Mes prisons
par
Silvio PELLICO
I
Ai-je écrit ces mémoires par vanité et pour parler de moi ? Je désire vivement que cela ne soit pas ; et, autant qu’on peut se constituer soi-même son juge, je crois l’avoir fait dans des vues plus élevées.
J’ai voulu contribuer à relever le courage de quelque infortuné par le récit des maux que j’ai soufferts et des consolations que l’homme peut trouver ; je l’ai éprouvé dans les plus grands malheurs.
Attester qu’au milieu de mes longs tourments, nulle part je n’ai vu l’humanité aussi injuste, aussi peu digne d’indulgence, aussi pauvre de belles âmes qu’on a coutume de la représenter.
Inviter les coeurs nobles à se défendre de haïr, mais au contraire à aimer tous les hommes, à n’avoir de haine irréconciliable que pour le vil mensonge, la pusillanimité, la perfidie, pour tout abaissement moral.
Redire enfin une vérité déjà bien connue, mais trop souvent oubliée : savoir que la religion et la philosophie commandent l’une et l’autre, avec l’énergie dans la volonté, le calme dans le jugement, et que, sans ces conditions réunies, il n’y a ni justice, ni dignité, ni principes certains.
MILAN
I
Le vendredi 13 octobre 1820, je fus arrêté à Milan et conduit à Sainte-Marguerite1. Il était trois heures après midi. On me fit subir un long interrogatoire pendant tout ce jour et plusieurs autres qui suivirent. Mais de cela je ne dirai rien ; comme un amant maltraité par sa belle et décidé à lui faire mauvais visage avec dignité, je laisse la politique où elle est, et parle d’autre chose.
Le soir de ce malheureux vendredi, à neuf heures, le greffier me consigna entre les mains du geôlier, et celui-ci me conduisit à la chambre qui m’était destinée, me fit poliment l’invitation de lui remettre, pour me les rendre en temps convenable, ma montre, ma bourse, avec tout ce que je pouvais avoir dans ma poche, et me souhaita respectueusement le bonsoir.
– Un moment ! lui dis-je, mon cher ; je n’ai pas dîné d’aujourd’hui ; faites-moi porter quelque chose.
– À l’instant ; le restaurant est ici près ; Monsieur verra quel bon vin !
– Du vin, je n’en bois pas.
À cette réponse, le signor Angiolino me regarda tout effrayé, et en homme convaincu que je plaisantais ; les geôliers qui tiennent cabaret ont horreur d’un prisonnier qui ne boit pas de vin.
– Je n’en bois pas, c’est la vérité.
– Je m’en afflige pour Monsieur : la solitude lui en sera doublement à charge.
Et voyant que je ne changeais pas de résolution, il sortit, et en moins d’une demi-heure je vis arriver mon dîner. Je mangeai quelques bouchées, j’avalai un verre d’eau, et on me laissa seul.
La chambre était au niveau du sol et donnait sur une cour : prisons à droite, prisons à gauche, prisons en face, prisons au-dessus. Je m’appuyai sur la fenêtre, et m’arrêtai quelque temps à écouter le pas des geôliers qui allaient et venaient, et le chant effronté de quelques-uns des reclus.
Je pensai : « Il y a un siècle, cette prison était un monastère : se seraient-elles jamais doutées, les vierges saintes et pénitentes qui l’habitaient, qu’un jour viendrait où leurs cellules retentiraient, non plus de gémissements de femmes ou de pieux cantiques, mais de blasphèmes ou de honteuses chansons, et renfermeraient des gens de toute espèce, réservés pour la plupart aux travaux forcés ou à la potence ? Et dans un siècle, qui respirera dans ces cellules ? Ô rapidité du temps qui nous quitte ! Ô éternelle mobilité des choses ! Celui qui vous envisage peut-il se plaindre si la fortune a cessé de lui sourire, s’il se voit ensemble dans une prison ou menacé du gibet ? Hier j’étais un des plus heureux mortels de ce monde ! Aujourd’hui je n’ai plus aucune des douceurs qui faisaient le charme de ma vie, la liberté, les amis, l’espérance ! Non, se faire illusion serait folie. Je ne sortirai d’ici que pour être jeté dans de plus horribles tanières ou livré au bourreau. Eh bien ! le lendemain de ma mort, ce sera comme si j’avais rendu le dernier soupir dans un palais, comme si j’avais été porté en terre avec les plus grands honneurs. »
C’est ainsi que mon âme prenait de la force en pensant à la fuite inexorable du temps : mais alors vint m’assaillir le souvenir de mon père, de ma mère, de mes soeurs, de mes frères, d’une autre famille encore que j’aimais comme si elle eût été la mienne, et les arguments de la philosophie perdirent sur moi tout pouvoir. Je m’attendris et pleurai comme un enfant.
II
Trois mois auparavant, j’étais allé à Turin et j’avais revu, après quelques années d’absence, mes chers parents, un de mes frères et mes deux soeurs. Toute notre famille s’était toujours tant aimée ! Nul enfant n’avait été plus que moi comblé des caresses de son père et de sa mère. Oh ! comme, en revoyant ces vieillards vénérables, tout mon coeur s’était ému ! Les retrouvant bien autrement accablés par les années que je ne me l’étais imaginé, que j’aurais voulu alors ne les plus abandonner, mais consacrer tous mes soins à soulager leur vieillesse ! Et dans le peu de jours que je passai à Turin, qu’il m’en coûta d’avoir à remplir certains devoirs qui m’arrachaient à la maison paternelle et me laissaient si peu de mes heures à donner à mes bien-aimés parents ! Ma pauvre mère disait avec une amertume mélancolique : « Ah ! notre Silvio n’est pas venu à Turin pour nous voir ! » Le matin que je repris la route de Milan, la séparation fut des plus douloureuses. Mon père monta dans la voiture avec moi et m’accompagna pendant un mille, puis revint sur ses pas, seul ! Je me retournais pour le voir encore, et je pleurais, et je baisais un anneau que ma mère m’avait donné. Jamais je ne m’étais senti le coeur si brisé en m’éloignant de ma famille. Peu crédule aux pressentiments, je m’étonnais de ne pouvoir vaincre ma douleur, et j’étais forcé de m’écrier avec effroi : « D’où me vient cette anxiété extraordinaire ? » Il me semblait voir dans l’avenir quelque grand malheur.
Maintenant, jeté dans une prison, je me rappelais cet effroi, ces angoisses ; je me ressouvenais de toutes les paroles que trois mois auparavant j’avais ouï dire à mes parents, et cette plainte touchante de ma mère : « Ah ! notre Silvio n’est pas venu à Turin pour nous voir ! » me retombait pesamment sur le coeur ; je me reprochais de ne m’être pas montré mille fois plus tendre pour eux. Je les aime tant et le leur ai dit si froidement ! Je ne devais plus les revoir, et je me suis si peu rassasié du bonheur de contempler leurs traits chéris, et je leur ai été si avare des témoignages de mon amour ! Ces pensées me déchiraient l’âme.
Je fermai la fenêtre et me promenai pendant une heure, sans espérer aucun repos de toute la nuit. Je me jetai sur le lit, et la fatigue m’endormit.
III
Le réveil qui suit une première nuit de prison est chose horrible. « Est-ce bien possible ? me disais-je en me rappelant où j’étais. Est-ce bien possible ? Moi ici ? Ce que je fais là n’est pas un songe ? Il est donc bien vrai qu’hier on m’arrêta ? qu’hier j’ai subi ce long interrogatoire qui se continuera demain, et jusques à quand ? Dieu le sait. C’est donc hier soir qu’avant de m’endormir j’ai tant pleuré au souvenir de ma famille ! »
Le repos, le silence absolu, le court sommeil qui avait réparé les forces de mon esprit semblaient avoir centuplé en moi la puissance de la douleur. Dans cette absence de toute distraction, le désespoir de tous les miens, et surtout de mon père et de ma mère, à la nouvelle de mon arrestation, se retraçait à moi en imagination avec une force incroyable.
« En ce moment, disais-je, ils dorment encore tranquilles, ou ils veillent peut-être en pensant à moi avec douceur, bien éloignés, hélas ! de soupçonner en quel lieu je suis. Trop heureux si Dieu les enlève de ce monde avant que n’arrive à Turin la nouvelle de mon malheur ! Qui leur donnera la force de supporter un pareil coup ? »
Une voix intérieure semblait me répondre : « Celui que tous les affligés aiment, invoquent et sentent en eux ; celui qui donnait à une mère la force de suivre son fils au Golgotha, et de se tenir sous la croix ! l’ami des infortunés, l’ami des mortels ! »
Ce fut le premier moment où la religion triompha de mon coeur ; et c’est à l’amour filial que je dois ce bienfait.
Avant ce jour, sans être hostile à la religion, je la suivais peu et mal. Les objections vulgaires avec lesquelles on a coutume de la combattre ne me paraissaient pas avoir grand poids, et cependant mille doutes sophistiqués affaiblissaient en moi la foi religieuse. Déjà, depuis longtemps, ces doutes ne tombaient plus sur l’existence de Dieu, et je me répétais sans cesse que si Dieu existe, c’est une conséquence nécessaire de sa justice qu’il existe une autre vie pour l’homme qui a souffert dans un monde si injuste : de là l’invincible nécessité d’aspirer aux biens de cette seconde vie : de là un culte qui repose sur l’amour de Dieu et du prochain, un éternel besoin pour l’âme de s’ennoblir en s’élevant aux sacrifices les plus généreux. Déjà, depuis longtemps, je me disais tout cela, et j’ajoutais : « Eh ! qu’est-ce donc que le christianisme, sinon cet éternel élan vers l’ennoblissement de l’âme ? » Et je me demandais avec étonnement comment le christianisme se manifestant, dans son essence, si pur, si philosophique, si inattaquable, il avait pu venir une époque où la philosophie osât dire : « Je jouerai désormais le rôle du christianisme. » – « Eh ! comment le joueras-tu, ce rôle ? En enseignant le vice ? non certes ; la vertu ? eh bien ! ce sera l’amour de Dieu et des hommes ; ce sera précisément ce qu’enseigne le christianisme. »
Tout en raisonnant de la sorte depuis plusieurs années, j’évitais néanmoins de conclure : « Sois donc conséquent, sois chrétien ! Ne te scandalise plus de quelques abus ; ne subtilise plus sur quelque point aride de la doctrine de l’Église, puisque le point capital est celui-ci, et de tous le plus lucide : Aime Dieu, aime ton prochain. »
Dans ma prison, je me décidai enfin à tirer cette conclusion, et je la tirai. J’hésitai un moment à la pensée que si quelqu’un venait à me savoir plus religieux que par le passé, il pourrait s’arroger le droit de me traiter de faux dévot ou d’homme avili par le malheur. Mais sentant bien que le malheur n’avait fait de moi ni un faux dévot, ni un homme avili, je résolus de ne tenir aucun compte des reproches injustes qu’on pourrait me faire, et je demeurai ferme dans la volonté d’être et de me déclarer chrétien à l’avenir.
IV
Ce fut plus tard que je m’arrêtai fortement à cette résolution ; mais je commençai à la rouler dans mon esprit, et presque à la vouloir, dès cette première nuit de ma captivité. Vers le matin, mes fureurs s’étaient calmées, et je m’en étonnai. Je pensais encore à mes parents et à tous ceux que j’aimais, et je ne désespérais plus de la force de leur âme ; le souvenir des sentiments vertueux que je leur avais connus en d’autres rencontres me revenait et me consolait.
Pourquoi d’abord un tel trouble en moi, quand je me retraçais le leur, et maintenant une telle confiance dans l’élévation de leur courage ? Cet heureux changement était-il un prodige ? Était-ce l’effet naturel du sentiment ravivé de ma croyance en Dieu ? Eh ! prodige ou non, qu’importe le nom que l’on donne aux réels et sublimes bienfaits de la religion ?
À minuit, d’eux secondini (c’est ainsi que se nomment les geôliers qui dépendent du geôlier en chef) étaient venus faire une visite dans ma prison, et m’avaient trouvé de fort mauvaise humeur. Ils revinrent au point du jour, et me trouvèrent le front serein et l’âme enjouée.
– Cette nuit, dit Tirola, Monsieur avait un regard de basilic ; Monsieur est maintenant tout autre, et je m’en réjouis ; c’est une preuve, pardon de l’expression, que Monsieur n’est pas un malfaiteur, parce que les malfaiteurs (je suis vieux dans le métier, et mes observations ont bien leur poids), les malfaiteurs sont plus furieux le second jour de leur arrestation que le premier. Monsieur prend-il du tabac ?
– Je n’en use pas d’habitude, mais je ne veux pas refuser ce que vous m’offrez de si bonne grâce ; quant à votre observation, je vous en demande pardon, elle n’est pas digne d’un homme avisé, et vous en avez l’air : si, ce matin, je n’ai plus ce regard de basilic, ce changement ne pourrait-il pas être de ma part une preuve de démence ou de facilité à me faire illusion et à rêver une liberté prochaine ?
– Je pourrais le croire si Monsieur était en prison pour d’autres motifs ; mais pour ces affaires d’État, au jour d’aujourd’hui, j’ai peine à croire que cela se termine ainsi en deux mots, et Monsieur n’est pas si simple que de se l’imaginer. Pardon de la liberté, Monsieur voudrait-il une seconde prise ?
– Donnez ; mais comment peut-on avoir un visage gai, comme vous l’avez, quand on passe toute sa vie avec des malheureux ?
– Monsieur croira peut-être que c’est par indifférence pour les malheurs des autres : je ne le sais pas positivement moi-même, à dire le vrai ; mais je vous assure que bien des fois ça me fait mal de voir pleurer ; et alors je fais semblant d’être joyeux, afin qu’ils sourient aussi, les pauvres prisonniers !
– Il me vient une idée que je n’avais jamais eue, brave homme ; c’est qu’on peut faire le métier de geôlier, et néanmoins être de fort bonne pâte.
– Le métier n’y fait rien, monsieur ! Au-delà de cette voûte que Monsieur peut voir, au-delà de la cour il y a une autre cour et d’autres prisons, toutes pour femmes. Ce sont, je ne sais comment dire... des femmes de mauvaise vie ; eh bien ! il y en a là qui sont des anges pour le coeur ; et si Monsieur était secondino...
– Moi !...
Et j’éclatai de rire.
Tirola sembla déconcerté par mon éclat de rire et n’acheva pas. Il voulait dire peut-être que si j’avais été secondino, il m’eût été difficile de ne pas prendre en affection quelqu’une de ces malheureuses.
Il me demanda ce que je voulais pour déjeuner ; il sortit, et quelques moments après m’apporta le café.
Je le regardai fixement au visage avec un sourire équivoque qui voulait dire : « Serais-tu capable de porter un billet de moi à un autre malheureux, à mon bien-aimé Piero ? » Et il me répondit avec un autre sourire qui voulait dire : « Non, monsieur ; et si vous vous adressez à quelque autre de mes camarades, celui qui vous dira oui, soyez sûr qu’il vous trahira. »
Je ne suis pas parfaitement certain qu’il me comprît ou que je le comprisse ; mais je sais bien que je fus dix fois sur le point de lui demander un morceau de papier et un crayon, et que je n’osai, parce qu’il y avait dans ses yeux je ne sais quoi qui semblait m’avertir de ne me fier à personne, et moins encore aux autres qu’à lui.
V
Si Tirola, avec son expression de bonhomie, n’avait pas eu aussi ces regards malins, s’il avait eu une physionomie plus noble, j’aurais cédé à la tentation de le faire mon ambassadeur ; et peut-être un billet de moi arrivé à temps à mon ami lui aurait donné le moyen de réparer quelque méprise ; et cela peut-être sauvait, non pas lui, le pauvre ami, il n’était déjà que trop découvert, mais plusieurs autres et moi.
Patience ! les choses devaient aller ainsi.
Je fus appelé de nouveau à l’interrogatoire, et cela dura tout le jour et plusieurs autres, sans autre intervalle que celui des repas.
Tant que le procès ne se termina pas, les jours s’écoulaient rapidement pour moi, grâce à l’exercice d’esprit que m’imposait la nécessité de répondre sans fin aux demandes les plus diverses et de me recueillir aux heures des repas et le soir pour réfléchir à tout ce qui m’avait été demandé, à ce que j’avais répondu et à toutes les choses sur lesquelles je serais probablement encore interrogé.
À la fin de la première semaine, il me survint un cruel déplaisir : mon pauvre Piero, aussi avide que je l’étais moi-même d’établir une communication entre nous, m’écrivit une lettre et se servit pour me l’envoyer, non d’aucun des secondini, mais d’un malheureux prisonnier qui venait avec eux faire quelque service dans nos chambres ; c’était un homme de soixante à soixante-dix ans, condamné à je ne sais combien de mois de détention.
Avec une épingle que j’avais, je me piquai un doigt, et j’écrivis avec mon sang quelques lignes de réponse que je remis au messager. Il eut le malheur d’être observé, fouillé, pris avec le billet sur lui, et, si je ne me trompe, bâtonné. J’entendis d’effroyables hurlements qui me parurent venir du pauvre vieillard ; et depuis jamais je ne le revis.
Appelé au greffe, je frémis en me voyant présenter ma petite lettre barbouillée de sang, laquelle, grâce à Dieu, ne pouvait nuire à personne, et avait l’air d’un simple bonjour. On me demanda avec quoi je m’étais tiré ce sang. L’épingle me fut enlevée, et on rit de nous voir pris. Ah ! je ne riais pas, moi ! je ne pouvais arracher de mes yeux l’image du vieux messager. J’aurais de grand coeur subi un châtiment quelconque pour qu’on lui pardonnât ; et lorsque j’entendis ces lamentations, que je crus être de lui, mon coeur se remplit de larmes.
Ce fut en vain que plusieurs fois je demandai de ses nouvelles au geôlier et aux secondini ; ils branlaient la tête et disaient : « Il l’a payé cher, celui-là, il ne recommencera plus : il est un peu plus tranquille maintenant. » Et ils refusaient de s’expliquer davantage.
Voulaient-ils désigner par là l’étroite prison où le malheureux était détenu, ou me donner à entendre qu’il fût mort sous les coups de bâton, ou par suite de ces coups ?
Un jour, il me sembla le voir au-delà de la cour, sous le portique, avec une charge de bois sur les épaules, et mon coeur battit comme si je revoyais un frère.
VI
Quand je n’eus plus à subir le martyre des interrogatoires, et que nulle autre chose ne vint occuper ma journée, alors je sentis amèrement le poids de la solitude.
Il me fut bien permis d’avoir une bible et le Dante ; le geôlier mit bien à ma disposition sa bibliothèque, composée de quelques romans de Scuderi, du Piazzi, et pis encore ; mais mon esprit était trop agité pour pouvoir s’appliquer à une lecture quelconque. Chaque jour j’apprenais par coeur un chant du Dante ; mais cet exercice était si machinal qu’en m’y livrant je pensais moins encore aux vers qu’à mes malheurs. Il en était de même quand je lisais toute autre chose, excepté par moment à certains passages de la Bible. Ce livre divin que j’avais toujours beaucoup aimé, même quand je me croyais incrédule, je l’étudiais alors avec plus de respect que jamais ; mais très souvent encore, en dépit de ma bonne volonté, je le lisais ayant l’esprit ailleurs et ne comprenais plus. Insensiblement, je devins capable de le méditer plus profondément et de le goûter chaque jour davantage.
Cette lecture ne me donna jamais la moindre disposition à la bigoterie, ou, si l’on veut, à cette dévotion mal entendue qui rend pusillanime ou fanatique. Elle m’enseignait au contraire à aimer Dieu et les hommes, à désirer toujours plus ardemment le règne de la justice, à abhorrer l’iniquité, en pardonnant à ceux qui la commettent. Le christianisme, au lieu de détruire en moi ce que la philosophie y avait fait de bon, confirmait et étayait mes convictions de raisons plus hautes, plus puissantes.
Ce jour, ayant lu qu’il faut prier sans cesse et que la véritable prière ne consiste pas à marmotter beaucoup de paroles à la façon des païens, mais à adorer Dieu avec simplicité, tant en paroles qu’en actions, et à faire que les unes et les autres soient l’accomplissement de sa sainte volonté, je me proposai de commencer sérieusement cette incessante prière de toutes les heures, à savoir de ne plus me permettre même une seule pensée qui ne fût inspirée par le désir de me conformer aux décrets de Dieu.
Les formules de prières dont je me servis pour adorer furent toujours en petit nombre, non qu’il y ait mépris de ma part (persuadé, comme je le suis, que ces formules sont infiniment salutaires à l’un plus, à l’autre moins, pour captiver l’attention de celui qui prie), mais parce que je me sens fait de manière à ne pouvoir réciter de longues prières sans me laisser aller à des distractions et mettre le culte en oubli.
Cette application à me tenir constamment en présence de Dieu, au lieu d’être un effort pénible pour l’âme et un sujet de tremblement, avait pour moi une douceur ineffable. Comme je n’oubliais pas que Dieu est toujours près de nous, qu’il est en nous, ou plutôt que nous sommes en lui, la solitude perdait chaque jour à mes yeux quelque chose de son horreur. « Ne suis-je pas en très bonne compagnie ? » me disais-je. Et mon âme redevenait sereine, et je fredonnais, et je sifflais avec plaisir et avec attendrissement.
« Eh bien ! me disais-je, une fièvre ne pouvait-elle pas aussi bien venir et me mettre en terre ? Tous ceux que j’aime, qui, en me perdant, se seraient abandonnés aux larmes, auraient insensiblement acquis assez de force pour se résigner à ne plus me voir. Au lieu d’une tombe, c’est une prison qui m’a dévoré. Dois-je croire que Dieu ne leur enverra pas la même force ? »
Mon coeur élevait pour eux vers le ciel les voeux les plus ardents, parfois accompagnés de larmes ; mais ces larmes elles-mêmes étaient mêlées de douceur. J’avais pleine confiance que Dieu viendrait en aide aux miens et à moi. Je ne me suis pas trompé.
VII
Vivre libre est chose bien plus douce que vivre en prison. Qui en doute ? Et cependant, même dans la détresse d’une prison, quand on y pense que Dieu est présent, que les joies de ce monde sont éphémères, que le véritable bonheur réside dans la conscience et non dans les objets extérieurs, on peut encore trouver du charme à se sentir vivre. En moins d’un mois, j’avais pris mon parti avec une résignation sinon parfaite, du moins tolérable. Je vis que, décidé à ne pas commettre l’indigne action d’acheter l’impunité avec la perte des autres, mon sort ne pouvait être désormais que la potence ou une longue captivité. Il fallait bien se conformer à sa destinée. « Je respirerai, me dis-je, tant qu’ils me laisseront un souffle ; et quand ils me l’ôteront, je ferai comme tous les malades arrivés au dernier moment : je mourrai. »
Je m’étudiais à ne me plaindre de rien, et à donner à mon âme toutes les jouissances possibles. La plus ordinaire consistait à faire l’énumération des biens qui avaient embelli mes jours : un excellent père, une mère excellente, d’excellents frères et d’excellentes soeurs, tels et tels pour amis, une bonne éducation, l’amour des lettres, etc. Qui plus que moi avait été doué de bonheur ? Pourquoi ne pas en rendre grâces à Dieu, quoique ce bonheur fût maintenant troublé par l’infortune ? Quelquefois, en faisant cette énumération, je m’attendrissais et pleurais un moment ; mais le courage et la joie revenaient bientôt.
Dès les premiers jours, je m’étais fait un ami : ce n’était ni le geôlier, ni aucun des secondini, ni aucun des instructeurs de mon procès. Je parle néanmoins d’une créature humaine. Qui était-ce donc ? Un enfant sourd et muet, de cinq à six ans. Le père et la mère étaient des malfaiteurs, et la loi les avait frappés. Le malheureux petit orphelin était élevé par l’État avec plusieurs autres enfants de même condition. Ils habitaient tous une chambre en face de la mienne, et, à certaines heures, leur porte s’ouvrait, et ils allaient prendre l’air dans la cour.
Le sourd et muet venait sous ma fenêtre, me souriait et gesticulait. Je lui jetais un beau morceau de pain ; il le prenait, faisait une gambade de joie, courait à ses camarades, en donnait à tous, et venait ensuite manger sa petite part près de ma fenêtre, en m’exprimant sa reconnaissance avec un sourire de ses beaux yeux.
Les autres enfants me regardaient de loin, mais n’osaient s’approcher. Le sourd et muet avait pour moi une grande sympathie, qui n’était pas sans désintéressement. Quelquefois il ne savait que faire du pain que je lui jetais, et me faisait signe que lui et ses camarades avaient bien mangé, et ne pouvaient prendre plus de nourriture. S’il voyait venir un secondino dans ma chambre, il lui donnait le pain pour qu’il me le rendît.
Alors, quoiqu’il n’attendît rien de moi, il continuait à folâtrer devant ma fenêtre avec une grâce toute charmante, mettant son bonheur à être vu de moi. Une fois, un secondino lui permit d’entrer dans ma prison. L’enfant, à peine entré, courut à moi pour m’embrasser les jambes, en poussant un cri de joie. Je le pris entre mes bras, et je ne saurais dire avec quel transport il me comblait de caresses. Que d’amour dans cette chère petite âme ! Que j’aurais voulu pouvoir le faire élever, et le sauver de l’abjection où il se trouvait !
Je n’ai jamais su son nom ; lui-même ne savait pas qu’il en eût un. Il était toujours gai, et je ne le vis jamais pleurer qu’un jour qu’il fut battu, je ne sais pourquoi, par le geôlier. Chose étrange, on regarde comme le comble de l’infortune de vivre en de tels lieux ; et cependant cet enfant éprouvait là certes autant de bonheur que peut, à cet âge, en éprouver le fils d’un prince. Je faisais cette réflexion, et j’apprenais par là que l’humeur peut se rendre indépendante des lieux. Gouvernons l’imagination, et presque partout nous serons bien. Un jour est bientôt passé, et quand, le soir, on se met au lit, sans faim et sans douleurs aiguës, qu’importe si ce lit est sous le toit qu’on nomme une prison, ou sous celui qu’on appelle une maison ou un palais !
Excellent raisonnement ! Mais cette imagination, comment faire pour la gouverner ? Je m’y essayais, et il me semblait par moments que j’y réussissais à merveille ; mais d’autres fois elle triomphait en vrai tyran, et, dans mon dépit, je demeurais confondu de ma faiblesse.
VIII
« Dans mon malheur, me disais-je, je suis heureux, après tout, qu’on m’ait donné une prison au niveau du sol, sur une cour où, à quatre pas de moi, vient ce cher enfant avec lequel j’ai tant de plaisir à causer par signes. Merveille de l’intelligence de l’homme ! Que de choses nous nous disons lui et moi avec ces inépuisables expressions des regards et de la physionomie ! Comme il règle ses mouvements avec grâce quand je lui souris ! Comme il les corrige s’il remarque qu’ils me déplaisent ! Comme il comprend que je l’aime, quand il caresse ou qu’il régale quelques-uns de ses camarades ! Personne au monde ne se l’imagine, et cependant moi, debout à cette fenêtre, je puis être une sorte d’instituteur pour cette pauvre petite créature. À force de répéter ce mutuel exercice de signes, nous aurons bien vite perfectionné ce moyen de nous communiquer nos idées : plus il sentira que son âme s’étend et s’ennoblit avec moi, plus il prendra d’affection pour moi ; je serai pour lui le génie de la raison et de la bonté, il apprendra à me confier ses plaisirs, ses peines, ses désirs ; j’apprendrai, moi, à le consoler, à le rendre meilleur, à le diriger dans toute sa conduite. Qui sait si, en laissant mon sort indécis de mois en mois, on ne me laissera pas vieillir ici ? Qui sait si cet enfant ne croîtra pas sous mes yeux pour être employé plus tard à quelque service dans cette maison ? Avec autant d’esprit qu’il en laisse voir, que pourra-t-il devenir ? Hélas ! rien de mieux qu’un excellent secondino, ou quelque autre chose de ce genre. Eh bien ! n’aurai-je pas fait une bonne oeuvre, si j’ai contribué à lui inspirer le désir de plaire aux honnêtes gens, de se plaire à lui-même, et à lui donner l’habitude des sentiments bienveillants ? »
Ce petit monologue était fort naturel. J’eus toujours beaucoup d’inclination pour les enfants, et la mission d’instituteur m’a toujours paru un ministère sublime. Je m’étais voué à cette oeuvre depuis quelques années, auprès de Giacomo et de Giulio Porro, deux enfants de belle espérance, que j’aimais comme s’ils eussent été les miens, et que toujours j’aimerai ainsi. Dieu sait combien de fois, dans ma prison, je pensai à eux, combien je m’affligeai de ne pouvoir achever leur éducation, avec quelle ardeur je demandai au Ciel de leur donner un nouveau maître qui m’égalât dans mon amour pour eux !
Parfois je m’écriais en moi-même : « Quelle grossière parodie que ceci ! Au lieu de Giacomo et de Giulio, deux enfants parés des dons les plus brillants de la nature et de la fortune, le sort m’envoie pour élève un pauvre petit enfant sourd, muet, déguenillé, le fils d’un malfaiteur !... qui deviendra tout au plus un secondino, ce qu’en termes un peu moins choisis on appellerait un sbire. »
Ces réflexions me confondaient, me décourageaient. Mais à peine entendais-je le cri perçant de mon petit muet que je sentais tout mon sang en émoi, comme un père qui entend la voix de son fils. Et ce cri et la vue du petit muet chassaient loin de moi toute idée de bassesse à son égard. Où est sa faute s’il est vêtu de haillons et incomplet dans ses organes, s’il est de race de voleurs ? Une âme humaine dans l’âge de l’innocence est toujours digne de respect. Ainsi disais-je ; et, chaque jour, je le regardais avec plus de tendresse, et je croyais le voir croître en intelligence, et je m’affermissais de plus en plus dans la douce pensée de me vouer à ennoblir son âme ; et, dans mon imagination, passant en revue tout ce qui pouvait arriver, je pensais qu’un jour peut-être, sorti de prison, je trouverais moyen de faire placer cet enfant dans une école de sourds et muets, et de lui ouvrir ainsi la route vers un avenir plus beau que le métier de sbire.
Tandis que je m’occupais délicieusement ainsi de son bonheur, deux secondini vinrent un jour me prendre.
– C’est pour changer de logis, monsieur.
– Que voulez-vous dire ?
– On nous a donné l’ordre de faire passer Monsieur dans une autre chambre.
– Pourquoi ?
– On aura pris quelque autre gibier d’importance, et cette chambre étant la meilleure... Monsieur doit bien comprendre...
– Je comprends : c’est ici la première halte des nouveaux venus.
Et ils me firent passer dans une partie opposée de la cour, mais hélas ! non plus au niveau du sol, non plus en un lieu où il me fût encore possible de converser avec mon petit muet. En traversant cette cour, je le vis, ce cher enfant, assis à terre, étonné, triste. Il avait compris qu’il me perdait. En un moment il fut debout et courut à moi ; les secondini voulaient l’éloigner ; je le pris dans mes bras, et, tout morveux qu’il était, je l’embrassai, l’embrassai encore avec tendresse, et me séparai de lui, le dirai-je, avec les yeux pleins de larmes.
IX
Mon pauvre coeur ! tu aimes si facilement et si chaudement, et à combien de séparations déjà tu t’es vu condamné ! Celle-là certes ne fut pas la moins douloureuse, et je la ressentis avec d’autant plus d’amertume que mon nouveau logis était fort triste : une mauvaise chambre, sale, obscure, avec une fenêtre ayant aux croisées non des vitres, mais du papier ; les murs étaient souillés de grossières peintures faites de couleurs que je n’ose dire ; et dans les endroits qui avaient échappé à ces peintures étaient des inscriptions : plusieurs portaient simplement le nom, le surnom et le pays de quelque malheureux, avec la date du jour funeste de son arrestation. D’autres y ajoutaient des imprécations contre de faux amis, contre eux-mêmes, contre une femme, contre leur juge, etc. ; d’autres étaient des biographies abrégées ; d’autres enfin contenaient des sentences morales ; il y avait ces paroles de Pascal : « Que ceux qui combattent la religion apprennent au moins quelle elle est avant de la combattre. Si cette religion se vantait d’avoir une vue claire de Dieu et de le posséder à découvert et sans voile, ce serait la combattre que de dire qu’on ne voit rien dans le monde qui le montre avec cette évidence ; mais puisqu’elle dit au contraire que les hommes sont dans les ténèbres et dans l’éloignement de Dieu, qu’il s’est caché à leur connaissance, et que c’est même le nom qu’il se donne dans les Écritures, Deus absconditus, quel avantage peuvent-ils tirer lorsque dans la négligence, où ils font profession d’être, de chercher la vérité, ils crient que rien ne la leur montre ? »
Plus bas étaient écrites ces paroles du même auteur : « Il ne s’agit pas ici de l’intérêt léger de quelques personnes étrangères, il s’agit de nous-mêmes et de notre tout. L’immortalité de l’âme est une chose qui nous importe si fort et qui nous touche si profondément qu’il faudrait avoir perdu tout sentiment pour être dans l’indifférence de savoir ce qui en est. »
Une autre inscription disait : « Je bénis la prison, parce qu’elle m’a fait connaître l’ingratitude des hommes, ma propre misère et la bonté de Dieu. »
Auprès de ces humbles paroles étaient les violentes et superbes imprécations d’un homme qui se disait athée et qui s’emportait contre Dieu, comme s’il oubliait qu’il avait dit : Dieu n’est pas.
Après une colonne de ces blasphèmes en venait une autre d’injures contre ces lâches (il les appelait ainsi) qui, dans le désespoir de la prison, deviennent religieux.
Je montrai ces infamies à l’un des secondini, et lui demandai qui les avait écrites :
– Je suis bien aise d’avoir trouvé ces inscriptions, dit-il ; elles sont en si grand nombre, et j’ai si peu le temps de chercher.
Et il se mit aussitôt à gratter le mur avec son couteau pour en faire disparaître l’inscription.
– Pourquoi cela ? lui dis-je.
– Parce que le pauvre diable qui l’a écrite et qui fut condamné à mort pour homicide avec préméditation s’en repentit et me fit prier de lui faire cette charité.
– Que Dieu lui pardonne ! m’écriai-je. Quel meurtre avait-il commis ?
– Ne pouvant tuer son ennemi, il se vengea en lui tuant son fils, le plus bel enfant qui fût sur la terre.
Je frissonne d’horreur. La férocité peut-elle bien en venir là ? Et un tel monstre prenait le langage insultant d’un homme supérieur à toutes les faiblesses humaines ! Tuer un innocent ! un enfant !
X
Dans ma nouvelle chambre si sombre, et à ce point immonde, privé de la compagnie de mon petit muet, j’étais accablé par la tristesse ; je restai plusieurs heures à la fenêtre qui donnait sur une galerie et d’où l’on voyait, au-delà de la galerie, le fond de la cour et la fenêtre de ma première chambre. Qui donc m’y avait remplacé ? Je voyais un prisonnier s’y promener avec la démarche rapide d’une personne pleine d’agitation. Deux ou trois jours après, je vis qu’on lui avait donné de quoi écrire, et alors il se tenait tout le jour à sa table.
Enfin je le reconnus : il sortait alors de sa chambre, accompagné du geôlier, et allait à l’interrogatoire : c’était Melchior Gioja !2
Mon coeur se serra de douleur ; et toi aussi, digne homme, te voilà ici ! (Plus heureux que moi, après quelques semaines de détention, il fut remis en liberté.)
La vue de toute bonne créature me console, m’attache, me fait penser. Ah ! aimer et penser sont un grand bien ! J’aurais donné ma vie pour tirer Gioja de prison ; et cependant j’éprouvais de la consolation à le voir.
Après avoir été longtemps à le regarder, à démêler, d’après ses mouvements, s’il avait l’esprit calme ou agité, à faire des voeux pour lui, je me sentais plus fort, plus riche d’idées, plus content de moi-même. Cela montre que le spectacle d’une créature humaine pour laquelle on éprouve de la sympathie suffit pour tempérer l’ennui de la solitude. Ce bienfait, je l’avais dû d’abord à un pauvre enfant muet ; maintenant je le trouvais dans la vue lointaine d’un homme de grand mérite.
Quelque secondino lui dit sans doute où j’étais. Un matin, en ouvrant sa fenêtre, il agita son mouchoir pour me saluer ; je me servis du même signe pour lui répondre.
Oh ! quel plaisir m’inonda l’âme en ce moment ! Il me semblait que toute distance avait disparu, que nous étions ensemble ; le coeur me battait comme à un amant qui revoit sa bien-aimée ; nous gesticulions sans nous comprendre, et avec la même vivacité que si nous nous étions compris. Oh ! c’est qu’en effet nous nous comprenions ; ces gestes voulaient dire tout ce que sentaient nos âmes, et l’une n’ignorait pas ce que l’autre avait senti.
Quelle consolation ces signes semblaient me promettre dans l’avenir ! L’avenir vint ; mais ces saluts ne furent pas renouvelés ! Chaque fois que je revoyais Gioja à l’a fenêtre, j’agitais mon mouchoir, mais en vain ! Les secondini me dirent qu’il lui avait été défendu de provoquer mes signes et d’y répondre. Néanmoins, il me regardait souvent, et souvent je le regardais ; et nous savions encore ainsi nous dire bien des choses.
XI
Sur la galerie placée sous ma fenêtre, au niveau de ma prison, passaient et repassaient du matin au soir d’autres prisonniers accompagnés d’un secondino. Ils allaient à l’instruction, et en revenaient. C’étaient pour la plupart gens de basse condition ; j’en vis néanmoins quelques-uns qui semblaient appartenir à une classe plus élevée. Quoiqu’il ne me fût pas possible d’arrêter longtemps mes yeux sur eux, tant leur passage était rapide, ils attiraient cependant mon attention, et tous, plus ou moins, me touchaient. Pendant les premiers jours, ce triste spectacle augmentait ma douleur ; mais peu à peu je m’y accoutumai, et il finit aussi par diminuer l’horreur de ma solitude.
Je voyais également passer sous mes yeux beaucoup de femmes arrêtées. On allait de cette galerie, par une voûte, sur une autre cour, et là étaient les prisons des femmes et l’hôpital des syphilitiques.
Un seul mur, et assez mince, me séparait d’une des chambres de ces femmes. Souvent les pauvres créatures m’étourdissaient de leurs chansons et quelquefois de leurs querelles. Le soir, quand toutes les rumeurs avaient cessé, je les entendais s’entretenir ensemble.
Si j’eusse voulu entrer en conversation avec elles, je l’aurais pu. Je m’en abstins, je ne sais pourquoi. Était-ce timidité, fierté, prudence ou crainte de m’attacher à des femmes dégradées ? C’étaient, je crois, ces trois motifs ensemble. La femme, quand elle est ce qu’elle doit être, est pour moi un être si sublime ! la voir, l’entendre, lui parler, remplit mon âme de nobles images ; mais avilie et méprisable, elle me trouble, m’afflige, me désenchante le coeur.
Et cependant (les « cependant » sont indispensables à qui peint l’homme, être si complexe), entre ces voix de femmes, il en était de suaves, et celles-ci, pourquoi ne le pas dire, m’étaient chères ; une surtout, plus suave que toutes les autres, s’élevait plus rarement, et n’exprimait jamais de pensées vulgaires. Elle chantait peu, et le plus souvent ces deux seuls vers si pathétiques :
Chi rende alla meschina
La sua felicità ?3Quelquefois elle chantait les litanies : ses compagnes alors se joignaient à elle, mais j’avais le don de reconnaître la voix de Madeleine entre toutes les autres, qui semblaient toujours acharnées à me la ravir.
Oui, cette infortunée se nommait Madeleine. Quand ses compagnes racontaient leurs peines, elle savait y compatir, elle gémissait et répétait : « Courage, chère amie ! le Seigneur ne délaisse personne. »
Qui pouvait m’empêcher de me la retracer belle et plus malheureuse que coupable, née pour la vertu et capable d’y revenir, si jamais elle s’en était écartée ? Qui pourrait me blâmer, si je m’attendrissais en l’écoutant, si je l’écoutais avec recueillement, si je priais pour elle avec une ferveur particulière ?
L’innocence est vénérable, mais combien l’est aussi le repentir ! Le meilleur des hommes, l’homme-Dieu, dédaignait-il d’arrêter ses regards compatissants sur les pécheresses, de respecter leur confusion, de les mettre au nombre des âmes qu’il honorait le plus ? Et nous, pourquoi tout ce mépris envers la femme tombée dans l’ignominie ?
En raisonnant ainsi, je fus cent fois tenté d’élever la voix, et de faire à Madeleine une déclaration d’amour fraternel. Une fois même, j’avais déjà commencé la première syllabe de son nom :
– Mad...
Chose étrange ! le coeur me battait comme à un amoureux de quinze ans, et pourtant j’en avais trente et un, et ce n’est plus l’âge où l’on palpite comme un enfant.
Je ne pus aller plus avant ; je recommençai :
– Mad... Mad !
Ce fut en vain ; je me trouvai ridicule, et m’écriai de rage :
– Matto4, et non Mad !
XII
Ainsi finit mon roman avec la pauvre créature ; mais je lui fus encore redevable des plus douces jouissances pendant plusieurs semaines. Souvent j’étais mélancolique, et sa voix m’égayait ; souvent, pensant à la bassesse et à l’ingratitude des hommes, je m’irritais contre eux, je prenais en haine l’univers entier, et la voix de Madeleine venait me disposer de nouveau à la pitié et à l’indulgence.
Oh ! puisses-tu, pécheresse inconnue, n’avoir pas été condamnée à un sévère châtiment ! Et, à quelque peine que tu aies été condamnée, puisses-tu en profiter pour te relever, vivre et mourir chère au Seigneur ! Puisses-tu trouver près de tous ceux qui te connaissent le respect et la sympathie que tu as trouvés près de moi, qui ne t’ai pas connue ! Puisses-tu inspirer à quiconque te verra la patience, la douceur, la soif de la vertu, la confiance en Dieu, tout ce que tu as inspiré à celui qui t’aima sans te voir ! Mon imagination peut se tromper en te prêtant un beau corps ; mais ton âme, j’en suis sûr, était belle. Tes compagnes parlaient grossièrement, et toi avec noblesse et pudeur ; elles blasphémaient Dieu, et toi tu le bénissais ; elles disputaient, et tu apaisais leurs querelles. Ah ! si quelqu’un t’a tendu la main pour t’arracher à la carrière du déshonneur, s’il a mis de la délicatesse dans ses bienfaits, s’il a essuyé tes larmes, puissent pleuvoir sur lui toutes les consolations, sur lui et sur ses enfants, et sur les enfants de ses enfants !
Contiguë à ma prison en était une autre, habitée par plusieurs hommes. Je les entendais aussi parler : l’un d’eux surpassait tous les autres en autorité, non peut-être qu’il fût d’une condition plus élevée, mais il avait plus de faconde et plus d’audace ; il faisait le docteur, comme on dit ; il querellait, et imposait silence à ses antagonistes avec l’accent impérieux de sa voix et la fougue de ses paroles. Il leur dictait ce qu’ils devaient penser et sentir, et ceux-ci, après quelque résistance, finissaient toujours par lui donner raison en tout.
Les infortunés ! Pas un d’entre eux qui, pour adoucir les déplaisirs de la prison, exprimât quelque sentiment tendre, une pensée de religion ou d’amour !
Le chef de mes voisins m’adressa un salut, et je le lui rendis. Il me demanda comment je menais cette maudite vie ; je lui dis qu’il n’était pas pour moi de vie maudite, quelque triste qu’elle fût, et que, jusqu’à la mort, il fallait rechercher le bonheur de penser et d’aimer.
– Expliquez-vous, monsieur, expliquez-vous.
Je m’expliquai, et ne fus pas compris. Et lorsque, après d’ingénieux détours préparatoires, j’eus le courage d’articuler pour exemple la vive tendresse qu’éveillait dans mon coeur la voix de Madeleine, le voisin donna dans le plus terrible éclat de rire.
– Qu’y a-t-il ? qu’y a-t-il ? s’écrièrent à la fois tous ses compagnons.
Le profane leur rapporta grotesquement mes paroles ; les éclats de rire recommencèrent en choeur, et je jouai là à merveille le rôle d’un sot.
Il en est de la prison comme du monde : ceux qui mettent leur sagesse à s’indigner, à se plaindre, à dénigrer, traitent de folie la pitié, l’amour et le besoin de se consoler avec de nobles illusions qui honorent l’humanité et son auteur.
XIII
Je les laissai rire sans leur répondre une syllabe. Les voisins m’adressèrent deux ou trois fois la parole ; je gardai le silence.
– Il aura quitté la fenêtre.
– Il sera parti.
– Il est allé tendre l’oreille aux soupirs de Madeleine.
– Il se sera choqué de nos éclats de rire.
C’est là ce qu’ils se dirent pendant un moment ; et le chef finit par imposer silence aux autres, qui chuchotaient encore sur mon récit.
– Taisez-vous, imbéciles, vous ne savez ce que vous dites. Le voisin n’est pas en ceci un si grand âne que vous croyez. Vous n’êtes capables de réfléchir sur rien. Moi, j’éclate de rire d’abord, mais ensuite je réfléchis, moi. Les derniers des bandits savent faire les enragés comme nous autres. Mais un peu plus de gaieté, de charité, de confiance dans les bienfaits du Ciel, là, franchement, qu’est-ce que cela veut dire, à votre sens ?
– Maintenant que je me mets aussi à réfléchir, répondit l’un, c’est signe, je crois, qu’on est un peu moins coquin que nous.
– Bravo ! s’écria le chef, avec un hurlement de stentor ; cette fois je recommence à avoir quelque estime pour ta caboche.
Je ne me sentais pas bien fier de passer simplement pour un peu moins coquin que ces gens-là ; mais j’éprouvais une sorte de joie de voir ces misérables revenus à meilleur avis sur l’importance de cultiver les sentiments bienveillants.
Je remuai la croisée comme si je revenais alors à la fenêtre. Le chef m’appela, je répondis, espérant qu’il aurait quelque velléité de moraliser à ma manière. Je me trompais : les esprits vulgaires esquivent les raisonnements sérieux ; si une noble vérité traverse leur intelligence, ils sont capables d’applaudir un moment à cette vérité ; mais, bientôt après, ils en détournent leur regard, et ne savent pas résister à la rage de faire parade de leur sens, en doutant de cette vérité, ou se prenant à la railler.
Il me demanda ensuite si j’étais en prison pour dettes.
– Non.
– Accusé de fraude, peut-être ? Accusé à tort, bien entendu.
– De tout autre chose.
– Affaire d’amour ?
– Non.
– Homicide ?
– Non.
– Carbonarisme ?
– Précisément.
– Et qu’est-ce que ces carbonari ?
– Je les connais si peu que je ne saurais vous le dire.
Un secondino nous interrompit avec emportement, et, quand il eut bien accablé mes voisins d’injures, il se tourna de mon côté et me dit, avec la gravité d’un maître plutôt que d’un sbire :
– Fi ! monsieur, descendre à converser avec toute sorte de monde ! Monsieur sait-il que ces gens-là sont des voleurs ?
Je rougis, et ensuite je rougis d’avoir pu rougir ; et il me sembla que descendre à converser avec toute sorte de malheureux, c’était moins crime que bonté.
XIV
La matinée suivante, j’allai à la fenêtre pour voir Melchior Gioja, mais je ne causai plus avec les voleurs ; je répondis à leur salut, et leur dis qu’il m’avait été défendu de parler.
Je vis arriver le greffier qui m’avait fait subir les interrogatoires, lequel m’annonça avec mystère une visite qui devait m’être agréable ; et quand il crut m’avoir assez préparé, il me dit :
– Votre père, enfin ; ayez la bonté de me suivre.
Je le suivis dans les bureaux, palpitant d’aise et de tendresse, et m’efforçant d’avoir un aspect serein, qui tranquillisât mon pauvre père.
Lorsqu’il avait su mon arrestation, il avait espéré qu’elle avait eu lieu par suite de soupçons de peu d’importance, et que j’allais bientôt sortir de prison. Mais, voyant que ma détention se prolongeait, il était venu solliciter du Gouvernement autrichien ma mise en liberté. Déplorables illusions de l’amour paternel ! Mon père ne pouvait me croire assez téméraire pour m’être exposé à la rigueur des lois, et l’enjouement étudié avec lequel je lui parlai lui persuada que je n’avais aucun malheur à craindre.
Le court entretien qui nous fut accordé m’agita à un point que je ne puis dire, d’autant plus que je m’efforçais de réprimer toute apparence d’agitation ; le plus difficile fut de ne pas la laisser voir quand il fallut nous séparer.
Dans les circonstances où se trouvait alors l’Italie, j’étais convaincu que l’Autriche ferait des exemples avec une rigueur extraordinaire, et que je serais condamné à mort ou à une longue captivité. Dissimuler cette conviction à un père, le flatter de l’espérance de ma prochaine liberté, ne pas fondre en larmes en l’embrassant, en lui parlant de ma mère, de mes frères, de mes soeurs, que jamais, je le pensais du moins, je ne devais plus revoir sur la terre, le prier, et sans que ma voix fût entrecoupée de sanglots, de revenir encore me voir, s’il le pouvait ; oh ! non, jamais je ne me fis une telle violence !
Il me quitta presque consolé, et moi je retournai dans ma prison, le coeur déchiré. À peine je m’y retrouvai seul, j’espérai pouvoir me soulager en m’abandonnant aux larmes ; ce soulagement me manqua. J’éclatais en sanglots, et je ne pouvais verser une larme. Le malheur de ne pouvoir pleurer est, dans les grandes douleurs, l’une des plus cruelles disgrâces : et ce malheur, que de fois je l’ai éprouvé !
Je fus pris d’une fièvre ardente, avec un horrible mal de tête. Je ne pus avaler une goutte de bouillon de tout le jour.
– Oh ! m’écriai-je, si c’était une maladie mortelle qui vînt abréger mes tourments !
Lâche désir ! désir insensé ! Dieu ne l’exauça pas ; et maintenant je l’en remercie ; et je l’en remercie non pas seulement parce qu’après dix années de prison j’ai revu ma famille bien-aimée, et que je puis me dire heureux, mais aussi parce que les souffrances donnent de la valeur à l’homme, et que les miennes, je l’espère du moins, ne m’ont pas été inutiles.
XV
Deux jours après, mon père revint. J’avais bien dormi la nuit, et j’étais sans fièvre. Je me donnai une contenance aisée, un air enjoué, et personne ne soupçonna ce que mon coeur avait souffert et souffrit encore.
Mon père me dit :
– J’espère que sous peu de jours tu seras renvoyé à Turin. Nous t’avons déjà préparé ta chambre, et nous t’attendons avec une grande anxiété. Les devoirs de mon emploi m’obligent à repartir ; fais en sorte, je te prie, fais en sorte de me rejoindre bientôt.
Sa douce et mélancolique tendresse me déchirait l’âme. La dissimulation me semblait commandée par la piété filiale, et cependant je dissimulais avec une sorte de remords. N’eût-il pas été plus digne de mon père et de moi que je lui dise : « Il est probable que nous ne nous verrons plus en ce monde ; séparons-nous en hommes, sans murmure et sans plainte, que j’entende au moins prononcer sur ma tête la bénédiction paternelle. »
Ce langage m’eût plu mille fois davantage. Mais je regardais les yeux de ce vieillard vénérable, ses traits, ses cheveux gris, et je ne croyais pas que l’infortuné pût trouver en lui la force d’entendre de telles choses.
Et si, pour éviter de le tromper, je l’avais vu s’abandonner au désespoir, s’évanouir peut-être, idée horrible, tomber mort du coup dans mes bras !
Je ne pus lui dire la vérité ni la lui laisser entrevoir. Ma sérénité factice lui fit pleinement illusion. Nous nous séparâmes sans larmes. Mais, revenu dans ma prison, je fus en proie aux mêmes angoisses que la première fois, ou à de plus cruelles encore ; et ce fut encore en vain que j’invoquai le don des larmes.
Me résigner à toute l’horreur d’une longue prison, me résigner au gibet, c’était dans la mesure de mes forces ; mais me résigner à l’immense douleur que devaient en ressentir mon père, ma mère, mes frères et mes soeurs, c’était à quoi toutes mes forces ne pouvaient suffire ! Alors je me prosternai à terre, et, avec une ferveur que jamais je ne m’étais sentie, j’adressai à Dieu cette courte prière :
« Mon Dieu, j’accepte tout de ta main ; mais prodigue ta force aux coeurs à qui j’étais nécessaire ; que je cesse de leur être tel, et que la vie d’aucun d’eux ne s’abrège pour cela d’un seul jour. »
Oh ! bienfait de la prière ! Je restai plusieurs heures l’âme élevée à Dieu, et ma confiance croissait à mesure que je méditais sur la bonté divine, à mesure que je méditais sur la grandeur de l’âme humaine quand elle échappe à l’égoïsme et s’interdit toute autre volonté que celle de la souveraine sagesse.
Oui, cela peut être ainsi, oui, tel est le devoir de l’homme. La raison, qui est la voix de Dieu, la raison me dit qu’il faut tout sacrifier à la vertu. Et s’accomplira-t-il, ce sacrifice que nous devons à la vertu, si, dans les circonstances les plus douloureuses, nous luttons contre la volonté de celui qui est le principe de toute vertu ?
Quand le gibet ou tout autre martyre ne se peut éviter, lâchement les craindre, et ne savoir marcher de pied ferme à l’échafaud, en bénissant le Seigneur, c’est l’indice d’un déplorable avilissement ou d’une déplorable ignorance. Et non seulement il faut, de nous-même, consentir à notre mort, mais aussi à l’affliction que doivent en ressentir ceux qui nous aiment. Tout ce qu’il nous est permis de demander à Dieu, c’est qu’il tempère cette affliction, c’est qu’il nous vienne en aide à tous ; une telle prière est toujours écoutée.
XVI
Quelques jours s’écoulèrent, et je restai dans le même état, c’est-à-dire dans une tristesse douce, pleine de calme et de pensées religieuses. Je croyais avoir triomphé de toute faiblesse et n’être plus accessible à aucune inquiétude. Folle illusion ! L’homme doit tendre sans cesse à la plus parfaite constance ; mais il n’y arrive jamais sur la terre. Que fallut-il pour me troubler ainsi ? La vue d’un ami malheureux, la vue de mon bon Piero, qui vint à passer à quelques pas de moi sur la galerie, tandis que j’étais à la fenêtre. On l’avait tiré de son gîte pour le mener aux prisons criminelles.
Ils passèrent si vite, lui et ceux qui l’accompagnaient, que j’eus à peine le temps de le reconnaître, de recevoir de lui et de lui rendre un signe d’amitié.
Pauvre jeune homme ! à la fleur de l’âge, né avec l’espérance d’un génie éclatant, un caractère honnête, délicat, aimant, fait pour jouir glorieusement de la vie, précipité par la politique au fond d’une prison, dans un temps à ne pouvoir échapper sûrement à la foudre la plus implacable de la loi.
Je fus saisi pour lui d’une telle compassion, d’une telle douleur de ne pouvoir le racheter, de ne pouvoir même le consoler par ma présence et mes paroles, que rien ne pouvait me rendre un peu de calme. Je savais combien il aimait sa mère, son frère, ses soeurs, son beau-frère, ses petits neveux ; avec quelle ardeur il brûlait de contribuer à leur bonheur, combien il était aimé de tous ces chers objets de son amour. Je sentais quelle devait être l’affliction de chacun d’eux en une si grande détresse. Il n’y a pas de termes pour rendre la fureur qui alors s’empara de moi, et cette fureur se prolongea si longtemps que je désespérais de l’apaiser jamais.
Eh bien ! c’était encore une illusion que cette crainte. Ô affligés, qui vous croyez la proie d’une douleur invincible, horrible, toujours croissante, ayez un peu de patience et vous serez détrompés.
Ni le repos extrême, ni l’extrême inquiétude ne peuvent longtemps durer. Il faut se pénétrer de cette vérité pour ne pas s’enorgueillir aux heures de félicité et ne pas s’avilir dans les jours de trouble.
À cette longue fureur succéda la fatigue et l’apathie. Mais l’apathie non plus ne dura pas, et je craignis d’avoir à flotter désormais sans repos entre celle-ci et l’excès opposé. Je frissonnai à la pensée d’un pareil avenir, et cette fois encore j’eus recours avec ardeur à la prière.
Je demandai à Dieu d’assister mon pauvre Piero comme moi-même, et sa famille comme la mienne. Et ce ne fut qu’en répétant ces voeux que je trouvai un véritable repos.
XVII
Mais lorsque mon âme se fut calmée, je réfléchis aux fureurs qui m’avaient maîtrisé ; et, m’indignant de ma propre faiblesse, j’étudiai le moyen d’en guérir. Voici l’expédient dont je me servis pour cela. Chaque matin, après une courte prière au Créateur, ma première occupation était de faire une diligente et courageuse revue de tout évènement possible, de tout accident propre à m’émouvoir. J’arrêtais intrépidement mon imagination sur chacun de ces accidents, et m’y préparais. Depuis les plus douces visites jusqu’à celle du bourreau, je les imaginais toutes. Ce triste exercice me parut intolérable pendant quelques jours, mais je voulus fermement persévérer, et bientôt j’eus lieu d’en être content.
Au premier jour de l’an 1821, le comte Luigi Porro5 obtint la permission de me venir voir. La tendre et vive amitié qui nous unissait, le besoin que nous éprouvions de nous dire tant .de choses, l’obstacle qu’apportait à cette effusion la présence d’un greffier, le temps trop court qu’il nous fut permis d’être ensemble, les sinistres pressentiments qui m’obsédaient, les efforts que nous faisions, lui et moi, pour paraître tranquilles, il y avait bien dans tout cela de quoi me soulever au coeur la plus terrible des tempêtes. Séparé d’un ami si cher, je me sentis calme, attendri, mais calme.
Tant on gagne de force à se prémunir contre les violentes émotions !
Si je m’efforçais d’acquérir un calme constant, c’était moins par le désir d’ôter quelque chose à mon infortune que parce que cette inquiétude d’esprit me semblait chose vulgaire et peu digne de l’homme. Une âme agitée ne raisonne plus ; emportée dans un tourbillon irrésistible d’idées exagérées, elle se fait une logique absurde, furibonde, malveillante. Elle entre dans un état tout à fait antiphilosophique, antichrétien.
Si j’étais prédicateur, j’insisterais souvent sur la nécessité de bannir l’agitation : on n’est bon qu’à ce prix. Comme il était pacifique avec lui-même et avec les autres, celui que nous devons tous imiter ! Il n’est pas de grandeur d’âme, il n’est pas de justice sans la modération dans les idées, sans un esprit plutôt enclin à sourire qu’à s’indigner des évènements de cette courte vie. La colère n’a quelque valeur que dans les cas très rares où il semble qu’on puisse par elle humilier un méchant et le retirer des voies de l’iniquité.
Peut-être y a-t-il des fureurs d’une autre nature que celles qui me sont connues, et moins condamnables d’ailleurs. Mais celle qui jusqu’alors m’avait fait son esclave n’était pas une fureur de pure affliction, il s’y mêlait toujours beaucoup de haine, une violente démangeaison de maudire et de me peindre la société, ou tels et tels individus, sous les couleurs les plus exécrables. Véritable épidémie de ce monde ! L’homme se croit meilleur en abhorrant ses semblables. Il semble que tous les amis se disent à l’oreille : « Aimons-nous seulement entre nous ; crions bien haut que tous les autres ne sont que vile plèbe, et on nous prendra pour des demi-dieux. »
Chose étrange qu’on se plaise si fort à cette vie d’emportement : on y met une sorte d’héroïsme. Si l’objet qu’on maudissait vient à mourir, vite on en cherche un autre. De qui me plaindre aujourd’hui ? Qui haïr ? Quel sera le monstre ? Celui-ci ?... Oh bonheur ! Je le tiens ! Venez mes amis, déchirons-le !
Ainsi va le monde, et, sans le déchirer, je puis bien dire qu’il va mal.
XVIII
Il n’y avait pas grande malveillance à me plaindre de l’horrible chambre où l’on m’avait placé ; par bonheur il en vint à vaquer une meilleure, et l’on me fit l’aimable surprise de me la donner.
N’aurais-je pas dû être très content à cette nouvelle ? Et cependant il en est ainsi ; je ne pouvais penser à Madeleine sans regret. Quel enfantillage ! S’attacher toujours à quelque chose, et encore par des raisons en vérité bien faibles. En quittant cette misérable chambre, je tournai encore une fois les yeux vers ce mur contre lequel je m’étais si souvent appuyé, tandis qu’à un pied de là, peut-être, s’y appuyait aussi de l’autre côté la pauvre pécheresse. J’aurais voulu, une fois encore, entendre ces deux vers touchants :
Chi rende alla meschina
La sua felicità ?6Vains désirs ! encore une séparation dans ma vie de disgrâce ! Je ne veux pas y revenir longuement, pour ne pas faire rire à mes dépens ; mais il y aurait de l’hypocrisie à ne pas confesser que j’en fus triste plusieurs jours.
En m’en allant, je dis adieu à deux de ces pauvres voleurs, mes voisins, qui étaient alors à la fenêtre. Le chef n’y était pas ; mais, averti par ses compagnons, il accourut et répondit lui aussi à mes adieux ; puis il se mit à fredonner l’air Chi rende alla meschina... etc. Voulait-il se moquer de moi ? Je parie que si je faisais cette question à cinquante personnes, quarante-neuf répondraient oui. Eh bien ! en dépit de cette imposante majorité, j’inclinai à penser que le bon voleur voulait me faire une gracieuseté : je le pris ainsi, et lui en témoignai ma reconnaissance par un dernier regard ; et lui, tendant le bras hors des barreaux, avec son bonnet à la main, me faisait encore un signe lorsque je me tournai pour descendre l’escalier.
Arrivé dans la cour, j’y trouvai une consolation ; mon petit muet était sous le portique ; il me vit, me reconnut, et voulait courir à ma rencontre. La femme du geôlier, je ne sais pourquoi, l’arrêta par le collet et le poussa dans la maison. Je m’affligeai de ne pouvoir l’embrasser ; mais les petits sauts qu’il fit pour courir à moi m’attendrirent délicieusement ; il est si doux d’être aimé !
C’était jour de grandes aventures. Deux pas plus loin, je me trouvais près de la fenêtre de la chambre qui avait été la mienne, et où était maintenant Gioja.
– Bonjour, Melchior, lui dis-je en passant.
Il leva la tête et s’écria, en se précipitant de mon côté :
– Bonjour, Silvio !
Hélas ! il ne me fut pas permis de m’arrêter un moment. Je tournai sous la porte, je montai quelques marches, et me voici dans une petite chambre assez propre, au-dessus de celle de Gioja ; j’y fis apporter mon lit, et dès que les secondini m’eurent laissé seul, mon premier soin fut de visiter les murs. On y lisait quelques souvenirs écrits, les uns avec un crayon, les autres avec du charbon, d’autres avec une pointe incisive. J’y trouvai deux jolies strophes en français, que je me reproche aujourd’hui de n’avoir pas apprises par coeur. Elles étaient signées : Le duc de Normandie. Je me mis à les chanter, en y adaptant de mon mieux l’air de ma pauvre Madeleine ; mais voici qu’une voix se mit à les chanter tout près de moi, sur un autre air. Lorsque le chanteur eut fini, je lui criai bravo, et il me salua avec politesse, en me demandant si j’étais Français.
– Non ; je suis Italien, et me nomme Silvio Pellico.
– L’auteur de la Françoise de Rimini ?7
– Précisément.
Et ici un compliment gracieux avec la condoléance d’usage sur ma captivité.
Il me demanda dans quelle partie de l’Italie j’étais né.
– Dans le Piémont, lui dis-je, et je suis de Saluces.
Et ici encore un gracieux compliment sur le caractère et le génie des Piémontais, avec une mention spéciale pour les hommes de mérite nés à Saluces, et en particulier pour Bodoni.
Ces éloges étaient élégants et courts, comme il appartient à un homme bien élevé.
– Maintenant, lui dis-je, permettez-moi, monsieur, de vous demander qui vous êtes.
– Vous venez de chanter une chansonnette de ma façon.
– Ces belles stances, écrites sur le mur, sont de vous ?
– Oui, monsieur.
– Vous êtes donc...
– L’infortuné duc de Normandie !
XIX
Le geôlier passait sous nos fenêtres, et nous fit taire.
« Quel infortuné duc de Normandie ? pensai-je. N’est-ce pas le titre qu’on donnait au fils de Louis XVI ? Mais ce pauvre enfant est mort, à n’en pas douter ! Eh bien ! mon voisin sera un de ces malheureux qui ont tenté de le faire revivre. »
Plusieurs déjà se sont donnés pour Louis XVII et ont été reconnus être des imposteurs. À quel titre celui-ci serait-il mieux cru que les autres ?
Je cherchais à douter, mais une irrésistible incrédulité l’emportait toujours sur mes doutes, et n’a pas encore cessé de prévaloir en moi. Je résolus néanmoins de ne pas humilier ce malheureux, de quelque chanson qu’il voulût me bercer.
Quelques instants après, il se remit à chanter, et nous reprîmes la conversation.
À la question que je lui fis sur sa personne, il répondit qu’il était en effet Louis XVII, et se mit à déclamer avec force contre Louis XVIII, son oncle, l’usurpateur de ses droits.
– Mais ces droits, comment ne les avez-vous pas fait valoir à l’époque de la restauration ?
– Je me trouvais alors à Bologne, où j’étais gravement malade. À peine guéri, je volai à Paris ; j’allai me présenter aux puissances alliées ; mais ce qui était fait était fait. Mon oncle refusa injustement de me reconnaître, et ma soeur s’unit à lui pour m’accabler. Le bon prince de Condé m’accueillit seul à bras ouverts, mais son amitié ne pouvait rien pour moi. Un soir, dans les rues de Paris, je fus assailli par des assassins armés de poignards, et ce fut à grand-peine que j’échappai à leurs coups. Après avoir erré quelque temps en Normandie, je revins en Italie et m’arrêtai à Modène ; de là, écrivant sans relâche aux monarques de l’Europe, et en particulier à l’empereur Alexandre, qui me répondait toujours avec une parfaite politesse, je ne désespérais pas qu’on ne finît par me faire justice, ou que, si la politique commandait le sacrifice de mes droits au trône de France, on ne m’assignât un apanage convenable. Je fus arrêté, conduit à la frontière du duché de Modène et livré au Gouvernement autrichien. Voici maintenant huit mois que je suis enseveli dans cette prison, et Dieu sait quand j’en sortirai.
Je n’ajoutai pas foi à toutes ses paroles ; mais qu’il fût enseveli dans cette prison, il n’était que trop vrai ; et il m’inspirait par là une vive compassion.
Je le priai de me faire en abrégé le récit de sa vie. Il me raconta minutieusement toutes les particularités que je savais déjà sur Louis XVII ; quand on l’enferma avec ce misérable Simon le savetier, quand on lui fit attester une infâme calomnie contre les moeurs de la pauvre reine sa mère, etc. Enfin, on vint une nuit le prendre dans sa prison ; un enfant stupide, du nom de Mathurin, fut mis en sa place, et lui fut emporté. Il y avait dans la rue une voiture à quatre chevaux, dont l’un était une machine en bois dans laquelle on le cacha. Ils arrivèrent heureusement aux bords du Rhin, et quand ils eurent passé la frontière, le général (il me dit son nom, mais je ne me le rappelle pas), le général qui l’avait tiré de prison lui servit quelque temps d’instituteur et de père, puis l’envoya ou le conduisit en Amérique. Là, le jeune roi sans trône éprouva diverses fortunes, souffrit la faim dans les déserts, porta les armes, et vécut heureux et honoré à la cour du roi du Brésil, où il fut ensuite calomnié, persécuté et forcé de prendre la fuite ; il revint en Europe vers la fin du règne de Napoléon, fut retenu prisonnier à Naples par Joachim Murat ; et, lorsqu’il se revit libre et en position de réclamer le trône de France, il fut atteint à Bologne de cette fatale maladie pendant laquelle Louis XVIII fut couronné.
XX
Il racontait cette histoire avec un air de bonne foi admirable. Ne pouvant le croire, je ne laissai pas de l’admirer. Tous les faits de la Révolution française lui étaient parfaitement connus. Il en parlait avec une éloquence toute naturelle, et rapportait à propos de tout des anecdotes fort piquantes. Il y avait bien quelque chose de tant soi peu soldatesque dans son langage, mais il ne manquait pas d’ailleurs de cette élégance que donne l’usage de la belle société.
– Me permettez-vous, lui dis-je, de vous traiter en ami et de ne pas vous donner de titres ?
– C’est ce que je désire, répondit-il ; le malheur m’a du moins laissé cela de bon, que je sais sourire de toutes les vanités ; et, vous pouvez m’en croire, je me sens plus fier d’être homme que d’être roi.
Matin et soir, c’était entre nous de longs entretiens, et, quelque bien persuadé que je fusse qu’il jouait une comédie, son âme me semblait bonne, honnête, naturellement portée vers tout ce qui est bien. Plusieurs fois je fus sur le point de lui dire : « Pardonnez-moi ; je voudrais croire que vous êtes réellement Louis XVII ; mais je vous avoue sincèrement que je ne puis me défendre de la conviction contraire. Ayez assez de franchise pour renoncer à cette fiction. » Et je méditais à part moi un beau sermon à lui faire sur ce qu’il y a de petit dans tout mensonge, même dans ceux qui semblent inoffensifs.
De jour en jour je différais ; j’attendais toujours que notre intimité s’accrût encore de quelques degrés, et je n’eus jamais le courage d’exécuter mon dessein.
Lorsque je réfléchis à ce manque de hardiesse, je cherche parfois à me l’excuser comme un devoir de politesse, comme une crainte honorable d’affliger, que sais-je, moi ? Mais ces excuses ne me satisfont pas, et je ne puis me dissimuler que je serais plus content de moi s’il ne m’était pas resté dans le gosier ce beau sermon que je préparais. Feindre d’ajouter foi à une imposture, c’est faiblesse. Je crois que je ne le ferais plus.
Oui, faiblesse ! Certes, de quelque préambule délicat qu’on s’enveloppe, il est toujours pénible de dire à un homme : « Je ne vous crois pas. » Il s’indignera, il nous faudra renoncer au charme de son amitié ; peut-être même nous accablera-t-il d’injures. Mais toute perte est plus honorable que le mensonge ; et peut-être le malheureux qui nous accablerait d’injures, s’apercevant que son imposture ne trouve que des incrédules, finirait par admirer en silence notre sincérité, et par se livrer à des réflexions qui le ramèneraient à des voies meilleures.
Les secondini n’étaient pas éloignés de croire qu’il fût réellement Louis XVII ; ils avaient déjà vu de si grands changements de fortune qu’ils ne désespéraient pas de voir leur prisonnier monter un jour sur le trône de France, et se ressouvenir alors de leur servile docilité ; excepté la permission de s’évader, il trouvait auprès d’eux tous les égards qu’il pouvait désirer8.
Je fus redevable à ces égards de l’honneur de contempler le grand personnage. C’était un homme de taille médiocre, entre quarante et quarante-cinq ans ; il avait de l’embonpoint et une physionomie véritablement bourbonienne. Il est vraisemblable que cette ressemblance accidentelle avec les Bourbons lui avait inspiré l’idée de jouer ce triste rôle.
XXI
Il faut que je m’accuse encore d’un indigne sacrifice que je fis au respect humain. Mon voisin n’était pas athée, et parlait même quelquefois des sentiments religieux en homme qui les apprécie et n’y est pas étranger. Mais il conservait toutefois beaucoup de préventions déraisonnables contre le christianisme, qu’il envisageait moins dans sa véritable essence que dans ses abus. La philosophie superficielle qui, en France, précéda et suivit la révolution, l’avait ébloui. Il lui semblait qu’on pouvait adorer Dieu avec plus de pureté encore que suivant la religion de l’Évangile ; sans avoir une profonde connaissance de Condillac et de Tracy, il les révérait comme des penseurs éminents, et s’imaginait que ce dernier avait achevé de résoudre toutes les questions métaphysiques.
Moi qui avais poussé plus avant mes études philosophiques, qui sentais la faiblesse de la doctrine expérimentale, qui savais avec quelles grossières erreurs le siècle de Voltaire avait pris à tâche de dénigrer le christianisme ; moi qui avais lu Guénée9 et ceux qui avec lui ont hardiment démasqué cette fausse critique ; moi qui étais persuadé qu’en bonne logique on ne peut admettre Dieu et repousser l’Évangile ; moi qui regardais comme chose vulgaire de suivre le torrent des opinions antichrétiennes, et de ne savoir s’élever à reconnaître combien le christianisme, vu de haut, est simple et sublime, eh bien ! je fus assez lâche pour sacrifier au respect humain. Je me laissais déconcerter par les facéties de mon voisin, quoique bien convaincu de leur futilité. Je dissimulai ma croyance, j’hésitai, je me demandai s’il était, ou non, opportun de le contredire ; je me dis que c’était inutile, et je m’efforçai de me croire par là justifié.
Lâcheté ! lâcheté ! Qu’importe l’audace et l’emportement des opinions en vogue, quand elles ne reposent sur aucune base ? Il est vrai qu’un zèle déplacé est indiscret, et peut ne servir qu’à irriter plus encore celui qui ne croit pas. Mais confesser avec franchise et modestie à la fois ce qu’on tient fermement pour importante vérité, le confesser là même où l’on sait devoir trouver non l’approbation, mais le dédain, c’est un devoir clairement établi ; et ce noble aveu, on peut toujours le faire, sans prendre à contretemps le ton d’un missionnaire.
Oui, c’est un devoir de confesser en tout temps une vérité importante, car si nous ne pouvons espérer de la voir aussitôt reconnue, elle peut néanmoins préparer les âmes de telle sorte qu’elle y produise un jour une plus haute impartialité de jugement, et, par suite, le triomphe de la lumière.
VENISE
I
Je restai dans cette chambre un mois et quelques jours. La nuit du 18 au 19 février 1821, je suis réveillé par un bruit de clés et de cadenas, et je vois entrer plusieurs hommes avec une lanterne. Ma première idée fut qu’ils venaient pour m’égorger ; mais, pendant que je regardais ces figures avec anxiété, je vis s’avancer poliment le comte B***10 qui me pria de m’habiller promptement pour partir.
Cette nouvelle me surprit, et j’eus la folie d’espérer qu’on allait me reconduire aux frontières du Piémont. Serait-il possible qu’une si grande tempête se fût ainsi dissipée ? Je retrouverais encore la douce liberté ! Je reverrais mes parents tant aimés, mes frères et mes soeurs !
Ces pensées décevantes m’agitèrent quelques instants. Je m’habillai en toute hâte et suivis ceux qui étaient venus pour m’accompagner, sans avoir le temps d’adresser un dernier adieu à mon voisin. Il me sembla avoir entendu sa voix, et j’eus regret de ne pouvoir lui répondre.
– Où allons-nous ? dis-je au comte, en montant en voiture avec lui et un officier de gendarmerie.
– Je ne puis vous le dire que nous ne soyons à un mille au-delà de Milan.
Je vis que la voiture ne se dirigeait pas du côté de la Porte Vercelline, et toutes mes espérances s’évanouirent !
Je me tus. C’était par une nuit admirable et le plus beau clair de lune. Je regardais ces rues chéries, où je m’étais promené pendant tant d’années, si heureux alors ! Les maisons, les églises, tout renouvelait en moi mille souvenirs délicieux.
Oh ! cours de la Porte-Orientale ! jardins publics où tant de fois, me promenant avec Monti11, avec Foscolo12, avec Lodovico de Breme, avec Pietro Borsieri13, avec Porro et ses enfants, avec tant d’autres qui me sont chers, je m’étais entretenu avec eux, plein de vie et d’espérance ! Comme en me disant que je vous contemplais pour la dernière fois, comme en ce rapide tourbillon qui vous emportait loin de mes regards, je sentais que je vous avais aimés, que je vous aimais encore ! Lorsque nous eûmes franchi la porte, j’avançai mon chapeau sur mes yeux, et pleurai sans être vu.
Je laissai passer plus d’un mille, et je dis au comte B*** :
– Je suppose que nous allons à Vérone ?
– Plus loin, répondit-il ; nous allons à Venise, où je dois vous consigner entre les mains d’une commission spéciale.
Nous voyagions par la poste sans nous arrêter, et le 20 février nous arrivâmes à Venise.
Au mois de septembre de l’année précédente, un mois avant mon arrestation, j’étais à Venise, et j’avais dîné en nombreuse et joyeuse compagnie, à l’Hôtel de la Lune. Chose étrange ! ce fut précisément à l’Hôtel de la Lune que le comte et le gendarme me menèrent.
Un valet de l’hôtel tressaillit en me voyant, et en s’apercevant (quoique le gendarme et ses deux satellites se fussent déguisés pour avoir l’air de gens attachés à mon service) que j’étais aux mains de la force publique. Je me réjouis de cette rencontre, persuadé que le valet parlerait de mon arrivée à plus d’une personne.
Nous dînâmes, après quoi je fus conduit au palais du doge, où siègent maintenant les tribunaux. Je passai sous ces chers portiques des Procuraties, et devant le Café Florian, où j’avais passé de si belles soirées pendant le cours de l’automne précédent. Le hasard ne me fit rencontrer aucun visage de connaissance.
On traverse la Piazzetta... Sur cette même Piazzetta, au mois de septembre passé, un mendiant m’avait adressé ces singulières paroles :
– On voit bien que Monsieur est étranger ; mais je ne puis comprendre pourquoi Monsieur et tous les étrangers admirent ce lieu ; pour moi c’est un lieu de malheur, et je n’y passe jamais que par nécessité.
– Il vous serait arrivé ici quelque tragique aventure ?
– Oui, monsieur, une aventure terrible, à moi et à bien d’autres. Dieu vous en garde, monsieur, Dieu vous en garde !
Et il se hâta de s’éloigner.
Et maintenant, en repassant par le même lieu, il était impossible que je ne me ressouvinsse pas des paroles du mendiant. Ce fut encore dans cette même Piazzetta que, l’année suivante, je montai sur un échafaud, pour y entendre lire mon arrêt de mort et le rescrit qui commuait la peine en quinze années de carcere duro.
Si j’avais le cerveau tant soit peu troublé de rêverie mystique, je ferais grand cas de ce mendiant, qui m’avertit si énergiquement que ce lieu était un « lieu de malheur » ; mais je ne remarque le fait que comme une étrange rencontre.
Nous montâmes au palais. Le comte B*** s’entretint avec les juges, puis me consigna entre les mains du geôlier, et, en prenant congé de moi, m’embrassa avec émotion.
II
Je suivis le geôlier en silence. Après avoir traversé plusieurs galeries et plusieurs salles, nous arrivâmes à un petit escalier qui nous conduisit sous les plombs, célèbres prisons d’État depuis le temps de la République vénitienne.
Là, le geôlier prit note de mon nom, et m’enferma dans la chambre qui m’était destinée. Ce qu’on nomme les Plombs, c’est la partie supérieure de l’ancien palais du doge, toute couverte en plomb.
Ma chambre avait une grande fenêtre avec une énorme grille, et donnait sur le toit, également couvert en plomb, de l’église Saint-Marc. Au-delà de l’église, je voyais dans le lointain l’extrémité de la Piazza, et de toutes parts un nombre infini de coupoles et de clochers. Le gigantesque clocher de Saint-Marc n’était séparé de moi que de la longueur de l’église, et j’entendais ceux qui étaient au sommet, pour peu qu’ils élevassent la voix. On voyait encore, à gauche de l’église, une partie de la grande cour du palais et l’une des entrées. Dans cette partie de la cour était un puits public, où l’on venait sans cesse puiser de l’eau. Mais, à la hauteur où j’étais, ceux que j’apercevais en bas me semblaient des enfants, et je ne pouvais distinguer leurs paroles que quand il leur arrivait de crier. Je me trouvais bien plus solitaire encore que je ne l’étais dans les prisons de Milan.
Dans les premiers jours, les soucis du procès criminel qui m’était intenté par la commission spéciale me donnèrent une certaine tristesse, à laquelle ajoutait peut-être le douloureux sentiment d’une solitude plus grande. J’étais, en outre, plus loin de ma famille, et n’en recevais plus aucune nouvelle. Les nouveaux visages que je voyais ne m’étaient pas antipathiques, mais gardaient un sérieux qui ressemblait à de l’épouvante. La renommée leur avait exagéré les trames des Milanais et du reste de l’Italie pour l’indépendance ; j’étais à leurs yeux, parmi les instigateurs de ce délire, un des moins dignes de pardon. Ma petite célébrité littéraire était connue du geôlier, de sa femme, de sa fille, de ses deux fils, et même des deux secondini. Qui sait s’ils ne regardaient pas un faiseur de tragédies comme une espèce de sorcier ?
Ils étaient sérieux, méfiants, avides de détails sur tout ce qui me concernait, mais pleins d’égards.
Après les premiers jours, tous s’apprivoisèrent, et me parurent de bonnes gens. La femme était celle qui savait le mieux conserver les allures et le caractère d’un geôlier ; c’était une femme de quarante ans environ, passablement sèche de visage et de paroles, et incapable de bienveillance pour tout ce qui n’était pas ses enfants.
Elle avait coutume de me porter mon café le matin et après le dîner, ainsi que l’eau, le linge, etc. Elle était d’ordinaire accompagnée de sa fille, enfant de quinze ans, qui n’était pas belle, mais qui avait de la pitié dans le regard, et de ses deux fils, dont l’un avait treize ans et l’autre dix. Il se retiraient ensuite avec leur mère, et ces trois jeunes visages se retournaient doucement pour me regarder en fermant la porte. Le geôlier n’entrait dans ma chambre que quand il avait à me conduire dans la salle où la commission se réunissait pour m’interroger. Les secondini venaient rarement, parce qu’ils avaient à surveiller les prisons de la police, situées à un étage inférieur, et où il y avait toujours beaucoup de voleurs. L’un de ces secondini était un vieillard de plus de soixante-dix ans, mais encore propre à cette vie fatigante, qui consiste à courir sans relâche, du haut en bas, par les escaliers, de prison en prison ; l’autre était un jeune homme de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, plus empressé de raconter ses amours que de vaquer à son service.
III
Oui, les soucis d’un procès criminel sont horribles pour un homme prévenu de crime d’État. Comme on redoute de nuire aux autres ! Que de difficulté à lutter contre tant d’accusations, contre tant de soupçons ! Comme il est à craindre que tout ne s’embrouille d’une manière chaque jour plus funeste, si le procès ne se termine bientôt, si de nouvelles arrestations ont lieu, si de nouvelles imprudences se découvrent, même de personnes qui vous sont inconnues, mais qui appartiennent au même parti !
J’ai résolu de ne pas parler politique, et voilà pourquoi il me faut supprimer toute chose relative à mon procès. Je dirai seulement que souvent, après avoir passé de longues heures à la séance, je retournais dans ma chambre exaspéré à tel point et tellement furieux que je me serais tué si la voix de la religion et le souvenir de mes bons parents ne m’eussent retenu.
Ce calme dont je croyais m’être fait une habitude à Milan m’avait abandonné ; pendant plusieurs jours, je désespérai de le reprendre jamais, et ce furent pour moi des jours d’enfer. Alors je cessai de prier, je doutai de la justice de Dieu, je maudis les hommes et l’univers entier, et roulai dans mon esprit tout ce qu’on peut amasser de sophismes sur la vanité de la vertu.
L’homme malheureux et furieux de son malheur est terriblement ingénieux à calomnier ses semblables et le Créateur même. La colère est plus immorale, plus coupable qu’on ne le croit généralement. Comme on ne peut rugir du matin au soir pendant des semaines entières, et que l’âme la plus cruellement maîtrisée par la fureur a, de toute nécessité, ses heures de repos, ces heures mêmes se ressentent ordinairement de l’immoralité de celles qui ont précédé. Alors on s’imagine être en paix ; mais cette paix, elle est mauvaise, elle est impie ; un sourire sauvage, sans charité, sans dignité, un amour du désordre, de l’ivresse, de la raillerie, voilà tout.
Dans cet état, je chantais des heures entières avec une sorte d’allégresse, mais une allégresse tout à fait stérile en bons sentiments. Je plaisantais avec tous ceux qui entraient dans ma chambre ; je m’efforçais de considérer toute chose au monde avec une sagesse toute vulgaire, la sagesse des cyniques.
Ce temps infâme dura peu, six ou sept jours.
Ma bible était chargée de poussière ; un des enfants du geôlier me dit un jour en me caressant :
– Depuis que Monsieur ne lit plus ce bouquin, Monsieur n’est plus si triste, ce me semble.
– Il te semble ? lui dis-je.
Et ayant pris la bible, j’en enlevai la poussière avec mon mouchoir, et, l’ayant ouverte sans intention, mes yeux tombèrent sur ces paroles : « Et il dit à ses disciples : « Il est impossible que les scandales n’arrivent pas ; mais malheur à celui par qui les scandales arrivent ! Il vaudrait mieux pour celui-là qu’il fût jeté à la mer avec une meule de pierre au col, que de scandaliser un de ces enfants14. »
Je fus étonné de rencontrer ces paroles. Je rougis à la pensée que cet enfant s’était aperçu que je ne lisais plus la Bible, à la poussière qu’il voyait sur le livre, et qu’il eût pu me croire devenu plus aimable à mesure que je devenais plus insouciant de Dieu.
– Petit drôle ! lui dis-je avec un reproche caressant et tout affligé de l’avoir scandalisé : ce livre n’est pas un « bouquin », et depuis quelques jours que je ne le lis pas, je suis bien plus méchant. Quand ta mère te permet de rester un moment avec moi, je m’efforce de chasser la mauvaise humeur ; mais si tu savais comme elle revient s’emparer de moi quand je suis seul et que tu m’entends chanter comme un forcené !
IV
L’enfant était sorti, et j’éprouvais un véritable plaisir à retrouver la bible dans ma main, et à avoir confessé que, sans elle, j’étais devenu pire. Il semblait que j’eusse fait réparation à un ami généreux injustement offensé, et que je me fusse réconcilié avec lui.
– Et je t’avais abandonné, ô mon Dieu ! m’écriai-je. Et je m’étais perverti ! et j’avais pu croire que le rire impudent du cynique allait bien à mon désespoir !
Je prononçai ces paroles avec une émotion indicible. Je posai la bible sur une chaise, je m’agenouillai à terre pour lire, et, moi qui ai tant de peine à pleurer, je fondis en larmes.
Ces larmes étaient mille fois plus douces que cette brutale joie ; je recommençais à sentir Dieu ; je l’aimais. Je me repentais de l’avoir outragé en me dégradant moi-même, et je jurai de ne plus me séparer de lui, non, jamais.
Ah ! comme un retour sincère à la religion console et élève l’âme !
Je lus et pleurai pendant plus d’une heure ; ensuite je me relevai confiant dans la pensée que Dieu était avec moi, que Dieu m’avait pardonné mon délire ; dès lors mes malheurs, les tourments du procès, l’imminence du gibet furent peu de chose à mes yeux. J’étais heureux de souffrir, parce que souffrir d’un coeur résigné, c’était me soumettre au Seigneur.
La Bible, grâce au Ciel, je savais la lire, ne m’était plus comme au temps où je la jugeais avec l’étroite critique de Voltaire, tournant en dérision des expressions qui ne sont ridicules ou fausses qu’aux yeux de l’ignorance et de la mauvaise foi, qui ne sait pas en pénétrer le sens. Je voyais clairement à combien de titres elle avait été le code véritable de la sainteté, et partant de la vérité ; combien cette délicatesse qui s’offense de certaines imperfections de style est chose peu philosophique et ressemble à l’orgueil de qui méprise tout ce qui n’a pas de formes élégantes. Combien il y a d’absurdité à s’imaginer qu’une telle collection de livres, religieusement révérés, n’aient pas une origine authentique ! Combien enfin est évidente la supériorité de ces saintes Écritures sur le Coran et la théologie de l’Inde !
Plusieurs en ont abusé, plusieurs voulurent en faire un code d’iniquité, la sanction de leurs passions infâmes. Cela est vrai, mais on en revient toujours là : on peut abuser de toute chose ; et quand l’abus d’une chose excellente a-t-il donné le droit de dire cette chose mauvaise en elle-même ? Jésus-Christ l’a déclaré ; la loi et les prophètes, cette vénérable collection de livres sacrés, tout se réduit au précepte d’aimer Dieu et les hommes ; et de tels écrits ne seraient pas la vérité de tous les siècles, ne seraient pas la parole éternellement vivante de l’Esprit saint !
Ces réflexions une fois réveillées en moi, je repris mon dessein de ramener à la religion toutes mes pensées sur les choses humaines, toutes mes opinions sur les progrès de la civilisation, ma philanthropie, l’amour de la patrie, enfin toutes les affections de mon âme.
Le peu de jours que j’avais vécu dans le cynisme m’avaient étrangement souillé. J’en ressentis longtemps les effets, et il me fallut combattre pour en triompher. Toutes les fois que l’homme se laisse aller un moment à avilir son intelligence, à considérer les oeuvres de Dieu avec la loupe infernale de la raillerie, à s’interdire le bienfaisant exercice de la prière, le ravage qui se fait dans sa raison le dispose à de faciles rechutes. Pendant plusieurs semaines, je fus cruellement assailli presque chaque jour de pensées d’incrédulité ; et c’est à les repousser que j’employai toute la force de mon esprit.
V
Lorsque ces combats eurent cessé, et que je crus être fermement revenu à l’habitude de glorifier Dieu dans chacune de mes volontés, je goûtai pendant quelque temps une paix ineffable. Les interrogatoires que tous les deux ou trois jours me faisait subir la commission, quelque pénibles qu’ils fussent, ne m’entraînaient plus à de longues anxiétés. Je prenais soin, dans ma position délicate, de ne pas manquer à mes devoirs d’honneur et d’amitié, et je disais : « Dieu fasse le reste ! »
Je redevins fidèle à la pratique de prévoir journellement toute surprise, toute émotion, toute disgrâce possible, et je trouvais dans cet exercice un charme tout nouveau.
Cependant ma solitude augmenta : les deux enfants du geôlier, qui, dans l’origine, me tenaient parfois compagnie, furent envoyés à l’école, et, demeurant par suite fort peu de temps à la maison, ne venaient plus me voir. La mère et la fille, qui, lorsque les enfants y étaient, s’arrêtaient souvent aussi à causer avec moi, ne paraissaient plus que pour m’apporter le café, et me laissaient aussitôt. Pour la mère, je m’en inquiétais peu, car elle ne montrait pas une âme compatissante ; mais la fille, quoique dépourvue de beauté, avait je ne sais quelle douceur de regards et de paroles qui pour moi n’était pas sans prix. Quand elle m’apportait mon café, et me disait : « C’est moi qui l’ai fait », je ne manquais jamais de le trouver excellent ; quand elle disait : « C’est maman », c’était de l’eau chaude.
Voyant si rarement des créatures humaines, je donnai mon attention à quelques fourmis qui venaient sur ma fenêtre, et je les nourris si somptueusement qu’elles allèrent chercher toute une armée de leurs compagnes, et ma fenêtre en fut bientôt remplie. Je m’occupais également d’une belle araignée qui filait sa toile à l’une des parois de ma prison ; je la nourris de cousins et de moucherons, et elle devint familière au point de venir sur mon lit et dans ma main, saisir sa proie sur mes doigts.
Encore si ces insectes eussent été les seuls à me visiter ! Nous étions encore au printemps, et déjà les cousins se multipliaient, je puis le dire, épouvantablement. L’hiver avait été d’une douceur peu ordinaire, et, après quelques vents de mars, les chaleurs arrivèrent. On ne saurait croire à quel point l’air s’échauffa dans la tanière que j’habitais ; placé en plein midi, sous un toit de plomb, avec une fenêtre donnant sur le toit, aussi de plomb, de Saint-Marc, dont la réverbération était terrible, je suffoquais. Je n’avais jamais eu l’idée d’une chaleur si accablante. À ce supplice, déjà si grand, venaient se joindre les cousins en tel nombre que, pour peu que je fisse un mouvement et les excitasse, j’en étais couvert ; le lit, la table, la chaise, le sol, les murs, la voûte, tout en était chargé ; la pièce entière en contenait une multitude infinie, qui allaient et venaient sans cesse par la fenêtre avec un bourdonnement infernal. Les piqûres de ces insectes sont douloureuses, et quand on en reçoit du matin au soir et du soir au matin, et qu’il faut subir l’importune nécessité de penser sans cesse à en diminuer le nombre, c’est trop de tourment, en vérité, pour l’esprit et pour le corps.
Lorsque, à l’épreuve de ce fléau, j’en connus la gravité, et ne pus obtenir qu’on me changeât de prison, je sentis renaître en moi quelque tentation de suicide, et parfois même je craignis de devenir fou ; mais, grâces au Ciel, ces fureurs ne duraient pas, et la religion continuait à me soutenir ; elle me persuadait que l’homme doit souffrir, et souffrir avec fermeté ; elle me faisait sentir dans la douleur je ne sais quelle volupté, la joie virile de ne pas me confesser vaincu, et de tout vaincre.
Je me disais : « Plus la vie se fait pour moi douloureuse, moins grande sera mon épouvante, si, jeune comme je le suis, je me vois condamné au supplice ; sans ces tourments préparatoires, je serais peut-être mort lâchement ; et, d’ailleurs, ai-je, moi, assez de vertus pour mériter le bonheur ? Où sont-elles, ces vertus ?
En m’examinant avec une justice sévère, je ne trouvais dans les années de ma courte vie qu’un petit nombre d’actes quelque peu dignes d’approbation ; le reste n’était que passions folles, idolâtries, orgueilleuse et fausse vertu. « Eh bien ! concluais-je, souffre donc, homme indigne ! Si les hommes et les insectes te tuent, uniquement par colère et sans aucun droit, sache reconnaître en eux les instruments de la justice divine, et tais-toi !
VI
L’homme a-t-il besoin d’efforts pour se mortifier sincèrement, pour se reconnaître pécheur ? N’est-il pas vrai qu’en général nous dépensons follement notre jeunesse en vanités, et qu’au lieu d’employer toutes nos forces à avancer dans la carrière du bien, nous en faisons servir la plus grande partie à nous avilir ? Il y a des exceptions ; mais je confesse qu’elles ne regardent pas ma chétive personne. Je n’ai aucun mérite à être mécontent de moi : quand on voit un flambeau jeter plus de fumée que de flamme, il ne faut pas une grande franchise pour dire qu’il ne brûle pas comme il le devrait.
Oui, sans m’avilir, et sans me faire aucun scrupule de dévot, en me considérant avec la plus entière tranquillité d’esprit, je me trouvais digne des châtiments de Dieu. Une voix intérieure me disait : « Ces châtiments te sont dus pour ceci sinon pour cela ; puissent-ils te ramener vers Celui qui est la perfection même, et que tous les hommes, dans la faible mesure de leurs forces, sont appelés à imiter. »
Avec quelle apparence de raison, moi, forcé de me reconnaître coupable envers Dieu de mille infidélités, serais-je allé me plaindre si quelques hommes me paraissaient vils et quelques autres injustes, si les prospérités de ce monde m’étaient ravies, si je devais me consumer dans ma prison, ou périr de mort violente ?
Je m’efforçais de me graver profondément au coeur des réflexions si justes et si vraies ; et, cela fait, je voyais qu’il fallait être conséquent, et que je ne pouvais l’être qu’à la condition de bénir les équitables jugements de Dieu, en les aimant et en maîtrisant au-dedans de moi toute volonté qui leur fût contraire.
Pour m’affermir mieux encore dans cette résolution, je songeai à faire désormais une revue rigoureuse de tous mes sentiments en les écrivant. Le mal était que la commission, en me permettant d’avoir de l’encre et du papier, me comptait les feuilles de ce papier, avec défense d’en détruire aucune, et se réservait le droit d’examiner à quel usage je les avais employées. Pour suppléer au papier, j’eus recours à l’innocent artifice de polir avec un morceau de verre une table grossière que j’avais, et j’y écrivais ensuite chaque jour mes longues méditations sur les devoirs des hommes, et en particulier sur les miens.
Je n’exagère pas en disant que les heures ainsi remplies me semblaient parfois délicieuses, malgré la difficulté que j’éprouvais à respirer, avec l’excès de la chaleur et les morsures si douloureuses des moustiques. Pour diminuer le nombre de ces dernières, j’étais forcé, en dépit de la chaleur, de me bien envelopper la tête et les jambes, et d’écrire non seulement avec des gants, mais les poignets emmaillotés pour interdire aux moustiques l’entrée de mes manches.
Ces méditations auxquelles je me livrais affectaient de préférence une forme biographique : je faisais l’histoire de tout ce qui s’était opéré en bien et en mal au-dedans de moi depuis mon enfance, discutant avec moi-même, m’évertuant à trouver la solution de tous mes doutes, ordonnant du mieux que je savais toutes mes connaissances, toutes mes idées sur chaque chose.
Lorsque toute la surface disponible de la table était chargée d’écriture, je lisais, je relisais, je méditais sur mes propres méditations, et enfin je me décidais (souvent avec regret) à racler avec le verre ce que j’avais écrit, pour rendre cette surface propre à recevoir de nouveau mes pensées.
Je continuais ainsi mon histoire, souvent entrecoupée par des digressions de tout genre, par l’analyse de quelque point de métaphysique, de morale, de politique, de religion ; et lorsque tout était plein, je recommençais à lire, à relire, et ensuite à effacer.
Pour éviter tout ce qui aurait pu m’empêcher de me rendre compte à moi-même avec la plus entière liberté des faits que je me rappelais et de mes opinions, et prévoyant d’ailleurs la possibilité de quelque visite inquisitoriale, j’écrivais en jargon, c’est-à-dire avec des transpositions de lettres et des abréviations qui m’étaient parfaitement familières. Il ne m’arriva néanmoins aucune visite de ce genre, et nul ne se doutait que ce temps si triste s’écoulât si doucement pour moi. Lorsque j’entendais le geôlier ou toute autre personne ouvrir la porte, je couvrais la table d’un linge, et j’y mettais l’écritoire et le cahier officiel.
VII
Je consacrais aussi à ce cahier quelques-unes de mes heures, et quelquefois tout un jour ou une nuit entière ; j’y écrivais des oeuvres littéraires : c’est alors que je composai l’Ester Engaddi, l’Ifigenia d’Asti, et les quatre chants intitulés : Tancreda, Rosilde, Eligi e Valafrido et Adello, indépendamment de plusieurs squelettes de tragédies et autres compositions, telles qu’un poème sur la Ligue lombarde, et un second sur Christophe Colomb.
Le cahier une fois épuisé, comme la permission de le renouveler n’arrivait ni aisément, ni promptement, je jetais la première idée de toute composition sur la table ou sur le papier gris dans lequel je me faisais apporter des figues sèches ou d’autres fruits. Quelquefois, en donnant mon dîner à l’un des secondini et lui persuadant que je n’avais aucun appétit, je l’amenais à me faire présent de quelques feuilles de papier. Cela n’arrivait que dans le cas où la table était déjà chargée d’écriture sans que je pusse encore me résoudre à la racler. Alors je me résignais à pâtir la faim, et quoique le geôlier eût mon argent en dépôt, je ne lui demandais pas à manger de tout le jour, soit pour ne pas lui faire soupçonner que j’eusse donné mon dîner, soit pour que le secondino ne s’aperçût pas que j’avais menti en lui disant que je n’avais aucun appétit. Le soir, je prenais pour me soutenir du café très fort, et je demandais en grâce qu’il fût fait par la siora Zanzé15 ; c’était la fille du geôlier, qui, dès qu’elle pouvait faire le café à l’insu de sa mère, le chargeait toujours extrêmement, à ce point que, grâce aussi à mon estomac vide, il me causait une sorte d’agitation nerveuse sans douleur, qui me tenait &