Le règne de l'esprit malin
par
Charles-Ferdinand RAMUZ
CHAPITRE PREMIER
I
L’homme arriva au village vers les sept heures ; il faisait grand jour encore parce qu’on était en été.
L’homme était maigre, il était petit ; il boitait un peu ; il portait sur le dos un sac de grosse toile grise.
Il n’y eut point d’étonnement pourtant parmi les femmes qui causaient entre elles devant les maisons, quand elles le virent venir, et les hommes, occupés dans les granges ou les jardins, à peine s’ils levèrent la tête ; sûrement que ça devait être un ouvrier de campagne en quête d’ouvrage, comme on en voit souvent passer dans le pays.
Quelques-uns ont une faux au bout du manche de laquelle ils attachent leur baluchon, d’autres portent leurs bottes pendues autour du cou ; il y en a des vieux, des jeunes, des grands, des petits, des moyens, des gras, des pas gras ; quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent, on sait assez qu’ils ne valent pas cher. C’est toujours cette même mauvaise graine de soûlons et de fainéants ; avec ça querelleurs, capricieux, portés sur la bouche ; alors on les laisse passer, voilà tout.
Un de plus, voilà tout ; il faisait très beau, il faisait tout rose, il y avait ce soir-là, on peut le dire, du contentement dans les coeurs. Outre le beau temps qui durait, l’année s’annonçait comme devant être une bonne année ; les vignes d’en bas venaient bien, on avait déjà eu de l’herbe en abondance, le foin ne manquerait pas non plus, et, pour ce qui est du froment, qui commençait seulement à changer de couleur, rarement on l’avait vu si dru, si bien fourni, si fort de tige. Raisons de se réjouir, n’est-ce pas ? quand même il ne faut pas trop se fier aux choses, mais le contraire serait pis peut-être, et à trop s’en méfier on les découragerait.
On vit les hommes revenir des champs ; ils s’abordaient, la pipe à la bouche, ou, s’appelant de loin, échangeaient des plaisanteries, tandis qu’autour de la fontaine, les filles éclataient de rire à tout moment.
Dans le ciel qui avait verdi, des petits nuages passaient ; c’est cent cinquante, c’est deux cents maisons qui sont là, se serrant autour d’une église à clocher carré, c’est un palier dans la montagne. C’est sept ou huit cents habitants, logés un peu haut, si on veut, mais bien abrités contre les vents du nord et ceux du sud, par deux chaînes parallèles, entre lesquelles s’allonge une vallée qu’ils dominent ; et il y avait dans ce village l’organisation de tous les villages : un président, trois ou quatre municipaux, un conseil de commune, un secrétaire du conseil, deux boutiques ; il y avait, devant l’église, une assez grande place où les hommes, le dimanche, se réunissaient après la messe.
Toutes les cheminées s’étaient mises à fumer ; on sait bien ce que ça veut dire. Quand il fait rose ainsi sur les grands rochers en haut de la montagne et qu’en bas les cheminées fument, c’est que l’heure de la soupe ne va plus tarder.
Sur tous les chemins des gens s’en venaient, se dirigeant vers le village ; les rues étaient pleines de monde, il passait pas mal de mulets ; ainsi, dans la joie d’un beau soir, et même les barrières en bois sec des jardins semblent reprendre vie, ça va, ça vient ; et une odeur de soupe sort par les portes ouvertes, où on voit les femmes qui se tiennent penchées sur le foyer dans les cuisines.
L’homme cependant était entré à l’auberge. Il n’y avait personne dans la salle à boire ; il avait été s’asseoir dans le fond. Il avait déposé son sac sous le banc. Il s’accouda, il attendit qu’on vînt. Ce fut le patron qui vint, un nommé Simon. Il demanda à l’homme :
Qu’est-ce que vous voulez ?
Donnez-moi un demi de vin. Et j’aimerais bien aussi avoir quelque chose à manger.
Il ne fit pas beaucoup de façons, comme on voit ; Simon n’en fit guère davantage. Simon alla chercher du pain et du fromage, qu’il apporta sur une assiette avec un demi de vin blanc.
Une grosse lampe de cuivre, pas encore allumée, pendait au plafond ; il commençait à faire sombre. L’homme mangeait sans se presser, comme on fait quand on n’a pas très faim, mais il faut bien se nourrir, et c’est l’heure. Il toussa un peu, il semblait enrhumé. Il bougeait lentement ses mâchoires sous l’espèce de barbe courte qu’il avait, une barbe pas plus longue au menton que sur les joues, et dont on ne distinguait pas bien la couleur. Il semblait qu’il eût les yeux gris, mais la chose n’était pas sûre, parce qu’ils étaient petits et enfoncés. On remarquait pourtant qu’il avait le nez de travers. Et, ce qu’on remarquait également, c’est que sa peau pendait en gros plis autour de son cou, de ses mains et de sa figure, et paraissait moins une peau qu’une espèce de vêtement supplémentaire qu’il aurait porté par-dessous les vrais et qu’il aurait pu ôter, comme on ôte son habit.
Il y avait bien ainsi quelque chose d’un peu inquiétant dans son aspect, mais il ne semblait pas s’en douter, ni en ressentir la moindre gêne. Bien au contraire, son maintien était assuré ; il avait l’air parfaitement calme. C’était un de ces hommes qui, où qu’ils se trouvent, semblent être chez eux, comme s’ils s’étaient dit une fois pour toutes : « On me prendra comme je suis. » Et il continua donc de boire et de manger, jusqu’à ce que son assiette et sa chopine fussent vides, sur quoi il bourra sa pipe ; la nuit venait tout à fait.
Simon rentra dans la salle à boire ; il tira un tabouret de dessous une des tables. Il monta dessus. Il frotta l’allumette contre son pantalon.
On vit le feu prendre lentement à la mèche encrassée et la petite flamme mit assez longtemps à en faire le tour.
Des lampes Congo, ça s’appelle, on en voit dans tous les villages, l’abat-jour est de porcelaine blanche bon marché, le récipient de cuivre est percé, au milieu, d’un trou, par où s’établit un courant d’air qui active la combustion.
Vous n’avez pas encore l’électricité par ici ?
Simon souffla dans le verre avant de le remettre en place :
Non, pas encore ; et puis on n’en a pas besoin.
C’est vrai, dit l’homme ; avec ces inventions on se complique inutilement la vie. C’est comme leurs chemins de fer, dit-il. Moi, j’aime mieux mes jambes ; et puis elles me coûtent moins cher.
Il se mit à rire ; Simon, lui, ne riait pas, parce qu’il était assez méfiant de caractère et long à se livrer, surtout à des inconnus.
D’ailleurs, la porte s’était ouverte et, l’un après l’autre, trois hommes entrèrent. Ils regardèrent et virent que quelqu’un était là, mais firent comme s’ils ne l’avaient pas vu ; et, après un bonsoir jeté à Simon, s’assirent tous les trois à la même table, dans l’angle opposé de la pièce. Simon était descendu à la cave, sans qu’ils eussent eu besoin de lui rien commander : il connaissait leurs habitudes. Et déjà tout l’air de la salle avait commencé à bleuir, s’épaississant de plus en plus, dans quoi la lampe pâlissait et rétrécissait sa lumière, comme un petit oeil qui se ferme.
C’est que d’autres hommes encore étaient arrivés et de toutes ces pipes sortait une grosse fumée, celle de ces âpres tabacs un peu humides, pas hachés fin, des boutiques de villages, où le paquet coûte deux sous et dessus se voit l’image en noir d’un beau militaire, en habit à plastron, l’arme au pied.
Les conversations s’étaient engagées. Bientôt on ne s’entendit plus, parce que le ton des voix s’était élevé. On discutait maintenant, on se disputait presque ; de temps en temps, quelqu’un donnait un coup de poing sur la table, à la suite de quoi venait un silence, puis le bruit recommençait.
L’homme profita d’un de ces silences : « Pardon, Messieurs ! »
Tout le monde se tourna vers lui.
On l’avait oublié, il reparut brusquement devant vous ; il n’avait point quitté sa place, où étaient sa chopine et son assiette vides. Il y eut de l’étonnement. Mais il n’en parut nullement troublé :
Excusez-moi, si je vous dérange ; j’aurais un petit renseignement à vous demander.
On voyait qu’il savait vivre. Et la gêne ne fut pas pour lui, elle fut plutôt pour les autres, d’où ils ne seraient point sortis peut-être si Lhôte, le maréchal ferrant, n’eût été là, parce qu’heureusement plus alluré et plus adroit à s’exprimer.
Ce fut lui qui prit la parole.
Dites seulement, et on verra bien si on peut vous le donner, votre renseignement.
Je vous remercie, dit l’homme.
Puis, ayant réfléchi :
C’est que voilà, ça va peut-être vous surprendre. Je viens de loin, et vous ne me connaissez pas. On a été si longtemps sur les routes qu’on ne se rappelle même plus les pays par où on a passé. Et, d’ordinaire, quand j’arrive dans un endroit, c’est pour repartir tout de suite. Mais, ce soir, comme je montais chez vous, je ne sais pas ce qui m’a pris ; je me suis dit :
« Si tu te reposais un peu ? Tu as assez couru, tu commences à t’essouffler, tu prends de l’âge. Pourquoi ne t’arrangerais-tu pas pour t’installer dans le pays ? »
Il parlait posément, sortant ses mots l’un après l’autre, comme on sortirait des écus en vue d’une somme à payer et les empilant devant lui ; il se tut ensuite, puis brusquement :
Vous n’auriez pas besoin d’un cordonnier, par chez vous ?
La proposition étonna, il faut bien le dire : on le connut assez au silence qui l’accueillit. Ça n’est pas tellement l’habitude que le premier passant venu vienne vous déclarer qu’il s’installe chez vous. Ces gens, on ne connaît ni leur père, ni leur mère ; on ne sait même pas leur nom. On crache de côté quand on les voit venir et ils passent, et on a craché, voilà tout. Mais il y avait quelque chose, chez cet homme, qu’il n’y avait pas chez tout le monde : pourquoi pas, pensaient-ils, pourquoi pas, après tout ? Et ils se regardaient les uns et les autres, attendant que Lhôte parlât.
Et Lhôte, en toute autre occasion, aurait sans doute répondu, lui aussi : « Passez votre chemin ! » il répondit juste le contraire.
Comme ça se trouve ! On vous aurait demandé de venir que vous ne seriez pas venu plus à propos. Il n’y a pas trois jours que le vieux Porte est mort : et c’est hier qu’on l’a enterré. Et on était bien ennuyés, rapport à savoir qui prendrait sa place, vu qu’il était cordonnier comme vous, et sa boutique est à louer. Seulement (ici Lhôte parut hésiter)...seulement il faudrait y mettre la somme, oh ! pas grand-chose, mais ça monterait bien dans les trois cents francs quand même, vu qu’il y a les outils et un terme qui n’est pas payé.
L’homme dit :
Ça me regarde...
Il se tut. Il recommença (mais plus bas, et comme s’il se parlait à lui-même) :
Bien entendu qu’il faudra de l’argent : j’y ai pensé, j’en ai...
Puis, haussant de nouveau la voix :
Et quand est-ce qu’on pourrait aller voir ?...
Demain matin, dit Lhôte.
Et les autres :
Oh ! quand vous voudrez ! Le propriétaire n’attend que ça
Ils parlaient tous à la fois, ayant fini par se défaire de leur timidité et aussi de leur méfiance :
Même que c’est une jolie boutique, dit l’un d’eux, et bien située...
Et que la clientèle est faite, dit un autre.
Et qu’on a beau n’être pas riche, dit un troisième, on paie comptant par chez nous.
Merci, Messieurs (l’homme alors toucha l’aile de son chapeau), merci surtout à vous là-bas, la barbe noire.
Lhôte :
Je m’appelle Lhôte, je suis maréchal ferrant.
Eh bien, Monsieur Lhôte...
Alors il frappa avec le fond de son verre sur la table :
Hé ! patron.
Comment se fit-il que tout eût changé si rapidement ? mais, rien qu’à la façon dont Simon se hâta de venir, on put voir combien l’homme avait déjà gagné en importance.
Trois litres pour ces messieurs, et ce que vous avez de meilleur !
Là ce fut le grand coup, ces trois litres, à quoi personne ne s’attendait. Il y eut tellement de surprise, au premier moment, que personne, pas même Lhôte, ne songea à remercier ; avaient-ils seulement bien entendu ? trois litres ! et ils n’étaient que huit, et pour la peine qu’ils avaient eue, encore ! Fallait-il que l’homme fût riche, ou généreux ! De toute façon, ils n’en revenaient pas. Et ce fut seulement quand le patron reparut, portant les trois litres demandés, qu’ils retrouvèrent leurs idées.
Le patron posa les trois litres sur la table ; ils dirent tous ensemble, les uns : « Oh ! merci », les autres : « Vous êtes bien bon ! » puis personne ne parla plus. Et il fallut que Lhôte une fois de plus intervînt, avec une proposition à laquelle chacun applaudit :
On ne sait pas bien s’exprimer, nous autres, mais vous nous feriez plaisir en venant trinquer avec nous.
Ce disant, il se tournait de côté, et tout le monde à présent reprenait :
C’est ça, venez, vous nous feriez plaisir.
L’autre ne fit pas de difficultés : « Le plaisir sera pour moi », avait-il dit ; et il se leva, il prit place à côté de Lhôte. Et ainsi ils se trouvèrent tous réunis autour de la même table, où ils étaient bien un peu serrés, mais on aime à se sentir les coudes dans les moments d’expansion.
On remplit les verres, la conversation devint générale. Ils étaient dix ensemble, y compris le patron, et il ne tarda pas à y avoir cette bonne chaleur qui résulte de l’introduction du vin, comme quand un rayon de soleil tombe l’hiver sur la terre durcie par la gelée. L’homme s’était mis à leur parler du pays, et combien le pays tout de suite lui avait plu, ils en furent agréablement caressés dans leur amour-propre. On a beau en dire tout le mal qu’on veut, on a du goût dans le coeur pour la terre qui est la vôtre. On l’aime jusque dans la haine qu’on lui porte, on ne la quitte guère que forcé, et c’est pour y revenir dès qu’on peut.
Alors, c’est vrai, vous vous plairez chez nous ? Nous aussi, on sera contents de vous avoir
Et l’homme maintenant leur posait des questions : combien d’habitants ? sept ou huit cents ; quels métiers ? guère de métiers, c’est tout paysan, par chez nous ; qui était curé, qui était président de commune ? et ainsi de suite ; ils répondaient, ils eurent à faire ; puis commencèrent les choses un peu salées, qui sont le second étage du vin.
Le tout dura jusqu’à dix heures. À ce moment l’homme demanda à Simon s’il n’aurait pas une chambre pour la nuit. Simon répondit qu’il en avait une.
Il fallait seulement qu’il allât la préparer. Il dut pour cela monter à l’étage. Et ce fut pendant qu’il était monté que Lhôte enfin hasarda une question qu’il avait depuis longtemps au bout de la langue :
Excusez-moi si je suis indiscret, mais on aimerait tous savoir à qui on doit cette bonne soirée parce qu’on a eu du plaisir, ça n’est pas pour dire, on a eu beaucoup de plaisir...
L’homme :
Si je comprends, vous aimeriez bien savoir mon nom.
Lhôte :
Si on n’était pas indiscret...
Alors l’homme :
Mon père s’appelait Branchu ; c’est un nom facile à se rappeler... Branchu, comme qui dirait Cornu...
C’était un nom facile à se rappeler, en effet, bien qu’il n’y en eût point de cette espèce dans le pays.
On entendait Simon aller et venir dans la chambre du premier ; il avait appelé sa femme pour qu’elle vînt l’aider à faire le lit.
II
Rendez-vous avait été pris pour le lendemain matin ; la chose s’arrangea sans peine.
C’était dans une petite rue qui, partant de l’église, allait, par un grand demi-cercle, rejoindre, du côté du nord, la route qui coupait le village en deux ; la maison n’avait qu’un rez-de-chaussée, n’étant qu’un simple cube de pierre et qui n’était même pas neuf.
Lhôte accompagnait le nommé Branchu.
Ils allèrent heurter à une maison voisine où habitait le propriétaire qui était un vieux.
Il toussait ; il disait en regardant Branchu d’en dessous :
Ah ! c’est vous qui voulez louer ? C’est que j’ai déjà eu tant d’ennuis avec le précédent locataire !
Là-dessus, il commença à se plaindre, à se plaindre de ce précédent locataire, qui s’appelait Porte et il buvait tout ce qu’il gagnait. Et le malheur était encore que, quand Porte rentrait soûl, tout le monde savait à quoi s’en tenir, tellement il faisait de bruit, poussant de grands soupirs, se lamentant tout haut : « Porte, Porte, tu es maudit ! il y a un poison en toi qui détruit tout, même la joie. Et tu vas chercher la joie dans le vin, mais à peine l’as-tu trouvée que tu la sens qui t’abandonne, et tu retournes à ton chagrin. Il y a un poison en toi, mon pauvre Porte. Tu ne devrais plus boire, tu n’en as plus la force !... Mon Dieu, mon Dieu... Mon Dieu, mon Dieu !... »
Ainsi criait-il longuement ; puis les soupirs recommençaient et les frappements de poitrine. On ne pouvait plus fermer l’oeil. Heureusement qu’il était mort.
Et alors, reprenait le vieux bavard, vous comprenez ; ce qu’il me faudrait, cette fois, c’est un locataire tranquille... Il y a aussi que Porte me devait trois mois de loyer... Et puis (jetant alors à Branchu un regard de côté), il faudrait qu’on me paie une année d’avance, sans quoi j’aimerais mieux ne pas louer du tout... ça ferait cinq cents francs pour l’année, plus les deux cent cinquante francs qui me sont dus ; cinq cents et puis deux cent cinquante ça ferait sept cent cinquante.
Il bredouillait un peu. Branchu fut beau à voir. (Encore faut-il savoir que le loyer avait été doublé, Porte ne payant en réalité que vingt-cinq francs par mois.) Il prit son portefeuille, en tira huit billets :
Voilà huit cents francs ; payez-vous.
Le vieux tendit la main, la retira ; on voyait que sa main tremblait.
C’est que l’argent est rare chez nous ; on n’y voit guère de ces papiers à images.
Et le vieux tendait de nouveau la main, et, de nouveau, la retirait ; mais Branchu :
Tenez, je vous dis. Et quant à savoir si je suis tranquille, vous n’avez qu’à me regarder.
Pour le coup, le vieux était décidé. Il prit les huit billets, les compta, les recompta, les compta de nouveau, les plia en deux, les mit dans sa poche ; et, comme à regret :
Je vous redevrais donc... je vous redevrais cinquante francs...
Mais alors Branchu :
Ils sont à vous. Gardez-les !
On conçoit assez que, dans des conditions pareilles, la suite des négociations n’offrit pas de difficultés. Tout de suite la clef fut trouvée, et déjà Branchu était entré, suivi du vieux, qui s’empressa d’aller ouvrir les contrevents.
Voilà, vous êtes chez vous. J’espère que vous vous y plairez ; c’est convenable, vous voyez, et pas de meilleure situation pour un métier comme le vôtre...
Convenable, c’était une façon de parler. Il n’y avait qu’une grande pièce sur le devant, une autre petite sur le derrière. Et il semblait bien que Porte eût dû laisser du moins une paillasse et des outils ; mais il n’y avait trace dans la pièce ni de paillasse, ni d’outils. Le vide de la main, voilà ce que c’était, sauf une affreuse saleté et une épouvantable odeur, sauf aussi quelques objets inutilisables : une caisse crevée, des bouteilles, des déchets de cuir, un chapeau sans ailes, une paire de bretelles. Et Lhôte avait bien un peu honte, mais Branchu, lui, ne semblait nullement déçu ; il dit : « C’est juste ce qu’il me faut. »
Alors le vieux, encouragé :
Il y a bien encore un peu de désordre, mais un bon coup de balai, et il n’y paraîtra plus.
Telle fut au total la scène, après quoi Branchu mena Lhôte boire un verre et tout de suite après se mit en quête d’un maçon. Il fit les nettoyages lui-même, ayant emprunté une brouette au propriétaire, qui se crut obligé de s’offrir à l’aider ; mais Branchu refusa. Bientôt le maçon arrivait ; la première chose qu’il fit fut de passer les murs au lait de chaux, à l’intérieur comme à l’extérieur.
Il peignit ensuite la porte ; il recouvrit le sol (qui était de terre battue) d’un carrelage de ciment.
Restaient les plafonds ; ils furent passés aussi en peinture.
Mais la merveille des merveilles fut, quelques jours après, un samedi soir que tout le village était venu voir où on en était des réparations : au-dessus de la fenêtre, une belle enseigne pas encore sèche était accrochée, où on lisait en lettres jaunes sur fond bleu :
BRANCHU
CORDONNIER À FAÇON
À gauche, en guise d’ornement, il y avait une bottine de dame en cuir rouge ; à droite, une botte d’homme en cuir noir, qui se tenait toute raide en l’air avec sa tige, comme s’il y avait eu une forme dedans.
On admira beaucoup l’enseigne, jamais on n’en avait vu une si belle dans le pays. Branchu devait l’avoir peinte lui-même, et sans doute en cachette, car personne ne l’avait vu y travailler. Sûrement qu’il voulait vous faire la surprise ! Quel drôle d’homme ! D’où est-ce qu’il avait tant d’argent ?
On discutait là-dessus, quand justement il se montra, venant de l’auberge, parce qu’il y logeait toujours, et c’était que le menuisier, à qui il avait commandé les meubles, ne les lui avait pas apportés encore.
Les uns, en le voyant venir, firent mine de s’éloigner ; d’autres eurent l’air de ne pas l’apercevoir (certains malgré tout restaient méfiants), plusieurs néanmoins s’avancèrent. Il leur tendit la main. Et, comme on le félicitait au sujet de son enseigne :
Voilà, dit-il, j’ai beaucoup hésité. J’aurais peut-être mieux fait de peindre le fond en rouge... Couleur de flamme, c’est ma couleur.
Et pour la première fois il se mit à rire.
III
À quelques jours de là, le menuisier apporta les meubles ; le lundi suivant, Branchu s’absenta. Personne ne le vit partir.
Il ne rentra que le samedi ; un homme l’accompagnait, l’homme menait un mulet par la bride.
La bête était tout en sueur, elle avait le mors blanc d’écume comme si elle avait fait une longue course au soleil ; et Branchu aida l’homme à descendre du bât les paquets qui furent d’abord deux gros sacs, puis une sorte de sacoche en cuir de forme plate, où il devait y avoir des objets de fer, à en juger d’après le bruit qu’elle faisait.
Le tout fut entré dans la pièce de devant, où l’établi était déjà installé, et celui que tout le monde connaissait maintenant sous le nom de Branchu paya l’homme du mulet, ce qui fit 55 fr. 30. Là-dessus, l’homme s’en retourna, non sans s’être pourtant arrêté à l’auberge, où il raconta qu’il était de Borne-Dessous, qui est une petite ville dans la vallée ; et il ne cacha pas, d’ailleurs, que, ce que son mulet avait transporté ce jour-là, c’étaient des cuirs de diverses sortes et toutes les espèces de marchandises dont a besoin un cordonnier qui s’établit.
Il disait vrai, comme on le vit dès le lendemain, qui fut le jour que Branchu ouvrit boutique. Partout, des peaux pendaient aux murs ; l’établi était couvert d’outils neufs, marteaux, tranchets, alênes ; il y avait de la poix dans un pot, et des clous plein des boîtes et aussi des chevilles.
Lui-même se tenait assis sur une espèce de chaise basse, sans dossier, et, bien qu’il fût de très bonne heure encore, ayant assujetti devant lui une petite enclume à bout rond, il tapait dessus avec son marteau.
Il faisait beau temps ce jour-là ; le soleil, qui se levait justement, régnait en haut de la montagne, d’où montaient, comme en fuite, vers les sommets du ciel, des petits nuages tout ronds ; mais on met sa main sur ses yeux, s’il faut, et d’ailleurs ce soleil ne semblait pas incommoder Branchu : vêtu de neuf, avec un beau tablier de toile verte tout neuf et une chemise de flanelle coton à rayures dont les manches étaient troussées, il avait l’air tout heureux au contraire de la lumière et du beau temps.
Voilà un homme content, on se dit, et c’est rare ; enfin un cordonnier convenable, on se dit ; plus très jeune, mais qu’est-ce que ça fait ? et d’ailleurs pas très vieux non plus, et qui a l’air d’être en santé et de ne pas marchander sa peine.
Beaucoup de gens allaient et venaient dans la ruelle ; ils pensaient : « Ça nous change du père Porte ; quel vieux dégoûtant c’était là ! »
Il faut dire que cette ruelle est une des plus fréquentées du village : hommes, femmes, enfants, tout le temps il y passe du monde ; midi n’avait pas encore sonné que personne n’ignorait plus que Branchu s’était mis au travail.
Pourtant il s’écoula bien quatre ou cinq jours avant que la pratique vînt. On a ceci dans l’esprit qu’on veut voir, et, avant de se lancer même dans la plus petite commande, on aime assez à s’assurer de l’opinion des autres gens. De la prudence, n’est-ce pas ? Branchu eut donc tout le temps d’achever une belle paire de bottines à claque vernie qu’il pendit à un des montants de la fenêtre.
Elles firent envie à beaucoup de filles, ces bottines ; elles étaient pourtant toujours pendues à leur clou, quand, un matin, Lhôte arriva avec une paire de bottes, et il dit : « Il faudra me les ressemeler. »
Ce fut lui qui vint le premier, pour des raisons de politesse : il n’eut pas à s’en repentir. Le soir déjà, ses bottes étaient prêtes. Il demanda ce qu’il devait. Deux francs. C’était bien la moitié de ce qu’on payait d’ordinaire : même que Lhôte fut inquiet, et se hâta de rentrer chez lui, afin d’examiner l’ouvrage de plus près.
Il n’en pouvait croire ses yeux : le cuir était de la meilleure qualité.
Il essaya ses bottes, jamais il ne s’était senti si bien dedans.
C’est pourtant étonnant, n’est-ce pas ? de payer si peu et d’être si bien servi ; voilà des bottes que je porte depuis quatre ans ; elles ont l’air de bottes neuves, et encore qu’il me les a cirées avec un cirage, on ne sait pas avec quoi il est fait, mais il brille tellement qu’on en a mal aux yeux.
La meilleure réclame, c’est le client lui-même qui s’en charge. On le vit bien : dès le lendemain, de nombreuses personnes se présentèrent, et même, avant la fin de la semaine, les bottines à boutons n’étaient plus à leur place.
Ce fut Virginie Poudret qui en fit l’acquisition (si acquisition est bien le mot), mais l’envie avait été la plus forte, et le dimanche allait venir. Enfin elle se décida. « Le mieux, c’est que personne ne sache rien, se dit-elle, à cause de mes amies ; elles n’ont pas osé, tant pis pour elles ! moi, j’oserai. Il ne me mangera pas, cet homme ! »
Elle arriva vers les midi, c’est-à-dire au moment où il n’y a personne dans les rues. « Combien ce sera ? dit Branchu. Mademoiselle, m’avez-vous regardé ? »
Il reprit :
On n’est pas un Juif... Et puis quand on est jolie comme vous êtes...
Il recommença :
Je vous les donne !
Virginie devint toute rouge mais l’autre lui tendait les bottines ; il fallut bien qu’elle les prît. Branchu tint même beaucoup à les lui essayer en personne et, s’étant mis à genoux devant elle, il lui ôtait déjà ses souliers.
Vieux pauvres souliers sans forme que c’était, tantôt rouges de rosée, tantôt gris comme des cailloux, et une ficelle leur sert de cordon, quel changement ce fut pour Virginie quand elle eut ces bottines aux pieds. Elles lui allaient à la perfection. Comme Branchu disait, elles semblaient faites sur mesure. Et, lorsque Virginie, son paquet sous le bras, s’en retourna chez elle, drôlement, dans son coeur de fille, il lui semblait déjà s’estimer davantage, et une fierté lui venait.
Pourtant elle ne se vanta de rien jusqu’au dimanche, et assista à la messe de dix heures avec toutes les autres filles sans qu’on se fût douté de ce qui allait se passer. Après la messe, on se réunit sur la place où l’ombre d’un très vieux tilleul (il a, prétend-on, plus de trois cents ans) était une chose agréable par ces temps de grandes chaleurs. Virginie approchait et toutes ses amies se trouvaient déjà réunies : elle n’eut qu’à trousser sa jupe.
« Regardez-moi ça ! » disaient les unes. « Est-ce possible ? » disaient les autres. « Se croit-elle pourtant belle !... C’est dommage que la tête ne ressemble pas aux pieds ! » Mais on sentait qu’elles riaient jaune.
Et quelques-unes aussi se fâchèrent tout à fait et, haussant les épaules, se mirent à regarder ailleurs ; la plupart, toutefois, plus curieuses encore que jalouses, s’approchèrent de Virginie : « Combien les as-tu payées... dis ? Est-ce bien celles qu’on avait vues ensemble ?... Quel joli pied elles te font ! Est-ce qu’elles ne sont pas trop petites ? Elles ne te gênent pas un peu ? »
Ainsi venaient des tas de questions ; et, pendant ce temps, dans un groupe voisin, Lhôte faisait admirer ses bottes : « Deux francs, je vous dis, pas un sou de plus ! »
On devine qu’ainsi la réputation de Branchu ne fut pas longue à s’établir : il eut bientôt plus d’ouvrage que n’en auraient pu abattre trois bons ouvriers ordinaires ; comment s’y prenait-il pour en venir à bout tout seul ?
Mais il en venait à bout tout seul, bien que la chose fût à peine croyable, et personne n’avait à se plaindre de lui, et toujours ces prix plus que bas : « Naturellement, disait-on, il se rattrape sur la quantité ; seulement faut-il qu’il soit leste ! » Alors on admirait, parce que c’était admirable, et on a du respect pour les mains du bon ouvrier.
Branchu, du reste, savait s’y prendre pour entretenir l’amitié des gens : il ne se passait pas de semaine qu’il ne fît une invitation ou deux à l’auberge. Boire à crédit est une chose qui n’est pas faite pour déplaire. Et enfin, comme on aurait pu s’étonner à la longue de ne rien savoir de lui, il avait eu soin de se mettre à raconter peu à peu sou histoire : qu’il était né très loin, quelque part, à la plaine, d’un père et d’une mère qu’il n’avait pas connus ; qu’il avait été élevé par des méchantes gens qui le faisaient coucher sur un tas de copeaux ; qu’un jour il n’avait plus tenu chez eux et il s’était sauvé pendant la nuit ; et alors avait commencé pour lui toute une longue vie errante, où, dès qu’il avait gagné un franc, il achetait pour un franc de petits objets faciles à vendre et les revendait un franc vingt ; et ainsi avait fini par mettre une modeste somme de côté, mais il l’avait bien gagnée, et honnêtement gagnée, car on s’use terriblement à courir ainsi les routes ; « et mes pieds se sont amincis d’un bon centimètre à la longue, comme si on les avait frottés avec du papier de verre ! »
Quoi d’étonnant qu’à un moment donné, il en eût assez de toujours changer de place ? Mais « me voilà bien content, maintenant, à cause que je suis chez des amis. »
Ça c’est vrai !
Et, comme quelques-uns ajoutaient : « Mais, votre métier de cordonnier, où est-ce que vous l’avez appris ? » « Ah ! parfaitement, disait-il, j’ai oublié de vous le dire ; c’est en Allemagne. »
En Allemagne !
IV
Il n’y avait qu’un seul homme au village qui continuât à dire : « Méfiez-vous. » Et il détournait la tête quand il passait devant chez Branchu.
C’était un nommé Lue ; et il est vrai que ce Luc passait pour n’avoir plus sa tête. Il avait étudié pour être prêtre, puis notaire, mais on ne lui avait jamais connu aucun métier ; et il vivait chez une soeur qui l’avait recueilli, sans quoi il eût crevé de faim.
Il passait ses journées à lire dans des gros livres, ou bien se promenait dans le village, s’arrêtant devant chez les gens pour les rappeler, comme il disait, « au respect des Commandements » ; sa grosse barbe, ébouriffée, sortait de dessous un chapeau melon crevé, qu’il enfonçait jusqu’aux oreilles ; il portait une espèce de longue redingote effrangée ; les gamins lui jetaient des pierres.
On le voyait alors s’arrêter et il se retournait en leur faisant le poing.
C’était un de ces hommes, comme on en voit beaucoup, qui, n’ayant point trouvé à se situer dans la vie, ont sauté dans l’imaginaire, d’où ils redescendent vers vous avec des paroles obscures, des gestes désordonnés. Mais ils n’effraient personne. Ils n’étonnent même plus, à la longue. Ils ne sont bons qu’à faire rire.
De sorte que, quand Luc se mit à attaquer Branchu, les gens haussèrent les épaules et on lui conseilla d’aller crier plus loin.
Il n’en criait que davantage.
Or, il y avait au village un second cordonnier, nommé Jacques Musy, qui était un pauvre garçon toujours malade, triste, les joues creuses, très maigre, tout voûté, et souvent sa boutique restait fermée plusieurs jours de suite, parce qu’il ne pouvait pas travailler. C’est assez dire qu’il lui arrivait fréquemment de vous faire attendre l’ouvrage et, s’il n’en avait encore jamais manqué, c’est qu’on avait pitié de lui. Seulement la pitié, chez l’homme, est un sentiment du dimanche : elle est comme ces beaux habits qu’on ne met pas tous les jours. Quand on sut que Branchu travaillait si bien et à si bon compte, Jacques Musy fut délaissé. Il avait beau ne plus quitter sa boutique, ne se levant même pas de dessus sa chaise basse, parce qu’il voyait bien de quoi il était menacé : plus personne n’entrait chez lui. Il regardait, il voyait sur la place les petites filles jouer au paradis et à l’enfer, poussant du pied une pierre plate dans des carrés tracés avec un bâton sur le sol ; une heure sonnait, une autre heure ; plus une seule paire de bottines ne se trouvait posée sur la planche où il les rangeait autrefois. Il patienta quinze jours, trois semaines ; on se demandait de quoi il vivait. Un beau matin, sa boutique resta fermée. Sans doute qu’il était malade, mais personne ne s’inquiéta de lui. Deux ou trois jours passèrent encore. Et ce fut par hasard qu’une voisine le trouva pendu derrière sa porte, le quatrième jour, je crois, et il faut bien dire qu’il sentait déjà, et il avait la figure toute noire.
On ne sonna pas les cloches pour lui ; on l’enterra comme une bête dans un coin. Et déjà il aurait été oublié, et l’évènement lui-même aurait été vite oublié, parce que, des pendus, chez nous, on en voit plus qu’on ne voudrait, si Luc n’avait profité de l’occasion, parlant plus haut, avec plus d’assurance :
Vous voyez !
On lui disait :
Qu’est-ce qu’on voit ?
Si j’avais tort ou non quand je vous disais de vous méfier. Voilà que Jacques Musy est mort.
Jacques Musy, qu’est-ce que ça veut dire ? Ce qui fait le bonheur des uns fait le malheur des autres. Ça s’est toujours vu, ça se verra toujours.
Il y a ainsi une façon de se résigner à la vie qui est peut-être la sagesse ; Luc n’en continuait pas moins de crier, et secouait la tête en s’en allant par les chemins.
CHAPITRE II
I
Les signes, à vrai dire, ne commencèrent à se montrer que beaucoup plus tard ; il y avait bien trois ou quatre mois que Branchu était installé au village.
C’est quand octobre fut venu ; un matin que Baptiste le chasseur tirait un lièvre, son fusil lui éclata dans les mains.
On l’assit sur un tas de fagots devant chez lui ; les femmes allèrent chercher un baquet, en un rien de temps, l’eau fut rouge. Et, lui, quoique solide, voyant son sang couler, une fadeur lui venait à la bouche. « Mon Dieu, disaient les femmes, le voilà qui prend mal ! » Cependant, de dedans le corps, la machine à pression du coeur continuait à pousser à l’air un jet mince, et on ne put l’arrêter que quand on se fut procuré une bonne épaisseur de toiles d’araignées, dont on fit une application.
Trois jours après, un nommé Mudry, qui était le cousin de Baptiste, tombait d’en haut une paroi d’une centaine de mètres et se fendait la tête en deux.
La petite Louise, la fille du sonneur, prit le croup. Deux bêtes crevèrent, la même nuit dans la même étable. Un fenil tout neuf brûla.
Mais tout cela n’était encore que des évènements extérieurs à vous ; il peut y avoir ce qu’on appelle des coïncidences, même un proverbe dit qu’un malheur ne vient jamais seul. Le plus inquiétant fut donc ce qui se passait au dedans des gens, parce que leur nature changeait rapidement, et pas tout à fait dans le sens qu’il aurait fallu pour leur bien.
Il y eut, par exemple, Trente-et-Quarante, qui avait eu un enfant d’une autre femme que la sienne, et, comme l’enfant lui coûtait cher et que, cette femme, il ne l’aimait plus, un soir donc que le petit dormait, la mère ayant été chercher de l’eau à la fontaine, il le mit dans un sac qu’il noua par le bout, et, se laissant aller droit en bas la pente jusqu’à la plaine, le jeta dans la rivière qui coule là. Il avait attaché une grosse pierre au paquet. Il voyait le paquet descendre, il le regardait descendre ; et il était plein de contentement.
Il y eut aussi cette bataille de garçons, une nuit de la fin de la vendange qu’ils remontaient en troupe au village, et il est vrai qu’ils avaient un peu bu, et le vin nouveau est méchant, mais il n’est pas possible que le vin eût été seul en cause.
À ce qu’on raconta depuis, la dispute avait commencé au sujet d’une fille que l’un d’eux s’était vanté d’avoir embrassée quand ce n’était pas vrai ; alors pourquoi est-ce qu’il s’en vantait ?
On peut bien taquiner quelqu’un, mais à la condition de savoir s’arrêter quand on voit que la plaisanterie tourne mal ; ce Bernard fit tout le contraire.
Et l’autre, alors, le véritable amoureux, qui se nommait Jean, n’avait plus pu se tenir :
Tais-toi ! sans quoi...
Sans quoi ?... avait demandé Bernard.
Ils étaient une quinzaine, il faisait complètement nuit ; cela se passait tout en haut du dernier raidillon qu’on prend pour éviter les lacets de la route, c’est-à-dire à quelques pas du village ; les deux voix tout à coup étaient montées dans le silence.
Ils s’étaient jetés l’un sur l’autre. Et ceux qui les accompagnaient, au lieu de chercher à les séparer, comme on tâche toujours de faire, s’étaient trouvés partagés en deux camps ennemis, et les excitaient tour à tour : « Vas-y, Bernard ! » « Vas-y, Jean ! » qui n’avaient pourtant pas besoin d’être excités, parce qu’une égale fureur leur avait enflammé les moelles.
Trois fois ils s’étaient relevés, trois fois ils étaient retombés ; une petite lune sortait de derrière les nuages. Lune, tu es témoin, c’est le soir sur la route, et c’est le temps de la vendange, et aussi on a beaucoup bu ; mais ça n’explique pas pourquoi les deux garçons se tiennent comme ça couchés l’un sur l’autre, et celui qui est dessus tape de toutes ses forces dans la figure de celui qui est dessous. Et à présent, est-ce qu’on comprend mieux ? parce qu’ils ne sont plus seulement les deux à se battre, mais tous ceux qui sont là se sont empoignés. On ouvrait les fenêtres. Les hommes sortaient avec des lanternes, ils disaient : « Qu’est-ce qu’il arrive ? » et puis voyant que la lune éclairait : « Mon Dieu ! là-bas ! » et les femmes : « Mon Dieu Mon Dieu ! » et les femmes sorties, et jusqu’à des enfants en chemise, bien que la nuit fût froide, et la bise soufflait.
Les plus courageux des gens du village s’étaient approchés, quelques-uns armés de bâtons ; mais vainement essayèrent-ils d’intervenir, il fallut attendre que la bataille prît fin d’elle-même, faute de combattants.
Quatre d’entre les garçons restaient étendus sur la route. Le lendemain matin le sang n’était pas encore sec, qui avait fini par former des flaques ; longtemps une sorte de croûte brune resta collée à la chaussée, que le vent peu à peu fit s’écailler et emporta.
Quant à Jean, il garda le lit six semaines. Là aussi fut l’étonnement que lui, qui, au fond, était dans son droit, eût tout le mal et Bernard rien. Il avait la mâchoire cassée, le front fendu, un pied foulé, des plaies sur tout le corps, une grosse fièvre le prit, on le veillait, le médecin qu’on avait appelé parla d’abord d’une fracture du crâne, on crut un moment qu’il n’en réchapperait pas ; et, pendant ce temps, Bernard faisait le beau par le village, disant : « Il me connaît à présent, il ne viendra plus s’y frotter. » Et riait en se rengorgeant. Et ce qui devait arriver arriva, qui fut qu’il prit à Jean son amoureuse, bien qu’il ne songeât point à elle, mais ce fut elle qui vint un jour, et, lui ayant passé le bras autour du cou, elle lui disait : « Je t’aime, parce que c’est toi qui es le plus fort. »
Il n’y avait là aucune justice, mais c’est qu’il semblait assez qu’elle eût quitté le pays. Ainsi encore ce ménage de Clinche, qui était pourtant autrefois un homme raisonnable et doux, et sa femme une brave femme, et ses enfants de gentils enfants et faciles à élever ; mais brusquement l’humeur de Clinche avait changé ; et, toutes les fois qu’il rentrait chez lui, il se répandait en paroles dures à l’adresse de sa femme et en reproches pas justifiés.
Tantôt c’était la soupe qui était trop chaude ou trop froide ; tantôt une odeur, disait-il, qu’il y avait dans la cuisine, et l’odeur le faisait tousser ; tantôt le ménage n’était pas en ordre, ou bien, quand le ménage était en ordre, il accusait sa femme de perdre son temps ; il cherchait de toute façon l’occasion d’une querelle ; hélas ! on voit venir les coups.
Ils vinrent. Car d’abord sa femme ne répondit point. Docile de nature et pétrie à l’obéissance, elle s’étonnait seulement de voir son mari changé à ce point, mais on sait assez que les hommes changent ; et elle prenait patience.
Mais, comme la mauvaise humeur de Clinche ne passait pas et qu’au contraire il devenait chaque jour plus exigeant et plus brutal :
Oh ! Jean, lui dit-elle une fois, ne se contenant plus, comment as-tu déjà tout oublié ? Rappelle-toi le temps où tu venais me faire la cour, tu ne me parlais pas si durement alors, les mots n’étaient même jamais assez doux, et moi je disais non, mais tu m’as fait pitié, quand tu venais la nuit pleurer sous ma fenêtre... Et maintenant c’est toi qui ne veux plus de moi...
Il répondit :
Fous-moi la paix ! Regarde le temps que tu perds. Empoigne-moi ce balai, je te dis, et plus vite que ça, sans quoi...
Il leva la main, sur elle. Les enfants se mirent à pleurer.
C’est l’enfer dans cette maison, on entend le petit Henri qui dit à son père : « Papa, s’il te plaît, papa, papa, ne me bats pas ! » et il se traîne à genoux dans la cuisine, mais l’autre ne voit, ni n’entend, il tape sur le petit Henri comme il a tapé sur sa femme, et tout le village le sait, à cause des cris qui se font entendre, jusqu’à ce qu’un coup de vent passe et tout est emporté. Seulement le vent tombe de nouveau, alors la petite voix de nouveau sort de dedans l’ombre et le silence, se mourant peu à peu en une longue plainte, comme celle du vent lui-même quand il s’engage dans la fente d’un mur.
II
Lude sortit ce soir-là sans savoir pourquoi, ni où il irait, mais il avait besoin de bouger. Comme sa femme lui demandait s’il rentrerait bientôt, il lui répondit : « Mêle-toi de ce qui te regarde ! »
Elle fut étonnée, parce que son mari l’aimait bien, mais, dans ce ménage aussi, tout était changé depuis quelque temps.
Quelle chose le travaillait, ce Lude ? Lui-même ne savait pas bien quoi ; c’est comme un poids intérieur insupportable dont on voudrait se débarrasser : il partait droit devant soi comme la bête trop chargée qui espère ainsi faire tomber son fardeau.
Depuis la veille, le ciel était couvert. C’est simplement un changement dans la direction du vent, mais ce peu de chose suffit pour que l’aspect des lieux soit entièrement autre à l’oeil. Là où auparavant brillait le joli jaune d’or des feuilles, les arbres tendaient des bras nus ; le gazon brouté jusqu’à la racine avait perdu son éclat ; un ciel bas pesait sur les crêtes ; il vous venait, comme aux choses, une grande peine à vivre. C’est ce qui se passait pour Jean Lude. Là était ce travail qu’on a vu, parce qu’il pensait tout en allant : « Comment ai-je pu supporter si longtemps cette existence de misère ? »
Il n’en avait pourtant jamais souffert jusqu’à présent, pour dire ; même peu de gens avaient été plus heureux que lui ; on le citait comme un modèle de bon mari dans la commune.
Il était grand, mince, assez maigre ; il avait le cou long, la pomme d’Adam saillante ; il avait le regard très doux. Une grande bonne volonté était écrite sur sa figure, comme on en voit chez ceux qui ont accepté.
Seulement, voilà, il n’acceptait plus. Il ravala sa salive. Cela fit monter la pomme d’Adam. Il avait la bouche un peu sèche, comme quand on commence à être malade.
Il arriva sur un petit replat, où le chemin qu’il suivait bifurquait.
À cause du brouillard, on ne voyait plus le village qui était derrière lui. Un linge de brouillard avait été jeté dessus, et le linge recouvrait tout, à l’exception du clocher qui en sortait par une déchirure. Mais, par l’effet de l’air qu’il y avait plus bas, parfois la toile se mettait à bouger, un mouvement passait à sa surface, comme une vague sur le lac, et un lambeau s’en détachait, qui venait lentement à vous.
On aurait dit des bouffées de fumée de pipe, comme quand un vieux fume au pied d’un mur. Une de ces bouffées glissa au-dessus de Lude, il en venait déjà une deuxième ; elles se multipliaient rapidement.
On sait assez comment le brouillard monte : lui, du moins, le savait assez ; et, comme il faisait de plus en plus sombre, voilà qu’à tout le reste s’ajoutait encore pour lui une terrible impression de solitude, séparé qu’il était ainsi des autres hommes, rien que soi-même, et seul avec soi-même, dans le soir qui tombait, au carrefour des deux chemins.
L’un continuait de monter ; l’autre allait à plat, prenant la côte de flanc. Il parut hésiter un instant encore, puis il s’engagea sur celui qui allait à plat.
Où il s’acheminait ainsi, il ne le savait toujours pas. C’est ce simple besoin de mouvement qu’on a vu, et, quand il s’était arrêté, cela avait été un besoin de s’arrêter, et maintenant il marchait de nouveau, parce qu’il avait besoin de marcher. Il fut ainsi mené jusqu’au lieu nommé Prézimes. Et en lui toujours ces mêmes pensées : « Quatorze heures de travail l’été, six heures de sommeil, rien que de la soupe, une seule chambre pour nous trois, est-ce juste ? D’autres ont tout ce qu’ils veulent, nous rien. D’autres, quand il leur faut un habit neuf, ils n’ont qu’à ouvrir leur porte-monnaie ; nous, on est obligé de garder nos vieux habits toute notre vie, et même au delà de notre vie, puisqu’on nous les laisse dans le cercueil ! »
Nom de Dieu ! et il levait le poing.
Il avait de nouveau fait halte, si bien qu’il se trouva planté, comme si c’était fait exprès, juste devant un de ses champs, dont le côté d’en haut était ourlé par le chemin et qui s’enfonçait au-dessous de lui, comme cousu contre la pente.
Il n’y avait aucun arbre dans ce champ, aucun buisson non plus et aucune rigole, rien qui pût servir de point de repère, sauf trois ou quatre pierres pointues, qui partageaient l’espace labouré en rectangles à peu près égaux.
Il regardait ces pierres d’un regard fixe, qui était seulement une apparence de regard, parce que le vrai tourné en dedans ; puis survint tout à coup en lui l’éclair de cette idée : « Je n’aurais qu’à déplacer un peu les bornes pour que ma misère prenne fin. »
Cinq ou six pieds carrés de gagnés ne sont pas grand-chose, mais ce serait un commencement ; à quoi il s’obstinait déjà, c’était à ne plus être pauvre, et tant pis pour le moyen !
On s’est montré trop bête, il s’agit de faire voir que l’intelligence vous est venue. Il jeta encore un regard autour de lui. Il descendit dans le champ, il prit dans ses deux mains la première borne venue...
Un corbeau cria. On entendait au loin grincer l’essieu d’une charrette.
Quand il revint, il faisait nuit. Sa femme était en train de faire la soupe. Il l’embrassa.
Il semblait tout à fait redevenu le Jean Lude d’avant, et, comme la petite rentrait et lui souhaitait le bonsoir :
Viens ici, Marie, dit-il ; il la prit sur ses genoux.
Il disait :
Est-ce qu’on aime bien son père ?
Elle répondit :
Oh ! oui.
Il faisait chaud dans la cuisine, et c’est bon ces pièces fermées, quand le vent souffle et la nuit est dehors. Nous, on se tient sous les saucisses qui sont pendues à des perches dans la large cheminée, avec des quartiers de lard, parce qu’on vient de tuer le cochon ; et voilà, on se dit : « La nourriture est assurée. » On se dit : « J’ai ma maison, ma femme, ma fille », et une chaleur vous vient dans le coeur. On a le coeur dans du coton, comme quand l’oiseau par le mauvais temps revient se blottir dans son nid ; on ne demande rien de plus.
On apporta la soupe, il y avait longtemps qu’il n’avait mangé de si bon appétit. Adèle alla coucher la petite.
Elle revint, il la fit asseoir près de lui. Elle aussi avait chaud maintenant, et elle aussi était toute joyeuse ; dans ses yeux, brillait un feu doux.
Ah ! petite timide, dit-il ; allons, viens qu’on t’embrasse à la place du cou que tu aimes, mais c’est du joli, dis donc, après douze ans de mariage !
Puis recommençant :
Tant pis, viens quand même.
Elle n’avait eu qu’à s’approcher encore un peu. Il s’était fait un grand silence.
Tout à coup :
Écoute, que dirais-tu si on devenait riches ?
Elle s’était brusquement redressée.
Réponds-tu ?
Je ne comprends pas.
Comment ? tu ne comprends pas ? Eh bien, je te demande si tu serais contente au cas où on deviendrait riches, car c’est une chose possible... Même, reprit-il (et il donna un coup de poing sur la table), même ça ne serait que juste !
Il recommençait :
Il y a assez longtemps qu’on est pauvres, c’est bien notre tour.
De nouveau, elle avait peur.
III
En ce même temps-là, beaucoup de femmes se mirent à être atteintes du haut mal.
Elles passaient dans la rue, on les voyait s’arrêter tout à coup ; puis elles tombaient à la renverse, avec une sorte d’écume qui leur venait au coin de la bouche, et leur regard était tout blanc.
Et il était difficile de ne pas voir que jamais tant de maux ne s’étaient abattus à la fois sur le pays ; mais, quand les gens en recherchaient la cause, là ils commençaient à ne plus s’entendre ; les uns accusaient l’air, d’autres l’eau des fontaines, d’autres encore le changement de saison ; certains assuraient qu’il ne s’agissait que d’une épidémie de grippe.
Seul Luc avait son explication, c’était d’ailleurs toujours la même :
Il a le visage de la fausseté, reprenait-il ; le mouvement de ses mains est un mouvement de mensonge !
Et il continuait de se promener dans le village, ameutant les gens par ses cris. Cela ne semblait pourtant pas avoir causé le moindre tort au nouveau cordonnier, bien au contraire ; sa boutique ne désemplissait plus. On aimait à venir lui tenir compagnie, à cause des histoires qu’il racontait, à cause aussi qu’il savait écouter les vôtres ; il y avait toujours cinq ou six personnes installées autour de lui, dans sa boutique. Et lui, pendant ce temps, tapait son cuir et tirait son ligneul, l’air nullement préoccupé des bruits qui pouvaient courir sur son compte, le regard vif, la langue non moins vive, son petit oeil gris qui brillait, et plus adroit que jamais de ses mains et plus leste, si bien que ce qu’il abattait d’ouvrage en quelques heures était quelque chose d’inimaginable.
Il savait si bien vous distraire qu’on en oubliait qu’il fût là.
Et tout à coup, alors, montait au loin la voix de Luc ; elle grandissait peu à peu ; et ces mêmes mots revenaient : « aveuglement, malédiction, malheur » et tout le reste ; on était tiré de ses rêves ; certains, impatientés, disaient : « Il nous embête, ce vieux-là. » Seul, Branchu ne se troublait point. Son petit marteau à bout arrondi continuait de se lever.
Voyons, disait-il, qu’est-ce que ça peut bien vous faire ? Et en quoi est-ce que ça vous touche ?
Il portait le doigt à son front.
C’est un malheureux, voilà tout.
Bien sûr, répondait-on, nous, ça ne nous touche pas, mais vous !...
« Oh ! moi... » Branchu haussait les épaules. Et il s’était déjà remis à son travail, mais à ce moment Luc était apparu ; on ne pouvait certes pas l’accuser de poltronnerie ; qu’il fût seul et eux sept ou huit ne le faisait nullement reculer ; et, debout devant la boutique, sa vieille barbe remontée et ses yeux qui jetaient du feu, comme quand on bat le briquet :
N’avez-vous point honte, vous ? Car les autres sont sourds, et aveugles, mais, vous, c’est volontairement que vous vous refusez à entendre et à voir... Traîtres, je vous dis, lâches que vous êtes, propres artisans de votre perdition !...
Et sa voix grandissait toujours, mais il était interrompu, quelqu’un venait d’ouvrir la fenêtre ; une énorme pierre tombait dans le ruisseau ; il disparaissait sous les éclaboussures ; alors tous éclataient de rire, et Branchu comme tout le monde, mais on aurait dit malgré lui...
À quelques jours de là, un matin, vers onze heures, comme Lhôte rentrait chez lui, il vit des gens devant sa porte. Elle s’ouvrait sur un perron, en haut d’un petit escalier ; sur le perron, des femmes se tenaient, qui discutaient avec des gestes. Elles se turent. Lhôte s’avançait toujours.
Et l’une des femmes accourut : « Lhôte, Lhôte, n’entre pas (elle lui barrait le chemin), n’entre pas, c’est trop triste... Laisse, on la soignera sans toi... Tu attendras qu’elle aille mieux, parce que sans ça... parce que sans ça... »
Il l’écarta violemment, il monta en courant l’escalier du perron.
Il trouva sa mère couchée sur son lit.
Elle ne bougeait plus ; pourtant elle n’était point morte, comme on voyait à ses yeux qui n’étaient pas privés de regards ; sûrement même qu’elle voyait et entendait tout, seulement elle ne pouvait plus faire un geste, l’âme enterrée vive dans le corps, comme dans un autre tombeau.
Il se mit à genoux : « Maman ! appelait-il, maman ! (ainsi les tout petits, bien qu’il eût passé l’âge) maman, n’entends-tu pas ? C’est moi. »
En même temps, il se penchait sur elle, mais elle restait immobile, ses yeux ne se tournèrent même point de son côté ; elle était comme ces statues qu’on voit sur des dalles dans les églises, avec un coeur en plus, pourtant, et quelle douleur dans son coeur (si elle entendait son fils l’appeler) !
Les femmes se poussaient du coude, tout bas elles se disaient : « Personne n’y peut rien, c’est la grande paralysie ! »
On voit souvent de ces paralysies, c’est même une des maladies les plus fréquentes chez les vieux, ceux qui sont usés jusqu’au fond, alors les ficelles importantes cassent ; et on sait assez également que les médecins n’ont jamais réussi à guérir ces maladies-là, qui viennent de plus loin et de plus haut que nous.
C’est ainsi que, quand Lhôte parla de faire venir le docteur, les femmes secouèrent la tête.
Mon pauvre Lhôte, y penses-tu ? Le docteur n’y pourra rien et ça te coûtera tout de suite dans les vingt francs !
Il vit sans doute qu’elles avaient raison ; il n’insista pas. Il approcha un tabouret du lit ; il s’y assit, les bras croisés.
Et celle qui était sur le lit continuait d’être immobile, avec sa vieille figure en bois, ses lèvres tirées et pincées, son grand nez crochu, ses yeux creux, et, sous sa tête à bonnet blanc, un coussin recouvert d’une étoffe à carreaux. Elle ne respirait plus, autant dire, tant était incertain le mouvement de va-et-vient qui lui soulevait la poitrine, et le coeur est-ce qu’il battait ? est-ce qu’il va battre encore longtemps ?
Les gens entraient, sortaient, certains parlaient un peu, d’autres ne disaient rien ; qu’ils parlassent ou non, quelle pouvait bien être la différence ? Lhôte n’avait toujours pas bougé. Un long temps se passa, déjà on sentait que le soir venait. Les gros souliers à semelles de bois continuaient de claquer sur le perron et la porte d’être poussée ; il neigeotait, il faisait gris, une odeur de drap mouillé flottait pesamment sous le plafond bas.
Mais tout à coup, à un moment donné, quatre heures sonnèrent ; et, la porte s’ouvrant une fois de plus, on vit paraître Branchu.
On ne s’étonna point de le voir, parce qu’on le savait lié d’amitié avec Lhôte ; on s’écarta pour le laisser passer.
Il s’avança jusqu’au lit où la vieille était, et Lhôte près d’elle ; il posa la main sur l’épaule de Lhôte. Lhôte leva la tête, le regardant de ses yeux troubles, sans paraître comprendre ce qu’on lui voulait.
Lhôte, dit Branchu, tu ne me reconnais pas ?
Lhôte fit signe qu’il le reconnaissait, puis laissa retomber sa tête.
Alors on vit Branchu se tourner vers la vieille ; il prit sa pauvre main grise, il souleva cette main qu’il garda un moment entre ses doigts.
Et, un instant encore, il parut réfléchir et continuait de se taire ; quand il éleva de nouveau la voix, à peine si on la reconnut.
Lhôte, que dirais-tu si je la guérissais ?
Lhôte ne répondait toujours rien, mais ses yeux, à présent, ne quittaient plus ceux de Branchu.
C’est ainsi qu’on vit Branchu s’approcher plus encore ; il étendit les bras, ses mains s’ouvrirent, il les tenait ouvertes ; lentement, il les abaissa. Il les posa à plat sur la poitrine de la vieille. Puis il se mit à les promener de droite et de gauche, n’appuyant qu’à peine pour commencer, appuyant de plus en plus fort ; elles descendirent, elles montèrent, elles cherchaient le coeur ; elles gagnèrent le cou, puis les joues, puis le front ; tout à coup un grand soupir se fit entendre.
Voilà, dit Branchu, ça n’est pas plus difficile que ça.
Là-dessus, pour la deuxième fois, il se mit à rire (la première fois, c’était à propos de son enseigne quand il disait qu’il aurait dû la peindre en rouge).
Tous s’avancèrent en même temps, et, au milieu du cercle ainsi formé, la vieille Marguerite changeait rapidement de couleur. Ses yeux jusqu’alors fixes se déplacèrent sous les paupières ; les mains se cherchaient sur sa jupe ; on la vit remuer les lèvres, comme quand on veut parler ; tout à coup : « Où est-ce que je suis ? » et elle essaya de s’asseoir.
Est-ce possible ? disaient les gens, mais c’est qu’elle est ressuscitée, et ils se pressaient autour d’elle. « Lhôte ! tu n’entends pas ? elle a parlé ! » Lhôte seul paraissait n’avoir rien entendu. Les gens vinrent, ils le firent se lever, ils l’emmenèrent jusqu’au lit ; et Lhôte regardait sa mère, et sa mère le regardait ; puis, sur la vieille bouche sans dents, un sourire se mit à descendre, qui bougea d’abord au-dessus des lèvres comme un papillon avant qu’il se pose, puis elle tendit les bras à son fils.
Et lui n’avait peut-être point compris jusqu’alors ; quand ce signe vint, il comprit.
C’est qu’on ne pouvait plus douter qu’elle ne fût guérie. Elle avait pris son grand fils par le cou, elle disait : « Est-ce toi ! est-ce bien toi ? » Et les femmes qui l’entouraient s’étaient déjà mises à parler, ayant hâte de lui apprendre ce qui était survenu, vu que la vieille ne savait rien encore : « Vous êtes tombée, on est venues, on vous a relevée, vous étiez comme morte, heureusement que Branchu... »
Et il n’avait eu, n’est-ce pas ?... mais elles n’allèrent pas plus loin, parce que Lhôte s’était mis debout, et, levant la main :
Je sais qui il est, c’est Jésus !
Cependant un grand bruit venait de devant la maison. Une poussée se fit ; la porte, cédant brusquement, battit contre la muraille. Où est-ce qu’on va loger tout ce monde ? pas moyen de le laisser entrer. Néanmoins le monde entrait, trop de curiosité vous pousse, et on se bousculait autour de la vieille Marguerite, à qui on disait : « Est-ce vrai ? » et elle disait : « Vous voyez ! »
Elle semblait toute contente ; elle avait même l’air rajeunie, le teint plus frais, les yeux plus vifs. On lui avait fait du café qu’elle buvait, assise dans un vieux fauteuil de paille où on l’avait installée ; et, autour d’elle, les voisines à chaque personne qui arrivait recommençaient toute l’histoire, avec des gestes importants. Ainsi, dans le désordre qui était survenu, Lhôte un moment fut oublié. Quant à Branchu, depuis longtemps il n’était plus là.
Mais voilà que soudain, du milieu de l’obscurité qui avait maintenant envahi la chambre et la cuisine, une voix monta de nouveau, la voix de Lhôte se fit entendre et elle était sourde, comme quand on sort d’une méditation : « C’est Jésus qui est revenu ! »
On monta sur un banc pour allumer la lampe, Lhôte s’avança jusqu’au milieu de la pièce ; il recommençait :
« Entendez-vous, vous qui êtes là ? parce que les maux vont cesser ! » Il était pâle parmi sa barbe noire. Est-ce bien le bon compagnon beau parleur d’autrefois et l’homme à tablier de cuir qui fait fumer le sabot du mulet, tout en échangeant des plaisanteries avec celui qui tient la bête ? Il lève de nouveau la main :
Je vous le dis à vous qui m’écoutez, le Seigneur est parmi nous. Il était menuisier, il s’est fait cordonnier, mais peu importe que le métier change ; à quoi on le reconnaît, c’est qu’il guérit les malades, c’est qu’il redresse les morts dans leur cercueil !
Beaucoup de gens n’étaient pas loin d’être de son avis ; d’autres restaient incrédules ; mais enfin, n’est-ce pas ? on ne pouvait nier qu’il ne se fût fait un grand miracle ; si d’autres pourtant allaient suivre !
On vit, par la porte qui restait ouverte, tant de gens entrer encore qu’on ne savait pas d’où ils pouvaient bien venir ; puis la nuit s’offrit à eux tous ensemble parce que tous ensemble ils suivaient Lhôte qui sortait. Même il y avait parmi eux plusieurs malades, mais où est l’étoile, ils le savaient bien et vers quelle étoile ils se dirigeaient, parce que Lhôte marchait devant eux. « peut-être ? » se disait-on. En effet, est-on sûr de rien ? et il y a au dedans de nous une si grande soif de croire ! Lhôte allait devant eux ; il tourna à gauche. Une petite neige continuait de tomber, fine, venant d’en bas, d’en haut, de tous les côtés à la fois comme elle fait quand le vent souffle et ses aiguilles froides vous fondaient sur les cils. Et il n’y avait aucune étoile au ciel, mais là-bas tout à coup on vit briller cette autre étoile qui était sur la terre. Là-bas se trouvait la boutique, où il devait s’être réinstallé, comme l’indiquait la lumière ; ils s’en allaient tous de ce côté-là.
C’est de cette façon qu’on vit Lhôte enfin prendre les devants ; il frappa à la porte. La porte s’ouvrit, se referma. Et ils se poussaient tous pour tâcher du moins de voir par la fenêtre, puisqu’il ne leur était pas possible d’entrer. Les malades demandaient : « Est-ce qu’il ne nous guérira pas aujourd’hui ? Ce serait’ bien triste d’attendre. » Certains toussaient. Un pauvre petit garçon qui marchait sur des béquilles, ne pouvant rester plus longtemps debout, s’était assis dans la boue.
IV
Ils ne purent pas entrer, parce que la porte de Branchu resta fermée et on expliqua ensuite qu’il ne guérissait que certaines maladies.
Lhôte eut seul, ce soir-là, la permission d’entrer.
Il n’était d’ailleurs pas loin de huit heures, et, ordinairement, à huit heures, le village est endormi. Il se passe, en effet, que l’hiver on n’a rien à faire et, plutôt que de brûler du pétrole, on se met au lit. Silence alors sur tous ces petits toits serrés l’un contre l’autre, quand une grosse lune ou bien du brouillard est au ciel, et ce qu’on entend seulement c’est la fontaine, comme un petit tambour mouillé. Mais, ce soir-là, des voix continuaient de venir et au loin vaguement une rumeur bougeait, comme si plusieurs personnes eussent continué à causer dehors, malgré la neige. Ce fut alors qu’une grosse voix se fit entendre non loin de l’atelier de Branchu, où ils étaient maintenant quelques-uns à avoir rejoint Lhôte :
Écoutez, je vous dis, pendant qu’il en est temps encore, parce que, pour vous mieux tromper, il s’est changé en son contraire. Comme quand on a mis du miel sur une assiette pour les mouches...
Ça n’est pas difficile de savoir qui c’est, dit quelqu’un. Tout de même il faudrait le faire taire.
Le faire taire ? dit Lhôte, je m’en charge...
Mais Branchu le retint par le bras, et déjà la voix s’éloignait. Sans doute que le pauvre Luc faisait une fois de plus le tour du village s’arrêtant devant les maisons, « parce que, disait-il, c’est la dernière heure qui sonne ».
Le silence revint. Il y eut un moment de gêne. Puis Branchu : « Savez-vous ? ne restons pas ici. » Et, comme il faisait souvent, il emmena tout son monde à l’auberge.
Du moins, là-bas, était-ce mieux chauffé, avec aussi plus de lumière, et les commodités du vin qui aident à la conversation ; ils prirent place dans la salle à boire ; Branchu parlait beaucoup, les autres lui répondaient, il entrait des gens qui disaient à Branchu :
Est-ce vrai que vous faites des miracles ?
Branchu haussait les épaules :
Des miracles moi ! Hélas, non, mon pauvre ami, ni moi, ni personne en ce monde. Mais on a appris un peu de médecine, ce qui nous permet de rendre service à l’occasion...
D’autres aussi venaient qui disaient :
Êtes-vous Jésus ou bien le Démon ?
Branchu se mettait à rire : « Ni Jésus ni le Démon, entre deux, hélas ! entre deux... » Et Lhôte à ce moment étrangement le regardait.
On voit assez que personne ne savait plus que croire, mais c’est que les esprits n’avaient pas eu le temps de bien s’asseoir. Néanmoins, une considération nouvelle entourait Branchu, et une espèce de respect. On devait avoir pris le moyen parti de se dire : « C’est quelqu’un de très savant, qui le cache. »
Ces personnes-là sont à ménager. Lui, d’ailleurs, faisait bien les choses. Est-ce qu’il avait son idée ? Jamais le vin n’avait coulé si abondamment. À tous ceux qui entraient, aussitôt un verre était apporté. L’échauffement intervenait, et les fumées. Il n’avait autour de lui que ses amis et les amis de ses amis ; il semblait content de les sentir là et cherchait à les retenir, les entretenant par le vin (sauf Lhôte qui ne buvait pas).
La soirée ainsi se trouva bientôt assez avancée. Et c’est à ce moment, comme si c’était fait exprès, que la voix monta de nouveau, qui se rapprochait toujours plus :
C’est la dernière heure qui sonne !... Il vous mène d’une main douce, mais, moi, je vous fais voir le lieu où il vous mène, afin que vous puissiez encore lui échapper...
Quelques-uns s’étaient mis à rire ; Lhôte, lui, s’était levé. Et, comme Branchu lui faisait signe de se rasseoir : « Non, disait-il, en hochant la tête, non, voyez-vous, ça n’est pas juste ; et je vous obéis, parce que c’est vous, mais ça n’est pas juste... »
Voyons, disait Branchu, tu te rappelles bien ce que je t’ai dit.
Et, avec un faux air de vouloir arranger les choses :
« Après tout il ne fait de mal à personne tout au plus m’en fait-il à moi... Et bien sûr que, pour la réputation du village, il vaudrait mieux qu’il fût enfermé, mais rien ne presse. »
Il parla ainsi encore un moment ; ensuite il ne fut plus là.
Comment la chose s’était faite, personne ne le sut jamais. Il y avait pas mal de fumée, pas mal de gens s’étaient levés dans le feu de la discussion, parce qu’on s’était mis à discuter sur le cas de Lue : peut-être que Branchu profita du désordre, pendant que Luc à présent s’était posté devant l’auberge :
Hé ! là-bas, continuait-il, vous n’entendez pas ? C’est pourtant pour vous que je viens et pour toi, Lhôte, particulièrement, parce que tu as le coeur pur, mais il s’est adressé aux fausses nourritures. Écoute, il vaudrait mieux que ta mère fût morte ; il vaudrait mieux qu’elle fût morte, Lhôte, car il n’y a pas que le corps...
Lhôte mit si peu de temps à courir à la fenêtre qu’on ne put le retenir, et, l’ouvrant :
Répète-le voir !
Je le répéterai quand même.
Et si je sors ?
Je le répéterai toujours, parce que c’est la vérité.
Alors les choses ne traînèrent pas. L’autre n’avait pas fini sa phrase que Lhôte était dehors. Tout le monde le suivit. Il faisait tellement nuit qu’on ne vit pas bien ce qui se passa, sauf que les deux hommes se parlaient de tout près, et Lhôte : « Ce n’est pas lui seulement qui est Satan, c’est toi ! » Il y eut un bruit comme quand un corps tombe ; il y eut de nouveau la voix de Lhôte : « Hé ! vous autres... » Ils venaient, parce qu’ils étaient excités. « On va le prendre par les pieds », reprit Lhôte. Et, riant tous très fort, à part Lhôte qui ne riait point, ils s’attelèrent à ce corps comme des chevaux à une charrette. Mais une charrette légère et puis dans la neige fondante un corps glisse facilement. « Où est-ce qu’on va ? » « À la fontaine ! » Elle était tout près de là. Il y avait un grand bassin de bois, large et profond...
C’est ainsi que mourut le neuvième jour, d’une pneumonie, le seul qui eût vu clair dans ces choses peut-être, bien qu’il ne comptât pas au nombre des intelligents, mais c’est peut-être qu’il y a d’autres yeux.
CHAPITRE III
I
Tout fut calme, les jours qui suivirent, à cause qu’on approchait de la Noël. Il y avait du bonheur dans la maison des Amphion, et, comme les cloches sonnaient et le carillon dans le ciel balançait la bonne nouvelle, eux, assis devant le foyer, s’entretenaient de leur bonheur, Joseph et Héloïse Amphion. Décidément, le ventre d’Héloïse grossissait. Il n’y avait là rien, d’ailleurs, qui pût surprendre, elle en était à son sixième mois. Mais Joseph avait peine à y croire, depuis le temps qu’il attendait, trois ans qu’ils étaient mariés, et ils avaient tout essayé, même ils avaient fait le printemps d’avant un pèlerinage à Sainte-Claire.
Il disait :
Vilaine Héloïse ! moi qui te maudissais déjà, à cause de ta sécheresse, et, sais-tu, si tu avais continué, je ne t’aurais plus aimée, ça n’aurait plus été possible ! Donne-moi vite un baiser...
Il jeta du bois dans le feu d’où monta une grande flamme ; et, contre le mur noir de suie, des petites étoiles s’allumaient.
Elle lui avait donné un baiser (deux même, s’il voulait, disait-elle), pendant que, dans le silence du ciel, comme quand les enfants sortent de l’école, les notes du carillon se bousculaient hors du clocher.
Une fois de plus, ils reprenaient leur vie passée, leur inutile vie passée, bien que l’amour l’eût embellie, mais, quand une chose vous manque, c’est comme si tout vous manquait à la fois. Heureusement que c’était du passé, sans quoi l’amour lui-même n’y eût pas résisté à la longue. « C’est vrai, reprenait-il, en la regardant, j’avais beau serrer les poings, je sentais bien que je t’en voulais. Elle est raide, la pente du mécontentement ; mais tu m’as repêché d’en bas, à cause de ton beau gros ventre... Encore un baiser ! »
C’était bien le dixième et plus. On connaissait le charme des soirées. Les longues bûches de hêtre pas écorcé, mises en croix, vous jettent une lueur au visage, où on se connaît. On ne s’était jamais si bien vu. On remet une bûche. Août, septembre, octobre, novembre, décembre, ça fait cinq mois.
Alors, on continue ; à ces cinq mois, on n’a qu’à en ajouter quatre : janvier, février, mars, avril, on fait presque le tour de l’année : ce sera pour quand les oiseaux commenceront à chanter et il y a des petites pointes vertes aux haies, comme si des ongles leur poussaient.
Là était leur bonheur qu’ils vivaient en avant d’eux-mêmes et ainsi ils sortaient d’eux-mêmes. Ils avaient jusqu’alors tourné le dos à la fenêtre ; voilà que le jour entrait de nouveau.
Et, à présent que le jour entrait, toute sorte de projets leur venaient, tellement de projets, tellement d’inventions qu’ils en avaient pour des heures et des heures, encore n’arrivaient-ils jamais à en faire le tour. Est-ce que ce serait un garçon, par exemple, ou une fille ?
Il disait :
Moi, n’est-ce pas ? bien sûr, j’aimerais mieux que ce soit un garçon ; pourtant, si c’était une fille, je m’en contenterais bien.
Elle disait :
Pour moi, ça sera comme tu voudras ; pourvu que tu sois content, je serai contente.
Il se mettait à rire, il disait : « Est-ce vrai ? » Elle hochait la tête. Il disait : « Est-ce vrai ? Héloïse, est-ce vrai ? »
Puis :
Eh bien, supposons qu’il vienne un garçon, quel nom est-ce qu’on va lui donner ?
Il faudrait regarder dans le calendrier.
Il alla chercher le calendrier. Il s’agissait maintenant de savoir la date. Elle finissait par dire : « Cherche du 15 au 25. »
Le 15, disait-il, c’est saint Paterne.
Oh ! pas Paterne, disait-elle.
Le 16, c’est saint Fructueux.
Elle secouait la tête.
Le 17, c’est saint Anicat... Le 18, saint Parfait... Le 19, la Quasimodo... Le 20, saint Gaspard...
Il pensait : « Est-ce que je m’en vais continuer toute la soirée ? » Mais le 21 venait la Saint-Anselme.
Ça, dit-elle, c’est un nom que j’aime... Il faut qu’il naisse le 21.
Je veux bien, mais si c’est une fille ?...
Et de nouveau elle fut arrêtée, elle ne savait plus, il cherchait des expédients, il dit : « Il nous faudra regarder dans un autre calendrier, il n’y a pas toujours les mêmes saints » ; ils s’embrassèrent, ils se mirent à rire ; ils recommençaient à discuter ; puis ils n’eurent plus besoin de rien se dire parce qu’elle s’était assise sur ses genoux.
Bonheur du fond du coeur, il n’y a quand même que toi ; le reste n’est que du remplissage. Les mots qu’on dit, les petits rires, les gestes, les baisers mêmes, tout ça, c’est des choses en l’air ; on regarde plus profond. On y voit un beau bébé à grand front, à grosses joues. Là est la vraie base où bâtir, le mur d’en bas, la pierre d’angle. Il a beau être tout petit, cet enfant, c’est sur lui que tout repose, et il faut être sérieux quand on construit sa maison. Même, tout à coup, Héloïse devint triste ; Joseph lui demanda ce qu’elle avait ; le savait-elle seulement ? mais une ombre passa sur elle, comme quand, sans qu’on ait vu venir le nuage, il se met à faire gris devant vous sur le chemin.
Heureusement qu’il commençait à se connaître aux petits malaises des femmes, il l’obligea à se coucher. Le lendemain, qui était la veille de Noël, elle allait tout à fait bien. Ils assistèrent à la messe de minuit, après quoi ils eurent leurs parents chez eux et leur offrirent du vin chaud, où on met du sucre et deux ou trois bâtons de cannelle, et des clous de girofle, et même du poivre.
Noël passa ; puis vint le Nouvel-An.
II
Il faut voir comment c’est dans les villages en cette saison. Après les temps qu’on peut aller librement partout, voilà les chemins qui se ferment. On montre la montagne vraie. C’est triste, la montagne, en hiver. Il y a bien ce moment de Noël où comme une clarté descend du ciel sur nous : sitôt qu’il est passé, on retombe aux ténèbres, avec les chambres basses, et l’air qu’on y respire est un air fort de goût. Dehors, c’est le brouillard ; pour peu qu’il fasse beau, le froid reprend. Et, comme on n’a rien à faire dehors, sauf les quelques-uns qui montent au bois, avec des cordes et des haches, le mieux encore est de rester chacun dans sa maison en tâchant de tuer la longueur des journées. Le bétail à soigner, voilà toute l’occupation qu’on a. À part quoi, on trouverait bien des réparations à faire ; un contrevent tient mal, la fourche ou le râteau aurait besoin d’un manche neuf, mais une paresse est en vous. On se dit : « À quoi bon ? » Et on est là dans son gilet à manches, en grosse laine brune tricotée, à regarder par la fenêtre, à se chauffer au coin du feu ou à essayer de lire le journal. Pendant ce temps, les enfants crient. Beaucoup ont des mouchoirs noués autour de la tête, parce qu’ils ont mal aux dents.
La bonne influence s’était éloignée ; il y eut de nouveau des batailles, le ménage Clinche allait de mal en pis. Vainement la femme faisait-elle toutes les concessions : plus elle cherchait à arranger les choses, plus son mari devenait exigeant. Le pouce de Baptiste, qu’on croyait guéri, se mit à donner ; il se plaignait de douleurs dans le bras, et une boule s’était formée sous son aisselle. Constant Martin, de la boutique, fit faillite. Lude avait déplacé toutes ses bornes, et se trouvait ainsi avoir presque doublé la superficie de son bien.
Lude ne s’en sentait pas pourtant l’esprit plus en repos. On ne fait pas un pas qu’il ne faille en faire deux. On n’est jamais tellement riche qu’on ne puisse s’imaginer plus riche encore. Et il avait bien maintenant de la terre, mais alors c’est de l’argent qu’on veut avoir, du bel argent liquide en écus et pièces d’or.
C’est ainsi que le 6 de ce même mois de janvier, il était encore monté aux Essaims qui était son tout dernier pré, un grand pré, mais à l’herbe maigre, parce que situé trop haut dans la montagne, et il s’était montré particulièrement généreux, cette fois-là, envers lui-même, ayant déplacé les bornes de telle façon qu’un bon tiers au moins des deux prés voisins y avait passé. On s’en apercevrait sans doute, même c’était plus que probable : il ne s’en préoccupait pas. Pour un peu, il eût même souhaité qu’on découvrît tout. À cause de la neige fraîche où demeurait écrite en noir, comme des lettres font des phrases, toute la suite de ses pas, il avait fait un grand détour. Mais, une fois cette précaution prise, il n’avait plus cherché à se cacher. Il y avait en lui un drôle de mélange de toute espèce de sentiments comme quand on met dans un tonneau des vins de diverses sortes : fierté, honte, faux aplomb, de la peur, de l’entrain, des accablements ; au total un affreux désordre. Il avait mis des grandes guêtres, ses yeux brillaient sous son chapeau tiré très bas ; malgré qu’il fît froid, son long cou sortait nu de sa veste de grosse laine. Et il le tendait en avant, rentrant chez lui dans la neige qui était profonde et où il enfonçait quelquefois jusqu’à mi-cuisses. Qu’est-ce qu’il faudrait pour qu’on soit heureux ? Dix francs par jour ? Mettons-en quinze tout de suite. Et encore ça ne suffirait pas. Car il ne faudrait pas qu’on fût obligé de les gagner : il faudrait que ces quinze francs vinssent d’eux-mêmes, à date fixe, comme ce que les riches appellent leurs rentes : c’est de l’argent qui a des égards pour vous ; il se présente à vous le chapeau à la main. Alors, je me sentirais un homme. Il ne s’apercevait pas que la nuit venait : d’ailleurs il n’était plus très éloigné du village. Mais tout à coup l’aspect des choses avait changé. L’éclairage gris d’un reste de jour derrière les nuages avait fait place à une lumière verte qui venait on ne savait d’où, vu l’absence de lune et d’étoiles ; et elle semblait venir de dedans la neige, comme si celle-ci était devenue transparente, sur quoi étaient des objets noirs par grands blocs mal délimités. Plus bas venaient les toits basculés du village ; ils figuraient assez un énorme tas de cailloux où le clocher était comme un bâton planté dedans. Et, quoique Lude y vît assez pour se conduire, il ne s’y reconnaissait plus, passant par moment la main sur ses yeux, mais sûrement que c’est dans ma tête que tout ça se passe et que c’est clans ma tête que tout est basculé. Il se mit à rire, il ne croyait plus à son rire. Il ne tarda pas à voir paraître sa maison. Une lampe était allumée dans la cuisine. Et sa femme, vu l’heure tardive, devait l’attendre : pourtant quelque chose l’empêchait d’entrer. Il s’approcha de la fenêtre et, se collant au mur, avança la tête, un peu. La petite Marie était assise au bout de la table devant un livre et ses lèvres bougeaient. Bien sûr que ce livre était un de ses livres d’école et qu’elle apprenait son devoir ; on la voyait épeler avec application chaque mot ; puis, arrivée au bout de la phrase, elle fermait les yeux et se la récitait à elle-même, alors elle se redressait. La lampe, pendue au plafond, éclairait doucement son front rond aux cheveux tirés, où, à l’endroit de son plus fort bombement, il y avait une lumière. Tout était parfaitement calme, parfaitement comme toujours. Le feu brûlait sur le foyer, les assiettes attendaient autour de la soupière. Et Jean Lude voyait tout cela, et il ne se décidait pas à entrer.
Il s’était vivement rejeté en arrière quand sa femme était entrée dans la cuisine, ayant. peur d’être aperçu par elle ; il retrouva autour de lui cette étrange lueur verte de la neige, plus sombre seulement à cause de la clarté de la lampe dont ses yeux étaient tout à coup privés. Il ne pouvait pas rester où il était, il le voyait bien, mais où aller et qu’entreprendre ? Il avait d’abord, comme il sentait, une décision à prendre ; il avait besoin de gagner du temps. Il fit le tour de la maison et entra dans la remise, où il s’installa sur une vieille charrue très basse, de sorte que ses genoux venaient à la hauteur de sa figure. Alors sa tête descendit toute seule. Il la logea où il fallait. Seigneur notre Dieu, faites que nous soyons délivrés, même si nous devons pour cela persévérer dans le mal. Lorsqu’on est dans un tunnel, qu’on aille en avant, qu’on aille en arrière, peu importe, l’essentiel est qu’on en sorte. Il serra les dents, il lui venait des imaginations terribles. On entre la nuit dans les maisons, on a eu soin d’ôter ses souliers, il y a une vieille qui dort, on dérange à peine le lit : qui est-ce qui penserait qu’elle n’est pas morte de mort naturelle ? Mais, près de là, dans une armoire, sous une pile de draps, le portefeuille est gonflé de billets !... Bon ! c’est ça, il allait mieux, il releva la tête, il respira fortement ; et puis il vit qu’il n’y avait ni vieille ni portefeuille ; il y avait seulement devant lui la nuit qui entrait en plus clair par la porte entr’ouverte de la remise ; il se laissa retomber en avant.
C’est ainsi qu’il ne prit point garde tout de suite à ce bruit de pas qui venait.
Tiens, dit une voix, je pensais bien te trouver là...
On venait sans hésitation, mais l’ombre était épaisse à l’intérieur de la remise et ce ne fut qu’au son de la voix que Lude devina qui parlait. Il eut froid dans le dos. Mais c’est qu’il fait froid, en effet ; et, d’ailleurs, celui qui est là, je n’ai rien à craindre de lui. C’est un nommé Criblet, surnommé Serpent, pour la raison qu’il est tout en longueur et pour sa fausseté aussi ; seulement on sait assez qu’il ne compte guère, ayant roule jusqu’au plus bas sur la pente de la boisson Et Jean Lude :
Que veux-tu ?
L’autre :
Rien.
Il y eut un silence ; peut-être que l’autre allait s’en aller. Mais la drôle d’idée, quand même, de venir me chercher dans cette remise, où personne ne m’a vu entrer
Dis donc, Criblet !
Qu’est-ce qu’il y a ?
Comment savais-tu que j’étais ici ?
C’est que j’ai des yeux, dit Criblet.
Il riait, il se mit à dire : « Je suis bien content de ta question, elle me facilite les choses. »
Il se tut, il reprit :
J’aime à me promener. J’ai été me promener. J’ai été regarder les pierres...
Hein ? dit Lude et le souffle lui manqua.
Mais l’autre n’eut pas l’air de s’en apercevoir.
Il y en a de toutes les espèces ; il y en a des grandes, il y en a des petites ; il y en a qui sont trop lourdes, il y en a qu’on peut soulever... On les prend comme ça dans ses deux mains, on tire dessus...
Tais-toi ! cria Lude.
L’autre dit : « Tu vois. »
Et il se mit alors à rire tout doucement : « Je pensais bien qu’on s’entendrait. » C’est réglé comme du papier à musique. On n’a pas à avoir peur, quand on dit la vérité. On dit : « Les pierres sont légères », et ensuite on dit ce qu’on veut, parce qu’il disait maintenant :
Combien d'argent as-tu chez toi ?
Lude ne se défendit point, il ne songea même pas à mentir, il dit tout de suite : « Je dois avoir deux ou trois cents francs. »
Va les chercher.
Les premiers seront les derniers, dit l’Écriture. Lude sentait qu’il n’était plus ferme sur ses jambes. Il entra dans la maison ; Adèle voulut parler, il lui défendit de parler. Il passa dans la chambre. Il revint, elle le regardait, il lui dit : « Je te défends de me suivre », et, ayant pris la clef qui pendait à un clou, il ferma la porte à clef derrière lui.
Il revint à la remise, il se sentait toujours très faible. Criblet bougea dans l’ombre devant lui ; il toussotait comme quand on commence un rhume. Lude avait sorti l’argent de sa poche. Il dit à Criblet :
C’est cent francs.
Ça va bien, dit Criblet, et Criblet les lui prit (on ne distinguait toujours rien, et il n’y avait toujours rien que sa voix), mais les mains de Lude étaient vides.
On vit ce long corps se dresser de nouveau dans l’ouverture de la porte : Criblet s’arrêta, fit demi-tour :
Merci bien !
Il toussota encore une fois, puis il dit : « Quand on n’aura plus rien, on reviendra. »
Il était loin, le bruit de ses pas se tut : quant à moi, est-ce que je rêve ? Non ! je ne rêve pas. Ah ! mon Dieu ; il a eu connaissance de mon secret, il peut faire de moi ce qu’il veut, parce qu’il connaît mon secret. Lude s’affaissa d’abord comme si on lui avait coupé les jambes. Mais presque aussitôt il se remit debout. Il sentit un feu s’allumer en lui et que son sang se mettait à bouillir, parce que c’était trop injuste. Il sortit, il était poussé par la colère. Il se trouva que Criblet ne s’était pas encore éloigné de beaucoup. Lude n’eut qu’à le suivre, il marchait derrière Criblet. « Je le tiens ! » pensait-il. Il n’y avait personne, et on y voyait très suffisamment, à cause de cette lumière verte dans quoi Criblet allait et Lude le suivait. Il regardait sous le chapeau, c’est là qu’il lui fallait viser, y atteignant du premier coup et d’un seul saut comme le chat. Il avait raison tout à l’heure : pas moyen de rester dans le tunnel ; mais il avait fait un progrès. À mesure qu’on s’avance dans le mal, le mal nous quitte, on l’use, on se débarrasse de lui. Et il s’était encore singulièrement rapproché de Criblet, sans que l’autre parût s’être douté de rien.
Il put choisir le bon moment. Le choc fut si violent que Criblet tomba la figure en avant et Lude tomba par-dessus lui, sans que ses mains se fussent desserrées.
« Je le tiens ! je le tiens ! ça y est ! »
Or, c’est Lude qui était sur le dos à présent, les mains de Criblet autour de son cou, le genou de Criblet sur sa poitrine.
Ils avaient roulé tous les deux dans la neige, où ils avaient creusé un grand trou en tombant ; Criblet souriait avec un côté de la bouche :
Tu n’es plus rien, mon pauvre Lude !
Criblet se secoua comme un chien qui sort de l’eau ; des morceaux de neige tombaient de dedans ses oreilles.
Ce que c’est tout de même que de n’être plus soutenu !
Puis, haussant la voix :
Hé ! vous autres, criait-il, venez voir, si ça vous amuse ! (Et un écho dans le village lui renvoyait chacune de ses paroles.) Venez voir où ça mène de trop aimer le bien d’autrui.
Et il allait continuer sans doute, mais Lude à ce moment d’un coup de reins se redressa ; et, sans que Criblet eût d’ailleurs tenté de le retenir, il se sauvait droit devant lui, dans la nuit, à travers champs.
III
Le lendemain matin il faisait du soleil. Les nuages, pendant la nuit, s’étaient défaits de devant la lune. Ils passent rapidement dessus, laquelle est là qui les élime comme la pierre fait d’un filet ; et, quand enfin le jour se lève, on la voit, toute pâle et ronde, être seule dans le ciel bleu.
Joseph s’était levé de très bonne heure, parce qu’il devait aller travailler au bois ; Héloïse s’était levée en même temps que lui.
Il lui avait dit :
Dans l’état où tu es, tu aurais mieux fait de rester au lit.
Il ne manquerait plus que ça.
C’était une bonne douce petite femme bien travailleuse.
Donc, quoi qu’il eût pu faire, elle avait allumé le feu, mis de l’eau dans le coquemar, moulu le café, préparé les tasses : lui, pendant ce temps, rangeait dans un sac ses provisions. Finalement ils se trouvèrent assis en face l’un de l’autre, ayant entre eux la grande cafetière de métal, où se faisait entendre, de distance en distance, le petit bruit des gouttes qui tombaient dans le récipient.
Une lampe était allumée ; il regardait sa femme, elle avait les joues toutes marbrées de bleu.
Il se leva.
Écoute, promets-moi que tu te recoucheras sitôt que je serai parti.
Elle le promit, il s’en alla tranquille. Un groupe d’hommes l’attendait sous la croix : ils se mirent en route tous ensemble.
Longtemps, de derrière les carreaux, elle suivit la petite troupe des yeux, puis elle pensa à aller se remettre au lit, comme elle avait promis de faire ; mais est-ce qu’on va se coucher quand justement le soleil se lève ? et mon ouvrage, qui le fera ? et puis, se disait-elle, Joseph n’en saura rien.
Elle ne se recoucha donc point ; elle se sentait très gaie et pleine d’entrain, maintenant. On chante toutes les chansons qu’on sait. L’enfant lui tenait compagnie.
Quelquefois, il lui donnait un coup de pied, alors elle se redressait et faisait la grimace, mais tout de suite après elle se remettait à sourire. Qu’il bouge, qu’il se tourne, qu’il vous fasse mal, c’est tant mieux, puisque c’est signe qu’il est vivant. Plus on souffre à cause de lui, plus on l’aime. Elle considérait son ventre en se demandant : « Pauvre petit, est-ce qu’il a seulement la place ? Il n’a point d’air, il ne voit rien, il n’entend rien, il ne mange rien : c’est bien naturel qu’il se venge. » Et une grande pitié lui venait en même temps qu’un grand bonheur, parce qu’il n’y avait plus qu’à prendre patience. « Donne-moi tous les coups de pied que tu voudras, ce n’est pas moi qui m’en plaindrai ! »
C’est pourquoi, à présent, elle aimait tant à être seule ; même les voisines se plaignaient d’elle, disant qu’elle devenait fière, mais c’est que j’ai quelqu’un qui me tient compagnie, et le temps passe bien trop vite pour que j’aille le perdre à bavarder, comme autrefois.
Jamais seule, et le temps s’en va ; déjà dix heures. Elle ôta son tablier, elle le pendit à un clou, alla faire un bout de toilette ; puis, s’étant enveloppée dans un châle, ayant noué autour de sa tête un fichu de laine noire à bord brun, elle partit pour la boutique, l’autre, pas celle de Martin, parce que Martin avait fait faillite, comme on a vu.
Il s’était mis à faire un grand soleil, où on voyait le chemin recouvert de neige gelée luire comme un chaudron bosselé ; des petites flammes pointues bougeaient partout à la pointe des pieux qui soutiennent les barrières ; les toits avaient une pente bleue, l’autre d’argent.
Elle vit qu’il y avait beaucoup de femmes autour de la fontaine, et cela l’ennuya un peu, parce qu’on allait l’arrêter, mais elle s’était déjà trop avancée pour pouvoir rebrousser chemin. Elle continua donc, allant à petits pas, précautionneusement ; dès que les femmes la virent venir, elles coururent à sa rencontre. Et elles lui racontèrent que Lude s’était sauvé.
Là était la grande nouvelle qui, tout le matin, avait circulé dans le village, d’où la raison de tout ce monde, et les femmes à présent entouraient Héloïse : pensez donc, il a disparu, sa femme le cherche partout ; et il paraît, à ce que dit Criblet, qu’il a bien fait de se sauver, ce voleur ; il allait la nuit déplacer ses bornes. Et Criblet prétend qu’il est possédé. Criblet dit qu’il sentait le soufre !
Ainsi allaient et venaient les paroles ; ce fut la journée des évènements.
Mais, elle, parmi tout ce bruit, gardait son air de tous les jours. Notre raison de vivre est ailleurs, n’est-ce pas ? Elle se trouva donc bientôt avoir dépassé la fontaine ; la boutique n’était plus loin. Et Brouque, le marchand, avec sa grande barbe noire (un homme, lui, qui parlait peu et même, ce jour-là, il n’ouvrit pas la bouche), eut vite fait de lui peser son sel. Ensuite il y eut la farine. Cela fit deux paquets de deux livres chacun qu’elle serra dans son panier ; puis paya, puis sortit, et il faisait beau.
Les femmes discutaient toujours autour de la fontaine ; elle prit par la rue de derrière.
Là, tout était beaucoup plus calme ; on n’apercevait guère que les passants habituels. Il y avait d’abord quelques fenils, puis deux ou trois maisons d’habitation, puis la boutique de Branchu ; à cet endroit, la rue faisait un coude. Cette rue, elle aussi, était couverte d’une épaisse couche de neige gelée ; il fallait, là aussi, qu’Héloïse fît attention. Elle allait si lentement qu’une de ses amies, nommée Julie, n’eût pas besoin de se presser pour la rejoindre. Elles causèrent un instant.
C’est quand même incroyable ! disait Julie, un homme à qui, jusqu’à présent, personne n’avait jamais rien eu à reprocher ! Un gentil garçon ! Qui était heureux, qui aimait sa femme ! À quoi est-ce qu’il peut bien avoir pensé ?
Héloïse disait : « Oui... oui... » ; elles se quittèrent. Mais, au lieu de rentrer chez elle, Julie resta sur le chemin.
« J’étais restée là, racontait-elle plus tard, parce que ça m’amusait de la voir marcher comme ça, et puis j’étais un peu fâchée. C’est cet air distrait qu’elle avait. Je pensais : « Comme elle est changée ! » N’est-ce pas ? On s’était connues toutes petites. Je me disais :
« On ne la reconnaîtrait pas ; quelle belle courge elle a sous sa jupe ! l’attache du tablier ne tient plus. » Et il gelait fort, n’est-ce pas ? C’est pourquoi elle allait doucement, levant un peu le bras pour garder l’équilibre. Il y en a qui mettent des pions de bas sur leurs souliers. Elle allait cependant, il s’est bien passé cinq minutes. Et c’est juste au moment qu’elle arrivait devant chez Branchu, je me rappelle tout, et même qu’elle avait tourné la tête pour regarder dans la boutique. C’est juste à ce moment ; elle s’est arrêtée. Elle s’est rejetée en arrière, comme si elle allait tomber sur le dos ; elle a jeté un grand cri. C’est un de ces cris, voyez-vous, qui ne vous sortent plus du tuyau de l’oreille. Je me suis mise à courir ; je l’ai trouvée qui se roulait par terre, en se tenant le ventre des deux mains... »
IV
Ils l’avaient étendue sur un brancard ; deux devant, deux derrière, un drap jeté sur elle, pesamment ils étaient venus. On l’avait mise dans son lit. On avait vite été chercher la sage-femme et le curé ; ils étaient arrivés trop tard. C’était un beau garçon pourtant.
Ils le regardaient, s’étonnant de le voir déjà si gros, si formé ; ils disaient : « Quel dommage ! un mois ou deux de plus, et on aurait pu le sauver. » Mais est-ce que vraiment on aurait pu le sauver ? il était déjà mort quand il était sorti du ventre de sa mère.
Heureusement qu’Héloïse n’en savait rien. Les soins des femmes, leurs voix, les tisanes, les linges chauds, aucune de ces choses ne parvenait plus jusqu’à elle. Elle était ailée ailleurs, elle était allée dans une autre vie ; quelqu’un avait eu pitié d’elle. Et maintenant elle riait, elle était gaie. Si bien qu’on se disait : « Tant mieux ! » et en même temps : « Comme c’est triste ! elle qui avait tant attendu et le bonheur venait enfin ! »
Il y avait partout des groupes arrêtés ; et on entendait :
Impossible !
J’ai pourtant des yeux, ou quoi ?
Comment est-ce que ça s’est passé ?
On n’en sait rien.
C’était pourtant une femme robuste !
Bien sûr.
Elle n’était pas malade ?
Jamais elle ne s’était mieux portée.
peut-être que son panier était trop lourd... Ou bien elle s’est fatiguée ?
On hochait la tête, ce n’était pas ça.
Le boulanger Tronchet, tout petit et tout rond, roula hors de chez lui comme une boule blanche ; l’aiguille sur le cadran bleu marqua midi. On sonna la grosse cloche. Etienne, fils d’Etienne, petit-fils d’un troisième Etienne, était en ce temps-là sonneur ; les deux autres Etienne avaient été sonneurs. Petit-fils et fils de sonneurs, on a les cloches dans le ventre. Il sonna parfaitement bien. Il y avait une femme qui coupait dans un saladier des betteraves conservées, elle avait les mains toutes rouges. Elle cria quelque chose par la fenêtre à une voisine, laquelle lui cria des choses. Plus loin, sur un perron, au bas duquel un mulet est arrêté, cet homme, vu de dos, a une veste de laine. Et un grand malaise venait. Est-ce qu’on n’a pas remarqué pie ! vilain nuage est monté au ciel, il doit bien y avoir deux heures, et il continue à se tenir sur le soleil ?
Longtemps on a mis des chiffres sous des chiffres ; il faut bien pour finir qu’on fasse le total. Et, reprenant toutes ces choses une à une, ils commençaient à être effrayés, chacun faisant le calcul à part soi. Musy pendu, le pouce de Baptiste, les enfants atteints par le croup, les femmes tombées du haut mal, les bêtes qui avaient crevé, les garçons qui s’étaient battus, et Lude, à présent, et puis Héloïse : ça n’est quand même pas naturel !
On cherche à faire voir un cheminement qui se fait. Est-ce que vous sentez, quand vous respirez, parmi le goût frais de l’air, une fine odeur de vanille ? C’est l’odeur de la fumée du bois de mélèze. Il y a ce bois rouge dont on fait les crayons. Son principe résineux, en même temps que cette bonne odeur, étend subtilement au-dessus du village une espèce d’apparence bleue, où les toits peu à peu s’embrouillent, tandis qu’on voit bouger en haut des cheminées des espèces de petits drapeaux...
Joseph cependant était descendu. On avait été le chercher. Tout de suite il voulut le voir. On n’osait pas le lui montrer. Mais il se fâcha si fort qu’on dut céder finalement.
Il avait gardé son chapeau sur la tête, il sentait encore la forêt. Il ramenait l’odeur d’en haut, une odeur de mousse et