Le mystère de la charité
de Jeanne d’Arc
par
Charles PÉGUY
1425.
En plein été.
Le matin, Jeannette, la fille à Jacques d’Arc, file en gardant les moutons de son père, sur un coteau de la Meuse. On voit au second plan, de la droite à la gauche, la Meuse parmi les prés, le village de Domremy avec l’église, et la route qui mène à Vaucouleurs. À la gauche au loin le village de Maxey. Au fond les collines en face : blés, vignes et bois ; les blés sont jaunes.
Jeannette a treize ans et demi ;
Hauviette, son amie, dix ans et quelques mois.
Madame Gervaise a vingt-cinq ans.
(Jeannette continue de filer ; puis elle se lève ; se tourne vers l’église ; dit le signe de la croix sans le faire.)
JEANNETTE
Au nom du Père ; et du Fi ; et du Saint-Esprit ; Ainsi soit-il.
Notre Père qui êtes aux cieux ; que votre nom soit sanctifié ; que votre règne arrive ; que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donnez-nous aujourd’hui notre pain de chaque jour ; pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ; ne nous laissez pas succomber à la tentation ; mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il.
Je vous salue Marie, pleine de grâce ; le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre toutes les femmes ; et Jésus le fruit de vos entrailles est béni. Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il.
Saint Jean, mon patron ; sainte Jeanne, ma patronne ; priez pour nous ; priez pour nous.
Au nom du Père ; et du Fi ; et du Saint-Esprit ; Ainsi soit-il.
Notre père, notre père qui êtes aux cieux, de combien il s’en faut que votre nom soit sanctifié ; de combien il s’en faut que votre règne arrive.
Notre père, notre père qui êtes au royaume des cieux, de combien il s’en faut que votre règne arrive au royaume de la terre.
Notre père, notre père qui êtes au royaume des cieux, de combien il s’en faut que votre règne arrive au royaume de France.
Notre père, notre père qui êtes aux cieux, de combien il s’en faut que votre volonté soit faite ; de combien il s’en faut que nous ayons notre pain de chaque jour.
De combien il s’en faut que nous pardonnions nos offenses ; et que nous ne succombions pas à la tentation ; et que nous soyons délivrés du mal. Ainsi soit-il.
Ô mon Dieu si on voyait seulement le commencement de votre règne. Si on voyait seulement se lever le soleil de votre règne. Mais rien, jamais rien. Vous nous avez envoyé votre Fils, que vous aimiez tant, votre fils est venu, qui a tant souffert, et il est mort, et rien, jamais rien. Si on voyait poindre seulement le jour de votre règne. Et vous avez envoyé vos saints, vous les avez appelés chacun par leur nom, vos autres fils les saints, et vos filles les saintes, et vos saints sont venus, et vos saintes sont venues, et rien, jamais rien. Des années ont passé, tant d’années que je n’en sais pas le nombre ; des siècles d’années ont passé ; quatorze siècles de chrétienté, hélas, depuis la naissance, et la mort, et la prédication. Et rien, rien, jamais rien. Et ce qui règne sur la face de la terre, rien, rien, ce n’est rien que la perdition. Quatorze siècles (furent-ils de chrétienté), quatorze siècles depuis le rachat de nos âmes. Et rien, jamais rien, le règne de la terre n’est rien que le règne de la perdition, le royaume de la terre n’est rien que le royaume de la perdition. Vous nous avez envoyé votre fils et les autres saints. Et rien ne coule sur la face de la terre, qu’un flot d’ingratitude et de perdition. Mon Dieu, mon Dieu, faudra-t-il que votre Fils soit mort en vain. Il serait venu ; et cela ne servirait de rien. C’est pire que jamais. Seulement si on voyait seulement se lever le soleil de votre justice. Mais on dirait, mon Dieu, mon Dieu, pardonnez-moi, on dirait que votre règne s’en va. Jamais on n’a tant blasphémé votre nom. Jamais on n’a tant méprisé votre volonté. Jamais on n’a tant désobéi. Jamais notre pain ne nous a tant manqué ; et s’il ne manquait qu’à nous, mon Dieu, s’il ne manquait qu’à nous ; et s’il n’y avait que le pain du corps qui nous manquait, le pain de maïs, le pain de seigle et de blé ; mais un autre pain nous manque ; le pain de la nourriture de nos âmes ; et nous sommes affamés d’une autre faim ; de la seule faim qui laisse dans le ventre un creux impérissable. Un autre pain nous manque. Et au lieu que ce soit le règne de votre charité, le seul règne qui règne sur la face de la terre, de votre terre, de la terre de votre création, au lieu que ce soit le règne du royaume de votre charité, le seul règne qui règne, c’est le règne du royaume impérissable du péché. Encore si l’on voyait le commencement de vos saints, si l’on voyait poindre le commencement du règne de vos saints. Mais qu’est-ce qu’on a fait, mon Dieu, qu’est-ce qu’on a fait de votre créature, qu’est-ce qu’on a fait de votre création ? Jamais il n’a été fait tant d’offenses ; et jamais tant d’offenses ne sont mortes impardonnées. Jamais le chrétien n’a fait tant d’offense au chrétien, et jamais à vous, mon Dieu, jamais l’homme ne vous a fait tant d’offense. Et jamais tant d’offense n’est morte impardonnée. Sera-t-il dit que vous nous aurez envoyé en vain votre fils, et que votre fils aura souffert en vain, et qu’il sera mort. Et faudra-t-il que ce soit en vain qu’il se sacrifie et que nous le sacrifions tous les jours. Sera-ce en vain qu’une croix a été dressée un jour et que nous autres nous la redressons tous les jours. Qu’est-ce qu’on a fait du peuple chrétien, mon Dieu, de votre peuple. Et ce ne sont plus seulement les tentations qui nous assiègent, mais ce sont les tentations qui triomphent ; et ce sont les tentations qui règnent ; et c’est le règne de la tentation ; et le règne des royaumes de la terre est tombé tout entier au règne du royaume de la tentation ; et les mauvais succombent à la tentation du mal, de faire du mal ; de faire du mal aux autres ; et pardonnez-moi, mon Dieu, de vous faire du mal à vous ; mais les bons, ceux qui étaient bons, succombent à une tentation infiniment pire : à la tentation de croire qu’ils sont abandonnés de vous. Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, mon Dieu délivrez-nous du mal, délivrez-nous du mal. S’il n’y a pas eu encore assez de saintes et assez de saints, envoyez-nous en d’autres, envoyez-nous en autant qu’il en faudra ; envoyez-nous en tant que l’ennemi se lasse. Nous les suivrons, mon Dieu. Nous ferons tout ce que vous voudrez. Nous ferons tout ce qu’ils voudront. Nous ferons tout ce qu’ils nous diront de votre part. Nous sommes vos fidèles, envoyez-nous vos saints ; nous sommes vos brebis, envoyez-nous vos bergers ; nous sommes le troupeau, envoyez-nous les pasteurs. Nous sommes des bons chrétiens, vous savez que nous sommes des bons chrétiens. Alors comment que ça se fait que tant de bons chrétiens ne fassent pas une bonne chrétienté. Il faut qu’il y ait quelque chose qui ne marche pas. Si vous nous envoyiez, si seulement vous vouliez nous envoyer l’une de vos saintes. Il y en a bien encore. On dit qu’il y en a. On en voit. On en sait. On en connaît. Mais on ne sait pas comment que ça se fait. Il y a des saintes, il y a de la sainteté, et ça ne marche pas tout de même. Il y a quelque chose qui ne marche pas. Il y a des saintes, il y a de la sainteté et jamais le règne du royaume de la perdition n’avait autant dominé sur la face de la terre. Il faudrait peut-être autre chose, mon Dieu, vous savez tout. Vous savez ce qui nous manque. Il nous faudrait peut-être quelque chose de nouveau, quelque chose qu’on n’aurait encore jamais vu. Quelque chose qu’on n’aurait encore jamais fait. Mais qui oserait dire, mon Dieu, qu’il puisse encore y avoir du nouveau après quatorze siècles de chrétienté, après tant de saintes et tant de saints, après tous vos martyrs, après la passion et la mort de votre fils.
(Elle se rassied et recommence à filer.)
Enfin ce qu’il nous faudrait, mon Dieu, il faudrait nous envoyer une sainte... qui réussisse.
(Une voix monte de la vallée, vient, s’approche. C’est Hauviette qui vient. Elle monte du bourg par le sentier. Elle chante :)
Les Anglais n’auront pas
La tour de Saint-Nique Nique,
Les Anglais n’auront pas
La Tour de Saint-Nicolas.
JEANNETTE
Mon Dieu, mon Dieu, nous serons bien sages, nous serons bien soumis, nous serons bien obéissants. Nous serons bien fidèles.
Mon Dieu, mon Dieu, nous sommes vos enfants, nous sommes vos enfants.
HAUVIETTE
apparaît venant.
JEANNETTE
Mon Dieu, mon Dieu, qu’est-ce qu’on a fait de votre peuple.
(Entre Hauviette. Elle commence toute chantante, comme si ses paroles ne fussent que la suite naturelle de sa chanson, et ne redescend que par degrés à son propos ordinaire.)
HAUVIETTE
Bonjour, Jeannette.
JEANNETTE
Bonjour, Hauviette.
(Un silence.)
HAUVIETTE
Tu faisais ta prière ?
JEANNETTE
(Un assez long silence.)
Je faisais ma prière. Il y a tant de manque. Il y a tant à demander.
HAUVIETTE
Le bon Dieu sait bien ce qu’il nous faut, le bon Dieu sait bien ce qui nous manque.
(Puis toujours comme bavardant :)
Tu faisais ta prière. Ne t’en excuse pas. Ne t’en défends pas. Je ne te le reproche pas. Tu n’as pas besoin de t’en défendre. Il n’y a pas de mal à ça. Tu n’as pas besoin d’avoir honte.
JEANNETTE
(Un silence.)
Je faisais ma prière. Toi aussi, Mauviette, tu fais ta prière.
HAUVIETTE
Moi je suis bonne chrétienne comme tout le monde, je fais ma prière comme tout le monde, je suis bonne paroissienne comme tout le monde. Hein, je fais ma prière tous les matins et tous les soirs, mon Notre Père et mon Je vous salue Marie, pour commencer et pour finir ma journée. Et puis ça m’emplit ma journée ; hein ça suffit pour m’emplir toute ma journée, pour me faire tenir ma journée ; ça me tient le coeur toute la journée. Ça me fait passer toute ma journée. Je suis une bonne chrétienne. On fait ses deux prières comme on fait ses trois repas. C’est aussi naturel. C’est la même chose. C’est ça qui fait la journée. On ne mange pas toute la journée. On ne fait pas sa prière toute la journée. Je suis une bonne paroissienne. Je fais aussi ma prière à l’Angelus du matin et à l’Angelus du soir, quand même que je ferais n’importe quoi, je m’arrête de le faire, naturellement, pour répondre à la cloche. Je suis une bonne paroissienne de la paroisse de Domremy. Je vais au catéchisme comme tout le monde. Et le dimanche je vais au bourg à la messe et à l’église comme tout le monde. Seulement, voilà, moi, il ne faut pas que le dimanche ressemble aux jours de la semaine et que les jours de la semaine ressemblent au dimanche. Et que les heures de la prière ressemblent aux autres heures de la journée et les autres heures de la journée aux heures de la prière. Sans ça, alors, autrement, c’est comme si il (n’)y avait pas de dimanche. Dans la semaine. Et pas d’heures de la prière. Dans la journée. Alors c’est pas la peine d’avoir un dimanche. Il ne faut pas travailler le dimanche. Mais alors il faut travailler (dans) la semaine. Il y a un jour pour le bon Dieu, et les autres jours c’est pour travailler. Travailler, c’est prier. Je vais au catéchisme le dimanche matin avant la messe. Il y a temps pour tout. À chaque heure suffit sa peine. Et son travail. Chaque chose en son temps. Travailler, prier, c’est tout naturel, ça, ça se fait tout seul.
Il faut que le dimanche ressorte dans la semaine et que l’Angelus et l’heure de la prière sorte dans la journée.
Oui Jeannette, ma belle, je fais ma prière, mais toi tu ne sors pas de la faire, tu la fais tout le temps, tu n’en sors pas, tu la fais à toutes les croix du chemin, l’église ne te suffit pas. Jamais les croix des chemins n’avaient tant servi...
JEANNETTE
Hauviette, Hauviette...
HAUVIETTE
Ne te fâche pas, ma belle. Jamais les croix des chemins n’avaient tant servi...
JEANNETTE
Hélas hélas une croix un jour a servi, une vraie croix, en bois, sur une montagne, a servi une fois... quelle fois.
HAUVIETTE
Tu vois, tu vois. Ce que nous savons, nous autres, tu le vois. Ce qu’on nous apprend, nous autres, tu le vois. Le catéchisme, tout le catéchisme, et l’église, et la messe, tu ne le sais pas, tu le vois, et ta prière tu ne la fais pas, tu ne la fais pas seulement, tu la vois. Pour toi il n’y a pas de semaines. Et il n’y a pas de jours. Il n’y a pas de jours dans la semaine ; et pas d’heures dans la journée. Toutes les heures te sonnent comme la cloche de l’Angelus. Tous les jours sont des dimanches et plus que des dimanches et les dimanches plus que des dimanches et que le dimanche de Noël et que le dimanche de Pâques et la messe plus que la messe...
JEANNETTE
Il n’y a rien de plus que la messe.
HAUVIETTE
Je suis une bonne paroissienne de la paroisse de Domremy en Lorraine, dans ma Lorraine de chrétienté. Voilà. C’est tout. Mais toi jamais les croix de ces pays-ci n’avaient autant servi depuis qu’elles étaient venues au monde, jamais les croix de pierre n’avaient autant servi, jamais les croix de chrétienté en par ici, les croix de ces pays-ci de chrétienté n’avaient reçu autant de prières, depuis tout le temps qu’elles étaient venues au monde, que depuis treize ans et demi que toi tu es venue au monde. Voilà ce que je sais. Et la croix qui est à la croisée du chemin de Maxey.
JEANNETTE
Hélas, hélas, c’est que c’est le chemin qui mène aux ennemis, le chemin du bourg ennemi. Comment des chrétiens peuvent-ils être ennemis, enfants du même Dieu, frères de Jésus.
Tous frères de Jésus.
HAUVIETTE
Tellement que tu as honte...
JEANNETTE
Hauviette, Hauviette...
HAUVIETTE
Tellement que tu as honte, d’être toujours en prière, et que tu te caches. Tu dis le signe de la croix, au lieu de le faire, au commencement et à la fin de tes prières, pour qu’on ne te voie pas, parce que tu le ferais tout le temps.
JEANNETTE
Hélas.
HAUVIETTE
Tu veux être comme les autres. Tu veux être comme tout le monde. Tu ne veux pas te faire remarquer. Tu as beau faire. Tu n’y arriveras jamais.
JEANNETTE
Je suis une bergère comme tout le monde, je suis une chrétienne comme tout le monde, je suis une paroissienne comme tout le monde.
Je suis votre amie comme vous.
HAUVIETTE
Tu auras beau faire, tu auras beau dire, tu auras beau croire : tu es notre amie, jamais tu ne seras comme nous.
Je ne t’en veux pas. Je suis dans la main du bon Dieu. Nous sommes dans la main du bon Dieu, tous, et la terre, entière, est dans la main du bon Dieu. Il faut de tout pour faire un monde. Il faut des créatures de toute sorte pour faire une création. Il faut des paroissiens de toute sorte pour faire une paroisse. Il faut des chrétiens de toute sorte pour faire une chrétienté.
JEANNETTE
Il y a eu des saints de toute sorte. Il a fallu des saints et des saintes de toute sorte. Et aujourd’hui il en faudrait. Il en faudrait peut-être encore d’une sorte de plus.
HAUVIETTE
Tu es parmi nous, tu n’es pas comme nous, jamais tu ne seras comme nous. Moi quand je fais ma prière, je suis contente, pour le temps que ça dure. Pour le temps de la faire, et pour le temps que ça dure après. Jusqu’à la suivante. Jusqu’à la prochaine.
JEANNETTE
Hélas.
HAUVIETTE
Mais toi ça te laisse toujours sur ta faim, de faire ta prière. Et tu es toujours aussi malheureuse qu’avant. Après qu’avant. Écoute, Jeannette : Je sais pourquoi tu veux voir madame Gervaise.
JEANNETTE
Personne encore ne l’a deviné, ni maman, ni ma grande soeur, ni notre amie Mengette.
HAUVIETTE
Je le sais, moi, pourquoi tu veux la voir, cette madame Gervaise.
JEANNETTE
Alors, Hauviette, c’est que tu es bien malheureuse.
HAUVIETTE
Malheureuse, malheureuse, je suis malheureuse quand c’est mon tour. C’est pas toujours mon tour. Seulement je suis une fille qui voit clair. Tu veux voir madame Gervaise à cause de cette détresse que tu as dans l’âme, jusqu’au fond, jusqu’au dernier fond de l’âme. On s’imagine ici, dans la paroisse, que tu es heureuse de ta vie parce que tu fais la charité, parce que tu soignes les malades et que tu consoles ceux qui sont affligés ; et que tu es toujours là avec ceux qui ont de la peine. Mais moi, moi Hauviette, je sais que tu es malheureuse.
JEANNETTE
Tu le sais parce que tu es mon amie, Hauviette.
HAUVIETTE
Je ne suis pas amie seulement, je suis une fille qui voit clair. De faire du bien aux autres, nous autres ça nous ferait du bien, si seulement on en faisait. Mais toi rien ne te fait du bien. Tout te fait du mal. Tout te laisse sur ta faim. Tu te consumes, tu te consumes, tu es consumée de tristesse, tu es perdue de tristesse, tu as, pauvre grande, tu as une fièvre, une fièvre de tristesse, et tu ne guéris point, tu ne te guéris jamais. Tu as une grande fièvre. Tu es pétrie de tristesse. Ton âme est pétrie de tristesse. Ton oncle est allé la chercher, hein.
JEANNETTE
Il est vrai que mon âme est dans la tristesse. Tout-à-l’heure encore...
MAUVIETTE
Alors pourquoi faire semblant, pourquoi vouloir ressembler à tout le monde.
JEANNETTE
Parce que j’ai peur.
HAUVIETTE
La tristesse, la peur, la détresse. C’est une grande famille et il y en a beaucoup. On dirait que tu as consommé toute la tristesse de la terre.
JEANNETTE
Comment une âme ne serait-elle pas noyée de tristesse. Tout-à-l’heure encore j’ai vu passer deux enfants, deux gamins, deux petits qui descendaient tout seuls par le sentier là-bas. Derrière les bouleaux, derrière la haie. Le plus grand traînait l’autre. Ils pleuraient, ils criaient J’ai faim, j’ai faim, j’ai faim... Je les entendais d’ici. Je les ai appelés. Je ne voulais pas quitter mes moutons. Ils ne m’avaient pas vue. Ils sont accourus en criant comme des petits chiens. Le plus grand avait bien sept ans.
HAUVIETTE
Le plus petit avait bien trois ans. Des moucherons, des marmots. Je les connais très bien, tes nourrissons.
JEANNETTE
Hauviette, Hauviette.
HAUVIETTE
Je les ai rencontrés en venant. Je montais, ils descendaient. Ils descendent toujours. Ils m’ont appelée madame. C’est rigolo. Oui, ils m’ont dit (imitant) : Bonjour, madame. C’est très rigolo. Ils m’ont dit aussi : Madame, il y a une madame bergère qui garde ses moutons là-haut au bout du chemin et qui file de la laine. Oui, oui, c’est toi madame la bergère. Malicieusement. Ils avaient bonne mine, tes deux. Ils avaient très bonne mine. Ils étaient contents. Ils avaient l’air heureux de vivre.
JEANNETTE
Ils sont accourus comme des petits chiens. Ils criaient Madame j’ai faim, madame j’ai faim.
HAUVIETTE
Tu en oublies. Ils ont dû t’appeler, oui, oui, ils t’ont certainement appelée (saluant) madame la bergère. Ils y tenaient trop. Ils étaient trop contents de toi, après. Et ils étaient aussi trop contents de ça, de t’appeler comme ça. C’est pas comme moi.
JEANNETTE
Toi tu n’y tiens pas. Tu as raison, petite sotte, petite peste. Ils m’ont appelée madame la bergère.
HAUVIETTE
Tu vois bien. Moi je n’y fais pas même attention. Je n’ai rien entendu.
JEANNETTE
Ils criaient : Madame j’ai faim madame j’ai faim. Ça m’entrait dans le ventre et dans le coeur, ça me broyait comme si des cris pouvaient broyer le coeur. Ça me faisait mal. Regardant brusquement Hauviette dans les yeux. Je ne suis peut-être pas la seule madame qui ne peut pas supporter les cris des enfants.
HAUVIETTE
Allons, tais-toi. Veux-tu te taire. Qui veux-tu dire ? De qui Veux-tu parler ? Je ne la connais pas. Je n’en connais pas. Je n’en ai pas entendu parler. Non, non, je ne connais personne. Finis-la, ton histoire, et qu’on n’en parle plus. Je la connais, ton histoire. Tu m’embêtes avec ton histoire. C’est pas la peine de la finir. Je la connais, la fin de ton histoire. Tu leur as donné tout ton pain.
JEANNETTE
Je leur ai donné tout mon pain, mon manger de midi et mon manger de quatre heures. Ils ont sauté dessus comme des bêtes, ils se sont jetés dessus comme des bêtes ; et leur joie m’a fait mal, encore plus mal, parce que tout d’un coup malgré moi j’ai saisi, ça m’a travaillé tout d’un coup dans ma tête, ça s’est éclairé tout d’un coup dans ma tête ; et malgré moi j’ai pensé ; j’ai compris ; j’ai vu ; j’ai pensé à tous les autres affamés qui ne mangent pas, à tant d’affamés, à des affamés innombrables ; j’ai pensé à tous les malheureux, qui ne sont pas consolés, à tant et tant de malheureux, à des malheureux innombrables ; j’ai pensé aux pires de tous, aux derniers, aux extrêmes, aux pires, à ceux qui ne veulent pas qu’on les console, à tant et tant qui ne veulent plus être consolés, qui sont dégoûtés de la consolation, et qui désespèrent de la bonté de Dieu. Les malheureux se lassent du malheur et ensemble de la consolation même ; ils sont plus vite fatigués d’être consolés que nous de les consoler ; comme s’il y avait au coeur de la consolation un creux ; comme si elle était véreuse ; et quand nous sommes encore toutes prêtes à donner, ils ne sont plus prêts à recevoir, ils ne veulent plus recevoir ; ils ne consentent plus ; ils n’ont plus faim de recevoir ; ils ne veulent plus rien recevoir ; comment donner à celui qui ne veut plus recevoir ; il faudrait des saintes ; il faudrait des nouvelles saintes, qui inventeraient des nouvelles sortes. Et j’ai senti que j’allais pleurer. Alors j’avais les yeux gonflés, j’ai tourné la tête, parce que je ne voulais pas leur faire de la peine, à ces deux-là, du moins.
HAUVIETTE
Oui, oui, vous avez inventé ça, aussi. Tout ça c’est très perfectionné. Vous avez un secret pour ça. Vous réussissez à souffrir plus que ceux qui souffrent eux-mêmes. Où les malheureux sont malheureux une fois, vous vous rendez malheureux cent fois, pour le même malheur. Quand les malheureux sont malheureux, vous êtes malheureux ; quand les malheureux sont heureux, vous êtes malheureux ; pour changer. Quand les malheureux sont malheureux, vous êtes malheureux avec eux ; quand les malheureux sont heureux, pour vous rattraper, vous êtes encore plus malheureux. Il faudra changer ça, ma fille, il faudra changer ça. Ou ça finira mal. Ils étaient heureux, ces deux gamins, pendant qu’ils mangeaient ton pain. Ça leur a toujours fait un quart d’heure de bon. Alors vous autres vous en profitez pour que ça vous fasse encore un quart d’heure de mauvais. C’est toujours ça de pris. Vous êtes malins. Vous ne perdez rien. Un quart d’heure de plus mauvais. Vous savez profiter, vous profitez de tout. Un quart d’heure de pire. C’est toujours autant de bon. C’est toujours autant de gagné. Vous êtes des profiteurs.
JEANNETTE
Je leur ai donné mon pain : la belle avance ! Ils auront faim ce soir ; ils auront faim demain.
HAUVIETTE
Ils auront faim ce soir, ils n’y pensaient pas ce matin ; ils avaient faim hier, ils n’y pensaient pas ce matin. Mais toi tu y pensais. Vous avez faim pour les autres. Ils en trouveront d’autres.
Vous avez faim, pour les autres qui ont faim, même quand ils n’ont pas faim.
JEANNETTE
Jeûner, jeûner ne serait rien. On jeûnerait tout le temps si ça servait tout le temps.
On jeûnerait tout le temps si ça servait une fois. On jeûnerait tout le temps si ça servait jamais.
HAUVIETTE
Ni les embêtements de demain, ni les embêtements d’hier : aujourd’hui seulement les embêtements d’aujourd’hui. Il faut prendre le temps comme il vient, même le temps des autres. Il faut prendre le temps comme le bon Dieu nous l’envoie, même comme il l’envoie aux autres, comme il nous envoie le temps des autres.
JEANNETTE
Leur père a été tué par les Bourguignons. Hélas, hélas, ce n’est pas même par les Anglais. On n’a pas besoin des Anglais. Pour massacrer les Français. Leur mère, hélas leur mère. Tous les deux ils ont échappé ils ne savent pas comment. Ils ne le sauront jamais. C’est le plus vieux qui m’a dit tout ça, quand il a eu fini de manger. Avant de repartir.
(Un silence bref.)
Les voilà repartis sur la route affameuse. Dans la poussière, dans la boue, dans la faim. Dans l’avenir, dans la détresse, dans l’anxiété de l’avenir. Qui leur donnera, mon Dieu, qui leur donnera le pain de chaque jour. Mais au contraire ils marcheront dans la détresse et dans la faim de chaque jour. Ils pleuraient encore en riant. Et ils riaient en pleurant, comme un rayon de soleil tout à travers leurs larmes. Leurs grosses larmes oubliées glissaient et tombaient sur leur pain. C’était comme les dernières gouttes de pluie quand le soleil est revenu. Ils mangeaient sur leur pain, tartinées, le reste de leurs larmes. Qu’importent nos efforts d’un jour ? qu’importent nos charités ? Je ne peux pourtant pas donner toujours. Je ne peux pas donner tout. Je ne peux pas donner à tout le monde. Je ne peux pourtant pas faire manger aux passants tout le pain de mon père. Et même alors, est-ce que ça paraîtrait ? dans la masse des affamés. Elle cesse insensiblement de filer. Pour un blessé que nous soignons par hasard, pour un enfant à qui nous donnons à manger, la guerre infatigable en fait par centaines, elle, et tous les jours, des blessés, des malades et des abandonnés. Tous nos efforts sont vains ; nos charités sont vaines. La guerre est la plus forte à faire la souffrance. Ah ! maudite soit-elle et maudits ceux qui l’ont apportée sur la terre de France.
(Elle s’est complètement arrêtée de filer.)
(Un silence.)
Nous aurons beau faire, nous aurons beau faire, ils iront toujours plus vite que nous, ils en feront toujours plus que nous, davantage que nous. Il ne faut qu’un briquet pour brûler une ferme. Il faut, il a fallu des années pour la bâtir. Ça n’est pas difficile ; ça n’est pas malin. Il faut des mois et des mois, il a fallu du travail et du travail pour pousser une moisson. Et il ne faut qu’un briquet pour flamber une moisson. Il faut des années et des années pour faire pousser un homme, il a fallu du pain et du pain pour le nourrir, et du travail et du travail et des travaux et des travaux de toutes sortes. Et il suffit d’un coup pour tuer un homme. Un coup de sabre, et ça y est. Pour faire un bon chrétien il faut que la charrue ait travaillé vingt ans. Pour défaire un chrétien il faut que le sabre travaille une minute. C’est toujours comme ça. C’est dans le genre de la charrue de travailler vingt ans. C’est dans le genre du sabre de travailler une minute ; et d’en faire plus ; d’être le plus fort. D’en finir. Alors nous autres nous serons toujours les moins forts. Nous irons toujours moins vite, nous en ferons toujours moins. Nous sommes le parti de ceux qui construisent. Ils sont le parti de ceux qui démolissent. Nous sommes le parti de la charrue. Ils sont le parti du sabre. Nous serons toujours battus. Ils auront toujours le dessus dessus nous, par dessus nous.
Nous aurons beau dire.
(Un silence.)
Pour un blessé qui se traîne au long des routes, pour un homme que nous ramassons au long des routes, pour un enfant qui traîne au bord des routes, combien la guerre n’en fait-elle pas, des blessés, des malades, et des abandonnés, de malheureuses femmes, et des enfants abandonnés ; et des morts, et tant de malheureux qui perdent leur âme. Ceux qui tuent perdent leur âme parce qu’ils tuent. Et ceux qui sont tués perdent leur âme parce qu’ils sont tués. Ceux qui sont les plus forts, ceux qui tuent perdent leur âme par le meurtre qu’ils font. Et ceux qui sont tués, celui qui est le plus faible, perdent leur âme par le meurtre qu’ils subissent, car se voyant faibles et se voyant meurtris, toujours les mêmes faibles, toujours les mêmes malheureux, toujours les mêmes battus, toujours les mêmes tués, alors les malheureux ils désespèrent de leur salut, car ils désespèrent de la bonté de Dieu. Et ainsi, de quelque côté qu’on se tourne, des deux côtés c’est un jeu où, comment qu’on joue, quoi qu’on joue, c’est toujours le salut qui perd, et c’est toujours la perdition qui gagne. Tout n’est qu’ingratitude, tout n’est que désespoir et que perdition.
(Un silence.)
Et le pain éternel. Celui qui manque trop du pain quotidien n’a plus aucun goût au pain éternel, au pain de Jésus-Christ.
(Un silence.)
Maudite soit-elle, maudite de Dieu ; même ; et maudits ceux qui l’ont apportée sur la terre de France ; et ceux qui l’ont apportée sur la terre de France, faudra-t-il, mon Dieu, faudra-t-il qu’ils soient maudits aussi de vous. Faudra-t-il que nous vous demandions des malédictions, vos malédictions contre eux. Et votre réprobation. Votre métier, vous mon Dieu, c’est la bénédiction. Quand nous vous demandons vos bénédictions, nous vous faisons faire votre métier. Vous étiez fait pour verser vos bénédictions comme une pluie, comme une pluie bienfaisante, comme une pluie douce, tiède, agréable, comme une pluie fécondante sur la terre, comme une bonne pluie, comme une pluie d’automne sur la tête, sur les têtes de tous vos enfants ; ensemble. Sera-t-il dit, mon Dieu, sera-t-il dit qu’à présent nous vous demanderons, que nous aurons à vous demander des malédictions, vos malédictions, nous tous vos enfants, les uns contre les autres.
Quand nous vous demandons des malédictions, quand nous vous demandons votre réprobation, nous ne vous faisons pas faire votre métier, nous vous faisons faire le contraire de votre métier.
(Un silence.)
Mon Dieu, mon Dieu, nous ne vous faisons pas faire votre métier.
(Un silence.)
(Elle se remet à filer.)
Et puis qu’est-ce que ça lui fait ? mes malédictions. Je pourrais passer ma vie entière à la maudire, du matin au soir, et les villes n’en seront pas moins efforcées, et les hommes d’armes n’en feront pas moins chevaucher leurs chevaux dans les blés vénérables.
(Un silence.)
Sacrés, blés sacrés, blés qui faites le pain, froment, épi, grain de l’épi de blé. Moisson du blé des champs. Pain qui fûtes servi sur la table de Notre-Seigneur. Blé, pain qui fûtes mangé par Notre-Seigneur même, qui un jour entre tous les jours fûtes mangé.
Blés, sacrés blés qui devîntes le corps de Jésus-Christ, un jour entre tous les jours, et qui tous les jours êtes mangé n’étant plus vous-même, mais étant le corps de Jésus-Christ.
(Un silence.)
Blé qui n’êtes plus que les aspects du blé ; pain qui n’êtes plus que les apparences du pain ; pain qui n’êtes plus que les espèces du pain.
Pain qui n’êtes plus que de l’ancien pain.
(Un long silence.)
Et vous vigne, soeur du blé. Grain de la grappe de vigne. Raisin des treilles. Vendange du vin des vignes. Ceps et grappes des vignobles. Vignobles des coteaux.
Vin qui fûtes servi sur la table de Notre-Seigneur. Vigne, vin qui fûtes bu par Notre-Seigneur même, qui un jour entre tous les jours fûtes bu.
Vigne, vigne sacrée, vin qui fûtes changé au sang de Jésus-Christ, un jour entre tous les jours, et qui tous les jours aux mains du prêtre êtes changé, n’étant plus vous-même, mais étant le sang de Jésus-Christ.
(Un silence.)
Vin qui n’êtes plus que les aspects du vin ; vin qui n’êtes plus que les apparences du vin ; vin qui n’êtes plus que les espèces du vin.
Pain qui fûtes changé au corps, vin qui fûtes changé au sang.
Pain qui n’êtes plus que de l’ancien pain, vin qui n’êtes plus que de l’ancien vin.
(Un silence.)
Faudra-t-il, mon Dieu, que le sang de votre Fils ait coulé en vain ; qu’il ait coulé en vain une fois, et tant de fois.
Une fois, cette fois ; et depuis tant de fois.
Faudra-t-il, mon Dieu, que le corps de votre Fils ait été sacrifié en vain ; qu’il ait été offert en vain une fois, et tant de fois.
Une fois, cette fois ; et depuis tant de fois.
Sera-t-il dit que vous abandonnerez, que vous aurez abandonné la chrétienté de vos enfants.
Tout est plein de la guerre et de perdition. Et c’est la guerre qui fait la perdition. Sera-t-il dit que vous nous abandonnerez à la guerre.
(Un silence.)
C’est vous qu’il nous faudrait et que l’on vît passer sur la terre la marque de votre main.
Vous l’avez fait autrefois. Vous l’avez fait pour d’autres peuples. Ne le ferez-vous point pour ce peuple de France.
Pour d’autres peuples vous avez envoyé des saints. Vous avez même envoyé des guerriers.
Nous sommes des pécheurs, mais nous sommes chrétiens tout de même. Nous sommes du peuple chrétien. Nous sommes de votre peuple de chrétienté.
(Un silence.)
Autrement qu’est-ce que ça lui fait, nos malédictions. Nous pourrions passer notre vie entière à la maudire, du matin au soir, et la maudire comme on fait sa prière. Elle a eu la malédiction de Jésus et la gueuse elle ne s’en porte pas plus mal, c’est effrayant. Elle a eu sur elle la malédiction, la réprobation de Jésus même, saint Pierre et l’épée de Malchus. Malchus et l’épée de saint Pierre.
Alors nous de quel droit la maudire, de quelle force, de quelle autorité. C’est une chose effrayante qu’il y a quelqu’un qui a sur soi la malédiction de Jésus et qui se promène en vainqueur sur tous les chemins du monde. Livrerez-vous enfin le monde à cette gueuse ?
(Un silence.)
Mais nous petits de quel pouvoir la maudire, et de quelle efficacité. J’aurais mieux fait de filer tranquille. Tant qu’il n’y aura pas eu quelqu’un pour tuer la gueuse, pour meurtrir le meurtre et pour sauver ce peuple, tant qu’il n’y aura pas eu quelqu’un pour tuer la guerre, nous serons comme les enfants quand on s’amuse en bas dans les prés à faire des digues et des levées avec de la terre et avec le sable, avec la boue de la Meuse. La Meuse finit toujours par passer par dessus.
Un jour ou l’autre.
HAUVIETTE
Et c’est pour cela que tu veux voir, madame Gervaise ?
JEANNETTE
...
HAUVIETTE
Madame Gervaise, qui n’est pas ton amie...
JEANNETTE
On n’est pas l’amie d’une sainte.
HAUVIETTE, très violemment :
Elle est moins sainte que toi.
JEANNETTE, rougissant sous le coup et fermant un instant les yeux :
Tais-toi, malheureuse, qu’oses-tu dire ? C’est une fille de Dieu.
HAUVIETTE
Je suis une fille qui voit clair. On n’est pas l’amie d’une fille de Dieu.
JEANNETTE
Madame Gervaise est au couvent. Nulle fille n’entre au couvent que Dieu ne l’ait appelée par son nom. Il y a une vocation. Il faut qu’il y ait une vocation. Nulle fille n’entre au couvent, nulle âme ne se réfugie au couvent, nulle âme, nul corps aussi, hélas, que Dieu ne l’ait convoquée par son nom, instruite, commandée, désignée, par son nom, conduite par la main, et quelquefois forcée et prise pour lui. Il faut une vocation. Il faut que Dieu l’ait destinée. Nommée. Alors aussi Dieu leur a révélé, sans doute, Dieu doit leur avoir dit de ce que nous ne savons pas, de ce que nous ignorons nous autres. Dieu doit leur avoir fait des révélations particulières.
HAUVIETTE
Il n’y a point de révélations particulières. Il n’y a qu’une révélation pour tout le monde ; et c’est la révélation de Dieu et de Notre-Seigneur-Jésus-Christ. De Dieu par lui-même et par Notre-Seigneur-Jésus-Christ. C’est une révélation pour tous les bons chrétiens, pour tous les chrétiens, même pour les mauvais, et pour les pécheurs, pour tous les bons paroissiens. Pour tout homme et toute femme, pour toute personne de la paroisse. On fait savoir aux personnes de la paroisse. Qu’il y a promesse de salut... Entre Dieu et sa créature. On fait assavoir. Quand on sonne, quand on bat le ban de moisson, on le bat pour tout le monde, pour tous les moissonneurs. Et après la moisson quand on bat le ban de glanage, on le bat pour tout le monde, le ban de glanée, pour toutes les glaneuses, pour toutes les pauvres femmes qui vont glaner, ramasser les épis dans les champs, les épis qui sont tombés des gerbes. Quand on bat le ban de vendange, on le bat pour tout le monde, pour tous les vendangeurs. Et après la vendange, quand on bat le ban de grappillage, on le bat pour toutes les pauvres bonnes femmes qui vont grappiller, pour toutes les vieilles bonnes femmes qui vont ramasser ce qui reste sur le bois, et qui n’était pas encore bien mûr au temps de la vendange. Tout ce qui était encore un peu vert, un peu verduret. Or il y a quatorze siècles que l’on a fait battre le ban du salut. Pour toutes les paroisses. Pour toutes les personnes de toutes les paroisses. C’est la révélation commune. La révélation chrétienne. La révélation paroissiale. Le bon Dieu a appelé tout le monde, il a convoqué tout le monde, il a nommé tout le monde. Sa Providence pourvoit. Sa Providence prévoit. Sa Providence veille sur tout le monde, voit sur tout le monde, voit pour tout le monde. Il a vue sur tout le monde. Il conduit tout le monde par la main. Il nous a toutes désignées. Nous sommes toutes entrées au couvent de chrétienté. Nous nous sommes toutes réfugiées au grand couvent, de chrétienté. Dieu nous a toutes instruites, convoquées, il nous a toutes commandées. Nous sommes tous de la maison, de la même maison, et c’est Dieu qui conduit toute la maisonnée. Il nous a toutes appelées par notre nom, qui est notre nom de baptême. Il nous a toutes fait la même révélation, qui est que nous irons en paradis si nous vivons en bons chrétiens. Il nous a toutes fait la même vocation, d’aller à notre tour en paradis si nous vivons en bons chrétiens. Il n’y en a point qui communiquent avec Dieu de plus près que les autres. Toute parole d’homme et de femme, du père, de la mère et des enfants arrive directement aux oreilles de Dieu, toute prière humaine, toute prière chrétienne arrive, monte directement à l’oreille de Dieu. Toute parole des lèvres, toute parole du coeur. Et vous autres, les grandes, celles qui avez commencé, vous autres qui avez fait votre première communion, vous voyez, vous mangez directement le bon Dieu, vous vous nourrissez directement de Dieu.
(Jeanne baisse la tête.)
Et il n’y a pas plus près que de toucher. Il n’y a pas plus près que la nourriture. Que l’incorporation, que l’incarnation de la nourriture.
La prière est la même pour tout le monde. Les sacrements sont les mêmes pour tout le monde.
Nous aussi nous avons été appelées par le baptême, par notre baptême, pour être des bonnes chrétiennes, pour être des chrétiennes. Et nous avons aussi été appelées pour être des bonnes filles, et pour faire plaisir à nos père et mère, et pour nous occuper de nos petits frères et de nos petites soeurs, et tout ce qu’il faut faire dans la sainte journée.
JEANNETTE
Madame Gervaise est au couvent : les saintes et les saints fondateurs. Il y a eu tellement de grands saints, et de si grands saints, à la fondation des couvents, que toute leur sainteté doit se reporter, se reverser particulièrement sur ceux qui sont appelés dans leurs couvents.
HAUVIETTE
Notre-Seigneur-Jésus-Christ est le premier des saints et le premier des fondateurs. Il est le plus grand saint et le plus grand fondateur. Et toute sa sainteté se reporte, se reverse sur tout ce qui se nomme chrétien.
Sur tout ce qui est appelé chrétien.
Tout son mérite, toute sa sainteté se déverse éternellement.
JEANNETTE
Les mérites, les grands mérites des saintes et des saints fondateurs doivent travailler plus particulièrement pour les filles et les fils que la vocation leur a faites.
HAUVIETTE
Les mérites de Notre-Seigneur-Jésus-Christ, qui sont les plus grands des mérites, qui sont des mérites sans fin, travaillent ensemble pour toute la chrétienté.
Pour nous tous, pour nous autres qui sommes ses filles et ses fils.
Qui sommes ses frères et ses soeurs.
Toutes ses filles et tous ses fils, tous ses frères et toutes ses soeurs que le baptême lui a faits.
Que la vocation du baptême lui a faits.
Il y a la communion des saints ; et elle commence à Jésus. Il est dedans. Il est à la tête. Toutes les prières, toutes les épreuves ensemble, tous les travaux, tous les mérites, toutes les vertus ensemble de Jésus et de tous les autres saints ensemble, toutes les saintetés ensemble travaillent et prient pour tout le monde ensemble, pour toute la chrétienté, pour le salut de tout le monde. Ensemble.
Je suis une petite Française qui voit clair ; et je ne laisse pas dire. Je suis une petite Lorraine qui voit clair.
JEANNETTE
Madame Gervaise est au couvent : elle doit savoir pourquoi le bon Dieu permet qu’il y ait tant de souffrance.
Tant de souffrance et tant de perdition.
HAUVIETTE
Est-ce que tu sais bien comment Gervaise est allée au couvent ?
JEANNETTE
Oui : madame Colette, qui est une sainte, a passé par ici. Elle a converti Gervaise avec trois de ses amies.
HAUVIETTE
Sa mère a beaucoup pleuré dans ce temps-là.
Jeannette, Jeannette, si nous en faisions tous autant.
Notre-Seigneur-Jésus-Christ n’a pas été au couvent. Il n’a pas vécu dans un couvent. Il a vécu chez son père et chez sa mère, comme un garçon. Il était charpentier ; de son état. Et après il ne s’est pas retiré. Au contraire il est allé pendant trois ans faire sa prédication publique.
JEANNETTE
Je voulais voir madame Colette, mais elle a beaucoup d’âmes à sauver. Alors j’ai dit à mon oncle d’aller trouver madame Gervaise à Nancy.
D’aller chercher madame Gervaise.
HAUVIETTE
Depuis qu’elle est au couvent, sa mère est seule et s’ennuie et pleure et fait peine à voir.
JEANNETTE
Elle est venue aussitôt, et je l’attends ce matin.
HAUVIETTE
La dernière fois qu’il y a eu des soldats, sa mère s’est sauvée dans l’île avec nous ; seulement il n’y avait personne, avec elle, pour emporter ses affaires ; moi, je ne pouvais pas l’aider, lui porter ses affaires, puisqu’il y avait maman, qui avait besoin de moi. Ma pauvre Jeannette, ma pauvre Jeannette, alors elle se sauvait comme une pauvre vieille bonne femme toute seule. C’était affreux, c’était affreux. On en pleurait. Ça crevait le coeur, c’était une pitié. Mais on ne pouvait rien y faire. Elle baissait le dos, en courant. Je la vois encore. C’était honteux. On aurait eu envie d’y prêter des enfants. Aussi, après ça, alors quand elle est revenue, chez elle, quand elle est rentrée dans sa maison, elle n’a plus rien trouvé du tout de tout ce qu’elle avait avant : les soldats avaient tout volé, tout brûlé. On avait honte pour elle.
Elle se sauvait comme une pauvre vieille bonne femme de grand mère qui n’aurait pas d’enfants.
(Un silence bref.)
En vérité madame Gervaise a mal choisi son temps pour délaisser le monde et pour sauver son âme...
(Un silence.)
Écoute, Jeannette. Il ne faut pas faire comme elle et fuir au couvent pour sauver son âme à soi. Il ne faut pas sauver son âme comme on sauve un trésor.
JEANNETTE
Hélas, hélas pourtant c’est le plus grand trésor.
C’est le seul trésor.
HAUVIETTE
Il faut donc la sauver comme on perd un trésor. En la dépensant. Il faut se sauver ensemble. Il faut arriver ensemble chez le bon Dieu. Il faut se présenter ensemble. Il ne faut pas arriver trouver le bon Dieu les uns sans les autres. Il faudra revenir tous ensemble dans la maison de notre père. Il faut aussi penser un peu aux autres ; il faut travailler un peu (les uns) pour les autres. Qu’est-ce qu’il nous dirait si nous arrivions, si nous revenions les uns sans les autres.
JEANNETTE
Alors tu y tiens ? à ce que nous en fassions, ensemble, des digues et des levées de terre, avec la terre et la boue du fleuve, avec le sable, devant ce fleuve de perdition ?
HAUVIETTE
Voyons, Jeannette, il ne faut pas te fâcher. Tu as raison. Le mieux, si on pouvait, ce serait de tuer la guerre, comme tu dis.
JEANNETTE
La partie n’est pas égale. Il a fallu Jésus pour faire le salut, il a fallu Jésus et tous les saints.
HAUVIETTE
Les autres saints.
JEANNETTE
Vingt siècles, je ne sais combien de siècles de prophètes. Quatorze siècles de chrétienté. Il ne faut qu’un instant pour faire damner une âme. Il ne faut qu’un instant pour une perdition.
C’est toujours la même chose, la partie n’est pas égale. La guerre fait la guerre à la paix. Et la paix naturellement ne fait pas la guerre à la guerre. La paix laisse la paix à la guerre. La paix se tue par la guerre. Et la guerre ne se tue pas par la paix. Puisqu’elle ne s’est pas tuée par la paix de Dieu, par la paix de Jésus-Christ, comment se tuerait-elle par la paix des hommes ?
Par une paix d’homme.
HAUVIETTE
Tu as raison, ma grande, tu as raison. Le mieux, si on pouvait, ce serait de tuer la guerre, comme tu dis. Mais pour tuer la guerre, il faut faire la guerre ; pour tuer la guerre, il faut un chef de guerre ; riant comme de la plaisanterie la plus énorme, comme de l’imagination la plus invraisemblable et ce n’est pas nous ? n’est-ce pas ? qui ferons la guerre ? ce n’est pas nous qui serons jamais des chefs de guerre ? Alors nous, en attendant qu’on ait tué la guerre, il nous faut travailler, nous, chacun de son côté, chacun de son mieux, à garder sauf tout ce qui n’est pas encore gâté.
Chacun de notre côté.
JEANNETTE
Ces soldats, ces soldats qui ne servent qu’à perdre. Encore, dans le temps, il y avait du monde qui servait à tout. Tantôt ils sauvaient et tantôt ils perdaient. Mais à présent ils perdent tout le temps. Dans le temps, il y avait des métiers, ils avaient chacun son métier ; et dans les métiers des fois ils servaient à perdre, mais des fois ils servaient à gagner. Et à présent on perd tout le temps. Ces hommes qui en font métier. Comment peut-on imaginer pareille misère, pitié pareille. Mon Dieu, mon Dieu, comment pouvez-vous, comment permettez-vous cela ? Des hommes qui ont un métier ; et ce métier, c’est de toujours perdre, c’est de faire, c’est d’opérer la perdition des âmes.
HAUVIETTE
Jeannette, écoute-moi bien :
Voilà bientôt cinquante ans passés, au dire des anciens, que le soldat moissonne à sa fantaisie ; voilà bientôt cinquante ans passés que le soldat écrase, ou brûle, ou vole, à sa guise, la moisson mûre ; et pour le moins qu’il foule au pied des chevaux la moisson mûre. Eh bien ! après tout ce temps-là, tous les ans, à l’automne, les bons laboureurs, ton père, le mien, tes deux grands frères, les pères de nos amies, toujours les mêmes, les mêmes paysans, les mêmes paysans français, labourent avec le même soin les mêmes terres, à la face de Dieu, les terres de là-bas, et les ensemencent. Voilà ce qui garde tout. Les maisons démolies, on les rebâtit. Les églises, les églises mêmes, les paroisses démolies, on les rebâtit. La paroisse n’a jamais chômé. Et avec tous ces embroussaillements le culte, le culte de Dieu n’a jamais chômé. Voilà ce qui garde tout. Ce sont des bons chrétiens. La messe n’a jamais chômé ; ni les vêpres ; ni aucun office ; ni aucun service de Dieu. Et ils n’ont jamais manqué de faire leurs Pâques, au moins une fois par an. Voilà ce qui garde tout. Le travail. Le travail du bon Dieu. Ils n’auraient, eux aussi, qu’à se faire soldats ; ça n’est pas difficile : on reçoit moins de coups, puisqu’on en donne aux autres. Une fois soldats, ils n’auraient, eux aussi, qu’à faire la moisson sans avoir fait les semailles. Mais les bons laboureurs aiment les bons labours et les bonnes semailles...
(Comme se reprenant :)
Écoute, je ne voudrais pas dire une bêtise. Mais au fond je crois bien qu’ils aiment tout de même autant le labour et les semailles que la moisson. Ils aiment autant au fond labourer que moissonner et semer que récolter, parce que tout cela c’est le travail, le même travail, le même sacré travail à la face de Dieu.
Au fond ils ne veulent pas moissonner sans avoir labouré, récolter sans avoir semé. Ça ne serait pas juste. Ça ne serait pas dans l’ordre du bon Dieu.
Tous les ans ils font à la même époque la même besogne avec la même vaillance, tout le long de l’année le même travail avec la même patience : voilà ce qui tient tout, ce qui garde tout ; ce sont eux qui tiennent tout, eux qui gardent tout, eux qui sauvent tout ce que l’on peut sauver ; c’est par eux que tout n’est pas mort encore, et le bon Dieu finira bien par bénir leurs moissons.
Moi je suis comme eux. Si j’étais à la maison occupée à filer mon peson de laine, ou ça revient au même si j’étais à jouer aux boquillons, parce que ce serait l’heure de jouer ; et si on venait me dire, si quelqu’un accourait : Hauviette, Hauviette, c’est l’heure du jugement, l’heure du jugement dernier, dans une demi-heure l’ange va commencer à sonner de la trompette...
JEANNETTE
Malheureuse, malheureuse, de quoi oses-tu parler ?
HAUVIETTE
Je continuerais à filer ma laine et ça revient au même je continuerais à jouer aux boquillons...
JEANNETTE
Hauviette, Hauviette...
HAUVIETTE
Parce que le jeu des créatures est agréable à Dieu. L’amusement des petites filles, l’innocence des petites filles est agréable à Dieu. L’innocence des enfants est la plus grande gloire de Dieu. Tout ce que l’on fait dans la journée est agréable à Dieu, pourvu naturellement que ça soit comme il faut. Tout est à Dieu, tout regarde Dieu, tout se fait sous le regard de Dieu ; toute la journée est à Dieu. Toute la prière est à Dieu, tout le travail est à Dieu : tout le jeu aussi est à Dieu, quand c’est l’heure de jouer. Je suis une petite Française, je n’ai pas peur de Dieu, parce qu’il est notre père. Mon père ne me fait pas peur. La prière du matin et la prière du soir, l’Angelus du matin et l’Angelus du soir, les trois repas par jour et le goûter de quatre heures et l’appétit aux repas et le Benedicite avant les repas, le travail entre les repas et le jeu quand il faut et l’amusement quand on peut, prier en se levant parce que la journée commence, prier en se couchant parce que la journée finit et que la nuit commence, demander avant, remercier après, et toujours de la bonne humeur, c’est pour tout ça ensemble et pour tout ça l’un après l’autre que nous avons été mis sur terre, c’est tout ça ensemble, tout ça l’un après l’autre qui fait la journée du bon Dieu. Si tout à l’heure on me disait : Tu sais, Hauviette, c’est pour dans une demi-heure...
JEANNETTE
Ma petite Hauviette, ma petite Hauviette.
HAUVIETTE
Je continuerais à filer, si je filais, et à jouer, si je jouais. Et en arrivant je dirais au bon Dieu : Notre père, qui êtes aux cieux, je suis la petite Hauviette, de la paroisse de Domremy en Lorraine ; pour vous servir ; de votre paroisse de Domremy dans votre Lorraine de chrétienté. Vous nous avez rappelés un peu de bonne heure, vu que je n’étais encore qu’une toute petite fille. Mais vous êtes un bon père et vous savez ce que vous faites.
(Un silence.)
Je suis une petite Française têtue. Jamais on ne me fera croire qu’il faut avoir peur du bon Dieu ; qu’on peut avoir peur du bon Dieu. Quand je suis sur la route et que mon père me rappelle, pour me faire rentrer à la maison, je n’ai pas peur de mon père.
(Un silence.)
Je suis comme eux. Nous sommes leurs filles. Il faut moins de force pour abattre un bonhomme que pour abattre un chêne. Il faut moins de peine, il est plus facile d’être soldat que d’être bûcheron, il est plus facile d’être soldat que d’être paysan ; il est plus facile, il est plus agréable, à ce qu’il semble, du moins on le dit, on dirait, il semblerait qu’il est plus agréable d’être bourreau que d’être victime. C’est un fait extraordinaire pourtant, c’est une des plus grandes preuves, c’est une des plus grandes marques de la bonté de Dieu qu’avec ça il y ait toujours autant de paysans que de soldats, autant de martyrs que de bourreaux ; autant de paysans qu’il en faut, autant de martyrs, autant de victimes qu’il en faut ; toujours autant des uns et des autres ; c’est la plus grande preuve qu’il y ait de la présence de Dieu parmi nous, qu’on a beau faire, qu’on dirait qu’on fait tout ce qu’on peut pour rendre certains métiers impossibles, pour décourager certains métiers, et qu’il y en ait toujours autant dans ces métiers-là, autant qu’il en faut pour faire marcher le monde. Et qu’on ne peut pas décourager les paysans, et qu’on ne peut pas décourager les victimes et les martyrs. Et que les soldats se lasseront avant les paysans, et que les bourreaux se lasseront avant les victimes et les martyrs.
On croit, on pourrait croire qu’il vaut mieux être à la place du bourreau qu’à la place de la victime, à la place du bourreau qu’à la place du martyr. Il faut croire que c’est une erreur.
JEANNETTE
Voilà bientôt cinquante ans passés, Hauviette, que les bons laboureurs prient le bon Dieu pour le bien des moissons ; voilà huit ans passés que moi petite je le prie de toutes mes forces pour le bien des moissons. Madame Gervaise est au couvent : elle doit savoir pourquoi le bon Dieu n’exauce pas les bonnes prières.
HAUVIETTE
Je suis une bonne chrétienne. Je suis une bonne Française. Pour que le bon Dieu bénisse les moissons, Jeannette, il faut d’abord que nous ayons fait les semailles ; c’est pour cela que nous commençons par les faire tous les ans. Puis, quand la terre bien prête est bien ensemencée, nous faisons nos prières pour que le soldat ne vienne pas, pour que le blé nouveau naisse et pousse en moisson. Pour que la moisson croisse et que le blé foisonne. Nous, c’est tout ce que nous pouvons faire, c’est tout ce que nous avons à faire : le reste au bon Dieu ; nous sommes dans sa main ; il est le maître ; il nous exauce à sa volonté.
JEANNETTE
Dieu nous exauce de moins en moins, Hauviette : Les voyageurs qui passent n’apportent plus que des nouvelles mauvaises. Les Anglais tiennent enserré le mont de monsieur saint Michel, et voici que le blé, qui manquait pour le pain, va manquer pour semer.
HAUVIETTE
C’est affaire au bon Dieu : nos blés sont à lui. Quand j’ai bien fait ma tâche et bien fait ma prière, il m’exauce à sa volonté ; ce n’est pas à nous, ce n’est à personne à lui en demander raison. Vraiment, Jeannette, il faut que tu aies une grande souffrance pour oser ainsi demander compte au bon Dieu.
Lui demander raison. Lui chercher des raisons.
Toi-même, tu travailles bien. Tu travailles comme tout le monde. Tu travailles mieux que moi. Tu travailles mieux que personne. Tu files la laine ; la laine, seule utilité. Tu en fais plus que moi. Ce matin tu en auras fait plus que moi. Je cause et en même temps je ne fais rien. Tu causes et en même temps tu travailles.
Fille inquiète, âme insatiable, âme inquiète, si tu crois ce que tu dis, alors au moins ne travaille pas.
JEANNETTE
Il est vrai : j’ai une grande souffrance de toute cette perdition ; mais je souffre encore une souffrance, une souffrance inconnue, au delà de tout ce que tu pourrais imaginer.
HAUVIETTE
Tu la diras sans doute à madame Gervaise, ta souffrance nouvelle ?
JEANNETTE
Je ne sais pas.
(Un silence.)
HAUVIETTE
Au revoir, ma belle, à tout à l’heure. (Montrant le chemin qui vient du bourg.) Elle va venir par ici. (Montrant le chemin qui s’en va par la droite à flanc de coteau.) Moi je m’en vais par ici. J’ai affaire par ici. Je ne sais pas comment que ça se fait. J’ai toujours affaire ailleurs. Je ne sais pas. Je ne l’ai jamais rencontrée, cette personne-là. J’ai toujours affaire ailleurs. Ailleurs qu’où elle est. Il y a comme ça des hasards dans l’existence. Aussi, ça m’étonne, je ne l’ai jamais rencontrée.
Par ici. Par là.
C’est honteux. C’est affreux. Sa mère à présent en veut au bon Dieu. Sa mère est jalouse du bon Dieu. Sa mère fait des reproches au bon Dieu. Elle reproche au bon Dieu de lui avoir volé sa fille. C’est une impiété, une impiété comme on n’en avait jamais vu. Qui n’a pas de nom. Sa mère a dit ça, que le bon Dieu était un voleur.
Qu’il lui avait volé sa fille.
Une impiété qui n’a pas de nom.
À quoi que ça a abouti, tout ça.
J’aime encore mieux penser à tes deux nourrissons. Le bon Dieu leur enverra peut-être de retrouver, demain, du monde comme toi. Quoique tu as raison. Du monde comme toi, si il y en a, il n’y en a guère. Si il y en a, il y en a pas beaucoup.
Au revoir. L’appétit aux repas. L’appétit aux prières.
(Elle sort.)
JEANNETTE
(Un long silence.)
Mon Dieu, mon Dieu, qu’est-ce qu’il y a donc ? De tout temps, hélas, dans tous les temps on s’est perdu ; mais depuis quarante ans hélas on ne fait plus que cela, on ne fait plus que de se perdre. Qu’est-ce qu’il y a, mon Dieu, qu’est-ce qu’il y a. Il y en avait encore qui se sauvaient. Il y en avait qui en réchappaient. Mais maintenant, mon Dieu, qui répondrait qu’il y en a qui se sauvent, qui répondrait qu’il y en a quelques-uns seulement, même seulement, même au moins, qui en réchappent. C’était la terre, hélas, quelquefois, souvent c’était la terre qui préparait à l’enfer. Aujourd’hui ce n’est plus même cela ; ce n’est plus la terre qui prépare à l’enfer. C’est l’enfer même qui redéborde sur la terre. Qu’est-ce qu’il y a donc, mon Dieu, qu’est-ce qu’il y a donc de changé, qu’est-ce qu’il y a donc de nouveau. Qu’avez-vous fait de ce peuple, de votre peuple chrétien. Faudra-t-il que vous ayez envoyé votre fils en vain et sera-t-il dit que Jésus sera mort en vain, votre fils qui est mort pour nous. Sera-t-il dit que vous n’aurez point fait cesser la grande pitié qui est au royaume de France.
(Un silence.)
Jésus, Jésus, un jour sur une montagne de ce pays-là, vous avez eu pitié du peuple, vous avez pleuré sur cette foule, et cette foule avait faim et pour la nourrir, pour apaiser la faim de son corps, pour rassasier sa faim charnelle vous avez multiplié les poissons et les pains.
Jésus, Jésus, Jésus, aujourd’hui votre peuple a faim et vous ne rassasiez pas votre peuple. Aujourd’hui dans ce pays-ci votre peuple d’aujourd’hui, dans votre Lorraine de chrétienté, dans votre France de chrétienté, dans votre chrétienté votre peuple de chrétienté a faim. Il manque de tout. Il manque du pain charnel. Il manque du pain spirituel. Et pour le nourrir, pour lui rassasier son une et l’autre faim, pour lui donner le pain de son corps et le pain de son âme, sera-t-il dit que vous ne seriez plus parmi nous. Sera-t-il dit que vous ne multipliez plus, que vous ne multiplierez pas les poissons secs et les pains.
Vous ne pleurerez pas sur cette multitude.
(Un silence.)
(En vision.)
Heureux ceux qui l’ont vu passer dans son pays ; heureux ceux qui l’ont vu marcher sur cette terre ; ceux qui l’ont vu marcher sur le lac temporel ; heureux ceux qui l’ont vu ressusciter Lazare. Quand on pense, mon Dieu, quand on pense que cela n’est arrivé qu’une fois. Quand on pense, mon Dieu, quand on pense. Quand je pense que c’était un homme comme tous les autres, un homme ordinaire ; apparemment comme tous les autres, apparemment ordinaire. Il marchait sur la route comme un homme ordinaire ; ses pieds portaient par terre ; et il montait les sentiers du coteau. Jérusalem, Jérusalem, tu as été plus bénie que Rome. En vérité, en vérité, tu as été plus favorisée, Jérusalem, tu as été plus fortunée. Un homme comme les autres. Et toi, Nazareth, petit bourg, petite ville de Judée, tu es plus heureuse que Reims et que Saint-Denis. Et toi, Bethléem, petit bourg de Juda, le plus petit des bourgs de Juda, le plus brillant des bourgs de Juda, tu brilleras éternellement aussi au dessus de tous les bourgs de la terre, tu brilleras éternellement au dessus de tous les bourgs de la chrétienté, éternellement infiniment au dessus de nos bourgs obscurs, de nos petites paroisses chrétiennes. Qui connaîtra jamais cette petite paroisse de Domremy. Qui saura jamais seulement le nom de cette petite paroisse de Domremy. Qui saura seulement qu’elle a jamais existé.
Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es pas la moindre entre les principales villes de Juda ; car c’est de toi que sortira le Conducteur qui paîtra Israël, mon peuple.
Mais vous, paroisses chrétiennes, paroisses lorraines, paroisses françaises, vous avez été moins favorisées. Les plus grandes de vous, les plus saintes parmi vous, les plus pleines, les plus bourrées de sainteté d’entre vous, les plus grandes en sainteté de vous toutes n’ont rien eu qui approchât, même d’indéfiniment loin, de ce qui a été donné à ce petit bourg perdu. Vous Chartres, ville unique du pays de France, cathédrale unique au monde, Chartres, diocèse, ville unique au royaume de France, Chartres, qui êtes dévouée à notre Dame, Chartres qui êtes dévouée, dédiée, donnée à notre Dame, Chartres qui êtes vouée, qu’est-ce que vous êtes, Chartres, grande ville, en comparaison de ce petit bourg. Et vous aussi, vous n’êtes rien, vous-même Saint-Michel, bourg unique, ville unique au monde, unique en toute chrétienté, basilique du monde. Et vous, Tours, ville de Loire, ville de saint Martin, qui fûtes capitale des Gaules, qui en ce pays-ci, au royaume de France, fûtes capitale des premières chrétientés. Métropole, ville mère, mère des autres villes. Vous toutes, qu’est-ce que vous êtes, grands diocèses, grandes villes, grandes paroisses, qu’est-ce que vous êtes auprès de ce petit bourg, au prix de ce bourg obscur, qui hélas hélas, n’est peut-être plus même une paroisse, une paroisse chrétienne. Et vous, les tours de Notre-Dame, Paris, qui fûtes capitale du royaume de France, doublement dévouée, doublement dédiée, doublement donnée, vouée doublement, et aussi à vous, notre Dame, et à notre grande sainte Geneviève ; qu’est-ce que vous êtes. Et vous aussi, Orléans, vous enfin, vous n’êtes rien, Orléans ville de Loire, dédiée à ce grand saint Aignan. Grandes villes, villes illustres, villes de chrétienté, vous avez de grands saints et de grands patrons, les plus saints, les plus grands patrons du monde, et au dessus de tous les saints vous êtes patronnées, vous avez la sainte Vierge notre Dame. Vous avez donné le jour et vous avez donné l’exercice à de grands saints et éternellement ils veilleront sur vous, éternellement ils vous patronneront, car éternellement assis à la droite ils prieront pour vous. Éternellement ils vous protégeront, éternellement ils vous couvriront de leurs prières. Or vous n’êtes rien, villes chrétiennes, grandes villes, résidences de chrétienté, chaires, cathédrales de sainteté, vous n’êtes rien. Car tout a été pris, une fois pour toutes ; et rien n’est plus à prendre. Tout a été pris, tout ce qui compte, une fois pour toutes, un jour pour éternellement. Et il ne reste plus rien, mes enfants, rien à prendre, de ce qui compte. Car je vous le dis en vérité : ce petit bourg perdu a tout pris, un jour, une fois dans le temps ; une fois dans l’éternité ; une fois pour toutes, une fois pour toutes les fois ; un jour, furtif, il a tout pris pour éternellement tout ce qui compte. Et vous, grandes villes, villes chrétiennes, qu’est-ce qui vous reste. Qu’est-ce que vous êtes. Car vous vous attardez à produire des saintes et des saints, et pendant ce temps-là Jésus est le saint de cette paroisse-là, qui n’est peut-être plus, hélas, une paroisse. Chrétienne. Même une paroisse. D’autres ont saint Loup et saint Gratien ; d’autres ont saint François ; d’autres ont notre Dame même. Vous autres, gens du pays picard, vous en avez d’autres ; et d’autres aussi, vous autres gens du pays de Bourges. Et vous, Nancy, ville proche, paroisses prochaines, vous autres, vous gens de Nancy, vous avez le grand saint Nicolas. Vous Toul, notre diocèse, vous avez ce que vous avez. (Accentuant de se tourner vers l’église.) Et vous, ma paroisse, vous avez le grand saint Rémi. Mais où allez-vous, paroisses. Pendant ce temps-là Jésus, Jésus même est le propre saint, le saint, le patron de cette paroisse-là. Pendant que vous vous attardez. Vous vous attardez à produire des saintes et des saints, des saintes et des saints ordinaires, mon Dieu, et pendant ce temps-là, pendant qu’on ne se méfiait pas, sans qu’on ait averti personne en ce pays-ci, pendant qu’on n’y prenait pas garde, sans que nos pères et nos grands-pères en ce pays-ci aient reçu aucun avertissement, et pourtant c’étaient de si braves gens, un petit bourg est venu, qui avait déjà tout emporté. Il a été donné à cette paroisse ce qui n’a jamais été donné à vous, paroisses de France, ce qui jamais, éternellement jamais ne sera donné à nulle autre paroisse. À aucune paroisse. Pendant qu’on ne s’y attendait pas. Car ça a été fait, ça s’est fait une fois pour toutes, un jour dans le temps, dans ce pays-là, une fois pour toutes les fois, dans l’éternité une fois pour éternellement, de toute éternité pour toute éternité. Et il est venu dans la nuit comme un voleur. Et jamais plus on ne recommencera. Vous vous attardez, paroisses vous vous attardez à produire des saintes et des saints les plus grands. Et pendant ce temps-là, sans avertir, sans prévenir personne, une petite paroisse de rien du tout avait enfanté le saint des saints. D’un seul coup, du premier coup, elle était arrivée, elle avait enfanté le saint des saints. Dans un éclair elle avait réussi, elle avait fait ce qui ne se refera jamais plus, elle avait fait, enfanté celui qui éternellement ne s’enfantera plus. Et comme vous autres, paroisses, vous avez pour patrons saint Crépin et saint Crépinien, tout de même, Bethléem, tu as pour patron saint Jésus. D’autres ont saint Marceau et saint Donatien ; et Rome a saint Pierre. Mais toi, Bethléem, petite paroisse obscure, petite paroisse perdue, toi, maline, tu as saint Jésus, et nul ne pourra te l’enlever éternellement jamais. Car il est ton propre patron, comme saint Ouen est le patron de Rouen. Car c’est ce saint-là que tu as mis au monde ; un jour du monde que tu as mis au monde. Tu as produit ce saint-là, tu as enfanté ce saint-là. Et nous autres nous ne sommes que des petites gens.
Et il n’y aura plus que de petites gens, depuis qu’une paroisse est venue, qui a tout pris pour elle.
Avant même qu’on ait commencé.
Il n’y aura plus jamais, éternellement jamais, que des petites gens.
(Un silence.)
Heureuse celle qui versa sur ses pieds le parfum de l’amphore, celle qui versa sur sa tête le parfum du vase d’albâtre, à Béthanie, dans la maison de Simon, surnommé le lépreux ; sur ses pieds, sur ses vrais pieds, sur son corps charnel, sur sa tête réelle, sur la tête de son corps ; heureuses toutes et tous, heureux pêle-mêle, pécheurs et saints. Il a été accordé, mon Dieu, aux pécheurs de ce temps-là, aux pécheurs de ce temps et de ce pays-là ce que vous avez refusé, mon Dieu, ce qui n’a pas été accordé aux saints, ce que vous n’avez pas accordé à vos saints de tous les temps. Il a été donné aux plus grands pécheurs d’alors et de là ce qui n’a pas été donné aux plus grands saints des plus grands siècles. Ce qui n’a pas été donné depuis : jamais. À personne. Heureuse celle qui d’un mouchoir, d’un vrai mouchoir, d’un mouchoir pour se moucher, d’un mouchoir impérissable, essuya cette face auguste, sa vraie face, sa face réelle, sa face d’homme, d’un blanc mouchoir blanc, cette face périssable ; sa face pitoyable ; et de le voir alors, dans cet état, le sauveur du genre humain, de le voir ainsi, lui, le sauveur de tout le genre humain, quel coeur insensible ne se fût amolli, quels yeux, quels yeux humains n’eussent versé des larmes ; cette face de sueur, toute en sueur, toute sale, toute poussiéreuse, toute pleine de la poussière des chemins, toute pleine de la poussière de la terre ; la poussière de sa face, la commune poussière, la poussière de tout le monde, la poussière sur sa face ; collée par la sueur. Heureuse Madeleine, heureuse Véronique ; heureuse sainte Madeleine, heureuse sainte Véronique, vous n’êtes pas des saintes comme les autres. Tous les saints sont saints, toutes les saintes sont saintes, mais vous vous n’êtes pas des saintes comme les autres. Tous les saints, toutes les saintes sont assis avec Jésus à la droite du Père. Tous les saints, toutes les saintes contemplent Jésus assis à la droite du Père. Et il y a, dans le ciel il a son corps d’homme, son corps humain glorieux, puisqu’il y est monté, tel que, le jour de l’Ascension. Mais vous autres, vous seuls, vous avez vu, vous avez touché, vous avez saisi ce corps humain dans son humanité, dans notre commune humanité, marchant et assis sur la terre commune. Vous seuls, vous l’avez vu par terre. Vous seuls, vous l’avez vu deux fois, et non pas une seulement ; non pas une fois seulement, comme tous les autres, dans votre éternité ; non pas seulement la deuxième fois, qui dure éternellement ; mais une première fois, une fois antérieure, une fois terrestre ; et c’est cela qui ne fut donné qu’une fois, c’est cela qui n’a pas été donné à tout le monde. Il y a plusieurs classes de saints, il y en a deux, et vous êtes de la première classe, et nous tous tous les autres, pécheurs et saints, nous ne sommes tous après que des ouvriers de la onzième heure ; et les saints mêmes, les autres saints dans le ciel, ils ne sont, après, désormais ils ne sont que des saints de la onzième heure. Car ils ne le voient que dans l’éternité, où on a le temps, et vous vous le voyez aussi dans l’éternité ; et vous l’aviez vu, vous l’avez vu sur la terre, où l’on n’a pas le temps. Histoire unique, histoire terrestre, qui passa si vite, qui ne recommencera point. Mystère effrayant, vous avez approché ce mystère effrayant. Villes cathédrales, vous n’avez point vu cela. Vous enfermez dans vos églises cathédrales des siècles de prière, des siècles de sacrements, des siècles de sainteté, la sainteté de tout un peuple, montant de tout un peuple, mais vous n’avez pas vu cela. Et eux ils l’ont vu. Tous ils l’ont vu, sans se déranger, ceux qui étaient là et ceux qui étaient venus, ceux qui étaient venus exprès et ceux qui n’étaient pas venus exprès ; les bergers, les mages, et l’âne, et le boeuf qui soufflait dessus pour le réchauffer. Il était à portée de la voix, il était à portée de la main, il était à portée des yeux, du regard des yeux, et cela ne recommencera point. Reims, vous êtes la ville du sacre. Vous êtes donc la plus belle ville du royaume de France. Et il n’y a pas de cérémonie plus belle au monde, il n’y a pas dans le monde de cérémonie aussi belle que le sacre du roi de France, dans aucun pays. Mais d’où venez-vous, ville de Reims, que faites-vous, cathédrale de Reims. Qui êtes-vous. Une étable, dans ce bourg perdu, une pauvre étable, dans ce pauvre petit bourg de Bethléem, une étable a vu naître une royauté qui ne périra pas, une simple étable, une royauté qui ne disparaîtra point dans les siècles des siècles, jamais, une étable a vu naître un roi qui régnera éternellement. Dans ce pays-là. Voilà ce qu’ils font dans ce pays-là. Et le roi de France, qui est le plus grand roi du monde, fait des entrées solennelles, il fait dans Reims une entrée solennelle, et rien n’est plus beau que l’entrée du roi dans Reims, rien n’est plus beau au monde, rien dans le monde n’est aussi beau, dans tout le monde ; et vingt rois de France ont fait dans Reims, dans la cathédrale de Reims vingt entrées solennelles, vingt entrées somptueuses. Mais vous, Jérusalem, vous êtes plus heureuse ; vous êtes heureuse entre toutes les villes ; vous êtes infiniment plus grande, et plus heureuse, et plus honorée. Vous avez reçu un honneur infiniment plus grand. Vous êtes heureuse par dessus la tête de toutes les villes, car il est entré dans vos murs, monté sur l’ânon d’une ânesse ; et cela ne recommencera point ; et le peuple de ce pays-là jetait des palmes et des feuilles, des rameaux et des fleurs sous les pieds de l’ânesse. D’autres paroisses ont vu naître, ont fait naître, ont produit d’autres saints. Mais ces paroisses-là elles ont vu naître, elles ont fait naître, elles ont produit le grand saint, le saint des saints : quelle élection. Pendant que vous vous amusez, paroisses chrétiennes, à faire des saintes et des saints, une paroisse s’était levée de bonne heure. Elle s’était levée avant tout le monde. Et elle avait produit le saint qu’on ne refera point. Heureux celui qui se trouva là, juste au moment où il fallait porter sa croix, l’aider à porter sa croix, une lourde croix, sa vraie croix, cette lourde croix de bois, de vrai bois, sa croix de supplice, une lourde croix bien charpentée. Comme pour tout le monde, pour tous les autres suppliciés du même supplice. Un homme qui passait par là, sans doute. Ah il avait bien pris son temps, celui-là, cet homme qui passait par là, juste à ce point, juste alors, juste à ce moment-là. Cet homme qui passait juste là. Combien d’hommes depuis, des infinités d’hommes dans les siècles des siècles auraient voulu être là, à sa place, avoir passé, être passés là juste à ce moment-là. Juste là. Mais voilà, il était trop tard, c’était lui qui était passé, et dans l’éternité, dans les siècles des siècles il ne donnerait pas sa place à d’autres ; et eux, les tard venus, ils ont été forcés de se rabattre sur d’autres croix, de s’exercer, de faire des exercices, de se rabattre à porter d’autres croix. De s’en fabriquer, eux-mêmes, d’autres croix. De s’en faire fabriquer. Artificiellement. Cela ne revient pas au même. Un homme de Cyrène, nommé Simon, qu’ils contraignirent de porter la croix de Jésus. Il n’a plus besoin, aujourd’hui, qu’on le contraigne d’avoir porté la croix de Jésus. Heureux surtout, heureux celui, et lui aussi il ne donnerait pas sa place à un autre, lui non plus, heureux celui qui pourtant ne le vit qu’une fois. Heureux celui, heureux surtout, heureux sur tous, le plus heureux de tous, heureux celui qui le vit dans le temps, et qui pourtant ne le vit qu’une fois. Heureux celui qui le vit dans le temple ; et ensuite ; car cela suffisait ; fut rappelé comme un bon serviteur. C’était un vieil homme de ce pays-là ; un homme qui approchait du soir et qui touchait au soir, au dernier soir de sa vie. Mais il ne vit pas se coucher son dernier soir sans avoir vu se lever le soleil éternel. Heureux cet homme qui prit l’enfant Jésus dans ses bras, qui l’éleva dans ses deux mains, le petit enfant Jésus, comme on prend, comme on élève un enfant ordinaire, un petit enfant d’une famille ordinaire d’hommes ; de ses vieilles mains tannées, de ses vieilles mains ridées, de ses pauvres vieilles mains sèches et plissées de vieil homme. De ses deux mains ratatinées. De ses deux mains toutes parcheminées.
Et voici qu’il y avait un homme en Jérusalem, nommé Siméon, et cet homme juste et craignant (Dieu), attendant la consolation d’Israël, et l’Esprit saint était en lui. Et il avait reçu réponse de l’Esprit saint, qu’il ne verrait point la mort, qu’il n’eût vu avant le Christ du Seigneur.
Et il vint dans l’esprit dans le temple. Et comme l’enfant Jésus y entrait, conduit par ses parents, pour qu’ils fissent pour lui selon la coutume de la loi ;
Et lui-même le prit dans ses bras, et bénit Dieu, et dit :
Maintenant tu laisses aller ton serviteur, Seigneur, selon ta parole, en paix.
Parce que mes jeux ont vu ton salutaire,
Que tu as préparé devant la face de tous les peuples ;
Lumière pour la révélation des nations, et gloire de ton peuple d’Israël.
Et son père et sa mère étaient en admiration sur ce qu’on disait de lui.
Attendant la consolation d’Israël ; et la consolation est venue ; et la consolation n’a point suffi. La consolation est venue, et la consolation n’a point consolé.
La consolation n’a pas consolé Israël ; et elle n’a pas consolé votre chrétienté non plus, ô mon Dieu.
Attendant la consolation d’Israël ; depuis cinquante ans, mon Dieu, depuis quatorze siècles, depuis cinquante ans nous attendons la consolation de votre chrétienté.
Attendant la consolation d’Israël ; du royaume d’Israël ; jusqu’à quand, ô mon Dieu, attendrons-nous la consolation du royaume de France ; la consolation de la grande pitié qui est au royaume de France.
La consolation est venue ; et elle n’a pas consolé assez ; elle n’a pas consolé suffisamment.
Mais lui, ce vieillard, ce vieillard de ce pays-là, on ne sait pas qu’il ait plus rien vu ensuite. Et heureux il ne connut plus aucune histoire. Heureux, le plus heureux de tous, il ne connut plus nulle autre histoire de la terre.
Il pouvait se vanter, celui-là aussi, de s’être trouvé au bon endroit. Il avait tenu, car il avait tenu, dans ses faibles mains, le plus grand dauphin du monde, le fils du plus grand roi ; roi lui-même, le fils du plus grand roi ; roi lui-même Jésus-Christ ; dans ses mains il avait élevé le roi des rois, le plus grand roi du monde, roi par dessus les rois, par dessus tous les rois du monde.
Il avait tenu dans ses mains la plus grande royauté du royaume du monde.
Et il ne connut plus nulle autre histoire de la terre. Car au soir de sa vie, au soir de sa journée, d’un seul coup, du premier coup il avait connu la plus grande histoire de la terre.
Et aussi la plus grande histoire des cieux.
La plus grande histoire du monde.
La plus grande histoire de jamais.
La seule grande histoire de jamais.
La plus grande histoire de tout le monde.
La seule histoire intéressante qui soit jamais arrivée.
Ainsi tout un chacun pouvait vous approcher. Et ce vieil homme, au soir de sa vie, vous a embrassé comme un petit enfant ordinaire. Il vous a sûrement embrassé. Comme un vieillard, comme les vieilles gens aiment à embrasser les enfants, les petits, les tout petits enfants. Mais vous, flèche de Chartres, nef d’Amiens, où allez-vous. Que faites-vous, qui êtes-vous, d’où venez-vous. Vous n’êtes rien. Et vous flèche de Chartres et tombeaux de Saint-Denis, saintetés du royaume de France, vous n’êtes rien. Et dans ce petit pays, dans ce petit bourg, dans cette petite paroisse on a vu ce qu’on n’a pas vu à Château-Thierry ; dans cette autre petite paroisse de ce pays-là, où il n’y a peut-être pas même une église, à présent ; aujourd’hui ; on y a vu ce qu’on n’a jamais vu à Château-Thierry. Une autre paroisse s’était levée de plus bonne heure. Comment s’y sont donc pris, mon Dieu, les gens de ce temps-là et de ce pays-là, les gens d’alors, les gens de là. Que vous ont donc fait, que vous avaient donc fait les hommes de ce temps-là et de ce pays-là. Quel mystère, quel effrayant mystère. Quel mystère effrayant. Ils n’eurent qu’à s’approcher de ce mystère effrayant. Ceux qui se trouvèrent juste à point. Sans rien faire pour cela ils eurent, ils ont eu ce qui a été refusé ; forcément ; puisque ça n’a eu lieu qu’une fois ; naturellement, ça ne pouvait avoir lieu qu’une fois. Ce qui n’a pas été donné aux plus grands saints des autres temps et des autres pays. Ils n’eurent qu’à s’approcher de ce mystère effrayant. Les derniers de ce temps et de ce pays-là ont eu ce que les premiers de nous, les plus saints, les plus grands saints parmi nous n’auront éternellement jamais. Quel mystère, mon Dieu, quel mystère. Quand on pense, quand on pense, il fallait être là, il suffisait d’être né juste là, dans ce temps et dans ce pays. Mon Dieu, mon Dieu vous avez donné à vos bourreaux ce qui fut refusé à tant de vos martyrs. Le soldat romain qui vous perça le flanc eut ce que tant de vos saints, tant de vos martyrs n’ont pas eu. Il eut de vous toucher. Il eut de vous voir. Il eut sur terre un regard de votre miséricorde. Il eut sur terre un regard de vos propres yeux. Heureux ceux qui buvaient le regard de vos yeux ; heureux ceux qui mangeaient le pain de votre table ; et Judas, Judas même a pu vous approcher. Heureux ceux qui buvaient le lait de vos paroles. Heureux ceux qui mangèrent, un jour, un jour unique, un jour entre tous les jours, heureux d’un bonheur unique, heureux ceux qui mangèrent un jour, un jour unique, ce jeudi saint, heureux ceux qui mangèrent le pain de votre corps ; vous-même consacré par vous-même ; par une consécration unique ; un jour qui ne recommencera donc jamais ; quand vous-même vous dîtes la première messe ; sur votre propre corps ; quand vous célébrâtes la première messe ; quand vous vous consacrâtes vous-même ; quand de ce pain, devant les douze, et devant le douzième, le treizième, vous fîtes votre corps ; et quand de ce vin, vous fîtes votre sang ; ce jour que vous fûtes ensemble la victime et le sacrificateur, le même la victime et le sacrificateur, l’offrande et l’offertoire, le pain et le panetier, le vin et l’échanson ; le pain et celui qui donne le pain ; le vin et celui qui verse le vin ; la chair et le sang, le pain et le vin. Cette fois que vous fûtes le prêtre et qu’ils étaient les fidèles, cette fois que vous fûtes le prêtre opérant, sacrifiant pour la première fois. Cette fois que vous fûtes l’invention du prêtre, le premier prêtre opérant, sacrifiant pour la première fois. Et vous étiez tout ensemble le prêtre et la victime. Cette fois que vous fîtes le premier sacrifice. Que vous fûtes le premier sacrifié, la première hostie. La première victime. Quand on pense, mon Dieu, quand on pense que vous étiez là, qu’il n’y avait qu’à s’approcher de vous, mystère effrayant ; et qu’il n’y avait qu’à s’approcher de ce mystère effrayant. Non, quand on pense que c’est arrivé une fois. Qu’on a vu ça sur la terre. Que tout un chacun pouvait vous toucher, pasteur visible, les bonnes femmes, les enfants, les mendiants des routes. Et que vous parliez comme un simple homme qui parle. Que vous avaient-ils donc fait, mon Dieu, ces gens-là, pour être honorés de cet honneur, favorisés, fortunés, bénis, graciés de cette grâce. Et vous Juifs, peuple de Juifs, peuple des Juifs, mon Dieu mon Dieu, que vous avait donc fait ce peuple ; pour que vous l’ayez ainsi préféré à tous les peuples ; pour que vous l’ayez ainsi fait passer avant tous les peuples ; pour que vous l’ayez ainsi mis par dessus ; au dessus de tous les peuples ; par dessus la tête ; au dessus de la tête de tous les peuples. Que vous ont-ils donc fait, que vous a-t-il donc fait pour être votre élu ? Pour que vous l’ayez, ainsi, comblé de cette grâce ; pour que vous l’ayez ainsi préféré à tous les autres, élu parmi tous les autres au dessus de tous les autres. Pour que vous l’ayez illustré d’un tel éclat, d’un éclat éternel. Pour que de siècle en siècle, et je compte d’abord les siècles de la terre, vous ayez pris en lui, parmi lui la lignée des prophètes, la race des prophètes. De siècle en siècle, de marche en marche, de génération en génération, d’ascension en ascension la lente ascension, la lignée des prophètes, la race des prophètes. Quel peuple, mon Dieu, ne se fût estimé heureux, quel peuple parmi tant de peuples, quel peuple parmi les innombrables peuples, d’être votre peuple ; quel peuple n’eût voulu être à leur place ; peuple élu ; race élue, quelle race n’eût voulu être la race élue ; votre race ; élue parmi tant d’autres ; parmi toutes les races ; parmi les innombrables autres ; au dessus des autres ; par dessus les têtes de toutes les innombrables autres ; quel peuple n’eût demandé à être votre peuple ; quel peuple n’eût joui d’être votre peuple ; élu, de quelle élection ; à n’importe quel prix, mon Dieu, à n’importe quel prix temporel, fût-ce au prix de cette dispersion. Vous avez choisi, vous avez trié, vous avez pris parmi eux, d’ascension en ascension vous avez pris parmi eux la longue lignée, la haute, la montante lignée des prophètes ; et comme une cime le dernier de tous ; le dernier des prophètes, le premier des saints ; Jésus qui fut juif, un juif parmi vous ; race qui reçûtes la plus grande grâce ; et celle qui fut refusée à tout le peuple chrétien ; mystère de la grâce ; race élue ; ce qui n’a pas été donné aux plus grands saints ; aux plus grands saints du peuple chrétien, vous l’avez eu ; et non seulement sur terre ; mais dans le ciel même et pour ainsi dire encore plus dans le ciel ; car vous autres, saints chrétiens, grands saints de la chrétienté, dans votre éternité vous ne contemplez Jésus que dans sa gloire ; et vous autres, Juifs, singuliers Juifs, peuple singulier, peuple unique, peuple premier, vous autres, vous l’avez considéré dans sa misère. Vous l’avez considéré une fois pour toutes, la fois qui comptait. Et sa misère était votre misère. Sa misère propre était votre misère propre. C’était un Juif, un simple Juif, un Juif comme vous, un Juif parmi vous. Vous l’avez connu comme on dit d’un homme : Je l’ai connu dans le temps. Et pendant ce temps-là nos aïeux, nos grands-pères païens, nos grands-pères paysans, nos pères et les pères de nos pères dans ce pays-ci continuaient de travailler la terre ; ils continuaient de travailler ce pays-ci ; tout continuait comme toujours, tout continuait comme si de rien n’était ; ils continuaient de travailler la vigne et le blé, mais ni cette vigne ni ce blé n’avaient encore servi à aucune consécration ; ni ce pain ni ce vin n’avaient encore été consacrés ; les femmes continuaient à cuire le pain ; mais c’était un pain uniquement temporel, un pain de blé temporel, un pain du blé de la terre ; un pain uniquement pour la faim du corps ; et le vin aussi était uniquement un vin de la vigne de la terre ; les filles gardaient les moutons, les filles continuaient de filer la laine ; tous innocents, mais tous païens, tous laborieux. Hauviette, ils travaillaient déjà, ils ne cessaient de travailler. Ils continuaient. C’étaient de bonnes gens, c’étaient de pauvres gens, mais ils ne savaient pas. Ils ne travaillaient que d’un travail temporel. Ils ne travaillaient que d’un travail de la terre. Ils ne savaient pas ce qui se préparait. Ils ne se doutaient pas, les bonnes gens, de la bonne nouvelle qui était arrivée, qui arrivait