous autres Français, à céder un bon gîte au démon. Voyez si cela vous convient, et votre voiture va être chargée de tout ce qui est nécessaire pour vous faire passer la nuit joyeusement, si vous ne recevez quelque fâcheuse visite.

– Nous sommes trop bien armés pour en redouter aucune, répondis-je ; et quant au démon lui-même, j’en ai entendu parler comme d’un convive assez agréable. Avisez donc à nos provisions, ma bonne mère ! Des rations pour cinq, dont chacun mange comme quatre, du fourrage pour nos mules, et un peu trop de vin, s’il vous plaît, car Boutraix est avec nous...

– Le lieutenant Boutraix ! s’écria-t-elle en rapprochant ses mains étendues, ce qui est, comme tout le monde le sait, une exclamation en gestes : Mozo, deux paniers de douze, et du vrai rancio !...

Dix minutes après, l’intérieur du coche était transformé en office de bonne maison et si plantureusement garni, qu’on n’y aurait pas introduit le plus exigu de nos voyageurs ; mais, ainsi que je l’ai dit, le temps, qui n’avait pas cessé d’être menaçant, paraissait du moins apaisé pour un moment. Nous n’hésitâmes pas à faire le chemin à pied.

– Où allons-nous, seigneur capitaine ? dit l’arriero surpris de ces préparatifs.

– Où irions-nous, mon pauvre Estevan, si ce n’était à l’endroit que vous même aviez indiqué ? Au château de Ghismondo, probablement.

– Au château de Ghismondo ! Que la bienheureuse Vierge ait pitié de nous ! Mes mules elles-mêmes n’oseraient entreprendre ce voyage !

– Elles le feront cependant, repartis-je en lui glissant dans la main une pincée de piécettes, et elles seront dédommagées de cette dernière fatigue par une réfection copieuse. Pour vous, mon cher camarade, il y a là-dedans trois bouteilles de vieux vin de Palamos dont vous me direz des nouvelles. Seulement, ne perdons point de temps, car nous sommes presque à jeun les uns et les autres, et, d’ailleurs, le ciel commence furieusement à se brouiller.

– Au château de Ghismondo ! répéta lamentablement Bascara. Savez-vous, mes seigneurs, ce que c’est que le château de Ghismondo ? Personne n’y a jamais pénétré impunément, sans avoir fait un pacte préalable avec l’esprit de malice, et je n’y mettrais pas le pied pour la charge des galions. Non, vraiment, je n’irai pas !...

– Vous irez, sur mon honneur, aimable Bascara, reprit Boutraix en le ceignant d’un bras vigoureux. Siérait-il à un généreux Castillan, qui exerce avec gloire une profession libérale, de reculer devant le plus inepte des préjugés populaires ! Ah ! si Voltaire et Piron avaient été traduits en espagnol, comme ils devraient l’être dans toutes les langues du monde, je ne serais pas en peine de vous prouver que le diable dont on vous fait peur est un épouvantail de vieilles femmes, inventé au profit des moines par quelque méchant buveur d’eau de théologien ; mais je vous ferai toucher cela au doigt quand nous aurons soupé, car j’ai l’estomac trop vide et la bouche trop sèche pour soutenir avec avantage, à l’heure qu’il est, une discussion philosophique. Marchez donc, brave Bascara, et soyez assuré de trouver toujours le lieutenant Boutraix entre le diable et vous, s’il était assez téméraire pour vous menacer de la moindre offense. Mordieu ! il ferait beau voir !

Nous nous étions engagés, en parlant ainsi, dans le chemin raboteux et haché de la colline, au bruit des hélas sanglotants de Bascara, qui marquait chacun de ses pas d’une des effusions des psaumes ou d’une des invocations des litanies. Je dois convenir que les mules elles-mêmes, ralenties par la fatigue et par la faim, ne se rapprochaient du but de notre équipée nocturne que d’une allure maussade et rechignée, s’arrêtant de temps en temps, comme si elles avaient attendu un contre-ordre salutaire, et retournant piteusement une tête abattue vers chaque toise de la route qu’elles achevaient de parcourir.

– Qu’est-ce donc, dit Sergy, que ce château de fatale renommée qui inspire à ces bonnes gens une terreur si sincère et si profonde ? Un rendez-vous de revenants, peut-être ?

– Et peut-être, lui répondis-je tout bas, un repaire de voleurs ; car le peuple n’a jamais conçu de superstition de ce genre qui ne fût fondée sur quelque motif légitime de crainte. Mais à nous trois, nous avons trois épées, trois paires d’excellents pistolets, des munitions pour recharger ; et, outre son couteau de chasse, l’arriero est certainement muni, suivant l’usage, d’un bon ganivet de Valence.

– Qui ne sait ce que c’est que le château de Ghismondo ? murmura Estevan d’une voix déjà émue. Si ces illustres seigneurs sont curieux de l’apprendre, je suis en état de les satisfaire, car feu mon père y est entré. C’était un brave, celui-là ! Dieu lui pardonne d’avoir un peu trop aimé à boire !

– Il n’y a pas de mal, interrompit Boutraix. Que diable vit donc ton père au château de Ghismondo ?

– Raconte-nous cette histoire, reprit Sergy, qui aurait donné la partie de plaisir la plus raffinée pour un conte fantastique.

– Aussi bien, après cela, répliqua le muletier, leurs seigneuries seront libres de retourner, si elles le jugent à propos.

Et il poursuivit :

– Ce malheureux Ghismondo – dit-il, et, se reprenant aussitôt comme s’il craignait d’avoir été entendu par quelque témoin invisible – malheureux en effet, continua-t-il, pour avoir attiré sur lui l’inexorable colère de Dieu, car je ne lui veux d’ailleurs aucun mal !... Ghismondo était à vingt-cinq ans le chef de l’illustre famille de Las Sierras, si renommée en nos chroniques. Il y a de cela trois cents ans, ou à peu près ; mais l’année au juste est mentionnée dans les livres. C’était un beau et brave cavalier, libéral, gracieux, longtemps bienvenu de tous, mais trop enclin à de méchantes compagnies, et qui ne sut pas se conserver dans la crainte et dans le respect du Seigneur, si bien qu’il se fit un mauvais bruit dans ses départements, et qu’il se ruina presque entièrement par ses prodigalités. C’est alors qu’il fut obligé de chercher un asile dans le château où vous avez résolu fort imprudemment, révérence gardée, de passer la nuit prochaine, et qui était le seul débris de son riche patrimoine. Content d’échapper, dans cette retraite, à la poursuite de ses créanciers et à celle de ses ennemis, qui ne laissaient pas d’être fort nombreux, parce que ses passions et ses débauches avaient porté le trouble dans beaucoup de familles, il acheva de la fortifier, et il s’y confina pour le reste de ses jours, avec un écuyer d’aussi mauvaise vie que lui et un jeune page dans lequel la corruption de l’âme avait devancé les années ; leur maison se composa seulement d’une poignée d’hommes d’armes qui avaient pris part à leur excès, et dont l’unique ressource était de s’associer à leur fortune. Une des premières expéditions de Ghismondo eut pour objet de se procurer une compagne, et, semblable à l’infâme oiseau qui souille son nid, ce fut dans sa propre famille qu’il choisit sa propre victime. Quelques-uns disent cependant qu’Inès de Las Sierras, c’était le nom de sa nièce, souscrivit en secret à son enlèvement. Qui pourra jamais expliquer les mystères du coeur des femmes ?

Je vous ai dit que ce fut là une de ses premières expéditions, parce que l’histoire lui en attribue beaucoup d’autres. Les revenus attachés à ce rocher, qui semble avoir été frappé, de tout temps, de la malédiction céleste, n’auraient pas suffi à ses dépenses, s’il n’y avait suppléé par des impôts levés sur les passants, et que l’on qualifie de vols de grand chemin quand la perception n’est pas exécutée par de grands seigneurs. Les noms de Ghismondo et de son château devinrent en peu de temps redoutables.

– N’est-ce que cela ? dit Boutraix. Ce que tu viens de dire est partout. C’était un des résultats nécessaires de la féodalité, une des suites de la barbarie, dans ces siècles d’ignorance et d’esclavage !

– Ce qui me reste à vous raconter est un peu moins commun, reprit l’arriero. La douce Inès, qui avait reçu une éducation chrétienne, fut, tout à coup, à pareil jour qu’aujourd’hui, éclairée d’un brillant rayon de la grâce. À l’instant où l’heure de minuit vient rappeler aux fidèles la naissance du Sauveur, elle pénétra, contre son usage, dans la salle des banquets, où les trois brigands, assis devant le foyer, s’étourdissaient sur leurs crimes dans les excès d’une orgie. Ils étaient à moitié ivres. Animée par la foi, elle leur peignit en vives paroles la méchanceté de leurs actions et les châtiments éternels qui en seraient la suite ; elle pleura, elle pria, elle s’agenouilla devant Ghismondo, et, sa blanche main étendue sur ce coeur qui, naguère encore, avait battu pour son amour, elle essaya d’y rappeler quelques sentiments humains. C’était, mes seigneurs, une entreprise au-dessus de ses forces, et Ghismondo, excité par ses barbares compagnons, lui répondit d’un coup de poignard qui lui perça le sein.

– Le monstre ! s’écria Sergy, aussi ému que s’il avait entendu le récit d’une histoire véritable.

– Cet incident horrible, continua Estevan, ne rabattit rien de la licence et de la joie accoutumée. Les trois convives continuèrent à boire et à chanter des chansons impies, en présence de la jeune fille morte ; et il était trois heures du matin quand les hommes d’armes, avertis par le silence de leurs maîtres, pénétrèrent au lieu du festin pour relever quatre corps étendus dans des flots de sang et de vin. Ils emportèrent, sans sourciller, les trois ivrognes dans leurs lits et le cadavre dans son linceul.

Mais la vengeance céleste, poursuivit Estevan après une pause assez solennelle, mais l’infaillible justice de Dieu n’avait pas perdu ses droits. À peine le sommeil eut commencé à dissiper les vapeurs qui obscurcissaient la raison de Ghismondo, qu’il vit Inès entrer dans sa chambre à pas mesurés, non pas belle, frémissante d’amour et de volupté, et vêtue comme autrefois d’un tissu léger qui allait tomber ; mais pâle, ensanglantée, traînant le long habit des morts, et déployant vers lui une main flamboyante qu’elle vint imposer lourdement sur son coeur, à l’endroit même qu’elle avait inutilement pressé quelques heures auparavant. Lié par une puissance irrésistible, Ghismondo tenta en vain de se soustraire à l’effroyable apparition. Ses efforts et sa douleur ne purent se manifester que par quelques gémissements sourds et confus. L’implacable main restait clouée à sa place, et le coeur de Ghismondo brûlait, et il brûla ainsi jusqu’au lever du soleil, où disparut le fantôme. Ses complices reçurent la même visite et subirent le même supplice.

Le lendemain, et tous les lendemains qui le suivirent pendant une année presque éternelle, les trois maudits se trouvèrent au jour en s’interrogeant du regard sur le songe qu’ils avaient fait, car ils n’osaient se parler ; mais la communauté du péril et du gain les appelait bientôt à de nouveaux crimes ; la licence de la nuit les appelait à de nouvelles orgies qu’ils prolongeaient davantage, parce que le sommeil leur était redoutable ; mais, l’heure du sommeil arrivée, la main vengeresse les brûlait toujours.

Revint enfin l’anniversaire du 24 décembre (c’est aujourd’hui, mes seigneurs !), et le repas du soir les réunissait comme d’ordinaire à la clarté d’un foyer ardent, quand l’heure de la rédemption sonnait à Mattaro pour convoquer les chrétiens à ses solennités. Tout à coup une voix s’élève dans la galerie du château : « Me voilà ! » criait Inès, c’était elle. Ils la virent entrer, rejeter son drap funèbre, et s’asseoir parmi eux dans ses plus riches atours. Saisis d’étonnement et de terreur, ils la virent manger du pain et boire du vin des vivants ; on dit même qu’elle chanta et qu’elle dansa, suivant la coutume du passé, mais tout à coup sa main flamboya comme dans les mystères de leurs songes, et toucha au coeur le chevalier, l’écuyer et le page. Alors tout fut fini pour cette vie passagère, car leur coeur calciné avait fini de se réduire en cendres, et il ne renvoya plus de sang à leurs veines. Il était trois heures du matin, quand les hommes d’armes, avertis par le silence de leurs maîtres, pénétrèrent, suivant l’usage, au lieu du festin ; et cette fois-là, ils remportèrent quatre cadavres. Le lendemain, personne ne se réveilla.

Sergy avait paru profondément préoccupé pendant tout le récit, parce que les idées qu’il faisait naître se rapportaient à la matière ordinaire de ses rêveries ; Boutraix poussait de temps à autre un soupir expressif, mais qui n’exprimait guère que l’impatience et l’ennui ; le comédien Bascara murmurait entre ses dents quelques paroles inintelligibles qui semblaient broder sourdement une basse monotone et mélancolique sur ce roman lugubre de l’arriero, et un mouvement souvent renouvelé de sa main me fit soupçonner qu’il défilait les grains d’un rosaire. Quant à moi, j’admirais ces lambeaux poétiques de la tradition qui venaient se coudre naturellement au récit d’un homme simple, et lui prêter des couleurs que l’imagination éclairée par le goût ne dédaignerait pas toujours.

– Ce n’est pas tout, reprit Estevan, et je vous prie de m’écouter un moment encore avant de persister dans votre dangereux projet. Depuis la mort de Ghismondo et des siens, son détestable repaire, devenu odieux à tous les hommes, est resté en partage au démon. La route même par laquelle on y arrive a été abandonnée, comme vous pouvez vous en apercevoir. On sait seulement, à n’en pas douter, que tous les ans, le 24 décembre, à minuit (mes seigneurs, c’est aujourd’hui et ce sera tout à l’heure), les croisées du vieil édifice s’illuminent subitement. Ceux qui ont osé pénétrer dans ces terribles secrets savent qu’alors le chevalier, l’écuyer et le page reviennent du sein des morts prendre place à l’orgie sanglante. C’est l’arrêt qu’ils ont à subir jusqu’à la consommation des siècles. Un peu plus tard, entre Inès dans son linceul, qu’elle dépouille pour étaler sa toilette accoutumée ; Inès, qui boit et mange, qui chante et danse avec eux. Quand ils se sont bercés quelque temps dans le délire de leur folle joie, imaginant, à chaque fois, qu’elle ne doit jamais cesser, la jeune fille leur montre sa blessure encore ouverte, les touche au coeur de sa main enflammée, et retourne aux feux du purgatoire après les avoir rendus à ceux de l’enfer.

Ces derniers mots firent partir Boutraix d’un éclat de rire convulsif qui lui ôta un instant la respiration.

– Que le diable t’emporte ! s’écria-t-il en frappant l’arriero sur l’épaule d’un coup de poing rudement amical ; j’ai failli être ému de ces sornettes que tu racontes d’ailleurs assez bien ; et je me sens troublé comme un sot, quand l’enfer et le purgatoire m’ont rendu à moi-même. Préjugés, mon Catalan ! préjugés d’enfant qu’on épouvante avec des masques ! Vieilles fables de la superstition qui n’ont plus de crédit qu’en Espagne ! Tu verras tantôt si la peur du diable m’empêche de trouver le vin bon (et, par parenthèse, cela me rappelle que j’ai soif). Presse donc tes mules, s’il te plaît ; car, pour voir le souper plus promptement servi, je porterais un toast à Satan lui-même.

– C’étaient les propres paroles de mon père dans une partie de débauche qu’il fit à Mattaro avec des soldats comme lui, dit l’arriero. Comme on demandait encore du vin au maître de la posada : « Il n’y en a plus qu’au château de Ghismondo, répondit-il. – J’en aurai donc, répliqua mon père, qui était alors impie comme un gavache ; et, par le saint corps de Dieu ! j’en aurai, quand Satan devrait le verser. J’irai. – Tu n’iras pas ! Oh ! que tu n’iras pas !... – J’irai, répliqua-t-il avec un blasphème plus exécrable encore. Et il s’obstina si bien qu’il y alla.

– À propos de ton père, dit Sergy, tu avais oublié la question de Boutraix. Que vit-il de si effrayant au château de Ghismondo ?

– Ce que je vous ai dit, mes nobles seigneurs. Après avoir parcouru une longue galerie de tableaux fort anciens, il s’arrêta au seuil de la salle des banquets ; et, comme la porte était ouverte, il y jeta un regard assez assuré. Les damnés étaient à table, et Inès leur montrait sa plaie sanglante. Ensuite elle dansa, et chacun de ses pas la rapprochait de l’endroit où il était placé. Son coeur se brisa tout à coup à l’idée qu’elle venait le prendre. Il tomba de son haut comme un corps mort, et ne revint à lui que le lendemain sur le seuil de l’église paroissiale.

– Où il s’était endormi la veille, reprit Boutraix, parce que le vin qu’il avait bu l’empêcha d’aller plus loin. Rêve d’ivrogne, mon pauvre Estevan ! Que la terre lui soit aussi légère qu’il l’a trouvée souvent mobile et chancelante sous ses pas ! Mais cet infernal château, n’y arriverons-nous jamais ?

– Nous y sommes, répondit l’arriero en arrêtant ses mules.

– Il était temps, dit Sergy ; voilà la tourmente qui commence, et (chose étrange dans cette saison) j’ai entendu gronder le tonnerre deux ou trois fois.

– On l’entend toujours, à pareille époque, auprès du château de Ghismondo, répliqua l’arriero.

Il n’avait pas fini de parler qu’un éclair éblouissant déchira le ciel et nous montra les blanches murailles du vieux castel, avec ses tourelles groupées comme un troupeau de spectres, sur une immense plate-forme d’un roc uni et glissant.

La porte principale paraissait avoir été fermée longtemps ; mais les gonds supérieurs avaient fini par céder à l’action de l’air et des années, avec les pierres qui les soutenaient, et ses deux battants retombés l’un sur l’autre, tout rongés par l’humidité et tout mutilés par le vent, surplombaient, prêts à crouler, au-dessus du parvis. Nous n’eûmes pas de peine à les abattre. Dans l’intervalle qu’ils avaient laissé en se séparant vers leur base, et où le corps d’un homme aurait eu peine à s’introduire, s’étaient amassés quelques débris du cintre et de la voûte qu’il fallut écarter devant nous. Les feuilles robustes d’aloès, qui s’étaient fait jour dans leurs interstices, tombèrent ensuite sous nos épées, et la voiture entra dans la vaste allée dont les dalles n’avaient pas gémi sous le passage d’une roue depuis le règne de Ferdinand le Catholique. Nous nous hâtâmes alors d’allumer quelques-unes des torches dont nous nous étions munis à Mattaro, et dont la flamme, nourrie par un courant impétueux, résista heureusement aux battements d’ailes des oiseaux nocturnes, qui s’enfuyaient de toutes les fentes du vieux bâtiment en poussant des cris lamentables. Cette scène, qui avait, en vérité, quelque chose d’extraordinaire et de sinistre, me rappela involontairement la descente de don Quichotte dans la caverne de Montésinos ; et l’observation que j’en fis en riant aurait peut-être arraché un sourire à l’arriero et à Bascara lui-même, s’ils avaient pu sourire encore ; mais leur consternation augmentait à chaque pas.

La grande cour s’ouvrit enfin devant nous. Sur sa gauche s’étendait un large auvent qui servait de toit à une espèce de hangar, destiné autrefois à protéger contre l’intempérie des saisons les chevaux du châtelain, comme l’attestaient des anneaux de fer placés, de distance en distance, à la muraille. Nous nous réjouîmes à l’idée d’y remiser commodément notre équipage ; et cette pensée parut égayer jusqu’au souci d’Estevan, qui s’occupait, avant toutes choses, du bien-être et du repos de ses mules. Deux torches, fortement fixées à des crampons qui paraissaient préparés pour elles, jetèrent sur cet abri une lumière réjouissante ; et le fourrage dont nous avions chargé le derrière de la voiture, splendidement étalé devant l’attelage harassé de jeûne et de travail, lui rendit un air de gaieté qui faisait plaisir à voir.

– Ceci est au mieux, mes seigneurs, dit Estevan un peu rassuré ; je comprends que mes mules puissent passer la nuit ici ; et il y a un proverbe qui dit que le muletier est bien partout où peuvent loger ses mules. S’il vous plaît de me laisser quelques vivres pour souper à côté d’elles, je crois pouvoir vous en répondre jusqu’à demain ; car je crains moins les démons de l’écurie que ceux du salon. Ce sont d’assez bons diables que l’accoutumance nous a rendus familiers, à nous autres arrieros, et dont la malignité se borne à mêler les crins des chevaux, ou à les étriller à rebrousse-poil. Quant à nous, pauvres gens que nous sommes, ils se contentent de nous pincer assez serré pour que la marque en reste pendant une semaine, sous la forme d’une tache jaune que toute l’eau du Ter ne laverait pas ; de nous donner des crampes qui retournent le mollet sur l’os de la jambe, ou de se coucher pesamment sur notre estomac en riant comme des fous. Je me sens homme à braver tout cela, moyennant la grâce de Dieu, et les trois bouteilles de vin de Palamos que le seigneur capitaine m’a promises.

– Les voilà, lui dis-je en l’aidant à décharger la voiture, et, de plus, deux pains et un quartier de brebis rôti. Maintenant que la cavalerie et le train sont logés, allons pourvoir là-haut à l’étape des fantassins.

Nous enflammâmes quatre torches et nous nous engageâmes dans le grand escalier, à travers les débris dont il était obstrué partout, Bascara entre Sergy et Boutraix, qui l’encourageaient de leur parole et de leur exemple et faisant céder la peur à la vanité, si puissante sur une âme espagnole. J’avouerai que cette incursion sans périls avait cependant quelque chose d’aventureux et de fantastique dont mon imagination était secrètement flattée, et je puis ajouter qu’elle présentait des difficultés propres à exciter notre ardeur. Une partie des murailles avait croulé çà et là, et dressé devant nous en vingt endroits différents autant de barricades accidentelles qu’il fallait tourner ou franchir. Des planches, des solives, des poutres tout entières, tombées des parties supérieures de la charpente, se croisaient et s’impliquaient en tous sens sur les degrés rompus dont les éclats anguleux se hérissaient sous nos pieds. Les vieilles croisées qui avaient donné du jour au vestibule et aux degrés étaient depuis longtemps tombées, arrachées par les orages, et nous n’en reconnaissions les vestiges qu’au bruit des vitres déjà brisées que la semelle de nos bottes faisait craquer. Un vent impétueux, chargé de neige, s’introduisait avec d’horribles sifflements à travers l’espace qu’elles avaient abandonné en s’abattant d’une pièce, un ou deux siècles auparavant ; et la végétation sauvage dont la tempête y avait jeté les semences ajoutait encore aux embarras de ce passage et à l’horreur de cet aspect. Je pensai, sans le dire, que le coeur d’un soldat serait porté d’un élan plus facile et plus naturel à l’attaque d’une redoute ou à l’assaut d’une forteresse. Nous arrivâmes enfin au palier du premier étage, et nous reprîmes haleine un moment.

À notre gauche s’ouvrait un corridor long, étroit et obscur, dont nos torches, pressées à l’entrée, ne purent éclaircir les ténèbres. Devant nous était la porte des appartements ou plutôt elle n’y était plus. Cette nouvelle invasion ne nous donna que la peine d’entrer, la torche au poing, dans une salle carrée qui avait dû recevoir les hommes d’armes. Nous en jugeâmes du moins ainsi à deux rangs de banquettes délabrées qui la garnissaient sur toutes ses faces, et à quelques trophées communs, à demi rongés par la rouille, qui pendaient encore à ses parois. Nous la traversâmes en faisant rouler sous nos pieds quatre ou cinq tronçons de lances et autant de canons d’escopette. Elle aboutissait en retour d’équerre à une galerie beaucoup plus étendue en longueur, mais d’une largeur médiocre, dont le côté droit était percé de croisées vides comme celles de l’escalier, et auxquelles battaient à peine encore les restes d’un chambranle pourri. Le plancher de cette partie du bâtiment avait été tellement dégradé par les influences de l’atmosphère et par la chute de la pluie, qu’il abandonnait toutes ses mortaises, et qu’il ne prolongeait plus vers le mur extérieur qu’une frange mince et déchirée. Dans cette direction, on le sentait fléchir et se relever avec une élasticité suspecte, et le pied s’y engageait comme dans une poussière compacte qui ne demande qu’à céder. D’espace en espace, les parties les moins solides commençaient à s’écailler en compartiments bizarres et béants, que la marche d’un curieux plus téméraire que moi n’aurait pas sondés impunément. J’entraînai brusquement mes camarades vers la muraille de gauche, où le passage paraissait moins hasardeux. Elle était garnie de tableaux.

– Aussi vrai qu’il n’y a pas de Dieu, ce sont des tableaux, dit Boutraix. L’ivrogne qui a engendré ce malotru d’arriero serait-il venu jusqu’ici ?

– Eh non ! lui répondit Sergy avec un sourire un peu amer. Il s’endormit sur le parvis de l’église de Mattaro, parce que le vin qu’il avait bu l’empêcha d’aller plus loin.

– Je ne te demande pas ton avis, reprit Boutraix en braquant son lorgnon sur les cadres disloqués et poudreux qui tapissaient le mur en lignes inégales, sous une multitude d’angles capricieux, mais sans qu’il s’en trouvât un seul qui ne s’éloignât pas plus ou moins de la perpendiculaire. Ce sont des tableaux, en effet, et de portraits, si je ne me trompe. Toute la famille de Las Sierras a posé dans ce coupe-gorge.

De pareils vestiges de l’art des siècles reculés auraient pu fixer notre attention dans une autre circonstance ; mais nous étions trop pressés d’assurer à notre petite caravane un gîte sûr et commode pour employer beaucoup de temps à l’examen de ces toiles frustes, qui avaient presque disparu sous l’enduit humide et noir des années. Cependant, parvenu aux derniers portraits, Sergy en rapprocha son flambeau avec émotion et, me saisissant vivement par le bras :

– Regarde, regarde ! s’écria-t-il, ce chevalier au sombre regard, dont le front est ombragé par un panache rouge : ce doit être Ghismondo lui-même ! Vois comme le peintre a merveilleusement exprimé dans ces traits jeunes encore les lassitudes de la volupté et les soucis du crime. C’est une chose triste à voir !...

– Le portrait suivant t’en dédommagera, répondis-je en souriant à son hypothèse. C’est celui d’une femme, et, s’il était mieux conservé, ou plus rapproché de nos yeux, tu t’extasierais à la vue des charmes d’Inès de Las Sierras, car on pourrait supposer aussi que c’est elle. Ce qu’on en distingue est déjà de nature à produire une vive impression. Que d’élégance dans cette taille élancée ! quel attrait piquant dans cette attitude ! que ce bras et cette main, si parfaitement modelés, promettent de beautés dans l’ensemble qui nous échappe ! C’est ainsi que devait être Inès !

– Et c’est ainsi qu’elle était, reprit Sergy en m’entraînant vers lui, car, sous ce point de vue, je viens de rencontrer ses yeux ! Oh ! jamais une expression plus passionnée n’a parlé à l’âme ! jamais la vie n’est descendue plus vivante du pinceau ! Et si tu veux suivre cette indication sous les écailles de la toile jusqu’au doux contour où la joue s’arrondit autour de cette bouche charmante, si tu saisis comme moi le mouvement de cette lèvre un peu dédaigneuse, mais où l’on sent respirer toute l’ivresse de l’amour...

– Je me ferais une idée imparfaite, continuai-je froidement, de ce que pouvait être une jolie femme de la cour de Charles Quint.

– De la cour de Charles Quint, dit Sergy en baissant la tête. Cela est vrai.

– Attendez, attendez, dit Boutraix, à qui sa haute taille permettait d’atteindre de la main jusqu’au cartouche gothique dont la baguette inférieure du cadre était décorée, et qui venait d’y passer son mouchoir à plusieurs reprises. Il y a ici un nom écrit en allemand ou en hébreu, si ce n’est en syriaque ou en bas-breton ; mais le diable emporte qui le déchiffre. J’aimerais autant expliquer l’Alcoran.

Sergy poussa un cri d’enthousiasme. Inès de Las Sierras ! Inès de Las Sierras ! répéta-t-il en pressant mes mains avec une sorte de frénésie. Lis plutôt !

Inès de Las Sierras, répliquai-je : c’est bien cela ; et ces trois montagnes de sinople sur un champ d’or devaient être les armoiries parlantes de sa famille. Il paraît que cette infortunée a réellement existé et qu’elle habitait ce château. Mais il est bientôt temps d’y chercher un asile pour nous-mêmes. N’êtes-vous pas disposés à pénétrer plus avant ?

– À moi ! messieurs, à moi ! cria Boutraix, qui nous avait précédés de quelques pas. Voici un salon de compagnie qui ne vous fera pas regretter les rues humides de Mattaro ; un logement digne d’un prince ou d’un intendant militaire ! Le seigneur Ghismondo aimait ses aises, et il n’y a rien à dire sur la distribution de l’appartement. Oh ! le superbe corps de caserne !

Cette pièce immense était en effet mieux conservée que le reste. Le fond seulement recevait la lumière de deux croisées très étroites, que la faveur de leur disposition avait préservées des dégradations communes à tout le bâtiment. Ses tentures en cuir imprimé et ses grands fauteuils à l’antique avaient je ne sais quel air de magnificence que leur vieillesse rendait encore plus imposant. La cheminée aux proportions colossales, qui ouvrait ses vastes flancs sur la muraille de gauche, semblait avoir été bâtie pour des veillées de géants, et les bois de démolition épars dans l’escalier nous auraient fourni un feu réjouissant pendant des centaines de nuits pareilles à celle qui allait s’écouler. Une table ronde, qui n’en était éloignée que de quelques pieds, nous rappela involontairement les festins impies de Ghismondo, et je conviendrai volontiers que je ne la regardai pas sans un peu de saisissement. Il nous fallut plusieurs voyages, soit pour nous approvisionner du bois nécessaire, soit pour transporter nos vivres et ensuite nos paquets, dont l’inondation pluviale de la journée pouvait avoir sérieusement compromis l’économie. Tout se trouva heureusement sain et sauf, et les nippes mêmes de la troupe de Bascara, étendues devant le foyer incendié sur les dossiers des fauteuils, brillèrent à nos yeux de ce lustre factice et de cette fraîcheur surannée que leur prête l’éclat imposteur des quinquets. Il est vrai que la salle à manger de Ghismondo, éclairée alors par dix torches ardentes habilement assujetties à dix vieux candélabres, était certainement mieux illuminée que ne le fut jamais de mémoire d’homme le théâtre d’une petite ville de Catalogue. La partie la plus éloignée seulement, celle qui se rapprochait de la galerie de tableaux, et par laquelle nous étions entrés, n’avait pas perdu toutes ses ténèbres. On eût dit qu’elles s’y étaient amassées comme à dessein pour établir entre nous et le vulgaire profane une mystérieuse barrière. C’était la nuit visible du poète.

– Je ne doute pas, dis-je en m’occupant avec mes compagnons des préparatifs du repas, que ceci ne fournisse un nouveau prétexte à la crédulité des habitants de la plaine. Il est l’heure où Ghismondo revient s’asseoir tous les ans à son banquet infernal, et la lumière que ces croisées doivent répandre au dehors n’annonce rien de moins qu’une fête de démons. C’est peut-être sur une circonstance pareille qu’est fondée la vieille légende d’Estevan.

– Ajoute à cela, dit Boutraix, que la fantaisie de représenter cette scène au naturel peut être venue à des aventuriers de bonne humeur, et qu’il n’est pas impossible que le père de l’arriero ait réellement assisté à une comédie de ce genre. Nous sommes servis à ravir pour la recommencer, continua-t-il en soulevant pièce à pièce les hardes de la troupe voyageuse. Voilà un habit de chevalier qui semble taillé pour le capitaine ; je rappellerai trait pour trait, avec celui-ci, l’intrépide écuyer du damné, qui était, selon toute apparence, un garçon de bonne mine ; et ce costume coquet, qui relèvera la physionomie un peu langoureuse du beau Sergy, lui donnera facilement l’air du plus séduisant des pages. Convenez que l’invention est heureuse, et qu’elle nous promet une nuit d’une gaieté folle !

Pendant que Boutraix parlait, il s’était travesti de pied en cap, et nous l’avions imité en riant, car il n’y a rien de plus contagieux qu’une extravagance entre de jeunes cervelles. Cependant nous avions eu la précaution de conserver nos épées et nos pistolets, qui, à la date près de leur fabrication, ne contrastaient pas d’une manière trop criante avec notre déguisement. Les héros mêmes de la galerie de Ghismondo, s’ils étaient descendus subitement de leurs toiles gothiques, ne se seraient pas trouvés très dépaysés dans leur castel héréditaire.

– Et la belle Inès ? demanda Boutraix. Vous n’y avez pas pensé ? Le seigneur Bascara, que la nature a revêtu de dons extérieurs dont les Grâces seraient jalouses, voudrait-il bien se charger de ce rôle pour cette fois seulement, à la demande générale du public ?

– Messieurs, répondit Bascara, je me prête volontiers aux plaisanteries qui n’intéressent pas le salut de mon âme, et c’est ma profession ; mais celle-ci est d’un genre qui ne me permet pas d’y prendre part. Vous verrez peut-être, à votre grand dommage, qu’on ne brave pas impunément les puissances de l’enfer. Réjouissez-vous comme bon vous semblera, puisque la grâce ne vous a pas touchés ; mais je vous atteste que je renonce hautement à ces joies de Satan, et que je ne demande qu’à y échapper pour me rendre moine dans quelque bonne maison du Seigneur. Accordez-moi seulement, comme à votre frère en Jésus-Christ, dont le nom soit toujours loué, la permission de passer la nuit sur ce fauteuil, avec quelque réfection pour soutenir mon corps, et la liberté de prier.

– Tiens, lui dit Boutraix, cette magnifique oraison jaculatoire mérite une oie tout entière et deux flacons du meilleur. Garde ton siège, mon ami ; mange, bois, prie et dors. Tu ne seras jamais qu’un fou ! D’ailleurs, ajouta-t-il en se rasseyant et en remplissant son verre, Inès ne vient qu’au dessert, et j’espère bien qu’elle viendra.

– Dieu nous en préserve ! dit Bascara.

Je pris la place opposée au feu, l’écuyer à ma droite, à ma gauche le page. En face de moi, la place d’Inès resta vacante. Je promenai un regard autour de la table, et, soit préoccupation, soit faiblesse d’esprit, je trouvai aussi que ce divertissement avait quelque chose de sérieux qui me serrait le coeur. Sergy, plus avide que moi d’impressions romanesques, paraissait plus ému encore. Boutraix buvait.

– D’où vient, dit Sergy, que ces idées solennelles dont la philosophie se fait un jeu ne perdent jamais entièrement leur empire sur les esprits les plus fermes et les plus éclairés ? La nature de l’homme aurait-elle un besoin secret de se relever jusqu’au merveilleux pour entrer en possession de quelque privilège qui lui a été ravi autrefois, et qui formait la plus noble partie de son essence ?

– Sur mon honneur, répondit Boutraix, je ne croirais pas à cette supposition, quand même tu l’aurais énoncée en termes assez clairs pour me la faire comprendre. L’effet dont tu parles résulte tout bonnement d’une vieille habitude des organes du cerveau, qui ont retenu, comme une espèce de cire molle durcie par le temps, les sottes impressions que nos mères et nos nourrices nous ont inculquées dans notre enfance, et c’est ce qui est admirablement expliqué par Voltaire dans un livre superbe que je t’engage à lire quand tu seras de loisir. Penser autrement, c’est se ravaler au niveau de ce bonhomme qui grommelle depuis un quart d’heure le Benedicite sur sa ration, avant d’oser se hasarder à y mettre la dent.

Sergy insista. Boutraix défendit son terrain pied à pied, en se retranchant, comme à l’ordinaire, derrière ses arguments irrésistibles, préjugé, superstition et fanatisme. Je ne l’avais jamais vu si tenace et si méprisant dans un combat métaphysique ; mais la conversation ne se maintint pas longtemps à la hauteur de ces sublimes régions de l’intelligence, car le vin était capiteux, et nous en buvions copieusement, en gens qui n’ont rien de mieux à faire. Il était minuit à nos montres, et près d’une bouteille de plus, quand nous nous écriâmes tous ensemble avec un transport de joie, comme si cette conviction nous avait affranchis d’une inquiétude cachée :

– Minuit ! messieurs, minuit ! et Inès de Las Sierras n’est pas venue !

L’unanimité avec laquelle nous nous étions rencontrés dans une observation si puérile nous arracha un long éclat de rire.

– Tête et mort ! dit Boutraix en se soulevant sur deux jambes avinées, dont il cherchait à dissimuler l’oscillation sous un air de nonchalance et d’abandon ; quoique cette belle ait fait défaut à notre réunion joyeuse, la galanterie chevaleresque dont nous faisons profession nous défend de l’oublier. Je porte ce rouge-bord à la santé de notre demoiselle Inès de Las Sierras et à sa prochaine délivrance !

– À Inès de Las Sierras ! s’écria Sergy.

– À Inès de Las Sierras ! répétai-je en rapprochant mon verre à demi vide de leurs verres déjà pleins.

– Me voilà ! cria une voix qui partait de la galerie des tableaux.

– Hein ? dit Boutraix en se rasseyant. La plaisanterie n’est pas mauvaise ; mais qui l’a faite ?

Je jetai les yeux derrière moi. Bascara s’était cramponné tout pâle aux barreaux de mon fauteuil.

– Ce faquin de voiturier, répondis-je, que le vin de Palamos a mis en gaieté.

– Me voilà ! me voilà ! reprit la voix. Salut et bonne humeur aux hôtes du château de Ghismondo !

– C’est une voix de femme, et de jeune femme, dit Sergy en se levant avec une noble et gracieuse assurance.

Au même instant, nous discernâmes dans la partie la moins éclairée de la salle un blanc fantôme qui courait vers nous d’une incroyable rapidité, et qui, parvenu à notre portée, laissa tomber son linceul. Il passa entre nous, car nous étions debout, la main sur la garde de nos épées, et s’assit à la place d’Inès.

– Me voilà ! dit le fantôme en poussant un long soupir et en rejetant de droite et de gauche de longs cheveux noirs, négligemment retenus par quelques noeuds de ruban ponceau.

Jamais beauté plus accomplie n’avait frappé mes regards.

– C’est une femme, en effet, repris-je à demi-voix ; et puisqu’il est bien convenu entre nous que rien ne peut se poser ici qui ne soit parfaitement naturel, nous n’avons de conseils à prendre que de la politesse française. La suite expliquera ce mystère, s’il peut s’expliquer.

Nous reprîmes nos places, et nous servîmes l’inconnue, qui paraissait pressée par la faim. Elle mangea et but sans parler. Quelques minutes après, elle nous avait oubliés tout à fait, et chacun des personnages de cette scène bizarre sembla s’être isolé en lui-même, immobile et muet, comme s’il avait été frappé de la baguette pétrifiante d’une fée. Bascara était tombé à mes côtés, et je l’aurais cru mort de terreur, si je n’avais pas été rassuré par le mouvement de ses mains palpitantes, qui se croisaient convulsivement en signe de prière. Boutraix ne laissait pas échapper un souffle ; une profonde expression d’anéantissement avait remplacé son audace bachique, et le brillant vermillon de l’ivresse, qui éclatait une minute auparavant sur son front assuré, s’était changé en mortelle pâleur. Le sentiment qui dominait Sergy n’enchaînait pas sa pensée avec moins de puissance ; mais il était du moins plus doux, à en juger par ses regards. Ses yeux, fixés sur l’apparition avec tout le feu de l’amour, paraissaient s’efforcer de la retenir, comme ceux d’un homme endormi qui craint de perdre au réveil le charme irréparable d’un beau songe ; et il faut avouer que cette illusion valait la peine d’être conservée avec soin, car la nature entière n’offrait peut-être point alors de beauté vivante qui méritât d’être mise à sa place. Je vous prie de croire que je n’exagère pas.

L’inconnue n’avait pas plus de vingt ans ; mais les passions, le malheur ou la mort avaient imprimé à ses traits ce caractère étrange d’immuable perfection et d’éternelle régularité que le ciseau des anciens a consacré dans le type des dieux. Il ne restait rien dans cette physionomie qui appartînt à la terre, rien qui pût y craindre l’offense d’une comparaison. Ce fut là le froid jugement de ma raison, bien prémunie dès ce temps-là contre les folles surprises de l’amour, et il me dispense d’une peinture à laquelle chacun de vous sera libre de pourvoir au gré de son imagination. Si vous parvenez à vous figurer quelque chose qui approche de la réalité, vous irez mille fois plus loin que tous les artifices de la parole, de la plume et du pinceau. Seulement, et il le faut bien pour la garantie de mon impartialité, laissez courir, sur ce front vaste et poli, un trait oblique, extrêmement léger, qui vient mourir à un pouce au-dessus du sourcil ; et dans le regard divin dont ces longs yeux bleus répandent l’ineffable lumière, entre des cils noirs comme le jais, exprimez, si vous le pouvez, quelque chose de vague et d’indécis, comme le trouble d’un doute inquiet qui cherche à s’expliquer à lui-même. Ce seront les imperfections de mon modèle, et je vous réponds que Sergy ne les a pas aperçues.

Ce qui me frappa le plus pourtant, quand je fus capable de m’occuper de quelques détails, c’était le vêtement de notre mystérieuse étrangère. Je ne doutais pas de l’avoir vu quelque part, peu de temps auparavant, et je ne tardai pas à me rappeler que c’était dans le portrait d’Inès. Il paraissait emprunté, comme le nôtre, au magasin d’un costumier assez habile en mise en scène, mais il avait moins de fraîcheur. Sa robe de damas vert, encore riche, mais molle et hâlée, que rattachaient çà et là des rubans flétris, devait avoir appartenu à la garde-robe d’une femme morte depuis plus d’un siècle, et je pensai en frémissant que le toucher y trouverait peut-être la froide humidité de la tombe ; mais je rejetai aussitôt cette idée indigne d’un esprit raisonnable, et j’étais parfaitement rendu au libre exercice de mes facultés, quand, avec un accent enchanteur, la nouvelle venue rompit enfin le silence :

– Eh quoi ! nobles chevaliers, dit-elle en laissant errer sur ses lèvres un sourire de reproche, aurais-je eu le malheur de troubler les plaisirs de cette agréable soirée ? Vous ne pensiez à mon arrivée qu’à vous livrer au bonheur d’être ensemble, et quand je suis venue, vos rires joyeux éclataient à réveiller tous les oiseaux de nuit qui ont fait leurs nids dans les lambris du château. Depuis quand la présence d’une femme toute jeune et à laquelle la ville et la cour ont trouvé quelques faibles agréments alarme-t-elle la gaieté ? Le monde aurait-il changé à ce point depuis que j’en suis sortie ?

– Pardonnez, madame, répondit Sergy ; tant d’attraits étaient faits pour nous surprendre, et l’admiration est muette comme l’effroi.

– Je sais gré à mon ami de cette explication, repris-je aussitôt. Les sentiments que votre vue inspire ne peuvent pas s’exprimer par des paroles. Quant à votre visite elle-même, elle a dû exciter en nous un étonnement passager, dont nous avons été quelque temps à nous remettre. Vous savez que rien ne pouvait nous l’annoncer dans ces ruines qui ont depuis si longtemps perdu leurs habitants, et ce lieu sauvage, cette heure avancée de la nuit, ce désordre inaccoutumé des éléments, ne nous permettaient pas de l’espérer. Vous serez sans doute bienvenue, madame, partout où vous daignerez paraître, mais nous attendions avec respect, pour vous rendre les honneurs que nous vous devons, qu’il vous plût de nous apprendre à qui nous avons l’honneur de parler.

– Mon nom ? reprit-elle vivement ; ne le savez-vous pas ? Dieu m’est témoin que je ne suis venue qu’à votre appel !...

– À notre appel ! dit Boutraix balbutiant et couvrant son visage de ses mains.

– En vérité, continua-t-elle en souriant, et je connais trop les bienséances pour en agir autrement. Je suis Inès de Las Sierras.

– Inès de Las Sierras ! cria Boutraix, plus consterné que s’il avait vu la foudre tomber auprès de lui. Ô justice éternelle !

Je la regardai fixement. Je cherchai en vain dans sa figure quelque chose qui trahît la feinte et le mensonge.

– Madame, lui dis-je en affectant un peu plus de calme que je n’en avais réellement, les déguisements sous lesquels vous nous avez trouvés, et qui sont peut-être assez malséants pour ce saint jour, cachent d’ailleurs des hommes inaccessibles à la crainte. Quel que soit votre nom, et quel que soit le motif sous lequel il vous plaira de le déguiser, vous pouvez attendre de nous une hospitalité discrète et respectueuse ; nous nous prêterons même volontiers à reconnaître en vous Inès de Las Sierras, si ce jeu d’esprit, autorisé par la circonstance, amuse votre imagination, et tant de beauté vous donne le droit de la représenter avec plus d’éclat qu’elle n’en eut jamais ; c’est le plus sûr de tous les prestiges ; mais nous vous prions d’être bien persuadée que cet aveu, qui ne coûte rien à notre courtoise, n’aurait pu être arraché à notre crédulité.

– Je suis loin de lui demander un pareil effort, répondit Inès avec dignité ; mais qui pourrait me contester le titre que je prends dans la propre maison de mes pères ? Oh ! continua-t-elle en s’animant par degrés, j’ai payé assez cher ma première faute pour croire la vengeance de Dieu satisfaite par cette expiation ; mais puisse l’indulgence tardive que j’attends de lui, et dans laquelle j’ai mis ma seule espérance, m’abandonner pour toujours aux tourments qui me dévorent, si le nom d’Inès de Las Sierras n’est pas mon nom ! Je suis Inès de Las Sierras, la coupable et malheureuse Inès ! Quel intérêt aurais-je à voler un nom que j’ai tant d’intérêt à cacher, et de quel droit repousseriez-vous l’aveu, assez pénible déjà, d’une infortunée dont le sort ne demande que de la pitié ?...

Elle laissa échapper quelques larmes, et Sergy se rapprocha d’elle avec une émotion toujours croissante, pendant que Boutraix, qui avait depuis quelque temps la tête appuyée sur ses bras accoudés, la laissait lourdement tomber sur la table.

– Tenez, seigneur ! dit-elle en arrachant de son bras un carcan d’or à demi rongé par les années et en le jetant dédaigneusement devant moi, voilà le dernier présent de ma mère, et le seul joyau de son héritage qui me soit resté dans la misère et dans l’opprobre de ma vie. Voyez si je suis en effet Inès de Las Sierras, ou une vile aventurière, vouée par la bassesse de sa naissance aux divertissements de la populace.

Les trois montagnes de sinople y étaient incrustées en fines émeraudes, et le nom de Las Sierras, gravé en vieilles lettres, s’y lisait distinctement encore sous la rouille du temps. Je relevai le bracelet avec respect, et je le lui présentai en m’inclinant profondément. Dans l’état d’exaltation où était parvenu son esprit, elle ne me remarqua point.

– S’il vous fallait d’autres preuves, reprit-elle avec une sorte de délire, le bruit de mes malheurs n’est-il pas venu jusqu’à vous ? Voyez ! ajouta-t-elle en détachant l’agrafe de sa robe et en nous montrant la cicatrice de son sein. C’est là que le poignard m’a frappée !

– Malheur ! malheur ! cria Boutraix en soulevant sa tête et en se rejetant, dans un désordre inexprimable, sur le dossier de son fauteuil.

– Les hommes ! les hommes ! dit Inès d’un ton de mépris amer ; ils savent tuer les femmes, et la vue des blessures leur fait peur !...

Le mouvement mêlé de pudeur et de compassion qu’elle fit pour rapprocher les pans de sa robe entrouverte et cacher son sein aux yeux effrayés de Boutraix livra l’autre à ceux de Sergy, dont l’émotion était à son comble, et je comprenais trop bien son ivresse pour la condamner. Un nouveau silence s’établit alors, plus long, plus absolu, plus triste que le premier. Abandonnés, chacun de notre côté à nos préoccupations particulières, Boutraix à une terreur irréfléchie qui était devenue incapable de raisonner, Sergy aux jouissances intérieures d’un amour naissant, dont l’objet réalisait les rêves favoris de sa folle imagination, moi-même à la méditation de ces hauts mystères sur lesquels je craignais de m’être formé, par le passé, des opinions téméraires, nous devions ressembler à ces figures pétrifiées des contes orientaux que la mort a saisies au milieu de la vie, et dont les traits réfléchissent pour toujours l’expression du sentiment passager dans lequel elle les a surprises. La physionomie d’Inès paraissait beaucoup plus animée ; mais à travers la multitude d’aspects mobiles qu’un enchaînement inexplicable d’idées lui faisait prendre tour à tour, comme sous l’empire d’un songe, il aurait été impossible de déterminer celle qui la dominait, quand elle reprit la parole en riant :

– Je ne me rappelle pas, dit-elle, ce que je vous priais de m’expliquer tout à l’heure ; mais vous savez bien que ma pensée ne peut suffire à la conversation des hommes depuis qu’une main que j’aimais, et qui m’assassina, m’a jetée parmi les morts. Prenez pitié, je vous prie, de la faiblesse d’une intelligence qui ressuscite, et pardonnez-moi d’avoir oublié trop longtemps que je n’ai pas fait honneur encore au salut que vous me portiez quand je suis entrée. Messieurs, ajouta-t-elle en se levant avec une grâce infinie et en nous présentant son verre, Inès de Las Sierras vous salue à son tour. À vous, noble chevalier ! le ciel vous soit favorable dans vos entreprises ; à vous, écuyer mélancolique, dont quelque peine secrète altère la gaieté naturelle ! puissent des jours plus propices que celui-ci vous rendre une sérénité sans mélange ! à vous, beau page, dont la tendre langueur annonce une âme occupée de soucis plus doux ! puisse l’heureuse femme qui a fixé votre amour y répondre par un amour digne de vous ; et si vous n’aimez pas encore, puissiez-vous aimer bientôt une beauté qui vous aime ! à vous, mes seigneurs !...

– Oh ! j’aime, et j’aime pour toujours ! s’écria Sergy. Qui pourrait vous avoir vue et ne pas vous aimer ? À Inès de Las Sierras ! à la belle Inès !...

– À Inès de Las Sierras ! répétai-je en me levant de mon fauteuil.

– À Inès de Las Sierras ! murmura Boutraix sans changer de place ; et pour la première fois de sa vie il porta une santé solennelle sans boire.

– À vous tous ! reprit Inès en rapprochant pour la seconde fois son verre de sa bouche, mais sans l’épuiser.

Sergy s’en saisit, et y plongea une lèvre ardente ; je ne sais pourquoi j’aurais voulu le retenir, comme si j’avais pensé qu’il y bût la mort. Quant à Boutraix, il était retombé dans une sorte de stupeur réfléchie qui absorbait toute son âme.

– Voilà qui est bien, dit Inès en jetant un de ses bras autour du cou de Sergy et en posant de temps à autre sur son coeur une main aussi incendiaire que celle dont nous avait parlé la légende d’Estevan. Cette soirée est plus douce et plus charmante qu’aucune de celles dont j’ai conservé le souvenir. Nous sommes tous si gais et si heureux ! Ne pensez vous pas, seigneur écuyer, qu’il ne nous manque ici que le charme de la musique ?...

– Oh ! dit Boutraix, qui ne pouvait presque plus articuler autre chose, chanterait-elle ?...

– Chantez, chantez ! répondit Sergy en passant des doigts frémissants dans les cheveux d’Inès : c’est votre Sergy qui vous en prie !

– Je le veux bien, reprit Inès ; mais l’humidité de ces caveaux doit avoir altéré ma voix, qu’on trouvait autrefois belle et pure, et je ne sais d’ailleurs que de tristes chansons, peu dignes d’une tertulia bachique, où devraient ne résonner que des airs joyeux. Attendez, continua-t-elle en élevant ses yeux célestes vers la voûte et en préludant par des sons enchanteurs C’est la romance de la Nina matada, qui sera nouvelle pour vous comme pour moi, car je la composerai en chantant.

Il n’est personne qui n’ait pu reconnaître combien le mouvement animé de l’improvisation prêtait de séduction à une voix inspirée. Malheur à l’homme qui écrit froidement sa pensée, élaborée, discutée, éprouvée par la réflexion et par le temps ! Il n’ira jamais émouvoir une âme jusque dans ses sympathies les plus secrètes. Assister à l’enfantement d’une grande conception, la voir s’élancer du génie de l’artiste comme Minerve de la tête de Jupiter, se sentir emporté dans son essor à travers les régions inconnues de l’imagination, sur les ailes de l’éloquence, de la poésie, de la musique, c’est la plus vive des jouissances qui aient été données à notre nature imparfaite ; c’est la seule qui la rapproche sur la terre de la divinité dont elle a tiré son origine.

Ce que je viens de vous dire, c’est ce que j’éprouvais aux premiers accents d’Inès. Ce que j’éprouvai un peu plus tard, il n’y a point de termes dans les langues qui puissent l’exprimer. Les deux essences de mon être se séparaient distinctement dans ma pensée : l’une, inerte et grossière, que son poids matériel retenait fixée sur un des fauteuils de Ghismondo ; l’autre, déjà transformée, qui s’élevait au ciel avec les paroles d’Inès, et qui en recevait, à leur gré, toutes les impressions d’une vie nouvelle, inépuisable en voluptés. Soyez bien convaincus que si quelque génie malheureux a douté de l’existence de ce principe éternel, dont la vie impérissable est enchaînée quelque jour dans les liens de notre vie passagère, et qu’on appelle l’âme, c’est qu’il n’y avait pas entendu chanter Inès, ou une femme qui chantât comme elle.

Mes organes, vous le savez, ne se refusent pas à ce genre d’émotion ; mais je suis loin de les croire assez délicats pour le subir dans toute sa puissance. Il en était autrement de Sergy, dont l’organisation entière était celle d’une âme à peine captive, et qui ne tenait à l’humanité que par quelque lien fragile, toujours prêt à le laisser libre quand il voulait s’en affranchir. Sergy criait, Sergy pleurait, Sergy n’était plus en lui-même ; et quand Inès, transportée, allait se perdre dans des inspirations plus sublimes encore que tout ce que nous avions entendu, elle semblait l’appeler à elle d’un sourire. Boutraix s’était un peu réveillé de son morne abattement, et fixait sur Inès deux gros yeux attentifs, où l’expression d’un plaisir étonné avait un moment remplacé celle de la frayeur. Bascara n’avait pas changé de position, mais les douces sensations du virtuose commençaient à triompher des craintes de l’homme du peuple. Il relevait de temps à autre un front où l’admiration le disputait à l’épouvante, et soupirait d’extase ou d’envie.

Un cri d’enthousiasme succéda au chant d’Inès. Elle versa elle-même à boire à la ronde, et choqua d’un verre délibéré le verre de Boutraix. Il le retira vers lui d’une main mal assurée, me regarda boire et but. Je remplis de nouveau les verres, et je saluai Inès.

– Hélas ! dit-elle, je ne sais plus chanter, ou bien cette salle a trahi ma voix. Autrefois, il n’y avait pas un atome de l’air qui ne me répondît, et qui ne me prêtât un accord. La nature n’a plus pour moi ces harmonies toutes-puissantes que j’interrogeais, que j’écoutais, qui se mariaient à mes paroles, quand j’étais heureuse et aimée. Oh ! Sergy ! continua-t-elle en le regardant avec tendresse, il faut être aimée pour chanter !...

– Aimée ! cria Sergy en couvrant sa main de baisers, adorée, Inès, idolâtrée comme une déesse ! S’il ne faut que le sacrifice sans réserve d’un coeur, d’une âme, d’une éternité, pour inspirer ton génie, chante, Inès, chante encore ! chante toujours !

– Je dansais aussi, reprit-elle en appuyant languissamment sa tête sur l’épaule de Sergy ; mais comment danser sans instruments ? – Merveille ! ajouta-t-elle tout à coup. Quelque démon favorable a glissé des castagnettes dans ma ceinture...

Et elle les dégagea en riant.

– Jour irrévocable de la damnation, dit Boutraix, vous voilà donc venu ! Le mystère des mystères est accompli ! Le jugement dernier approche ! Elle dansera !

Pendant que Boutraix achevait de parler, Inès s’était levée, et débutait par des pas graves et lentement mesurés, où se déployaient avec une grâce imposante la majesté de ses formes et la noblesse de ses attitudes. À mesure qu’elle changeait de place et qu’elle se montrait sous des aspects nouveaux, notre imagination s’étonnait, comme si une belle femme de plus avait apparu à nos regards, tant elle savait enchérir sur elle-même dans l’inépuisable variété de ses poses et de ses mouvements. Ainsi, par des transitions rapides, nous l’avions vue passer d’une dignité sérieuse aux transports modérés du plaisir qui s’anime, puis aux molles langueurs de la volupté, puis au délire de la joie, puis je ne sais à quelle extase plus délirante encore, et qui n’a point de nom ; puis elle disparaissait alors dans les ténèbres lointaines de la salle immense, et le bruit des castagnettes s’affaiblissait en proportion de son éloignement, et diminuait, diminuait toujours, jusqu’à ce qu’on eût cessé de l’entendre en cessant de la voir ; puis il revenait de loin, s’augmentait par degrés, éclatait tout à fait quand elle reparaissait subitement sous des torrents de lumière à l’endroit où elle était le moins attendue ; et alors elle se rapprochait de nous au point de nous effleurer de sa robe, en faisant claqueter avec une volubilité étourdissante les castagnettes réveillées, qui babillaient comme des cigales, et en jetant çà et là, au travers de leur fracas monotone, quelques cris perçants, mais tendres, qui pénétraient l’âme. Ensuite, elle s’éloignait encore, s’enfonçait à demi dans l’ombre, paraissant et disparaissant tour à tour, fuyant à dessein sous nos yeux, et cherchant à se laisser voir ; et ensuite, on ne la voyait plus, on ne l’entendait plus, on n’entendait plus qu’une note éloignée et plaintive comme le soupir d’une jeune fille qui meurt ; et nous restions éperdus, palpitants d’admiration et de crainte, en attendant le moment où son voile, emporté par le mouvement de la danse, viendrait flotter et s’éclairer à la lumière des flambeaux, où sa voix nous avertirait du retour par un cri de joie, auquel nous répondions sans le vouloir, parce qu’il faisait vibrer en nous une multitude d’harmonies cachées. Alors elle revenait, elle tournait sur elle-même, comme une fleur que le vent a détachée de son rameau ; elle s’élançait de la terre, comme s’il avait dépendu d’elle de la quitter pour toujours ; elle y redescendait, comme s’il avait dépendu d’elle de n’y pas toucher ; elle ne bondissait pas sur le sol ; vous auriez cru qu’elle ne faisait qu’en jaillir, et qu’un arrêt mystérieux de sa destinée lui avait défendu d’y toucher autrement que pour le fuir. Et sa tête, penchée avec l’expression d’une caressante impatience, et ses bras, gracieusement arrondis en signe d’appel et de prière, paraissaient nous implorer pour la retenir. Sergy céda, quand j’allais y céder, à cet attrait impérieux, et l’enveloppa dans les siens.

– Reste, lui dit-il, ou je meurs !...

– Je pars, répondit-elle, et je meurs si tu ne viens !... Âme d’Inès ! ne viendras-tu pas ?

Elle tomba demi-assise sur le fauteuil de Sergy, les mains nouées autour de son cou, et, pour cette fois, elle avait décidément cessé de nous voir.

– Écoute, Sergy, continua Inès. En sortant de cet appartement, tu verras à ta droite un corridor long, étroit, obscur. (Je l’avais remarqué en entrant.) Tu le suivras longtemps, avec précaution, sur des dalles toutes rompues. Marche, marche toujours ! Tu ne te rebuteras pas des détours infinis qu’il doit présenter à ta vue ; il n’y a pas moyen de s’égarer. Tu descendras les degrés par lesquels il s’abaisse, d’étage en étage, vers les souterrains. Il en manque quelques-uns ; mais l’amour franchit aisément ces obstacles qui n’ont pas retardé, pour venir te trouver, les pas d’une faible femme. Marche, marche toujours ! Tu arriveras ainsi à un escalier tortueux, encore plus délabré que le reste, mais où je te guiderai, car tu me trouveras au-dessus. Ne t’inquiète pas de mes hiboux, car ils sont, depuis longtemps, mes seuls amis. Les hiboux entendent ma voix, et, par les soupiraux entrouverts du sépulcre où j’habite, je les renverrai aux créneaux avec tous leurs petits. Marche, marche toujours ! Mais viens, et ne tarde pas... Viendras-tu ?

– Si j’irai ! s’écria Sergy. Oh ! plutôt la mort éternelle que de ne pas te suivre partout !...

– Qui m’aime me suivre, répondit Inès en poussant un éclat de rire effrayant.

Au même instant, elle ramassa son linceul, et nous ne la vîmes plus ; l’obscurité des parties éloignées de la salle nous l’avait cachée déjà pour toujours. Je me jetai au-devant de Sergy, et je le saisis fortement. Boutraix, rendu à lui par le péril de son camarade, était venu me seconder. Bascara lui-même se leva.

– Monsieur, dis-je à Sergy, comme votre aîné, comme votre ancien de service, comme votre ami, comme votre capitaine, je vous défends de faire un pas ! Ne vois-tu pas, malheureux, que tu es ici responsable de notre vie à tous ? Ne vois-tu pas que cette femme, trop séduisante, hélas ! n’est que le magique instrument dont se sert une troupe de bandits cachés dans cet affreux repaire, pour nous séparer et pour nous perdre ? Oh ! si tu étais seul et libre de disposer de toi-même, je comprendrais ton funeste égarement, et je ne pourrais que te plaindre ; Inès a tout ce qu’il faut pour justifier un pareil sacrifice. Mais songe qu’on n’espère nous réduire qu’en nous isolant, et que, si nous devons mourir ici, nous devons mourir autrement que dans une embûche grossière, en vendant cher notre vie aux assassins ! Sergy, tu nous appartiens avant tout ; tu ne nous quitteras pas !

Sergy, dont la raison paraissait combattue par une foule de sentiments contraires, me regarda fixement, et tomba sans force sur son fauteuil.

– À nous, maintenant, messieurs, continuai-je en tournant péniblement la porte sur ses gonds rouillés. Amassons ces vieux meubles en barricades pour nous en faire un rempart. Pendant qu’il s’ébranlera sous une attaque presque infaillible, nous aurons le temps de nous mettre sur nos gardes, et de tenir nos armes prêtes. Nous sommes en état de résister à vingt brigands, et je doute qu’ils soient ici.

– J’en doute aussi, dit Boutraix, quand ces précautions furent prises, et que nous nous retrouvâmes autour de la table près de laquelle s’était enfin assis Bascara, un peu rassuré par notre air de résolution. Les mesures dont le capitaine vient de s’aviser sont conseillées par la prudence, et le guerrier le plus intrépide ne fait rien d’indigne de sa bravoure en se mettant à l’abri des surprises ; mais l’idée qu’il se forme de ce château me paraît dénuée de toute vraisemblance ; une bande de scélérats n’occuperait pas impunément, au temps où nous vivons, sous la terreur de nos armes, et au milieu de l’activité infatigable de notre police, les ruines d’un vieux bâtiment à demi-lieue d’une grande ville. C’est une chose plus impossible que toutes celles dont nous avons nié tantôt la possibilité.

– En vérité, lui dis-je, en raillant ; pensez-vous, Boutraix, que Voltaire et Piron seraient de cet avis ?

– Capitaine, – répliqua-t-il avec une froide dignité dont je ne l’aurais jamais cru capable, et que lui inspirait sans doute la nature des idées nouvelles auxquelles son esprit commençait à s’ouvrir, – l’ignorance et la présomption de mes jugements méritaient cette ironie, et je ne m’en offenserai point. J’imagine que Voltaire et Piron n’expliqueraient guère mieux que moi ce qui s’est passé tout à l’heure sous nos yeux ; mais, quoi qu’il en soit de cet évènement et de tout ce qui peut le suivre, vous me permettrez de penser que les ennemis auxquels nous avons affaire maintenant n’ont pas besoin de trouver des portes ouvertes.

– Ajoutez à cela, dit Bascara, qu’un semblable expédient est indigne des voleurs les plus maladroits. Vous envoyer cette Inès si bien apprise, que vous regardez comme leur complice, c’était éveiller votre attention et non pas la distraire. Leur supposerez-vous la pensée qu’il ait pu se trouver un homme assez fou (j’en demande bien pardon au seigneur Sergy) pour suivre un fantôme dans une tombe ; et, s’il est impossible de compter sur un pareil résultat, à quoi bon les frais de cette prodigieuse apparition, qui n’aurait servi qu’à vous avertir ? N’était-il pas plus naturel de vous laisser passer la première partie de la nuit dans l’aveuglement d’une folle confiance et d’attendre le moment où, surpris par le sommeil et par le vin, vous ne leur donneriez plus que la peine de vous égorger sans péril, si vos dépouilles, assez légères et plus propres à les déceler qu’à les enrichir, eussent offert un appât bien tentant à leur cupidité ? Je ne vois, quant à moi, dans cette explication, que l’effort d’un esprit incrédule qui s’obstine contre l’évidence et qui aime mieux croire aux calculs de sa fausse prudence qu’aux miracles de Dieu.

– Fort bien, repris-je, seigneur Bascara, on ne saurait mieux raisonner, et je reviens à votre avis. Mais, si cette explication n’est pas bonne, êtes-vous sûr que je ne vous en tiens pas une autre en réserve ? Vos sens paraissent assez reposés maintenant pour l’entendre, et le calme parfait qui a succédé à vos terreurs, si promptement dissipées, me fournira, au besoin, une preuve de plus. Vous êtes comédien, seigneur Bascara, et très bon comédien, je vous en réponds ; vous l’avez mieux prouvé cette nuit que vous ne le fîtes jamais à Gironne. Cette merveilleuse cantatrice, cette danseuse incomparable que vous tenez probablement en réserve pour l’ouverture du théâtre de Barcelone, ne la connaissez-vous pas ? N’aurait-il pas été piquant d’en faire l’essai, dans une scène admirablement conduite, sur la sensibilité irritable de trois amateurs passionnés, dont l’enthousiasme peut servir de garantie à vos succès à venir ? Votre vanité espagnole ne se serait-elle pas amusée en même temps, avec trop de complaisance, à l’espoir d’inspirer quelque mouvement d’inquiétude et de crainte à trois officiers français ? Qu’en dites-vous, monsieur ?

– Ah ! ah ! dit Boutraix souriant et achevant de vider son verre, car il ne cherchait encore qu’un prétexte à redevenir un grand philosophe comme autrefois ; qu’en dites-vous, mauvais plaisant ?...

Sergy, qui n’était pas sorti jusqu’alors de son abattement rêveur, releva vers nous un oeil moins triste et moins égaré. L’idée de retrouver Inès sur la terre des vivants avait apporté quelque adoucissement à sa douleur ; il entrevoyait l’espérance de la rappeler parmi nous et de la revoir encore. Il écouta. Bascara haussa les épaules.

– Permettez, continuai-je en lui prenant la main ; cette plaisanterie n’est pas d’assez mauvais goût pour vous irriter, et nous y avons pris trop de plaisir pour vous en faire un crime. J’ajouterai même, sans crainte d’être démenti par mes camarades, que chacun de nous payera volontiers sa place à la répétition ; mais maintenant la comédie est jouée, et vous nous en devez le secret comme à d’honnêtes gens qu’on ne mystifie pas impunément, et dans lesquels un homme tel que vous est heureux de trouver des amis. Expliquez-vous avec franchise, détruisons ces barricades ridicules, et faites rentrer Inès ! Je vous préviens que toute réticence prolongée au delà des bornes que notre politesse a bien voulu y mettre deviendrait une injure sanglante, et que vous payeriez chèrement ! Pourquoi ne répondez-vous pas ?

– Parce qu’il est inutile de répondre, dit Bascara. Un seul moment de réflexion vous aurait épargné la peine de m’interroger. Je m’en rapporte à vous-même.

– Réellement, monsieur ! Mais encore ? Il me semble que j’ai été assez précis.

– De la précision, soit, répliqua Bascara. Mais la vraisemblance, où est-elle ? Écoutez plutôt. N’est-il pas vrai que vous m’avez rencontré ce matin dans la voiture d’Estevan ? n’est-il pas vrai que vous y avez pris place à côté de moi ? n’est-il pas vrai que je ne pouvais vous y attendre ? n’est-il pas vrai que je ne vous ai pas quitté un moment depuis ?

– Cela est vrai, dit Sergy.

– Cela est vrai, dit Boutraix.

– Continuons, dit Bascara. La tempête inopinée qui nous a surpris en sortant de Gironne, avais-je pu la prévoir ? avais-je pu prévoir que nous n’arriverions pas aujourd’hui à Barcelone ? avais-je prévu que l’auberge de Mattaro serait pleine ? avais-je prévu que vous formeriez le projet téméraire de coucher dans ce château de Ghismondo, dont le seul aspect fait dresser les cheveux à la tête des voyageurs ? n’ai-je pas combattu cette résolution de toutes mes forces, et suis-je venu ici autrement qu’en cédant presque à la force ?

– Cela est vrai, dit Boutraix.

– Cela est vrai, dit Sergy.

– Attendez, continua Bascara. Dans quel dessein aurais-je organisé cette prodigieuse intrigue ? Dans le dessein d’essayer sur trois officiers de la garnison de Gironne les débuts d’une cantatrice, d’une danseuse comme celle que vous venez de voir. (Il vous plaît de l’appeler ainsi, et je ne m’y oppose pas.) Vraiment, mes seigneurs, vous faites trop d’honneur à la munificence d’un pauvre régisseur de province, en supposant qu’il donne de pareilles représentations gratis. Oh ! si j’avais une actrice comme Inès (la miséricorde du Seigneur puisse-t-elle descendre sur elle !), je me garderais bien de l’exposer à gagner un rhume mortel sous les voûtes humides de ce château de malédiction, ou une entorse dans leurs ruines ; je me garderais bien de la conduire à Barcelone, où il n’y a pas d’eau à boire depuis la guerre, quand elle ferait ma fortune dans une saison à la Scala de Milan ou à l’Opéra de Paris. Et que dis-je, dans une saison ! dans une seule soirée, dans un seul air, dans un pas ! La Pedrina de Madrid, dont on a tant parlé, quoiqu’elle n’ait paru qu’une fois, et qui se réveilla, dit-on, le lendemain avec les trésors de la couronne, la Pedrina elle-même pouvait-elle en approcher ? Une chanteuse, vous l’avez entendue ! une danseuse qui n’a pas touché un instant le parquet de ses pieds !...

– Cela est vrai, dirent ensemble Sergy et Boutraix.

– Encore un mot, ajouta Bascara. Mon calme subit vous a surpris, et pourquoi pas, puisqu’il m’a étonné moi-même ? Je le comprends maintenant. L’impatience avec laquelle Inès s’est retirée annonçait que le moment de l’apparition était fini, et cette idée a soulagé mon esprit. Quant à la raison pour laquelle les trois damnés n’ont pas paru comme à l’ordinaire, c’est une question plus difficile, mais à laquelle je ne prends d’autre intérêt que celui de la charité chrétienne. Elle concerne plus particulièrement, selon toute apparence, ceux qui les ont représentés.

– Alors, dit Boutraix, que Dieu veuille prendre pitié de nous !

– Étrange mystère, m’écriai-je en frappant la table du poing, car je m’étais rendu à ces raisons. Qu’est-ce donc, je vous le demande, que nous avons vu tout à l’heure ?...

– Ce que les hommes voient très rarement dans cette vie, répondit Bascara, son rosaire à la main, et ce qu’un très grand nombre d’hommes ne verront pas dans l’autre, une âme du purgatoire.

– Messieurs, repris-je avec assez de fermeté, il y a ici un secret qu’aucune intelligence humaine ne peut pénétrer. Il est caché sans doute dans quelque fait naturel dont l’explication nous arracherait un sourire, mais qui échappe à la portée de notre raison. Quoi qu’il en soit, il nous importe à tous de ne pas prêter l’autorité de notre témoignage à des superstitions indignes du christianisme comme de la philosophie. Il nous importe surtout de ne pas compromettre l’honneur de trois officiers français dans le récit d’une scène fort extraordinaire, j’en conviens, mais dont l’énigme développée tôt ou tard risquerait fort de nous livrer un jour à la dérision publique. Je jure ici sur l’honneur, et j’attends de vous le même serment, de ne jamais parler en toute ma vie de ce qui s’est passé cette nuit, tant que les causes de ce bizarre évènement ne me seront pas clairement connues.

– Nous le jurons aussi, dirent Sergy et Boutraix.

– Je prends le divin Jésus à témoin, dit Bascara, par la foi que j’ai en sa sainte Nativité, dont on célèbre à l’heure qu’il est la glorieuse commémoration, de n’en jamais parler qu’à mon directeur, sous le sceau du sacrement de pénitence ; et que le nom du Seigneur soit célébré dans tous les siècles !

Amen, dit Boutraix en l’embrassant avec une effusion sincère. Je vous prie, mon cher frère, de ne pas m’oublier dans vos prières, car je ne sais malheureusement plus les miennes...

La nuit s’avançait. Un sommeil inquiet vint nous surprendre tour à tour. Je n’ai pas besoin de vous dire de quels rêves il fut agité. Le soleil se leva enfin dans un ciel plus pur que nous n’aurions pu l’espérer la veille, et, sans nous dire un seul mot, nous gagnâmes Barcelone, où nous fûmes arrivés de bonne heure.

– Et puis après ? dit Anastase.

– Après ? Qu’entends-tu par là, je te prie ? Le conte n’est-il pas fini ?

– Je ne sais pourquoi il me semble qu’il y manque quelque chose encore, dit Eudoxie.

– Que voulez-vous que je vous dise ? Deux jours après, nous étions de retour à Gironne, où nous attendait un ordre de départ pour le régiment. Les revers de la grande armée forçaient l’empereur à réunir l’élite de ses troupes dans le Nord. Je m’y retrouvai avec Boutraix, qui était devenu dévot depuis qu’il avait parlé en propre personne à une âme du purgatoire, et avec Sergy, qui n’avait plus changé d’amour depuis qu’il était tombé amoureux d’un fantôme. Au premier feu de la bataille de Lutzen, Sergy était à côté de moi. Il fléchit tout à coup et laissa reposer sa tête, frappée d’un plomb mortel, sur le cou de mon cheval. « Inès, murmura-t-il, je vais te rejoindre » ; et il rendit le dernier soupir.

Quelques mois plus tard, l’armée rentra en France, où d’inutiles prodiges de valeur retardèrent, sans l’empêcher, la chute inévitable de l’Empire. La paix se fit alors, et un grand nombre d’officiers déposèrent pour jamais les armes. Boutraix s’enferma dans un cloître, où je pense qu’il est encore ; je me retirai dans l’héritage de mes pères, que je n’ai pas envie de quitter. Voilà tout.

– Ce n’est pas là, dit Anastase d’un air boudeur, toute l’histoire d’Inès. Tu dois en avoir su davantage.

– Cette histoire est très complète dans son genre, répondis-je. Vous m’avez demandé une histoire de revenant, et c’est une histoire de revenant que je vous ai racontée, ou bien il n’en fut jamais. Tout autre dénouement serait vicieux dans mon écrit, car il en changerait la nature.

– Mauvaise défaite, dit le substitut. Vous cherchez à vous sauver d’une explication par une subtilité. Raisonnons un peu, s’il vous plaît, car la logique est de mise partout, même dans les contes de revenant. Vous avez pris avec vos camarades l’engagement solennel de garder un silence absolu sur l’évènement de la nuit de Noël, tant que le fait de l’apparition ne vous serait pas clairement expliqué ; vous vous êtes même soumis à cette obligation par serment, et je m’en souviens bien ; car je n’ai dormi qu’au commencement de la narration, qui, par parenthèse, traînait quelque peu en longueur. Or, vous n’avez pu être dégagé de cette espèce de contrat synallagmatique (c’est ainsi qu’on l’appelle en droit), que par l’éclaircissement conditionnel sur lequel il était fondé ; à moins qu’il ne vous plaise de supposer que vous en avez été affranchi par la mort de l’un des contractants et par l’entrée en profession de l’autre, laquelle peut être considérée, à la vérité, comme une espèce de mort ; mais je vous préviens que ce déclinatoire ne peut être admis dans l’espèce, ce que je prouverai à loisir si vous persistez dans vos conclusions. Donc vous êtes dans le cas flagrant d’infraction à l’engagement contracté, si la condition qui le résout n’a pas été accomplie.

– Je vous prie, monsieur le substitut, répliquai-je, de m’épargner ce procès, à moi qui n’en eus de ma vie. Je suis parfaitement en règle sur les termes de mon contrat, que j’aurais pu me dispenser d’alléguer, si je n’avais voulu tout dire. Mais l’histoire qu’on réclame, c’est une autre histoire ; la pendule marque minuit et davantage ; voulez-vous me permettre de laisser le mot du logogriphe suspendu un mois, comme celui du vieux Mercure de France ?

– J’estime, reprit le substitut, qu’il peut y avoir lieu à ajourner, si cela convient à ces dames.

– D’ici là, continuai-je, votre imagination peut s’évertuer à chercher l’explication que je lui promets. Je vous avertis toutefois que c’est ici une histoire véritable, du commencement à la fin, et qu’il n’y a dans tout ce que je vous ai raconté ni supercherie, ni mystification, ni voleurs...

– Ni revenant ? dit Eudoxie.

– Ni revenant, repartis-je en me levant et en prenant mon chapeau.

– Ma foi, tant pis ! dit Anastase.

 

II

– Mais, si ce n’était une véritable apparition, dit Anastase aussitôt que je fus assis, apprends-nous ce que c’était. Il y a un mois que j’y réfléchis, sans trouver d’explication raisonnable à ton histoire.

– Ni moi non plus, dit Eudoxie.

– Je n’ai pas eu le temps d’y penser, dit le substitut ; mais autant que je m’en souviens, cela tirait furieusement au fantastique.

– Il n’y a cependant rien de plus naturel, répondis-je, et tout le monde a entendu raconter ou vu de ses propres yeux des choses bien plus extraordinaires que celles qui me restent à vous apprendre, si vous êtes disposés à m’écouter encore une fois.

Le cercle se resserra un peu, car dans les longues veillées d’une petite ville on n’a rien de mieux à faire que de prêter l’oreille à des contes bleus pour attendre le sommeil. J’entrai en matière.

Je vous ai dit que la paix était faite, que Sergy était mort, que Boutraix était moine et que je n’étais plus rien qu’un petit propriétaire à son aise. Les arrérages de mes revenus m’avaient presque rendu opulent, et un héritage qui arriva sur le tout m’enrichit d’un superflu ridicule. Je résolus de le dépenser en voyages d’instruction et de plaisirs, et j’hésitai un moment sur le choix du pays que j’irais visiter ; mais ce ne fut qu’une feinte de ma raison qui luttait contre mon coeur. Mon coeur me rappelait à Barcelone, et ce roman formerait, si c’était ici sa place, un accessoire beaucoup plus long que le principal. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’une lettre de Pablo de Clauza, le plus cher des amis que j’eusse laissés en Catalogne, acheva de me décider. Pablo épousait Léonore, Léonore était la soeur d’Estelle, et cette Estelle dont je vous parlerai peu était l’héroïne du roman dont je ne vous parlerai pas.

J’arrivai trop tard pour la noce ; elle était faite depuis trois jours, mais elle se continuait, suivant l’usage, en fêtes qui se prolongent quelquefois au delà des douceurs de la lune de miel. Il n’en devait pas être ainsi dans la famille de Pablo, qui était digne d’être aimé d’une femme parfaitement aimable, et qui est heureux aujourd’hui comme il espérait l’être alors. Cela s’est vu de temps en temps ; mais il ne faut pas s’y fier. Estelle m’accueillit comme un ami regretté qu’on désirait de revoir, et mes rapports avec elle ne m’avaient pas donné lieu d’en attendre davantage, surtout après deux ans d’absence, car ceci se passait en 1814, dans l’intervalle de cette courte paix européenne qui sépara la première restauration du 20 mars.

– Nous avons dîné de meilleure heure qu’à l’ordinaire, dit Pablo en rentrant dans le salon où j’avais ramené sa femme ; le souper nous dédommagera ; mais il fallait laisser une heure aux soins de la toilette, et il n’y a personne ici qui ne veuille assister, dans les loges que j’ai retenues, à la représentation peut-être unique de la Pedrina. Cette virtuose est si fantasque ! Dieu sait si elle ne nous échappera pas demain !

– La Pedrina ? dis-je par réflexion. Ce nom m’a déjà frappé une fois, et dans une circonstance assez mémorable pour que je n’en perde jamais le souvenir. N’est-ce pas cette chanteuse extraordinaire, cette danseuse plus extraordinaire encore, qui disparut de Madrid après une journée de triomphes, et dont on n’a jamais retrouvé les traces ? Elle justifie sans doute la curiosité dont elle est l’objet par des talents qui ne souffrent aucune comparaison sur aucun théâtre ; mais je t’avoue qu’un évènement singulier de ma vie m’a tout à fait blasé sur ce genre d’émotions, et que je ne suis nullement curieux d’entendre ou de voir la Pedrina elle-même. Permets-moi d’attendre sur la Rambla l’heure de nous réunir.

– À ton aise, répliqua Pablo. Je croyais cependant qu’Estelle comptait sur toi pour l’accompagner !

Estelle revint, en effet, et s’approcha de moi au moment de partir. J’oubliai que je m’étais promis de ne jamais revoir une danseuse, de ne jamais entendre une cantatrice, après Inès de Las Sierras, mais je me croyais sûr, ce jour-là, de ne voir et de n’entendre qu’Estelle. Je tins longtemps parole, et je serais fort embarrassé de dire ce qu’on joua d’abord. Le bruit même qui avait annoncé l’entrée de la Pedrina n’était pas parvenu à m’émouvoir ; je restais calme et les yeux à demi voilés de ma main, quand le silence profond qui avait remplacé cette émotion passagère fut rompu tout à coup par une voix qu’il ne m’était pas possible de méconnaître. La voix d’Inès n’avait jamais cessé de résonner à mon oreille ; elle me poursuivait dans mes méditations, elle me berçait dans mes songes, et la voix que j’entendais, c’était la voix d’Inès ! Je tressaillis, je poussai un cri, je m’élançai sur le devant de la loge, les regards arrêtés sur le théâtre. C’était Inès, Inès elle-même ! Mon premier mouvement fut de chercher, de recueillir autour de moi toutes les circonstances, tous les faits qui pouvaient me confirmer dans l’idée que j’étais à Barcelone, que j’étais à la comédie, que je n’étais pas comme tous les jours, depuis deux ans, la dupe de mon imagination ; qu’un de mes rêves habituels ne m’avait pas surpris. Je m’efforçai de me ressaisir à quelque chose qui pût me convaincre de la réalité de ma sensation. Je trouvai la main d’Estelle et je la pressai avec force.

– Eh bien ! dit-elle en souriant, vous étiez si sûr d’être prémuni contre les séductions d’une voix de femme ! La Pedrina prélude à peine, et vous voilà hors de vous !...

– Êtes-vous certaine, Estelle, répliquai-je, que ce soit ici la Pedrina ? Savez-vous précisément si c’est une femme, une comédienne, ou si c’est une apparition ?

– En vérité, reprit-elle, c’est une femme, une comédienne extraordinaire, une chanteuse comme on n’en a jamais entendu peut-être, mais je n’imagine pas que ce soit rien de plus. Votre enthousiasme, prenez-y garde, ajouta-t-elle froidement, a quelque chose d’inquiétant pour ceux qui vous aiment. Vous n’êtes pas le premier, dit-on, que sa vue aurait rendu fou, et cette faiblesse de coeur ne flatterait probablement ni votre femme ni votre maîtresse.

En achevant ces paroles, elle retira tout à fait sa main, et je la laissai échapper ; la Pedrina chantait toujours. Ensuite elle dansa, et ma pensée, emportée avec elle, se livra sans défense à toutes les impressions qu’elle voulait lui donner. L’ivresse universelle cachait la mienne, mais elle l’augmentait encore ; tout le temps qui s’était écoulé entre nos deux rencontres avait disparu à mes yeux, parce qu’aucune sensation du même genre et de la même puissance n’était venue me rappeler celle-là ; il me semblait que j’étais encore au château de Ghismondo ; mais au château de Ghismondo agrandi, décoré, peuplé d’une foule immense, et les acclamations, qui s’élevaient de toutes parts, bruissaient dans mes oreilles, comme des joies de démons. Et la Pedrina, possédée d’une frénésie sublime que l’enfer seul peut inspirer et entretenir, continuait à dévorer le parquet de ses pas, à fuir, à revenir, à voler, chassée ou ramenée par des impulsions invincibles jusqu’à ce que, haletante, épuisée, anéantie, elle tomba entre les bras des comparses, en proférant avec une expression déchirante un nom que je crus entendre et qui retentit douloureusement dans mon coeur.

– Sergy est mort ! m’écriai-je en pleurant à chaudes larmes, les bras étendus vers le théâtre...

– Vous êtes décidément fou, dit Estelle en me retenant à ma place ; mais calmez-vous enfin ! elle n’y est plus.

– Fou ! repris-je à part moi... cela serait-il vrai ? Aurais-je cru voir ce que je n’ai pas vu ? Ce que j’ai cru entendre, ne l’entendais-je pas en effet ? Fou, grand Dieu ! séparé du genre humain et d’Estelle par une infirmité qui me rendra la fable publique ! Château fatal de Ghismondo, est-ce là le châtiment que tu réserves aux téméraires qui osent violer tes secrets ? Heureux mille fois Sergy d’être mort dans les champs de Lutzen !

Je m’abîmais dans ces idées quand je sentis le bras d’Estelle se lier au mien pour sortir du spectacle.

– Hélas ! lui dis-je en tremblant, car je commençais à revenir à moi, je dois vous faire pitié, mais je vous ferais plus pitié encore, si vous connaissiez une histoire qu’il ne m’est pas permis de raconter ! Ce qui vient de se passer n’est pour moi que la prolongation d’une illusion terrible, dont ma raison ne s’est jamais totalement affranchie. Permettez-moi de rester seul avec mes pensées, et d’y remettre, autant que j’en suis capable, un peu d’ordre et de suite. Les plaisirs d’une douce conversation me sont interdits aujourd’hui ; je serai plus calme demain.

– Tu seras demain comme il te plaira, dit Pablo, qui venait de saisir ces dernières paroles en passant auprès de nous, mais tu ne nous quitteras certainement pas ce soir. Au reste, ajouta-t-il, je compte plus, pour t’y décider, sur les instances d’Estelle que sur les miennes.

– Serait-il vrai, reprit-elle, et consentiriez-vous à nous donner le temps que vous destinez sans doute à vous occuper de la Pedrina ?

– Au nom de Dieu, m’écriai-je, ne prononcez plus ce nom, chère Estelle, car le sentiment que j’éprouve ne ressemble à aucun des sentiments que vous pourriez soupçonner, si ce n’est peut-être à la terreur. Pourquoi faut-il que je ne puisse pas m’expliquer davantage ?

Il avait fallu céder. Je m’étais assis au souper sans y prendre part, et comme je m’y attendais, on n’avait parlé que de la Pedrina.

– L’intérêt que cette femme extraordinaire vous inspire, dit tout à coup Pablo, a quelque chose de si exalté, que l’on comprendrait à peine la possibilité de l’augmenter encore. Que serait-ce donc pourtant, si vous connaissiez ses aventures, dont une partie s’est, à la vérité, passée à Barcelone, mais dans un temps où la plupart d’entre nous n’y étaient pas établis ! Vous seriez obligés de convenir que les malheurs de la Pedrina ne sont pas moins surprenants que ses talents.

Personne ne répondit, car on écoutait ; et Pablo, qui s’en aperçut, continua ainsi :

– La Pedrina n’appartient point à la classe d’où sont ordinairement sortis ses pareils, et dans laquelle se recrutent ces troupes nomades que leur destinée dévoue aux plaisirs de la multitude. Son nom véritable a été porté, dans des temps reculés, par une des familles les plus illustres de la vieille Espagne. Elle s’appelle Inès de Las Sierras.

– Inès de Las Sierras ! m’écriai-je en me levant de ma place dans un état d’exaltation difficile à décrire ; Inès de Las Sierras ! Il est donc vrai ? Mais, sais-tu, Pablo, ce que c’est qu’Inès de Las Sierras ? sais-tu d’où elle vient, et par quel effrayant privilège elle se fait entendre sur un théâtre ?

– Je sais, dit Pablo en souriant, que c’est une rare et infortunée créature, dont la vie mérite au moins autant de pitié que d’admiration. Quant à l’émotion que te cause son nom, elle ne saurait m’étonner, car il est probable qu’il t’a frappé plus d’une fois dans les lamentables complaintes de nos Romanceros. L’histoire qu’il retrace à la mémoire de notre ami, poursuivit-il en s’adressant au reste des assistants, est une de ces traditions populaires du Moyen Âge, qui furent probablement fondées sur quelques faits réels ou sur quelques apparences spécieuses, et qui se sont maintenues de génération en génération dans le souvenir des hommes, jusqu’au point d’acquérir une espèce d’autorité historique. Celle-ci, quoi qu’il en soit, jouissait déjà d’un grand crédit au seizième siècle, puisqu’elle força la puissante famille de Las Sierras à s’expatrier avec tous ses biens, et à profiter des nouvelles découvertes de la navigation pour transporter son domicile dans le Mexique. Ce qu’il y a de certain, c’est que la fatalité tragique dont elle était poursuivie ne se relâcha pas de sa rigueur dans d’autres climats. J’ai entendu assurer souvent que depuis trois cents ans tous ses chefs sont morts par l’épée.

Au commencement du siècle dont nous parcourons la quatorzième année, le dernier des nobles seigneurs de Las Sierras vivait encore à Mexico. La mort venait de lui enlever sa femme, et il ne lui restait qu’une fille âgée de six ou sept ans, qu’il avait nommée Inès. Jamais des facultés plus brillantes ne s’étaient annoncées dans un âge plus tendre, et le marquis de Las Sierras n’épargna rien pour la culture de ces dons précieux qui promettaient tant de gloire et tant de bonheur à sa vieillesse. Trop heureux, en effet, si l’éducation de sa fille unique avait pu absorber tous ses soins et toutes ses affections ; mais il sentit bientôt le funeste besoin de remplir d’un autre sentiment encore le vide profond de son coeur. Il aima, il crut être aimé, il s’enorgueillit de son choix ; il fit plus : il se félicita de donner une autre mère à sa belle Inès, et il lui donna une implacable ennemie. La vive intelligence d’Inès ne tarda pas à saisir toute les difficultés de sa nouvelle position. Elle comprit bientôt que les arts, qui n’avaient été jusque-là pour elle qu’un objet de distraction et de plaisir, pouvaient devenir un jour sa seule ressource. Elle s’y livra dès lors avec une ardeur qui fut couronnée par des succès sans exemple, et, au bout d’un très petit nombre d’années, elle ne trouva plus de maître. Le plus habile et le plus présomptueux des siens se serait honoré d’en recevoir des leçons ; mais elle paya cher ce glorieux avantage, s’il est vrai que, dès cette époque, sa raison, si pure et si brillante, vaincue par des fatigues obstinées, parut s’altérer graduellement, et que des égarements momentanés aient commencé à trahir le désordre de son intelligence, au moment où elle semblait n’avoir plus rien à acquérir.

Un jour, le corps inanimé du marquis de Las Sierras fut rapporté dans son hôtel. Il avait été trouvé, percé de coups, dans un endroit écarté, où il ne s’était présenté d’ailleurs aucune circonstance qui fût propre à jeter quelque lumière sur le motif et l’auteur de ce cruel assassinat. La voix publique ne tarda cependant pas à désigner un coupable. Le père d’Inès n’avait point d’ennemi connu, mais avant son second mariage il avait eu un rival signalé dans Mexico par l’ardeur de ses passions et la violence de son caractère. Tout le monde le nomma dans l’intimité de sa pensée ; mais ce soupçon universel ne put être converti en accusation parce qu’il n’était justifié par aucun commencement de preuve. Toutefois, les conjectures de la multitude acquirent une nouvelle force, quand on vit la veuve de la victime passer, au bout de quelques mois, dans les bras de l’assassin, et, si rien ne les a éclairées depuis, rien du moins n’en a diminué l’impression. Inès resta donc solitaire dans la maison de ses aïeux, entre deux personnes qui lui étaient également étrangères, qu’un instinct secret lui rendait également odieuses, et auxquelles la loi avait aveuglément confié l’autorité par laquelle elle supplée à celle de la famille. Les atteintes qui avaient quelquefois menacé sa raison se multiplièrent alors d’une manière effrayante, et personne n’en fut surpris, quoiqu’on ignorât généralement la moitié de ses malheurs.

Il y avait à Mexico un jeune Sicilien qui se faisait nommer Gaëtano Filippi, et dont la vie antérieure semblait cacher quelque mystère suspect. Une légère teinture des arts, un babil séduisant, mais frivole, des manières élégantes qui trahissaient l’étude et l’affectation, ce vernis de politesse que les honnêtes gens doivent à leur éducation et les intrigants au commerce du monde, lui avaient ouvert l’accès de la haute société, que la dépravation de ses moeurs aurait dû lui interdire. Inès, à peine âgée de seize ans, était trop ingénue et trop exaltée à la fois pour pénétrer au-dessous de cette écorce trompeuse. Elle prit le trouble de ses sens pour la révélation d’un premier amour. Gaëtano n’était pas embarrassé par la difficulté de se faire connaître sous des titres avantageux : il savait l’art de se procurer ceux dont il avait besoin, et de leur donner toute l’apparence d’authenticité nécessaire pour fasciner les yeux les plus habiles et les plus expérimentés. Ce fut en vain, cependant, qu’il demanda la main d’Inès. La marâtre de cette infortunée avait formé le projet de s’assurer de sa fortune ; et il est probable qu’elle n’aurait pas été scrupuleuse sur le choix des moyens. Son mari la seconda de son côté avec un zèle dont il lui déroba sans doute le mobile secret. Le misérable était amoureux de sa pupille, il avait osé le lui déclarer quelques semaines auparavant, et il se promettait de la séduire. C’était là le chagrin profond qui aggravait si cruellement, depuis quelque temps, les mortels chagrins d’Inès.

Il en était de l’organisation d’Inès comme de toutes celles que le génie favorise à un degré supérieur. Elle joignait à l’élévation d’un talent sublime la faiblesse d’un caractère qui ne demande qu’à se laisser conduire. Dans la vie de l’intelligence et de l’art, c’était un ange. Dans la vie commune et pratique, c’était un enfant. La simple apparence d’un sentiment bienveillant captivait son coeur, et, quand son coeur était soumis, il ne restait point d’objections à sa raison. Cette disposition de l’esprit n’a rien de funeste, quand il se trouve placé dans d’heureuses circonstances et sous une sage direction ; mais le seul être dont Inès pût reconnaître l’empire dans le triste isolement où la mort de son père l’avait laissée n’agissait sur elle que pour la perdre ; et c’est là un de ces horribles secrets que l’innocence ne soupçonne point !

Gaëtano la décida, presque sans efforts, à un enlèvement dont il faisait dépendre le salut de sa maîtresse. Il n’eut guère plus de peine à convaincre Inès que tout lui appartenait, d’un droit légitime et sacré, dans l’héritage de ses ancêtres ; ils disparurent ; et, au bout de quelques mois, abondamment munis d’or, de bijoux, de diamants, ils étaient tous deux à Cadix.

Ici le voile se souleva ; mais les yeux d’Inès, encore éblouis par les fausses lueurs de l’amour et du plaisir, se refusèrent longtemps à voir la vérité tout entière. Cependant, le monde au milieu duquel Gaëtano l’avait jetée l’effrayait quelquefois par la licence de ses principes ; elle s’étonnait que le passage d’un hémisphère à l’autre pût produire de si étranges différences dans le langage et dans les moeurs ; elle cherchait, en tremblant, une pensée qui répondît à la sienne dans cette foule de bateleurs, de libertins et de courtisanes qui composaient sa société habituelle, et elle ne la trouvait pas. Les ressources passagères qu’elle devait à une action sur laquelle sa conscience n’était pas tout à fait rassurée commençaient d’ailleurs à lui échapper, et la tendresse hypocrite de Gaëtano semblait diminuer avec elles. Un jour, elle le demanda inutilement à son réveil, elle l’attendit inutilement la nuit suivante ; le lendemain, elle passa de l’inquiétude à la crainte, et de la crainte au désespoir ; l’affreuse réalité vint enfin mettre le comble à ses misères. Il était parti, après l’avoir dépouillée de tout, parti avec une autre femme ; il l’avait abandonnée, pauvre, déshonorée, et, pour dernier malheur, livrée à son propre mépris. Ce ressort de noble fierté qui réagit contre l’infortune dans une âme sans reproche finit de se rompre dans celle d’Inès. Elle avait pris le nom de Pedrina pour se soustraire aux recherches de ses indignes parents. « Pedrina, soit ! dit-elle avec, une résolution amère ; honte et ignominie sur moi, puisque ainsi l’a voulu ma destinée ! » Et elle ne fut plus que la Pedrina.

Vous comprendrez facilement que je cesse de la suivre dans tous les détails de sa vie ; elle ne les a pas donnés. Nous ne la retrouverons qu’à ce mémorable début de Madrid, qui la plaça si promptement au premier rang des virtuoses les plus célèbres. L’enthousiasme fut si véhément et si passionné, que la ville entière retentit des applaudissements du théâtre, et que la foule qui l’avait accompagnée jusque chez elle de ses acclamations et de ses couronnes ne consentit à se dissiper qu’après l’avoir revue, une seconde fois encore, à une des croisées de son appartement. Mais ce n’était pas le seul sentiment qu’elle eût excité. Sa beauté, qui n’était, en effet, pas moins remarquable que ses talents, avait produit une impression profonde sur un personnage illustre, qui tenait alors entre ses mains une partie des destinées de l’Espagne, et que vous me permettrez de ne pas désigner autrement, soit parce que cette anecdote de la vie privée n’est pas suffisamment éclaircie par ma conscience d’historien, soit parce qu’il me répugne d’ajouter une faiblesse, d’ailleurs assez excusable, aux torts vrais ou faux dont la mobile opinion du peuple accuse toujours les rois déchus. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle ne reparut plus sur la scène, et que toutes les faveurs de la fortune s’accumulèrent, en peu de jours, sur cette aventurière obscure dont les provinces voisines avaient vu, pendant un an, la honte et la misère. On ne parla plus que de la variété de ses toilettes, que de la richesse de ses bijoux, que du luxe de ses équipages ; et contre l’ordinaire, on lui pardonna cependant assez facilement cette opulence soudaine, parce qu’il y avait très peu d’hommes parmi ses juges qui ne se fussent trouvés heureux de lui donner cent fois davantage. Il faut ajouter, à l’honneur de la Pedrina, que les trésors qu’elle devait à l’amour ne s’épuisèrent pas en fantaisies stériles. Naturellement compatissante et généreuse, elle chercha le malheur pour le réparer ; elle alla porter des secours et des consolations dans le triste réduit du pauvre et au chevet du malade ; elle soulagea toutes les infortunes avec une grâce qui ajoutait encore à ses bienfaits ; et, quoique favorite, elle se fit aimer du peuple. Cela est si aisé quand on est riche !

Le nom de la Pedrina faisait trop de bruit pour ne pas parvenir jusqu’aux oreilles de Gaëtano, dans l’endroit obscur où il cachait sa honteuse vie. Le produit du vol et de la trahison, qui l’avait soutenu jusque-là, venait de manquer à ses besoins. Il regretta d’avoir méconnu les ressources qu’il pouvait tirer de l’avilissement de sa maîtresse. Il osa concevoir le projet de réparer sa faute à quelque prix que ce fût, et même au prix d’un crime nouveau. C’était ce qui lui coûtait le moins. Il comptait sur une habileté trop souvent exercée pour lui inspirer quelque défiance. Il connaissait le coeur d’Inès, et le malheureux n’hésita pas à se présenter devant elle. La justification de Gaëtano paraissait impossible au premier abord, mais il n’y a rien d’impossible pour un esprit artificieux, surtout quand il est secondé par l’aveugle crédulité de l’amour ; et Gaëtano n’était pas seulement le premier homme qui eût fait palpiter le coeur d’Inès ; il était le seul qu’elle eût aimé. Tous les égarements auxquels ses sens s’étaient abandonnés depuis avaient laissé son âme vide et indifférente ; et, par un privilège fort rare, sans doute, mais qui n’était pas sans exemple, elle s’était perdue sans se corrompre. Le roman de Gaëtano, tout absurde qu’il fût, n’eut pas de peine à obtenir le crédit de la vérité. Inès avait besoin d’y croire pour retrouver quelque apparence de son bonheur évanoui, et cette disposition d’esprit se contente des moindres vraisemblances. Il est probable qu’elle n’osa pas même hasarder les objections qui se présentaient en foule à sa pensée, dans la crainte d’en rencontrer une qui resterait sans réponse. Il est si doux d’être trompé sur ce qu’on aime, quand on ne peut cesser d’aimer !

Le perfide n’avait d’ailleurs négligé aucun de ses avantages. Il arrivait de Sicile, où il était allé disposer sa famille à permettre son mariage. Il avait réussi. Sa mère elle-même avait daigné l’accompagner en Espagne, pour hâter le moment de voir une fille chérie dont elle s’était formé l’idée la plus flatteuse. Quelle horrible nouvelle l’attendait à Barcelone ! Le bruit du succès de la Pedrina lui était parvenu avec celui de son crime et de son ignominie. Était-ce là le prix qu’elle avait réservé à tant d’amour et à tant de sacrifices ? La première idée, le premier sentiment dont il se fût trouvé capable, était la résolution de mourir, mais sa tendresse l’avait encore emporté sur son désespoir. Il avait caché à sa mère son triste secret ; il avait volé à Madrid pour parler à Inès, pour lui faire entendre, s’il en était temps encore, le cri de l’honneur et de la vertu ; il était venu pour pardonner, et il pardonnait ! Que vous dirai-je ! Inès, noyée de larmes ; Inès, égarée, palpitante, éperdue de remords, de reconnaissance et de joie, tomba aux pieds de l’imposteur ; et l’hypocrisie triompha presque sans efforts d’un coeur trop sensible et trop confiant pour la deviner. Ce changement subit de rôle et de position, qui donnait au coupable tous les droits de l’innocence, a peut-être de quoi étonner. Mais demandez plutôt aux femmes ! il n’y a rien de plus commun.

Les soupçons d’Inès durent cependant se réveiller quand elle vit Gaëtano plus empressé à charger, sur la voiture préparée pour leur départ, des trésors dont elle ne pouvait, sans rougir, se rappeler l’origine, qu’à l’enlever elle-même à ses criminelles amours. Inutilement elle insista pour tout abandonner. Elle ne fut pas entendue. Quatre jours après, une voiture de voyage s’arrêtait à Barcelone, devant l’hôtel de l’Italie. On en vit sortir un jeune homme élégamment vêtu, et une dame qui paraissait se dérober avec soin aux regards des voyageurs et des passants. C’étaient Gaëtano et la Pedrina. Un quart d’heure après, le jeune homme sortit, et se dirigea vers le port. L’absence de la mère de Gaëtano ne confirmait que trop les craintes qu’Inès avait commencé à concevoir. Il paraît qu’elle prit assez d’empire sur sa timidité pour les exprimer sans détours quand il fut rentré dans son appartement. Il est du moins certain qu’une discussion violente s’éleva entre eux dès le soir, et se renouvela plusieurs fois dans la nuit. Au point du jour, Gaëtano, pâle, défait, agité, fit transporter plusieurs caisses par les domestiques à bord d’un vaisseau qui devait mettre à la voile dans la matinée, et s’y rendit lui-même avec une cassette plus petite qu’il avait enveloppée dans les plis de son manteau. Arrivé au bâtiment, il congédia les gens qui l’avaient suivi, sous prétexte de quelques arrangements qui le retenaient encore, les paya largement de leur peines, et leur recommanda de la manière la plus expresse de ne pas troubler le sommeil de madame avant son retour. Cependant, une grande partie de la journée s’écoula sans que l’étranger eût reparu. On apprit que le navire faisait route, et un des hommes qui avaient accompagné Gaëtano, troublé d’un sombre pressentiment, fut tenté de s’en assurer. Il vit disparaître les voiles à l’horizon.

Le silence qui continuait à régner dans la chambre d’Inès, au milieu des bruits de la maison, devenait inquiétant. On s’assura que sa porte n’avait pas été fermée à l’intérieur, mais en dehors, et la clef n’était pas restée à la serrure. L’hôte ne balança point à l’ouvrir d’une double clef, et un spectacle horrible s’offrit à ses yeux. La dame inconnue était couchée sur son lit dans l’attitude d’une personne qui dort, et on aurait pu s’y tromper, si elle n’avait été baignée dans le sang. Elle avait eu le sein percé d’un coup de poignard pendant son sommeil, et l’arme de l’assassin était encore dans la blessure.

Vous me pardonnerez facilement de n’avoir pas insisté sur ces épouvantables détails. Ils furent connus dans le temps de la ville tout entière. Ce qui est encore ignoré des personnes mêmes que le sort de cette infortunée toucha le plus, car il y a peu de jours qu’elle est en état de recueillir et de mettre en ordre les souvenirs confus de son histoire, c’est que la malheureuse victime de ce forfait, c’est la sublime Pedrina dont Madrid ne perdra jamais la mémoire, et que la Pedrina, c’est Inès de Las Sierras.

Je reviens à mon récit, continua Pablo. Les témoins accourus à cette scène d’horreur, et les médecins qu’on y avait appelés sur-le-champ, ne tardèrent point à reconnaître que la dame étrangère n’était pas morte. Des soins déjà tardifs, mais empressés, lui furent rendus avec tant de succès qu’on parvint à réveiller en elle le sentiment et la vie. Quelques jours cependant se passèrent dans des alternatives de crainte et d’espérance qui excitèrent vivement la sympathie publique. Un mois après, le rétablissement d’Inès paraissait tout à fait affermi ; mais le délire qui s’était manifesté dès le moment qu’elle avait recouvré la parole, et qu’on attribuait alors à l’action d’une fièvre ardente, ne céda ni aux remèdes ni au temps. La pauvre créature venait d’être ressuscitée pour la vie physique, mais elle restait morte à la vie intelligente. Elle était folle.

Une communauté de saintes femmes l’accueillit et lui continua les sollicitudes attentives dont son état avait besoin. Objet de tous les égards d’une charité presque providentielle, on dit qu’elle les justifiait par une douceur à toute épreuve, car son aliénation n’avait rien de la fougue et de la violence qui caractérisent ordinairement cette affreuse maladie. Elle était d’ailleurs fréquemment interrompue par des intervalles lucides qui se prolongeaient plus ou moins, et qui donnaient de jour en jour un espoir plus fondé de sa guérison ; ils devinrent assez fréquents pour qu’on se relâchât beaucoup de l’attention qu’on avait portée d’abord à ses moindres actions et à ses moindres démarches ; on s’accoutuma peu à peu à la laisser abandonnée à elle-même pendant les longues heures de l’office et elle mit cette négligence à profit pour s’évader ; l’inquiétude fut grande, et les recherches furent actives ; leur résultat parut d’abord assez heureux pour promettre un succès prochain. Inès avait été remarquée dès les premiers jours de son voyage vagabond par l’incomparable beauté de ses traits, par la noblesse naturelle de ses manières, et aussi par le désordre intermittent de ses idées et de son langage. Elle l’avait été surtout par la singulière physionomie de son accoutrement, composé au hasard des restes élégants, mais flétris, de sa toilette de théâtre, lambeaux de quelque éclat et de peu de valeur que le Sicilien avait dédaigné de s’approprier, et dont l’assortiment bizarre, emprunté à l’appareil de luxe, faisait un contraste singulier avec le sac de toile grossière duquel Inès avait chargé son épaule pour y recevoir les charités du peuple. On suivit ainsi ses traces jusqu’à une petite distance de Mattaro ; mais à cet endroit de la route elles s’effacèrent totalement, et sur quelque point qu’on se dirigeât dans les alentours, il fut impossible de les retrouver, Inès avait disparu à tous les yeux deux jours avant Noël, et, quand on se rappela la profonde mélancolie où son esprit paraissait plongé toutes les fois qu’il était parvenu à se dégager de ses ténèbres habituelles, on n’hésita pas à penser qu’elle avait mis fin elle-même à ses jours en se précipitant dans la mer. Cette explication se présentait si naturellement à l’esprit, qu’on fut à peine tenté d’en chercher une autre. L’inconnue était morte, et l’impression de cette nouvelle se fit sentir pendant deux jours. Le troisième jour, elle s’affaiblit comme toutes les impressions, et le lendemain on n’en parla plus.

Il arriva dans ce temps-là quelque chose de fort extraordinaire qui contribua beaucoup à distraire les esprits de la disparition d’Inès et du dénouement tragique de ses aventures. Il existe aux environs de la ville où l’on avait perdu ses derniers vestiges un vieux manoir en ruines connu sous le nom de château de Ghismondo, dont le démon a, dit-on, pris possession depuis plusieurs siècles, et dans lequel la tradition lui fait tenir tous les ans un cénacle pendant la nuit de Noël. La génération actuelle n’avait rien vu qui fût capable de prêter quelque autorité à cette superstition ridicule, et on ne s’en inquiétait plus ; mais des circonstances qui ne se sont jamais expliquées lui rendirent ses droits en 1812. Il n’y eut pas lieu de douter cette fois que le château maudit fût habité par des hôtes d’exception qui s’y livraient sans mystère à la joie des banquets. Une illumination splendide éclata dès minuit dans ses appartements si longtemps déserts, et porta dans les hameaux voisins l’inquiétude et l’effroi. Quelques voyageurs attardés, que le hasard conduisit sous les murailles, entendirent des bruits de voix étranges et confuses auxquelles se mêlaient par moment des chants d’une douceur infinie. Les phénomènes d’une nuit orageuse, et telle que la Catalogne ne s’en rappelait point de pareille dans une saison aussi avancée, ajoutaient encore à la solennité de cette scène bizarre, dont la peur et la crédulité ne manquèrent pas d’exagérer les détails. Il ne fut bruit le lendemain et les jours suivants, à plusieurs lieues à la ronde, que du retour des esprits dans la maison de Ghismondo, et le concours de tant de témoignages qui s’accordaient sur les principales circonstances de l’évènement finit par inspirer à la police des alarmes assez fondées. En effet, les troupes françaises venaient d’être rappelées de leurs garnisons pour aller fortifier au loin les débris de l’armée d’Allemagne, et l’instant pouvait paraître favorable au renouvellement des tentatives du vieux parti espagnol, qui commençait d’ailleurs à fermenter d’une manière très sensible dans nos départements mal soumis. L’administration, peu disposée à partager les croyances de la populace, ne vit donc, dans ce prétendu conciliabule de démons fidèles à leur rendez-vous anniversaire, qu’une assemblée de conspirateurs tout prêts à déployer de nouveau le drapeau de la guerre civile. Elle ordonna une visite exacte du manoir mystérieux, et cette perquisition confirma, par des preuves évidentes, la vérité des bruits qui l’avaient rendue nécessaire. On retrouva tous les vestiges de l’illumination et du festin, et on put conjecturer, au nombre des bouteilles vides qui garnissaient encore la table, que les convives avaient été assez nombreux.

À ce passage du récit de Pablo, qui me remettait en mémoire la soif inextinguible et les libations immodérées de Boutraix, je ne pus contenir un éclat de rire convulsif qui l’interrompit longtemps et qui contrastait d’une manière trop bizarre avec les dispositions où il m’avait vu au commencement de l’histoire pour ne pas lui occasionner une vive surprise. Il me regarda donc fixement, en attendant que je fusse parvenu à réprimer l’essor de ma gaieté indiscrète, et me voyant plus calme, il continua :

L’assemblée tenue par un certain nombre d’hommes, probablement armés, et certainement montés, car il était resté aussi des fourrages, était devenue une chose démontrée pour tout le monde ; mais aucun des conjurés ne fut trouvé au château, et on se mit inutilement sur leurs traces. Jamais le moindre éclaircissement n’est arrivé à l’autorité sur ce fait singulier, depuis l’époque même où il a cessé d’être répréhensible, et où il y aurait autant d’avantage à l’avouer qu’il y avait alors de nécessité à le taire. La troupe qui avait été chargée de cette petite expédition se disposait à partir, quand un soldat découvrit dans un des souterrains une jeune fille étrangement vêtue, qui paraissait privée de la raison, et qui, loin de l’éviter, s’empressa de courir à lui en prononçant un nom qu’il n’a pas retenu : « Est-ce toi ? lui cria-t-elle. Combien tu t’es fait attendre !... » Amenée au grand jour et reconnaissant son erreur, elle se prit à fondre en larmes.

Cette jeune fille, vous savez déjà que c’était la Pedrina. Son signalement, adressé quelques jours auparavant à toutes les autorités du littoral, leur était parfaitement présent. On s’empressa donc de la renvoyer à Barcelone, après lui avoir fait subir, dans un de ses moments lucides, un interrogatoire particulier sur l’évènement inexplicable de la nuit de Noël ; mais il n’avait laissé dans son esprit que des traces extrêmement confuses, et ses témoignages, dont on ne pouvait suspecter la sincérité, ne firent qu’augmenter les embarras déjà fort compliqués de l’information. Il parut seulement démontré qu’une préoccupation étrange de son imagination malade lui avait fait chercher dans le manoir des seigneurs de Las Sierras un asile garanti par les droits de sa naissance ; qu’elle s’y était introduite avec difficulté, en profitant de l’étroit passage que ses portes délabrées laissaient entre elles, et qu’elle y avait d’abord vécu de ses provisions, et, les jours suivants, de celles que les étrangers y avaient abandonnées. Quant à ceux-ci, elle paraissait ne point les connaître ; et la description qu’elle faisait de leurs habillements, qui ne sont propres à aucune population vivante, s’éloignait tellement de toutes les vraisemblances, qu’on l’attribua sans hésiter aux réminiscences d’un songe dont son esprit confondait les traits avec ceux de la réalité. Ce qui semblait plus évident, c’est qu’un des aventuriers ou des conjurés avait fait une vive impression sur son coeur, et que le seul espoir de le retrouver lui inspirait le courage de vivre encore. Mais elle avait compris qu’il était poursuivi, qu’il était menacé dans sa liberté, dans son existence peut-être, et les efforts les plus assidus, les plus obstinés, ne purent lui arracher le secret de son nom.

Ce dernier endroit de la narration de Pablo venait de me rappeler sous un aspect tout à fait nouveau le souvenir d’un ami dont j’avais reçu le dernier soupir. Mon sein se gonfla, mes yeux se remplirent de larmes, et j’y portai brusquement la main pour cacher mon émotion aux personnes qui m’entouraient. Pablo s’arrêta comme la première fois, et attacha sur moi ses regards avec une attention encore plus marquée. Je pénétrai facilement le sentiment qui l’occupait, et j’essayai de le rassurer par un sourire.

– Tranquillise ton coeur d’ami, lui dis-je avec expansion, sur les alternatives d’attendrissement et de gaieté que me fait éprouver ta singulière histoire. Elles n’ont rien que de naturel dans ma position, et tu en conviendras toi-même quand j’aurai pu les expliquer. Continue, cependant, et pardonne-moi de t’avoir interrompu, car les aventures de la Pedrina ne sont pas finies.

– Il s’en faut de peu de chose, reprit Pablo. Elle fut ramenée dans son couvent, et placée sous une surveillance plus étroite. Un vieux médecin, très versé dans l’étude des maladies de l’esprit, que d’heureuses circonstances ont, depuis quelques années, conduit à Barcelone, entreprit sa guérison. Il s’aperçut d’abord qu’elle offrait de grandes difficultés, car les désordres d’une imagination blessée ne sont jamais plus graves et, pour ainsi dire, plus incurables, que lorsqu’ils résultent d’une peine profonde de l’âme. Toutefois il insista, parce qu’il comptait sur un auxiliaire qui se montre toujours habile à soulager la douleur, le temps qui efface tout, et qui est seul éternel au milieu de nos plaisirs et de nos chagrins passagers. Il voulut y joindre la distraction et l’étude ; il appela les arts au secours de sa malade, les arts qu’elle avait oubliés, mais dont l’impression ne tarda pas de se réveiller plus puissante que jamais dans cette admirable organisation. Apprendre, dit un philosophe, est peut-être se souvenir. Pour elle, c’était inventer. Sa première leçon fit passer les auditeurs de l’étonnement à l’admiration, à l’enthousiasme, au fanatisme. Ses succès s’étendirent avec rapidité ; l’ivresse qu’elle faisait naître la gagna elle-même. Il y a des natures privilégiées que la gloire dédommage du bonheur et cette compensation leur a été merveilleusement ménagée par la Providence ; car le bonheur et la gloire se trouvent rarement ensemble. Enfin elle guérit, et fut en état de se faire connaître de son bienfaiteur dont je tiens le récit. Mais le retour de sa raison n’aurait été pour elle qu’un malheur nouveau, si elle n’eût retrouvé en même temps les ressources de son talent. Vous imaginez bien que les offres ne lui manquèrent pas, dès qu’on eut appris qu’elle était décidée à se consacrer au théâtre. Déjà dix villes différentes menaçaient de nous l’enlever, quand Bascara est parvenu à la voir hier et à l’engager dans sa troupe.

– Dans la troupe de Bascara ? m’écriai-je en riant. Sois sûr qu’elle sait maintenant à quoi s’en tenir sur les redoutables conspirateurs du château de Ghismondo.

– C’est ce que tu vas nous faire comprendre, répondit Pablo, car tu parais fort au fait de ces mystères. Parle donc, je t’en prie.

– Il ne saurait, dit Estelle d’un ton piqué. C’est un secret qu’il ne peut révéler à personne.

– Cela était vrai il n’y a qu’un moment, repartis-je ; mais ce moment a opéré un grand changement dans mes idées et dans mes résolutions. Je viens d’être dégagé de mon serment.

Je n’ai pas besoin de vous dire que je racontai alors ce que je vous racontais il y a un mois, et ce que vous me dispenserez sans peine de vous raconter aujourd’hui, même quand vous n’auriez pas un souvenir bien présent de ma première histoire. Je ne suis pas capable de lui prêter assez d’attrait pour la faire écouter deux fois.

– Vous êtes du moins assez bon logicien, dit le substitut, pour en tirer quelque induction morale, et je vous déclare que je ne donnerais pas un fétu de la nouvelle la plus piquante, s’il n’en résultait aucun enseignement pour l’esprit. Le bon Perrault, votre maître, savait faire sortir de ses contes les plus ridicules de saines et graves moralités.

– Hélas ! repris-je en levant les mains vers le ciel, de qui me parlez-vous là ? D’un des génies les plus transcendants qui aient éclairé l’humanité depuis Homère ! Oh ! les romanciers de mon temps et les faiseurs de contes eux-mêmes n’ont pas la prétention de lui ressembler. Je vous dirai même entre nous qu’ils se tiendraient fort humiliés de la comparaison. Ce qu’il leur faut, mon cher substitut, c’est la renommée quotidienne qu’on obtient avec de l’argent, et l’argent qu’on parvient toujours à gagner bien ou mal, quand on a de la renommée. La morale, suivant vous si requise, est le moindre de leurs soucis. Cependant, puisque vous le voulez, je vais finir par un adage que je crois de ma façon, mais qu’on trouverait peut-être ailleurs en cherchant bien, car il n’y a rien qui n’ait été dit :

Tout croire est d’un imbécile,
Tout nier est d’un sot.

Et, si celui-là ne vous convient pas, il me coûte peu d’en emprunter un autre aux Espagnols, pendant que je suis sur leur terrain :

De las cosas mas seguras,
La mas segura es dudar.

Cela veut dire, chère Eudoxie, que de toutes les choses sûres, la plus sûre est de douter.

– Douter, douter ! dit tristement Anastase. Beau plaisir que de douter ! Il n’y a donc point d’apparitions ?...

– Tu vas trop loin, répondis-je ; car mon adage t’enseigne qu’il y en a peut-être. Je n’ai pas eu le bonheur d’en voir ; mais pourquoi cela ne serait-il pas réservé à une organisation plus complète et plus favorisée que la mienne ?

– À une organisation plus complète et plus favorisée ! s’écria le substitut. À un idiot ! à un fou !

– Pourquoi pas, monsieur le substitut ? Qui m’a donné la mesure de l’intelligence humaine ? Quel est l’habile Popilius qui lui a dit : Tu ne sortiras pas de ce cercle ! Si les apparitions sont un mensonge, il faut convenir qu’il n’y a point de vérité plus accréditée que cette erreur. Tous les siècles, toutes les nations, toutes les histoires en rendent témoignage ; et sur quoi faites-vous reposer la notion de ce qu’on appelle la vérité, si ce n’est sur le témoignage des histoires, des nations, des siècles ? J’ai d’ailleurs, sur ce sujet, une manière de penser qui m’est tout à fait propre, et que vous trouverez probablement fort étrange, mais dont je ne peux me départir : c’est que l’homme est incapable de rien inventer ; ou, pour m’exprimer autrement, c’est que l’invention n’est en lui qu’une perception innée des faits réels. Que fait aujourd’hui la science ? À chaque nouvelle découverte, elle justifie, elle authentique, si l’on peut s’exprimer ainsi, un des prétendus mensonges d’Hérodote et de Pline. La fabuleuse girafe se promène au Jardin du Roi. Je suis un de ceux qui y attendent incessamment la licorne. Les dragons, les vouivres, les endriagues, les tarasques ne font plus partie du monde vivant ; mais Cuvier les a retrouvés dans le monde fossile. Tout le monde sait que la harpie était une énorme chauve-souris, et les poètes l’ont décrite avec une exactitude qui ferait envie à Linné. Quant à ce phénomène des apparitions dont nous parlions tout à l’heure, et auquel je reviens volontiers...

J’allais y revenir en effet, et avec de longs développements, car c’est une matière sur laquelle il y a beaucoup à parler, quand je m’avisai que le substitut s’était endormi.

 

 

Paru dans la Revue de Paris en 1837.

 

 

 

 

 

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