Psaume paysan
par
Félix TIMMERMANS
I
JE ne suis qu’un pauvre paysan et bien que j’aie eu beaucoup de misères, je déclare que la vie de paysan est la plus belle qui soit au monde. Je ne voudrais pas faire l’échange avec un roi.
Mon Dieu, je Vous remercie d’avoir fait de moi un paysan !
Je suis né là-bas dans cette chaumière. Nous étions quinze becs ouverts chez nous, et bien qu’il nous arrivât souvent de recevoir plus de taloches que de nourriture, c’était quand même le bon temps et nous devînmes tous des gaillards forts comme des chênes.
Un grand ménage est un plaisir. J’aime les grappes d’enfants. Un bon arbre doit donner beaucoup de fruits.
Je n’ai jamais refusé un gosse à ma femme. Notre métier n’est-il pas de faire pousser les choses ? Les enfants comme les choux ? On sait au moins pourquoi l’on vit et pour qui l’on travaille. Le Père et la Mère n’en sont pas morts, eux non plus. À quatre-vingts ans, elle était encore droite comme une latte et elle vous portait, en sifflant, un sac de pommes de terre. Quant au Père, à force de travailler, il s’était courbé en point d’interrogation. Lorsqu’il fallut le mettre en bière, il s’y trouvait assis ou bien ses jambes pointaient vers le ciel. Il a fallu lui briser les os ; c’est-à-dire que c’est moi qui ai dû les lui briser. Les autres avaient peur. La vieille demoiselle du château, notre propriétaire, était souvent venue lui demander d’aller chez elle comme jardinier. Peu de besogne, un bon salaire et une part de la récolte des fruits !
« Flûte ! avait-il répondu. Un paysan doit rester un paysan, sans quoi le cours de la terre s’arrêterait. »
Il fulminait, il avait bien du chagrin, parce qu’un seul parmi nous avait le goût du métier de paysan.
J’ai des frères et des soeurs à Anvers et à Bruxelles, deux sont en Amérique, un en France ! Il y en a un autre à Gheel : il est fou. celui-là, ça peut arriver dans les meilleures familles ; et un autre encore est frère chez les Carmes Déchaussés de Termonde. Celui-là, nous ne le voyons que lorsque son couvent a besoin de pognon.
C’est parce que je suis resté attaché à la terre que mon père m’a toujours appelé : notre Racine. Je n’ai pas pu abandonner les champs. C’est une sorte d’envoûtement. Les champs vous attirent. On les aime et on ne sait pas pourquoi.
Tout bien pesé, Monsieur le curé a raison quand il dit que le champ est une sorte d’ennemi, un géant qui, jour après jour, lutte contre nous.
Il s’agit de le combattre, corps et âme, inlassablement. Avez-vous déjà réfléchi à ce qu’il faut faire pour qu’il y ait du pain sur la table ?
Labourer, engraisser, herser, faucher, battre, moudre, pétrir et cuire. Et si le Bon Dieu ne s’en mêle pas en vous envoyant au bon moment un peu d’eau ou un rayon de soleil, si vous ne vous attirez pas les bonnes grâces des Saints en leur offrant un cierge pour qu’ils éloignent limaces, vers, éclairs et tonnerre, toute votre sueur aura coulé en vain. Mais quand on tient dans sa main carrée une tartine de la nouvelle récolte, quand on met la dent dans ce pain arraché à la terre, quand on voit autour de soi une pleine tablée de mangeurs, c’est comme si le Patron de là-haut vous mettait la main sur l’épaule en vous murmurant doucement à l’oreille : c’est très bien, Racine, merci !
Non, à mon idée, le champ n’est pas un géant mais une géante, une très grande femme, aux proportions énormes. Son visage, c’est l’air. Elle nous attire. On marche sur son corps, on rampe sur son corps. Elle vous contrarie, naturellement, comme toutes les femmes. C’est ce qu’il faut. On la flatte, on la dorlote. On ne se décourage pas et elle finit par devenir douce et obligeante et elle donne, donne, il n’y a plus moyen de l’arrêter !
Il faut aussi qu’un paysan ait une bonne femme dans son lit, mais elle ne doit pas y demeurer trop longtemps. Il lui faut baratter le beurre, préparer à manger pour les hommes et pour les bêtes, travailler à s’en user les bras jusqu’aux coudes. J’ai connu beaucoup de filles ; j’étais un petit coq dans ma jeunesse ; je me suis battu pour elles, plus par goût de la bataille que pour les filles elles-mêmes. J’attendais la bonne, or, les bonnes sont rares et quand on la rencontre c’est, le plus souvent, à l’improviste.
La Fine venait d’au-delà de la Nèthe. C’est curieux, la façon dont l’amour peut s’emparer du coeur d’un homme.
Au pèlerinage de Montaigu, car je vais chaque année à pied à Montaigu, nous nous trouvions dans le même estaminet, plein à craquer, en train de manger nos tartines. Dehors, il pleuvait, et le sot du cabaret était tout boueux. Elle était assise en face de moi, mais je ne l’avais pas encore remarquée. Il y avait beaucoup de monde et j’avais l’esprit ailleurs. En reculant un peu pour laisser passer une paysanne, je renversai brusquement mon verre de bière. La Fine se leva d’un bond pour préserver sa robe et voici que ses tartines tombèrent par terre. J’étais tout confus et je lui donnai trois des miennes. Elle ne voulut pas les accepter.
« Je jetterai les miennes dans la boue aussi, lui dis-je. » (C’étaient des tartines au lard).
Alors elle accepta.
« Sont-elles à votre goût ? demandai-je.
Oui, dit-elle, c’est du très bon pain.
Où habitez-vous ? »
C’est ainsi que nous liâmes conversation. Elle était luisante comme un oignon séché, bien en chair, la poitrine rebondie. J’aurais bien voulu retourner avec elle, mais elle était accompagnée de sa famille.
Je me mis à penser sans cesse à elle, son image ne me quittait plus : aux champs, pendant les repas ; la nuit, je rêvais d’elle délicieusement. Je n’avais plus ni repos ni répit, et, aussitôt que cela m’était possible, je m’en allais, le soir, du côté de la Nèthe, d’où j’apercevais le toit de tuiles de sa maison. Je restais couché là à fumer pipe sur pipe, en sifflant sans arrêt la petite chanson « Ave, ave, ave Maria ! » pour que cela lui rappelât Montaigu et notre rencontre, et j’espérais toujours qu’elle viendrait voir qui sifflait ainsi. Tout cela sans aucun résultat. Le dimanche, je la vis enfin, sur la digue opposée, qui rentrait des Vêpres avec sa soeur.
« Eh bien ! criai-je hardiment, vous avez bien digéré les tartines ? »
Elle pouffa de rire, et dit quelque chose à sa soeur qui se mit à rire également. Je me sentais tout confus mais je criai quand même :
« Est-ce que je peux vous envoyer un pain tout entier ? On a cuit chez nous, hier. »
Elles dégringolèrent de la digue en riant. Arrivée dans la petite prairie, en bas, elle se retourna encore une fois.
« Je reviendrai demain ! » criai-je, encouragé par ce geste.
J’agitai la main et elle fit de même. Je sentais que tout allait bien et j’avais le coeur si chaviré qu’il m’était impossible de rester plus de cinq minutes dans le même cabaret.
Le lendemain donc, à la tombée du jour, muni de tout mon courage et d’un pain noué dans une serviette, je me mis en route sans mot dire. Par la ville cela fait bien un détour d’une heure. J’ouvris la porte. Ses frères étaient là, ils étaient cinq, et le père, un type fort comme un pilier. Ils mangeaient des pommes de terre à même la poêle. Je ne dis pas grand-chose. Seulement que j’apportais un pain pour « elle ». Je ne connaissais pas encore son nom. Elle restait là, toute confuse, plus près des larmes que du rire. J’ignore comment les choses se sont passées, mais avant d’avoir pu compter jusqu’à trois, j’étais dehors, à gigoter dans un fossé. Mon pain, ils l’avaient gardé. Je les entendais rire. Un contre six, ce n’était vraiment pas de jeu. J’étais comme un sac de tuyaux de pipe brisés. J’ai dû ramper, ou à peu près, jusqu’à la maison, furieux comme un tigre, vous pouvez m’en croire, et fermement résolu à me venger et à avoir la jeune fille.
Rentré chez nous, j’en parlai à voix basse à mes trois frères.
Le lendemain, tous les quatre, nous aiguisions nos couteaux sur la pierre. Quand la nuit fut tombée, nous nous mîmes en route vers la maison de la belle. Ses frères s’y trouvaient ; ils furent vite mis à la raison sans que nous eûmes à nous servir de nos couteaux. D’effroi, ils laissèrent tomber la vaisselle. Et tandis que mes frères flanquaient une raclée aux siens, je dis à la fille :
« Si tu ne deviens pas ma promise, la terre sera rouge de sang. »
Sa soeur s’était enfuie au dehors en criant à l’aide, mais avant l’arrivée des renforts, munis de bâtons et accompagnés de chiens, nous avions sauté dans la Nèthe et atteint l’autre rive, d’où nous les narguâmes ouvertement. Après, je crus devenir fou. Je me rendais compte que j’avais tout gâché. Je n’étais plus bon à aucune besogne. Chaque jour, je guettais la fille, caché derrière les roseaux.
« Si elle tient à moi, elle finira bien par venir jusqu’à la rivière car, de là, on découvre facilement notre chaumière », pensai-je.
J’allais renoncer à mon espoir quand un samedi, alors que j’étais une fois de plus couché à ma place favorite, je la vis sortir du petit chemin pour aller puiser de l’eau. Quand elle eut tiré le premier seau, je criai : Holà ! Elle sursauta. Elle n’osa rien me répondre mais, de la main, elle me fit signe de partir.
« J’arrive ! criai-je, attends-moi ! »
J’ôtai ma casquette et traversai la rivière à la nage. Elle s’arrêta, épouvantée, puis elle se mit à pleurer parce qu’elle m’aimait bien. Nous nous sommes assis pour faire un bout de causette. Et puis, que voulez-vous, on est jeunes tous les deux et pleins d’ardeur ; les gens s’opposent à vos amours, ce qui aggrave encore le cas et, finalement, on ne parle plus de tartines. J’ai repassé l’eau à la nage, tout à mon aise et en sifflotant. Ce soir-là j’ai tellement chanté que les voisins ont cru que j’étais devenu fou. Nous nous sommes rencontrés ainsi quelques soirs encore. C’était pendant la moisson. Les meules de foin sont moelleuses et elles sentent si bon ! Il arriva ce que j’avais prévu. Un bon mois plus tard son père s’amena à la maison. Il voulait me parler. Ma hache était là, toute prête. Il me demanda quelles étaient mes intentions : épouser sa fille, oui ou non, et alors le plus vite possible.
« Oui, dis-je, mais vous y joindrez un cheval et une vache. »
Il accepta. Ce fut une belle noce et feu notre Père dansa, tant il était content.
« Tu lui as bien flanqué ça, Racine », dit-il.
Cette première nuit ! On avait attaché des grelots sous notre lit et la Fine, qui avait sans doute bu un coup de trop, se plaignait d’un violent mal à la tête. Je ne me laissai pas mettre en boîte et je me dis que j’avais tout le temps. J’allai donc me promener au clair de lune. Le blé était mûr à point et y a-t-il rien de plus délicieux pour dormir que le blé ? Je me suis couché et j’ai regardé les étoiles. J’aime beaucoup regarder les étoiles. Ça vous fait un drôle d’effet. Un grand calme naît dans le coeur et on pense à des choses auxquelles on n’a jamais le temps de penser. Au Bon Dieu, qui a créé tout cela et à la petitesse de sa propre vie. Monsieur le curé dit que les étoiles sont grandes comme des globes terrestres. On met ce qu’on veut sur le papier, mais il n’en est pas moins vrai que lorsque j’étais couché là, je me suis senti environné de quelque chose de grandiose et de solennel comme à l’église, et je me suis promis à moi-même de remplir au mieux mes devoirs envers Dieu et envers mon prochain.
Le lendemain, au lever du soleil, je moissonnais avec la Fine le blé dans lequel j’avais dormi la nuit précédente.
Et déjà les misères commençaient. Vers sept heures la Fine était allée chercher le café et les tartines, et à peine étions-nous assis et avait-elle avalé une bouchée, qu’elle se mit à pleurer :
« Je n’en peux plus, ma tête est comme du plomb. »
Elle dut rentrer. Et je restai seul devant la besogne, à lutter sous un soleil brûlant, contre un vaste lopin de blé.
Quelle misère que ces continuelles migraines de la Fine ! Quand on ne ressent rien soi-même, on ne peut pas s’empêcher de penser que tout cela n’est que de la comédie, de l’imagination. On se laisse aller parfois à dire des choses dures. Ces maux de tête nous ont coûté pas mal d’argent et de soucis. Le docteur, le rebouteux, le sorcier Aloys, sans parler d’une série de pèlerinages. Je peux dire que je n’ai presque jamais vu ma femme sans un linge blanc ou de l’ouate autour de la tête.
Et ça fait rire les autres par-dessus le marché.
Un jour, nous sommes allés à Feuthy. Elle en est revenue guérie et pendant quinze jours elle n’a pas eu la moindre douleur.
« Racine, me voilà guérie, me dit-elle. Il faut que nous donnions quelque chose au curé, en signe de reconnaissance. »
Nous venions de tuer le cochon et, tout fiers, nous allâmes porter la tête à notre monsieur le curé.
« C’est très bien, dit-il, mais pourquoi la tête ?
Parce que j’avais mal à la tête et que je suis guérie à présent.
C’est bien dommage que vous n’ayez pas eu mal ailleurs, répliqua-t-il, j’aurais eu une couple de jambons. »
C’est un bien brave homme pourtant, notre curé, un homme parfait, un saint. Il a une servante qui le tyrannise et qui le fait souvent enrager. Il aime recevoir des cadeaux, car il est assez intéressé ; mais, d’autre part, il donnerait jusqu’à sa chemise. « Il n’y a pas de quoi rire dans la vie », dit-il toujours ; mais je ne l’ai encore jamais vu pleurer. Il vient souvent chez nous. Chaque fois, on lui offre une pinte de lait, venant en droite ligne du pis de la vache. Quand nous sommes au champ je lui crie de loin :
« Allez-y, faites comme chez vous ! »
Alors il s’en va lui-même à l’étable se traire une pinte... ou même deux. Quand on n’y est pas, n’est-ce pas !
Monsieur le curé me connaît sur toutes mes faces. Il est au courant de nos misères et de notre pauvreté et il nous pro. digue ses consolations. Tous les ans, à Pâques, je déverse sur sa tête mon petit panier plein de péchés. Je promets chaque fois de me corriger, mais on n’est pas de bois ni de pierre. Le Bon Dieu nous a semés sur la terre avec nos défauts ; il n’a qu’à nous reprendre tels que nous sommes. Il ne faut pas que ça dépasse les bornes, naturellement. Rejeter ses défauts, c’est bon pour les bigotes et les moutards. Un paysan qui fait son devoir a bien autre chose à rejeter : les chardons et les mauvaises herbes dans son champ de patates et les chenilles qui dévorent ses pommes. La terre ne nous laisse ni le temps ni l’occasion d’aller, après notre mort, prendre place devant un pilier avec une assiette en or derrière la tête. Et pourtant, il y a eu saint Isidore, auquel je m’adresse bien souvent d’ailleurs. Pendant qu’il était en prière, les anges semaient et labouraient à sa place. Je n’ai jamais essayé de l’imiter, car je suis bien content d’arriver à faire ma besogne de mes propres mains.
Elle a été bien dure, cette première année, et la seconde le fut davantage encore. Le loyer d’abord. La Belette du château avait coutume de dire que les jeunes n’ont qu’à rapporter plus puisqu’ils sont à même de travailler plus vigoureusement.
Notre vache allait vêler ; à grand-peine nous parvînmes à lui arracher le veau vivant mais la vache creva. Je brûlai mon pied, à chair vive, en cuisant la nourriture du cochon. J’ai été assis sur ma chaise pendant deux longues semaines. C’était à grimper aux murs. Ce misérable cochon ! Quand on l’eut tué, le curé nous rapporta les six côtelettes ; elles étaient immangeables. Elles avaient un goût de bile, à la fois fade et amer. Il allait falloir s’accommoder de cela pendant tout un hiver. Afin de varier un peu le menu, j’allais braconner, la nuit. Le froid pinçait dur, la terre était comme un roc ; la fourche la plus forte s’y ébréchait les dents ; impossible de sortir la betterave et la chicorée des silos. Une comète était signalée et tous les paysans tremblaient. Nous regardâmes sans cesse les champs, et les sombres nuages roulant par-dessus la Nèthe, qui amenaient toujours plus de neige encore. Puis c’étaient d’autres ouragans, qui secouaient et faisaient trembler notre petite maison, à tel point que je n’osais plus enlever ma culotte pour aller au lit. Le toit fut défoncé et trois pommiers brisés net. Il tonna au beau milieu de l’hiver. Mais il y a une fin à tout. Le mardi-gras le dégel commença et il se mit à pleuvoir des jours durant. Le champ n’était plus qu’une bouillie. Au sud le ciel restait sombre et menaçant. Un sale coin, ce sud. C’est alors que nous attrapâmes le coup final. C’est la comète qui nous a fichu ça : la Nèthe déborda. Tous les champs furent sous eau ; notre blé d’hiver, flottant par-dessus le seuil de la porte, vint s’échouer dans la maison. C’est ce soir-là, tandis que nous trempions dans l’eau jusqu’aux chevilles, que naquit notre Paulot. Conçu au bord de l’eau et né presque dans l’eau ! Le plus beau de l’histoire, c’est que j’avais dû amener dans la maison le veau, la chèvre, le jeune cochon et les lapins qui, sans cela, se seraient noyés à l’étable ; seul le cheval, assez grand, lui, y était demeuré. Toutes ces bêtes furent témoins de la naissance. Belle Salamandre, la femme à tout faire du voisinage, vint nous assister. Chacun de nous avait les mains bien remplies : l’eau montait lentement, mais sûrement. Notre Paulot n’eut pas une entrée dans le monde facile.
La vue des souffrances de la Fine me retournait le coeur et j’en oubliais l’inondation. Belle Salamandre avait beau dire : « Dieu ne nous envoie pas plus de douleur que nous ne pouvons supporter », je n’en pensais pas moins : « jusqu’à ce qu’on claque... ». C’est alors seulement que j’ai senti combien je tenais à ma femme. J’en arrivais à regretter toutes mes mauvaises paroles et, ma foi, le grand dadais que je suis s’agenouilla dans l’eau et implora la Sainte-Vierge comme un petit enfant. C’est alors que Belle s’écria :
« Cocorico ! Le voici arrivé, le chenapan ! »
Et elle me mit le Paulot sous le nez. La Fine riait, et moi aussi. Je me suis rarement senti aussi heureux.
Le curé fit son entrée, soutane retroussée, galoches aux pieds et une pipe à la bouche.
« Félicitations, Racine, dit-il, il faudra que tu l’appelles Moïse, ce petiot, car voici que l’eau baisse. »
La Fine eut deux fausses couches après cela, mais nous nous consolâmes parce que Dieu nous laissa notre Paulot. Pas pour longtemps toutefois. Que le Bon Dieu m’ait fait cela, je ne peux pas encore l’avaler. Si jamais j’arrive à entrer là-haut, un jour, il faudra qu’Il me dise de Sa propre bouche pourquoi j’ai mérité cette punition. Il avait peut-être ses raisons, je veux les connaître. Je ne pourrais pas, sans cela, chanter en paix l’Alleluia, dans le choeur céleste.
Ah ! c’était un enfant superbe, beau comme un nuage ; rien d’étonnant à cela, d’ailleurs, nourri comme il l’était par le lait excellent de ma femme. Quand il tétait, il m’arrivait de rester là, à regarder et à écouter jusqu’à en laisser éteindre ma pipe ! Au spectacle de ces petites mains rouges chatouillant les beaux gros seins, je me sentais devenir tout faible et il me fallait jurer un bon coup pour redevenir un homme.
Je n’ai jamais beaucoup chanté, mais pour endormir l’enfant, il m’est arrivé de glapir à côté de son berceau pendant une bonne heure, jusqu’à ce que le chien, fou de rage, se joignît au concert. Le dimanche matin, quand on peut rester au lit plus longtemps, je laissais le gosse me grimper sur le corps, me tirer par les cheveux et la moustache jusqu’à en avoir les larmes aux yeux.
Il était malin, ce gars-là ! Il jouait avec le chat et le chien et riait aux éclats quand il avait réussi à tirer la queue du cochon. Je le hissais sur le cheval, à mes côtés, et l’emmenais autant que possible aux champs, au cabaret, en promenade, le dimanche. J’en étais fou, de ce gosse ! Et que n’ai-je pas fabriqué pour lui : des polichinelles en bois, des canards qui pouvaient flotter, et un petit moulin à vent.
L’hiver commençait ; en mars notre Paulot allait avoir deux ans. Je me trouvais sous le hangar à bosseler des carottes, l’enfant à côté de moi. Voilà-t-il pas que tout à coup apparaît une vieille femme squelettique, qui colportait des allumettes.
Vous faut pas d’allumettes ?
Nous avions des allumettes. La Fine lui donne une tartine de saindoux.
« Quel bel enfant », dit la femme, en bêlant comme une chèvre, et elle lui caresse les cheveux.
Elle s’en va, et moins d’un quart d’heure après, l’enfant devient tout rouge. Il ne peut plus se tenir debout. Il se met à gémir lamentablement et à loucher comme une loutre. Le docteur, tout de suite. Cet âne bâté se prononça : l’enfant avait trop mangé. Et il ordonna une petite bouteille. Ce fut pis encore. Un charbon ardent. Je m’en vais chercher le curé. Il lut des prières dans son bréviaire et administra quelques signes de croix. Belle Salamandre posa la médaille de saint Benoît sur la poitrine du petit malade et alluma un cierge de Lourdes. Je fis appeler Aloys, pour exorciser l’enfant.
« C’est la Mauvaise Main, annonça-t-il, va au Kruiskensberg et si aucun des petits puits n’est vide, l’enfant guérira, pourvu que, pendant toute une année, tu lises, chaque vendredi, la prière de Charlemagne. »
Je vole vers le Kruiskensberg. Quel bonheur ! Tous les petits puits sont pleins. Je ne sais plus comment je suis rentré à la maison ; j’ai volé, par-dessus les haies et les clôtures. Mais quand j’ai ouvert la porte, la Fine tenait notre Paulot, mort, sur ses genoux. Il était tout vert.
Ce qu’on a pu pleurer et gémir dans notre petite maison !
C’est par un brouillard épais que Belle Salamandre porta au cimetière la petite caisse de bois blanc que j’avais fabriquée de mes mains. Je l’ai accompagnée. Quand j’ai vu qu’on enfouissait mon enfant dans la terre, j’ai juré et j’ai pleuré. Le fossoyeur avait l’air si peiné que je lui ai donné dix sous. Mais il me dit :
« Sois content, Racine, c’est un petit ange au ciel ! »
Alors je lui ai allongé une de ces taloches qui l’a fait tournoyer sur lui-même. Il me fallait oublier mon chagrin. Nous sommes entrés au « Dernier Adieu » où nous nous sommes mis à boire, à tel point que Belle a dû me ramener à la maison dans une brouette.
Et alors ! La maison est vide. Cette maison où il y a eu un enfant. La voix résonne jusqu’au plafond. On n’ose plus parler haut. On ne dit rien de l’enfant parce qu’on veut éviter de se faire de la peine, mutuellement, et de quel autre sujet peut-on bien parler ? Ce silence, ce silence !
La mort fait craquer les marches de l’escalier. L’enfant est parti ; ce bel enfant. Il est là-bas, enfermé sous la terre et pourtant on l’attend à chaque instant et on croit entendre son rire et ses appels. Il est sept heures : il allait se coucher. Quatre heures : il demandait une tartine au sirop. On ne pense qu’à cela.
Le chien le cherche partout. Il renifle ses petits souliers, nous regarde, retourne aux petits souliers, puis s’en va dehors, à la recherche de notre Paulot.
« Où est-il, notre Paulot ? » demande la femme au chien.
Il faut bien, alors, que vous juriez un bon coup, ou que vous sortiez. Et tous ces jouets ! On les cache au grenier, bien qu’on ait plutôt envie de les mettre sous une vitrine. Un jour, j’ai découvert ma femme à genoux devant. Je les ai recouverts d’un drap. Mais quand j’étais seul à la maison, je grimpais au grenier ; je faisais basculer le petit cheval et tourner le moulin à vent. Je me mis à boire. Mais alors je me souvins des étoiles et de la promesse de ma nuit de noces. Je vidai les bouteilles de genièvre sur le fumier. La famille était disloquée. Le travail ne me disait plus rien et pourtant il fallait bien travailler.
Nous étions au champ en train d’extraire des betteraves. Je vis, une fois de plus, couler les larmes de ma femme. Elle tomba à genoux :
« Je n’ai plus de petit enfant, nous n’avons plus de petit enfant maintenant ! »
Mon coeur se fondit. Je la relevai, la pris dans mes bras et lui promis un autre enfant. Ç’est ainsi que je repris courage.
J’ai toujours rempli mes devoirs. C’est pour cela qu’on est un homme. Dieu soit loué.
II
DIEU demande des enfants. On les lui donne. C’étaient des jumeaux, forts et bien portants. Dès lors le giron de la Fine ne désemplit pas, pour ainsi dire. Semer, moissonner. La Fine savait y faire, malgré tous ses maux de tête.
« Quand il y en a pour deux, il y en a pour trois, Racine.
Et ainsi de suite », dis-je.
Nous fûmes bien vite entourés de gosses jusqu’au cou. Si seulement notre Paulot pouvait en être aussi !
Il faut croire qu’on tient plus encore aux enfants morts qu’aux vivants. Les vivants doivent donner un bon coup de main et on leur sert de temps à autre quelques taloches à vous brûler la paume. On les gronde et on les houspille. Ils sont votre fardeau, votre souci. Ils sont cause de votre pauvreté et vous maçonnent dans une tour de misère. Mais qu’il leur arrive quelque chose et vous n’en dormez plus ; si vous êtes au cachot, pour cause de braconnage, alors seulement vous vous rendez compte combien ces garnements vous tiennent au coeur. Vous ne vous sépareriez pas d’un d’eux pour un million ; on sauterait au feu pour eux et pourtant il y a des moments où ils vous font tellement enrager qu’on leur défoncerait le crâne.
On pense : « Dieu, Vous avez demandé des enfants pour Votre gloire, les voici, autant que Vous en voulez, mais je Vous en prie, faites en sorte qu’ils ne me fassent pas entrer prématurément dans ma propre gloire ! »
La vie n’est pas une plaisanterie et pourtant, oh ! Seigneur, qui voudrait mourir ? Car Vous m’avez donné des enfants, un d’eux est même né aveugle, et Vous m’avez donné les champs. Deux trésors bien lourds à porter.
Le paysan est lié à son champ comme par des chaînes. Le paysan vit pour travailler. Chaque matin, c’est le champ qui le tire de son sommeil.
Ce champ peut n’être qu’un lopin de terre brute, tel que Dieu l’a soufflé là, aride et inachevé comme tout ce qu’Il nous donne. Un bout de terre grossière, hirsute. On peut lui tourner le dos et aller travailler au port, bien sûr. Cela vous assomme, le soir, comme un boeuf. Mais que vous enfonciez un seul de vos doigts dans cette terre, et vous vous sentez attiré vers elle, corps et âme, comme dans un engrenage. Cette terre devient votre vie même.
Levé avant le jour, sous la pluie et les rafales ou sous le soleil ardent, on se penche sur elle, on grimpe sur son giron, bêchant, sarclant, coupant, plantant, moissonnant, battant et cela jusqu’au dernier rayon de lumière. Planter des poireaux, c’est déjà toute une affaire. Un autre peut dormir comme un bienheureux et rêver d’agnelets et de douceurs, mais le paysan, fût-il épuisé de fatigue, ne dort jamais que d’un oeil. Il écoute s’il ne pleut pas encore, s’il n’a pas cessé de pleuvoir. Les fruits de son travail sont là, devant lui ; toujours, il les voit, les sent comme une partie de lui-même, comme ses propres doigts. Ils aspirent à ceci, souffrent de cela. Le coeur du paysan souffre et aspire avec eux. Il lui arrive de se lever la nuit pour aller mettre le nez dehors ; il surveille la lune et les nuages, tâte le vent et écoute ses bêtes, s’en va uriner au fumier, pour que rien ne se perde le fumier n’est-il pas un demi-dieu , puis il retourne se coucher aux côtés de sa chaude paysanne, pour y attendre le matin. Et ainsi jour après jour, année après année, tout le long d’une vie : des seaux de sueur, des ampoules aux mains, des durillons aux genoux et, plus tard, une bosse.
Tout cela ne vous enrichira pas. Le châtelain ne le permet pas. Il doit pouvoir festoyer, lui. Vous savez tout cela, et pourtant, par la magie de votre sang paysan, vous crachez dans vos mains en disant Dieu nous bénisse ! et vous enfoncez votre bêche dans la terre.
Vous êtes, dès lors, l’esclave de la terre, comme vous êtes l’esclave de vos enfants.
Le pivot de tout cela, c’est la femme, notre Fine, la mère.
C’est elle qui tient le tout ensemble, c’est autour d’elle que gravite toute notre vie. Elle a entre ses mains le ménage, les enfants, notre coeur. Moi aussi, excepté le dimanche. Ces soirs-là, je rentre à la maison en titubant, la chanson à la bouche. Je me sens le maître, riche, grand, heureux et bon comme un saint François. La Fine ne s’en plaint guère, elle trouve que c’est très bien ainsi : il faut que Racine prenne un peu de bon temps.
Les enfants dégringolent de son giron, comme des navets. Ils tètent goulûment son bon lait, qui les fait pousser. Ils jouent sur ses genoux, dorment dans ses bras, sur son coeur. Ils viennent pleurer sur ses genoux, meurent sur ses genoux. Elle s’occupe de ses enfants mais aussi de son homme. Près d’elle, je reste jeune comme un petit coq anglais. Auprès d’elle, on a tout ce qu’il faut, mais ce n’est pas là le principal, car cela on peut le trouver chez n’importe quelle femme. Il y a autre chose entre vous, de coeur à coeur, une chose impossible à décrire et c’est cette chose-là qui vous lie si étroitement à elle et vous donne à tous les deux la force de supporter ensemble beaucoup de chagrin et bien des misères. Oui, pourquoi cette femme-ci et pas une autre ? Cela, c’est Dieu qui l’a inscrit dans les étoiles.
On est fier de sa femme, on voudrait que chacun vînt vous dire : Racine, tu as bien choisi ! Mais l’homme est drôlement fait, car aussitôt qu’un autre la regarde un peu trop tendrement, ce qui peut se comprendre, on a envie de se jeter sur lui pour l’écarteler.
C’est ainsi que j’ai eu, un jour, un incident avec « Tête de boeuf ». « Tête de boeuf » est un voisin ; il habite une petite ferme, non loin de chez nous, dans la direction du village. Nos champs se touchent. Il venait beaucoup chez moi et moi j’allais volontiers chez lui. J’ai la tête près du bonnet. Tant qu’on ne me contrarie pas, tout va très bien, je suis accommodant, un peu benêt même. Mais aussitôt qu’on se met en travers, je deviens méchant et ne connais plus ni Dieu ni diable. Or, « Tête de boeuf » venait volontiers chez nous quand je ne m’y trouvais pas. Cela ne me plaisait pas beaucoup. « Tête de boeuf » avait la réputation de trouver que la nuit tous les chats sont gris. Je n’y attachais pas trop d’importance. La Fine est une femme sérieuse et il n’allait tout de même pas jouer un sale tour à son meilleur ami ?
Mais il arriva qu’un soir, au lit, la Fine me dit :
« Racine, il faut que ça cesse. « Tête de boeuf » ne me laisse pas tranquille. »
Vif comme l’éclair, je bondis de mon lit ; sans prendre le temps d’enfiler ma culotte, je courus au tiroir de la table et pris le couteau à pain. Mais déjà la Fine était adossée à la porte :
« Racine, Racine, pense à tes enfants, pour l’amour du Ciel, ne deviens pas un assassin ! »
Je l’apercevais à peine dans l’obscurité, mais sa voix implorante me fendait le coeur :
« Ne sois pas un assassin, pense à tes enfants ! »
Je l’écartai, mais elle s’agrippait à mes jambes en suppliant :
« Pas un assassin ! »
« C’est bon, dis-je, mais, alors, laisse-moi casser quelque chose ou j’étoufferai ! »
Elle alluma la lampe, ouvrit l’armoire et me donna six assiettes.
« Voici, Racine, vas-y, casse-les, mon garçon. »
Vlan, boum, paff ! les morceaux volaient partout comme grêlons en mars. Alors elle me passa une cafetière en porcelaine, un cadeau de noces. Bang, elle vola en pièces comme le reste.
« Tiens, Racine, pour que tu ne commettes pas de crime », dit-elle, le visage baigné de larmes, et elle me tendit un petit plateau avec un service de six verres.
Bing ! en mille morceaux ! Au grenier, les enfants, réveillés, s’étaient mis à hurler.
« Ce n’est pas passé encore, Racine ? » sanglotait-elle.
Et elle me donna le bol à graisse et la bouteille de vinaigre.
Elle m’eut laissé démolir tout ce que contenait la maison pour éviter un crime. Ah ! la bonne, la belle femme ! Je m’en rendis compte brusquement. Mes bras retombèrent, comme paralysés.
« Viens », lui dis-je.
Retourné au lit, je la pris dans mes bras, tout heureux qu’elle m’eut délivré du diable. Nous nous endormîmes ainsi. Mais vers deux heures, moment où je me lève habituellement pour sortir un instant en chemise, ma colère flamba une fois de plus. Je ne voulais pas être un assassin, et pourtant j’allais certainement commettre un crime. Comment tout cela allait-il se terminer, si le bonhomme reparaissait demain ?
Mes doigts s’écartaient déjà, prêts à l’empoigner. Tudieu, comment allais-je pouvoir me retenir ! Soudain je vis luire ma hache dans l’obscurité ; elle me sauta, pour ainsi dire, aux doigts et je me mis à fendre tout ce qui me tombait sous la main, afin de me calmer. Soudain, une voix :
« C’est toi, Racine ? »
C’était Franelle, le voisin, que le bruit avait réveillé.
« Oui, Franelle, c’est moi.
Es-tu devenu fou, Racine ?
Presque. »
Il s’approcha et puis j’entendis la voix de « Tête de boeuf » :
« Franelle, c’est toi qui fais ça ou bien Racine ?
C’est Racine », cria Franelle.
Ils étaient devant moi, tous les deux. Je hachais et fendais de plus belle.
« Qu’est-ce qui t’est arrivé ? demanda Tête de Boeuf.
Si tu tiens à ta peau, Tête de Boeuf, reste à cinq pas de moi, et de ma femme, aussi, sans quoi...
Je ne comprends pas, Racine.
Moi bien et tu es, maintenant, un homme averti, Tête de Boeuf.
Veux-tu dire que je suis un voleur ? »
Voilà le genre de conversation que nous eûmes. Je bouillais littéralement.
Cette fois, cela allait arriver. Retenez-moi, oh ! mon ange gardien ! La sueur me coulait du visage, tant je faisais d’effort pour maîtriser ma colère ; j’allais commettre un crime. Tête de Boeuf jeta encore de l’huile sur le feu
« Tu l’entends, Franelle, Racine veut me faire passer pour un voleur. Tu retireras ces paroles, Racine.
Je n’ai rien insinué, je ne retirerai rien, mais si toi, tu ne retires pas tes pattes, je te les abats d’un coup de hache. Voilà ce que je ferai, regarde bien, Tête de Boeuf. »
Je pris une bûche et d’un seul coup la fit sauter en deux morceaux.
« Voilà tes pattes ! »
Je pris une autre bûche et vlan, elle subit le même sort.
« Voilà tes jambes. »
Après cela, un morceau de tronc.
« Et ça, c’est ta tête. »
Cette fois la hache resta plantée dedans. Je levai les yeux. Franelle et Tête de Boeuf avaient décampé.
Je ne suis pas un assassin ! Comme tout cela s’est bien passé ! J’aurais bien pu m’agenouiller devant le Bon Dieu, comme à l’église, mais j’avais trop honte, en chemise ainsi, sans culotte.
Tête de Boeuf ne passa plus notre seuil. Il n’était pas un tel âne après tout, pour demander des explications. Pour le restant, nous avons continué à nous parler, à distance, car un nuage assez épais est demeuré entre nous.
Il faut bien qu’on regarde autour de soi avec méfiance, pour conserver son champ, sa femme, ses enfants, et soi-même par-dessus le marché ! De tous côtés, la vie est aux aguets pour vous jouer un mauvais tour. Le coeur est toujours en alerte et on a sans cesse le sang agité.
L’homme fait volontiers la leçon aux autres, comme s’il tenait boutique de sagesse, et pourtant il lui faut apprendre à se gouverner soi-même, sous peine d’être emporté par le même courant.
J’ai voulu assommer Tête de Boeuf et, un bout de temps après, j’aurais pu m’assommer moi-même.
Quand j’allais charrier mon grain au moulin j’avais l’habitude de mettre pied à terre, en chemin, chez le Lorejas, pour y fumer une pipe et faire un bout de causette. Le Lorejas, qui est veuf, a quatre vaches et un taureau de qualité, et deux enfants seulement. Son ancienne servante s’étant mariée, il en a pris une nouvelle. Une jeunesse appétissante, un vrai régal pour les yeux. De quoi oublier le purgatoire et même l’enfer.
« Compliments, Lorejas, disait-on, en clignant de l’oeil. »
Mais le Lorejas, un grand sec, restait insensible aux charmes de la fille. La bagatelle ne l’intéressait pas.
À cause de cette nouvelle servante, j’entrais volontiers chez lui. Son rire continuait à vous résonner entre les côtes comme sous les voûtes d’une église et ses yeux noirs étaient aussi aguichants que le blé. On n’est pas de bois, et je commençai à penser beaucoup à la fille, à chercher des excuses pour aller chez le Lorejas. Je pinçais le bras de la commère et elle riait d’un air aguichant. Je n’y tenais plus et commençais à me demander comment je pourrais bien l’avoir. Mais le dimanche suivant, notre curé fit un prêche sur le sixième commandement et il parla si bien, avec une telle force, que je pris la résolution de ne plus aller chez le Lorejas. J’étais content, après tout, de m’être rendu compte, à temps, de la faute que j’allais commettre. L’après-midi, en me promenant tout seul par les champs, j’aurais pu pleurer de remords pour les mauvaises intentions que j’avais nourries, mais cela ne m’empêchait pas de jeter un coup d’oeil sournois aux alentours pour voir si je n’apercevrais pas la belle.
Quel bizarre assemblage que l’être humain, votre oeuvre, ô Seigneur, un véritable pantin.
Le lendemain, la Fine qui sortait de l’étable avec son seau de lait me dit :
« Racine, un de ces jours il va falloir conduire notre Lison au taureau du Lorejas ».
Voici que la tentation s’offrait à moi une fois de plus. J’avais promis de ne plus mettre un pied dans cette maison et cette fois ma propre femme m’y poussait ! « Si je succombe, ce ne sera plus ma faute, à moi », me dis-je, et j’oubliai le beau prêche de Monsieur le Curé ainsi que les étoiles de ma nuit de noces.
Le lendemain, dès le matin, me voilà parti avec notre vache chez Lorejas. La servante était seule. Je me sentais du plomb dans les jambes et une tempête au coeur. Elle aida le taureau à couvrir la vache. Ses paroles et son sourire violent mirent le feu aux poudres. Je devins presque aveugle. Nous menons le taureau à son étable et, la porte ouverte, je la saisis par la taille. Elle me lance les bras autour du cou et tombe. Je tombe avec elle.
Tomber n’est pas difficile, mais se relever ! Boum ! Voilà le taureau dehors ! La sotte ne l’avait pas attaché et j’étais trop aveuglé pour m’en rendre compte. Le taureau en liberté ! Tête baissée, il faisait trembler le sol sous lui ; il traversa la cour et se rua dans les champs.
Bon Dieu du Ciel ! Je ne l’oublierai jamais ! Maintenant encore, quand j’y pense, il me semble que je vais m’écrouler. Nous nous sommes lancés à ses trousses ou, plutôt, c’est moi qui l’ai fait tout seul, car la servante courait d’un autre côté comme une folle, en hurlant et en battant l’air de ses bras. Le taureau galopait à droite, à gauche ; les mottes de terre volaient de tous les côtés. Il n’était pas question de le rattraper. Je criais, jurais, priais. Près du ruisseau, là-bas, il y avait des enfants. Les miens ! Le taureau allait les charger. D’horreur, je me cachai les yeux et je sentis mes genoux se dérober sous moi. Je ne pouvais plus, je n’osai plus regarder. Je m’agenouillai.
Mon Dieu, plus jamais, plus jamais. J’aimerais mieux me trancher la gorge. Aidez-moi, aidez votre pauvre Racine !
J’entends des voix, des cris, mon nom : « Racine ! Racine ! » Bonté divine ! Tête de Boeuf, qui arrivait aux champs, avait vu le danger et, au péril de sa vie, il avait détourné la course du taureau !
Dans le chemin, le taureau jouait maintenant au ballon avec la chèvre de Belle Salamandre, c’est-à-dire que dans sa colère il lançait cinq ou six fois l’animal en l’air avec ses cornes, le piétinait et le labourait de coups jusqu’à ce qu’il ne fût plus qu’une bouillie.
Des paysans étaient accourus de tous les côtés, dont le Lorejas, qui parvint à maîtriser son taureau et à l’emmener.
« Comment cela est-il arrivé, Racine ?
Comment ? Ben... il nous a échappé tout à coup, sans crier gare. C’est comme si le diable s’en était mêlé... »
Je n’osais pas dire : Dieu. Je n’osais pas prononcer sérieusement Votre nom, ô Seigneur, mais les jurons s’échappaient par chapelets entiers de mes lèvres.
La servante n’est jamais revenue. Elle avait couru, d’une seule haleine, jusqu’à sa maison, à trois heures de là. Un de ses frères vint, le lendemain, chercher ses vêtements. Il expliqua qu’elle avait eu un choc nerveux.
Pourvu qu’elle n’ait pas autre chose aussi, pensai-je.
L’incident m’a longuement et péniblement pesé à l’estomac. Je n’osais plus regarder La Fine dans les yeux. S’il arrivait qu’on parlât d’adultère, je détournais prudemment la conversation. Il me semble que tout le monde allait lire le péché sur mon visage. La nuit, je rêvais que Tête de Boeuf avait des cornes et que c’était lui, le taureau.
Je n’osais en parler à personne et pourtant je mourais du désir d’en parler. Mon coeur en était tout gonflé. Quand j’étais seul avec les enfants, je leur racontais bien l’histoire du taureau en la terminant par une bonne petite leçon :
« Oui, les gars, c’est votre ange gardien qui a entraîné Tête de Boeuf aux champs. Il faut que vous priiez toujours votre bon ange et que vous soyez toujours bien sages, sans quoi il vous laissera en plan. »
Un beau jour, un des moutards, la petite aveugle, me demanda :
Tu n’as pas été sage, toi, alors P’pa ?
Pourquoi donc ?
Pourquoi ton ange gardien t’a laissé en plan, alors ?
Comment ça ?
Mais puisque tu n’as plus pu maintenir le taureau, P’pa. »
J’en étais resté bouche bée. S’il m’arrivait de raconter encore l’histoire et il faudrait qu’ils me la demandent eux-mêmes , je supprimerais plutôt la petite leçon de l’ange gardien.
Dieu avait lancé le taureau sur mes enfants pour me punir. C’est ma promesse qui les a sauvés. Plutôt me trancher la gorge. Dieu soit loué ! Tout arrive de Vous et par Vous.
Je l’ai vu et senti au plus profond de mon coeur, brusquement. Je sais maintenant que c’est Vous qui triez et qui coupez la semence que nous lançons à pleines poignées dans les sillons. Autant pour les oiseaux, et autant pour le paysan. Je sais maintenant que le beau et le mauvais temps dépendent de ce que nous faisons et de ce que nous ne faisons pas. Je Vous écouterai désormais. Personne, sauf Vous et moi, ne sait, ô Seigneur, que le couteau bien aiguisé et effilé, gît au fond de l’armoire, enveloppé de papier gris.
Deux choses, cependant, continuaient à me peser lourdement sur la conscience. Ce qu’était devenue cette fille, et la nécessité de me confesser à Pâques. En attendant je me rongeais le coeur et l’esprit à l’idée que je l’avais peut-être rendue mère. Ce n’était pourtant pas cela que j’avais voulu. Ah ! les choses faites ne se défont pas et le regret vient toujours trop tard. Et puis cette confession ! Quelle grosse pierre sur mon coeur et comment m’en délivrer ?
Impossible d’aller chez notre bon ami, Monsieur le Curé, et de lui dire : « Cette fille et moi... » Non, ça ne va pas, décidément. Il n’irait pas le raconter, bien sûr, car c’est un ecclésiastique, et il est l’intermédiaire entre Dieu et nous. Mais c’est un homme, après tout, qui me regardera d’une tout autre façon quand il franchira nôtre seuil. On ne pourra plus parler librement de son prochain, sans lire dans ses yeux : « Si tu te regardais, mon garçon ! » Et pourtant, il faudra bien que je lui confesse tout. Une mauvaise confession ? Ah ! non, plutôt... non pas la mort, bien sûr, mais plutôt pas de confession du tout. Je n’en dormais plus, la nuit. Si je lui dis : « J’ai oublié mes voeux de mariage. » Il me demandera : « Combien de fois, mon fils ? » Si, alors, je pouvais dire : « Douze fois, plus ou moins », il ne demanderait probablement pas d’explication, car son temps est précieux, à lui aussi. Mais si je dis : « Une seule fois, mon Révérend Père », il me tirera les vers du nez, et c’est cela que je veux éviter précisément...
« À quoi penses-tu encore une fois, Racine, tu as l’air tout drôle ? demanda la femme.
À rien, au grain, je veux dire, aux oeufs. »
En réalité, je pensais à l’enfer.
Et si je disais tout à la Fine, si je lui ouvrais mon coeur tout simplement. Elle pourrait me secourir et me consoler. Les femmes savent encaisser tant de choses, elles sont si généreuses. Regardez ce qu’elles font avec leurs enfants : quand elles prient, à l’église, pour implorer du ciel bonheur et bénédictions, elles poussent leurs enfants en avant ; mais qu’il tonne et qu’il y ait des éclairs effrayants, elles se placeront devant leurs mioches pour attraper elles-mêmes le coup. Ce qu’elle est pour les enfants, la Fine l’est pour moi aussi. Maintenant que mon coeur déborde d’angoisse, elle ne s’efforcerait pas de le soulever ? Vous ne connaîtriez pas notre Fine !
Un beau soir, au lit, je la prends dans mes bras.
« Fine, il faut que je te dise quelque chose.
Oui, Racine... »
Mais je ne peux pas, les mots ne veulent pas sortir.
Passer pour un pécheur, pendant sa vie entière, aux yeux de sa propre femme ? Cela malgré tous les pardons, les consolations et la générosité, non, non et non. Elle a jusqu’à présent une bonne idée de moi, c’est pour elle, une tranquillité et un bonheur, pour moi aussi, donc. Non. Après ma mort, il faut qu’elle puisse dire aux enfants : « Votre père était droit comme l’acier. » C’est aussi un héritage, cela.
« Oui, Racine ?
Je voudrais être mort, Fine.
Racine, mon ami, ne me mets pas la mort dans l’âme, cria-t-elle.
Fine, je voudrais être mort, c’est-à-dire que si tu mourais, je voudrais mourir aussi, tellement je t’aime... »
L’angoisse disparut et nous nous aimâmes. N’était-ce pas mieux ainsi ?
Mais le poids de mon péché pesait toujours. Pâques approchait. Il me semblait que j’allais devoir traverser un brasier. Les autres fois, j’allais à confesse dès les Rameaux. Cette fois Pâques passa. « J’irai le dernier jour, comme les meuniers », dis-je à la Fine. Remettre, toujours remettre, et pourtant je devrais bien y passer.
Dans le courant de la semaine, je m’en vais boire un verre à la Demi-Lune, histoire de me changer les idées et de me ranimer le coeur.
J’y rencontre le Knol et l’homme de la Marie du Jef Broes. Et j’entends qu’ils racontent (dire qu’il a fallu que j’entre à ce moment-là précisément !) ... que l’ancienne servante du Lorejas était devenue folle et qu’elle avait eu un enfant. De rage je me fourrai le nez au fond de mon verre de bière. J’avais un enfant illégitime ! Un boulet au pied pour le restant de mes jours. J’étais cloué à ma chaise.
Mauvais homme ! mauvais homme ! me reprochai-je, sans cesse, tu n’es pas digne de vivre. Mais d’autre part, j’étais content que cette fille, puisqu’elle était devenue folle, ne pourrait rien raconter. Je me lève pour sortir. Mais ne voilà-t-il pas que j’entends l’homme à la Marie du Jef Broes qui dit au Knol :
« Tu y es bien pour quelque chose, voyons Knol ?
Nous laisserons le Bon Dieu décider de cela, dit le Knol. J’ai bien accompagné la fille une fois mais que dire du Dox, et de Tête de Boeuf et de dix autres que je pourrais nommer qui sont venus après moi ? »
« Je suis un imbécile ! pensai-je, et je ne sais plus calculer ! Mon cas s’est passé il y a six mois, en octobre ! »
Et je me mis à rire, à rire. Buvez un verre, les amis ! Encore un. Ah ! quel soulagement ! un demi-soulagement tout au moins, car il y avait toujours cette confession qui me pesait sur l’estomac.
Plus que trois jours et le temps pascal serait fini. Si un paysan ne fait pas ses Pâques, il y a des chances pour que les carottes se changent en navets. La nuit, ne dormant pas, j’eus brusquement une bonne idée : j’irais à la ville, me confesser auprès d’un autre curé, qui ne me connaîtrait pas, celui-là ! Ainsi dit, ainsi fait.
« Fines je m’en vais jusqu’à la ville, chercher du grain. »
Et j’allai me confesser chez les Jésuites.
« Combien de fois ? demanda le père.
Une fois, plus ou moins, dis-je dans mon trouble.
C’est bon, et ne recommencez plus, mon ami. »
Ce père n’a sans doute plus jamais eu un pénitent récitant avec une telle conviction son acte de contrition.
Une heure après, j’étais au confessionnal de notre Curé et je lui débitais mes péchés véniels... un peu d’eau dans le lait, une petite colère, etc.
« Toujours le même brave homme ! » aura-t-il pensé.
Ah ! ce furent de bien belles Pâques closes ! La conscience purifiée, je me promenais fièrement par les champs en bras de chemise blanche, où jouait le vent, un cigare au bec. Ma joie chantait les louanges du Seigneur
Oui, ces dimanches nous sont précieux, à nous paysans, non pas parce que nous pouvons nous reposer de nos labeurs passés, mais parce que nous nous reposons en vue d’en entreprendre de nouveaux. La messe, le matin, puis quelques pintes, de la viande grasse au repas, une heure passée aux cabinets, ou une sieste dans la prairie ; après cela une partie de boules, puis une bonne promenade, tout seul, à travers champs et bois. Tout a un air dominical, plus doux, plus silencieux, les poules elles-mêmes s’en rendent compte et les bêtes au pâturage. Le soir tombe lentement et on s’assied devant sa porte. On regarde les champs, ces champs éternels où on a pris racine. La femme est dans le voisinage, les enfants au village, probablement. On s’en va prendre son bugle. J’ai fait partie de la fanfare, jadis, mais la fanfare a été disloquée à cause d’une querelle entre le curé et le brasseur. Mais je connais ma polka et je la joue, cette polka. Cela fait un bruit étrange dans le silence de la campagne. Quand je m’arrête un instant, j’entends quelques notes qui se prolongent dans le bois. La vache vous regarde, de son étable ; le cochon pousse son groin au-dessus de son enclos. Ce qu’un homme inactif peut être enfant ! Parce que la vache et le cochon vous écoutent, on joue mieux, avec des chevrotements et des fioritures.
Le paysan n’a pas beaucoup de bonheur, mais ces heures-là sont parfaites.
On est content de se reposer, mais content aussi parce que demain on pourra réendosser sa cotte de travail, recommencer à labourer la terre. L’odeur de la terre qui s’entrouvre vous saute déjà aux narines. Elle sent la médecine. Je ferai cela et puis cela encore ; on en oublie de jouer.
Oh ! mon Dieu ! faites que dans Votre Paradis il y ait un bon lopin de terre car, sans cela, que pourrais-je bien faire de mes deux mains ?
La femme rentre, elle allume la lampe. Je m’en vais faire un tour, c’est-à-dire boire de la bière pour être de nouveau heureux, puissant, sanctifié et tout et tout. Pourquoi cela ne peut-il pas se faire sans bière ? Le bonheur ne vous est pas simplement déversé dans le giron, dit-on dans les livres, mais il faut faire quelque chose pour le gagner... fût-ce boire de la bière.
Chaque fois que je rencontre le curé ou qu’il vient chez nous, j’éprouve une joie nouvelle à l’idée du bon tour que je lui ai joué avec ma confession. Mais un matin, tandis que j’étais occupé à planter mes choux-fleurs et que nous faisions la causette ensemble, il me dit, à propos d’un crime commis au village voisin :
« Oui, Racine, mon ami, qui eût jamais cru cela d’un homme pareil ? Tu vois que nous pouvons tous, moi aussi bien que toi, devenir un assassin ou un grand pécheur, si nous oublions que Dieu est en nous. La meilleure brebis de Notre-Seigneur peut s’égarer. Mais c’est une consolation, de penser que si Dieu se révèle en nous, le plus grand criminel et le plus grand pécheur peut devenir, demain, un véritable saint. Vois un peu saint Augustin, que n’a-t-il pas roulé avec les femmes dans sa vie, et saint Paul ? N’a-t-il pas massacré les premiers chrétiens comme mouches en octobre ? Et allons-nous reprocher cela à ces saints ? Mais qu’y a-t-il, Racine ? Tu trembles ?... Tu ne te sens pas bien ? Un coup de trop, hier, probablement ? »
Et me voilà la tête dans les mains, en train de sangloter, et je lui débobine toute ma confession, l’aventure avec la servante, et le taureau, et ma lutte avec moi-même. Sa belle âme, qui brûlait tout entière dans ses paroles, a ouvert mon coeur.
Dire que j’ai passé des nuits blanches à me demander comment j’allais pouvoir raconter tout cela adroitement au confessionnal, et voici que je lui lance la vérité au visage, toute nue et toute crue, en plein champ :
« La vie n’est pas une plaisanterie, dit-il, mais tu me fais bien rire, Racine, parce que tu as plus confiance en moi hors du confessionnal que dedans ! »
Et c’est alors que notre grande amitié a commencé.
III
UN enfant au berceau, un autre au cercueil. Le matin, accompagné des gosses du voisinage, je m’en vais au cimetière, enterrer mon enfant. L’après-midi, je me rends à l’église avec la sage-femme pour en tenir un autre sur les fonts baptismaux.
Le matin, notre curé m’avait serré la main :
« Du courage, Racine. »
L’après-midi il me la tendait de nouveau :
« Félicitations, Racine, me dit-il, là où il frappe, Dieu sait aussi consoler. »
On n’a qu’à accepter les choses, puisque Monsieur le Curé le dit. Je les accepte. Mais tous ces coups et toutes ces consolations, ça fait une telle complication, ça vous embrouille tellement un homme, qu’on finirait par remercier celui qui vous flanquerait une bonne gifle à la figure.
À la longue, on dirait bien au Tout-Puissant, là-haut :
« Faites ce que vous voulez, c’est pour votre compte. »
J’ai beaucoup juré dans ma vie, et cela m’arrive encore, mais je n’ai jamais blasphémé. Il m’est arrivé de bouder le Bon Dieu, de L’oublier, mais je n’ai jamais tendu le poing vers Lui. Je fais un petit signe de croix quand il le faut, je vais à la messe le dimanche, je ne manque pas mes Pâques et, à la kermesse, je porte dans la procession, avec Tête de Boeuf, la statue de saint Antoine et de son cochon. Vous devriez me voir, alors, avec des gants blancs, les yeux baissés et le coeur élevé jusqu’à Dieu ! Car il arrive qu’aux plus beaux moments de l’existence on pense aux choses les plus stupides.
Mais notre curé sait combien l’homme est fragile ; il nous délivre de toutes les petites bigoteries de la religion.
« Il ne faut pas prier toute la journée, dit-il, il suffit que le matin vous dédiez votre travail au Seigneur ; votre travail est une prière. »
Si c’est vrai, ma vie est une bien grande prière ! Cette prière commence chaque année aux environs de la Chandeleur. À ce moment, Dieu étire le ciel et il fait jour plus longtemps. Nous labourons le champ, la belle terre noire toute grasse. Nous la bourrons de fumier pour la ranimer, la rendre joyeuse et la mettre en forme. Nous recommençons à labourer alors, pour que chaque poignée de terre ait son dû. Dieu l’asperge de temps en temps du contenu de ses bouteilles, il lui souffle un peu de soleil tout neuf, et voici que le sol est saturé, juteux, prêt à recevoir la semence. Entre-temps car dès ce moment-là nous n’avons plus de répit , nous bêchons le jardin, le divisons en parcelles, y dessinons de petites plates-bandes. Les nids de guêpes sont brûlés, les haies taillées, les saules élagués ; les ruches sont enduites de chaux et de bouse de vache. Et suivant que la lune est en croissance ou en décroissance, on sème ou on plante oignons, poireaux, radis et choux. Les choux-fleurs se plantent quand la lune décroît, les carottes doivent être semées par temps calme sans un souffle de vent, à la pleine lune de mars, et le persil, un mardi.
Oh ! la lune est mystérieuse et sournoise comme un chat. Elle rampe dans la nuit et déverse sa magie sur la terre ; ce qui est bon par ici peut être venin par là. Je m’efforce toujours d’être en bons termes avec la lune et il faut apprendre à la connaître. Les chiens, eux aussi, la connaissent. Je me garde de regarder trop longuement son étrange tête de chat. Si notre petite Amélie est devenue aveugle, c’est la faute à la lune. Il y a eu une éclipse de lune pendant que la Fine portait encore l’enfant dans son sein. Tous les voisins étaient là, à l’observer. Un disque noir glissa devant la pleine lune. Les uns disaient ceci, les autres cela : que c’était mauvais pour le blé, pour le beurre. Belle Salamandre vint à passer.
« Tu n’es pas folle ! cria-t-elle à la Fine. Regarder ces choses-là ! Tu veux que ton gosse ait une tête comme un ballon ? »
La Fine mit les mains sur ses deux yeux et se précipita dans la maison. Notre petite Amélie vint au monde aveugle. La Fine n’en démord pas : c’est la faute à la lune. « Dieu l’a voulu », dit-elle.
Nous avons d’ailleurs failli traîner le Bon Dieu hors du Ciel pour qu’il donne à l’enfant un tout petit rayon de lumière. Plus nous nous mettions en peine, plus les ténèbres s’épaississaient. Nous avons tout essayé, pèlerinages et médicaments. J’ai même voulu imiter Tobie et ce que j’ai lu dans l’Histoire Sainte et j’ai enduit les yeux de l’enfant de fiel de poisson !
Mais hélas, la petite resta aveugle.
Au début, nous restions là à attendre un miracle, comme le chat attend une souris, mais à la longue on finit par se résigner. L’enfant aussi. Elle joue et elle chante. On s’habitue à tout et ce n’est que lorsqu’elle dit : « Je voudrais pourtant bien voir papa et maman une seule fois... » qu’il nous arrive encore de tendre vers le Ciel des mains désespérées.
Je tiens compte de la lune, aussi, quand il s’agit de planter les pommes de terre. Le sol est prêt, mais la pomme de terre pousse volontiers dans la vidange. La nuit, nous allons nous approvisionner dans les cabinets de la ville, et chaque pomme de terre reçoit sa ration : une pleine cuillerée, presque la valeur d’une soupière. Cela lui donne du courage. Ce que nous donnons aux hommes sous l’aspect de beaux fruits, nous est rendu en purin qui servira à obtenir des fruits nouveaux. Je trouve cela très beau.
Jamais de produits chimiques chez moi. Je ne veux pas faire affront au Bon Dieu. Il nous donne la pluie, de la rosée, et du purin d’hommes et d’animaux. Rien que la nature, pas besoin de chimie ! Et si mes pommes de terre sont un peu moins grosses que celles de Tête de Boeuf, eh bien ! je pourrai me dire que je les ai tirées du sol honnêtement, sans tricheries et sans poisons. C’est aussi un plaisir, cela, et je sais qu’elles sont meilleures, plus saines et qu’elles ont plus de coeur. Ils me font rire avec leurs produits chimiques.
Les jours s’allongent, le soleil suce tout ce qui germe sous la terre et qui s’étire, et qui la crève. Les mauvaises choses comme les bonnes, et c’est une lutte continuelle contre l’ivraie : il faut sarcler, défricher et ramper sans cesse. Nous fixons les perches pour les pois, traçons de nouveaux sillons, plantons et déplantons, tout en guettant et tâtant les premières asperges.
Pas une minute ne se perd, pas plus au jardin que dans les champs. La Fine, malgré ses maux de tête, un nouveau-né au sein et la petite aveugle accrochée à son tablier, trait les vaches, baratte, cuisine et soigne bêtes et gens. Les bêtes reçoivent du fourrage neuf, le trèfle est en clochettes et les poules pondent comme pour leur plaisir.
Notre coeur est alternativement plein de joie et de soucis. Le foin est déjà haut, tendre et dru, mais il est infesté de limaces. Les fraises commencent à vous sourire et, vlan, un nuage noir s’amène au-dessus de la Nèthe et la grêle a tôt fait de réduire les fruits en compote. Les dents de la lune neuve luisent comme du cristal. Dieu sème la rosée à pleines mains, à la grande joie du paysan. On voit pousser le blé. Mais voici les Saints de Glace, qui se frottent les pieds à notre contentement, et font geler les jeunes pousses. Pas de cierges pour ces bougres-là ! La procession de la Chandeleur se déroule à travers champs et je l’accompagne. Le ciel quitte son air maussade et cela se met à chauffer, là-haut. Nous amenons au jour les nouvelles patates, nous cueillons les fraises et les petits pois et nous arrachons les jeunes carottes. Deux fois par semaine je m’en vais la nuit, en carriole, vers le marché matinal, mais les prix diminuent toujours d’année en année. Chacun veut aller au marché matinal et les revendeurs s’entendent entre eux pour payer le moins possible. Nous devons abandonner toute cette belle marchandise pour un prix dérisoire. Quand ils peuvent flibuster un paysan, ils le font avec plaisir et ils se moquent encore de lui, derrière son dos, par-dessus le marché. Mais à trompeur, trompeur et demi : je mets mes plus beaux fruits et mes plus gros oeufs au-dessus de mes paniers !
Le soleil déverse tout ce qu’il peut et je me mets en route, à pied, la petite Amélie sur mon dos, vers Montaigu, à sept heures de marche de chez nous. Cela vous reste pendant deux jours dans les articulations, mais l’ouvrage vous appelle, il ne s’agit pas de lanterner !
Et bien qu’on ne se soit pas reposé et qu’on ait fait diligence, tout cela n’est que de la petite bière, comparé à ce qui doit encore venir. Un beau matin, nous nous trouvons tous, avant le lever du soleil, à faucher. Nous dégoulinons d’abord de rosée, puis de sueur. Mon almanach prédit de la pluie, les grenouilles coassaient à la lune, hier, il s’agit donc de continuer le travail jusqu’au dernier rayon de lumière. Et le lendemain, nouveau coup de collier. Nous faisons porter vingt-quatre oeufs aux petites soeurs des pauvres afin d’éloigner la pluie. Le soleil mord et pique ; il me cuit au point de me vieillir d’un an, mais le foin sèche et cela suffit. Pourvu que les bêtes aient une bonne nourriture !
Le paysan travaille plus pour ses bêtes que pour soi-même. C’est pour elles que poussent l’avoine et le trèfle, la betterave, le navet et le foin ; nuit et jour nous nous démenons pour elles. On leur donne le meilleur, tout ce qu’elles désirent, elles vivent dans la prairie comme des bourgmestres et deviennent grasses et rondes. Nous faisons maigre chère et restons pauvres et décharnés. Mais, que voulez-vous, c’est le métier de paysan. Nous geignons, nous grognons, mais pas un de nous ne voudrait changer de métier. Nous subissons la sainte violence de là-haut. Il faut que Dieu ait le nombre voulu de paysans. Nous sommes éreintés, mais rien ne peut nous retenir ; la terre est prête à recevoir la semence de navets et de betteraves et les lopins disponibles sont, une fois de plus, imprégnés de fumier et de vidange.
Dieu joue aux boules avec les nuages, il ouvre les écluses, là-haut, et mitraille la terre de ses coups de tonnerre. Nous nous recroquevillons, nous tendons l’oreille aux craquements de la foudre, nous promettons d’être toujours bons. Nous sortons sans encombre de la tourmente. Voici l’arc-en-ciel ; le blé est toujours debout, nous aussi, et nous avons oublié toutes nos promesses. Le fouet s’est éloigné de nos derrières.
Ah ! si on avait plus d’oignons. Il n’y a que cela qui compte. Il y a une demande formidable d’oignons en ce moment. Le curé nous l’a dit. (Comment le sait-il ?) « Plantez plus d’oignons. » L’année prochaine, je planterai un grand carré d’oignons.
Après la cueillette des cerises, vient le couronnement de notre labeur : la moisson. Le soleil a dardé des jours et des jours durant, le blé a mûri nuit et jour, il est fauché, tout sec et cassant. Les branches de buis suspendues par nous aux quatre coins ont accompli leur oeuvre de bénédiction. On dit qu’un ange veille au pied de chaque épi de blé. Anges, vous avez bien fait la garde ! Mais gare à vos beaux orteils, laissez-nous le champ libre, car nous allons nous baisser, fourche en main, sans nous redresser, jusqu’au soir ! La calotte céleste n’est qu’une flamme qui semble nous ébouillanter tout vifs. Le blé tombe sous la fourche, il tombe, tombe sans arrêt, et on souhaiterait être à sa place pour pouvoir tomber comme lui, s’étendre, se reposer jusqu’à l’éternité, amen. Autant le travail est pénible, autant est fébrile le désir d’en arriver au bout. On est tout embrasé, les ampoules cuisent les paumes et on se retourne pour voir si on n’a pas fondu en ne laissant qu’une petite mare derrière soi ! La Belette du château, qui mangera du pain aux corinthes pétri de notre sueur, fait son apparition en voiture, abritée sous une petite ombrelle. Elle aime la vie champêtre et veut nous égayer de sa présence. Mais, par vengeance, je me mets à chanter une petite chanson narquoise et les autres se joignent à moi. Je sais que maintenant elle se sent plus malheureuse que nous.
Lorsque, enfin, le blé est en gerbes, c’est la kermesse du village. Le moment est venu de laver mon cou avec une chope de genièvre, puis je me trempe pendant un quart d’heure dans le tonneau d’eau de pluie, histoire de déboucher tous les petits trous de mon corps.
Je prends part à la procession et, le soir, je m’en vais boire un verre avec la Fine et nous faisons un tour de danse sous la tente. Le lundi, nous recevons habituellement la visite du François, ce frère à moi qui est Carme déchaussé à Termonde. Il y a beaucoup de restes de la veille ; le garçon peut manger à sa faim et il ne s’en fait pas faute. Il rend les enfants heureux en leur distribuant images, médailles et petites histoires sur les anges et sur la Sainte Vierge. Il veut également me consoler de nos malheurs en me parlant du Bon Dieu, mais je trouve un malin plaisir à le contredire et à m’efforcer de le fâcher. Je ne pense rien de ce que je lui dis, mais c’est une vieille habitude de notre enfance. De plus, il est difficile d’accepter des leçons de morale de son propre frère, surtout lorsque celui-ci est votre cadet. Mais il ne se fâche pas ; impossible d’effacer de son visage le gai sourire qui l’illumine. Dire que, jadis, il n’était pas à prendre avec des pincettes ! Dans les couvents, on s’y entend à arrondir les angles. Pourraient-ils en faire autant avec moi ?
Le mardi, nous allons ensemble, le François et moi, rendre visite à notre frère aliéné. Tout jeune il était déjà marteau, celui-là. Il apprenait bien à l’école, pourtant, et sut rapidement lire et écrire, mais il n’était pas appliqué pour un sou et ne faisait que rêvasser. Le Père lui administrait des raclées, mais sans résultat.
Il baguenaudait, la plupart du temps, tout seul, dans les bois, et quand il rentrait, il racontait des mensonges. Il avait vu un serpent, un géant, ou une dame avec une couronne sur la tête, qui traversait le bois en voiture. Il le racontait avec une telle conviction qu’on finissait par le croire. Et quand on le croyait, il se moquait de nous. Si on ne le croyait pas, il se mettait en rage. Le Père le plaça chez le charron, puis le fit travailler aux champs avec nous. Douze métiers et treize échecs.
Un beau jour il avait alors dix-huit ans , il rentra avec un clou, et ce clou, prétendait-il était celui qui avait servi à transpercer la main droite du Seigneur à la Crucifixion. Il l’avait reçu d’un ermite. C’était un simple clou de fer à cheval, un peu tordu à la pointe. Quelques semaines plus tard, l’évêque vint procéder à la Confirmation. Et, parbleu, ne va-t-il pas tout droit à l’évêque en lui disant :
« Voici le clou de la Croix de Notre-Seigneur, s’il vous plaît. »
L’évêque, pour s’en débarrasser, lui dit :
« C’est bien, mon ami, gardez-le encore. »
Depuis lors, sa folie ne cessa pas d’augmenter. Des journées entières, il parlait de ce clou à qui voulait l’entendre. Et il flanquait des gifles à quiconque le contredisait. Nous avons dû le conduire à Gheel. Là, au moins, tout le monde lui donne raison. Oh ! il nous reconnaît toujours. Il sait fort bien parler de tout, dans le passé. Il n’y a que cette stupide histoire de clou qu’on n’arrive pas à lui extirper de l’esprit. Du matin au soir, il est posté devant l’hôtel de ville de Gheel, le fameux clou à la main. C’est là qu’habite l’évêque, prétend-il, et il va sortir bientôt pour prendre possession du clou de Notre-Seigneur.
Le malheureux reste là depuis des années, jour après jour, dans la pluie et le vent, la neige et la chaleur, à attendre le prélat patiemment, sans soupirs et sans récriminations.
Je suis toujours content de quitter Gheel ; les fous y pullulent. Celle-ci prétend être la Vierge ; un autre, sans répit, fait « teuf-teuf » comme un train ; cet autre encore se croit Napoléon. Si je devais rester longtemps ici, je risquerais de jouer du chapeau aussi. De plus, je crains toujours de voir apparaître une fille qui crierait : « Le taureau s’est échappé ! Le taureau s’est échappé ! »
Car on traîne ses péchés après soi, et le repentir ne suffit pas à les effacer. C’est ma faute, après tout, si cette fille est devenue folle et cette certitude fait une tache noire dans mon existence. C’est comme cela qu’on finit par devenir fou. Heureusement qu’il y a mon champ ; celui-là lorsque je le laboure, engloutit tous mes soucis. Revenu chez nous, François fait le tour des fermes avec sa besace. Je pourrais payer six mois de loyer avec tout l’argent qu’il récolte ainsi, pour l’amour de Dieu, au profit de son pauvre petit couvent.
« C’est un beau métier d’être Franciscain », dis-je pour le taquiner, mais il rit si amicalement que je lui donne encore deux pièces d’argent.
Le blé est rentré. C’est la récolte des pommes de terre. Les premières feuilles tombent pendant que la terre est labourée en prévision du blé d’hiver. C’est aussi le moment de tirer les navets. Les jours raccourcissent ; le Bon Dieu ferme ses rideaux de plus en plus tôt.
Quand les fanes de pommes de terre brûlent le soir, dans les champs, on peut se dire que Monsieur l’Hiver est à la porte. Nous avons du brouillard et de la pluie et nous labourons, fumons et hersons, semons l’avoine et le froment. Toussaint, Jour des Morts. Les cloches des morts tintent dans le brouillard. Cela sent les feuilles mortes. La Fine fait des crêpes, tandis que nous prions pour les âmes des défunts, pour tous les morts de la famille et des amis, même pour notre Paulot, bien que nous sachions qu’il est un petit ange au ciel. Et surtout pour ma petite vieille.
Elle ne parvenait pas à mourir, la pauvre. Deux jours durant, elle se débattit dans l’agonie et elle n’avait en tête que la chanson de Sire Halewyn. Elle nous avait souvent raconté l’histoire d’Halewyn quand nous étions petits ; comment il attirait les femmes par ses belles chansons pour leur trancher la tête. Mais il advint qu’il eut à faire à une gente demoiselle plus rusée que les autres, et qui lui coupa la tête à son tour. Et cette tête criait : « Va au blé d’or et sonnes-y du cor. » La jeune n’alla pas au blé d’or, mais elle galopa vers la maison, avec la tête, et au retour, elle organisa un grand festin et posa la tête sur la table.
Quand la mère nous racontait cela, nous sentions nos cheveux se hérisser d’épouvante. Et voici que cette complainte lui trottait en tête sans répit :
« Je ne vais pas au blé, je ne sonnerai pas du cor. Je m’enfuis, je m’enfuis. Sire Halewyn me poursuit, sans tête, sans tête, et il me tire des flèches mais ne m’atteint pas. »
Elle agitait bras et jambes, ses yeux étaient pleins de terreur, la sueur coulait en ruisselets dans les rides de son pauvre visage fripé. C’était affreux à voir. Je m’en souviens si bien encore : dehors la tempête soufflait, abattant les pierres de la cheminée.
« Le voici, le voici ! criait-elle, mais il ne m’aura pas, je traverse la Nèthe à la nage, je cours à travers bois ; priez, les enfants ; il vise à coté, ah, ah ! »
Le Curé s’efforçait de la calmer. Une minute, pas davantage, et la chasse reprenait de plus belle. Elle haletait, ruisselait, brisée par cette course imaginaire, mais l’épouvante la talonnait sans répit.
Au soir du deuxième jour, lorsque le dernier lambeau de chair qui lui restait eût fondu, elle s’écria radieuse :
« Sapristi, ce n’est pas Messire Halewyn ! Il a une tête, mais c’est le visage de Notre-Seigneur ! Qu’il est beau, qu’il est beau ! Si je l’avais su !... Jésus, pourchasse mon âme... oh ! mon beau chasseur, tirez, tirez... »
Elle dénuda sa maigre poitrine :
« Tirez ! Tirez ! criait-elle... Aie ! touchée... Que c’est doux, que c’est doux ! »
Et elle s’affaissa, et mourut avec, au visage, une paix infinie.
« Mourir ainsi n’est pas peu de chose, dit le curé, plongé dans la méditation. Cela a quelque chose de sacré. »
Maintenant viennent les jours sombres, la pluie gifle les vitres et c’est sous les rafales que nous arrachons les betteraves, que nous mettons aux silos poireaux et pommes de terre. C’est la période des rhumes.
Les jours sont si courts que nous avons peine à achever l’ouvrage qui nous attend à l’étable et à la grange. Nous tuons le cochon et comment peut-il bien le savoir ? voici précisément Monsieur le Curé. Il ne tarit pas d’éloges sur le cochon :
« Ah ! une petite côtelette avec de la purée de choux, quel régal ! » ou bien « Une mince tranche de jambon roulée autour d’un chicon, une bonne sauce au fromage, et tout cela au four ! Hm ! ... »
Je lui demande à brûle-pourpoint :
« Eh bien Monsieur le Curé, vous qui êtes si savant, et qui connaissez le latin, savez-vous quelle différence il y a entre la mort de ce cochon et celle de Notre-Seigneur ?
Non, Racine, non, mon garçon, répond-il.
Eh bien, dis-je, Notre-Seigneur est mort pour tout le monde et ce cochon n’est mort que pour moi.
Je dois encore dire mon bréviaire », annonce-t-il et le voilà parti.
Mais le lendemain, quand le cochon est refroidi, les enfants portent chez le curé un demi-cabas de côtelettes, de rôti et de boudin et ils reviennent avec sept bouteilles de vin blanc et rouge ! Nous les garderons jusqu’au Nouvel An. Et ce ne sera pas seulement au château qu’on boira du vin ce jour-là !
Il neige, il gèle, le vent hurle. Nous battons en grange, nous faisons provision de fumier, de semences et de bois à brûler.
Les soirées sont trop longues, mais c’est le bon temps pour le braconnage. Je sais où trouver le lièvre et le faisan et aussi le marchand de volaille de la ville, à qui je les vendrai. Assis au coin du feu, je taille dans le bois des jouets pour les enfants. Depuis des années, je travaille à une petite crèche de Bethléem. J’ai déjà pas mal de figurines, un Saint-Joseph, la Vierge et l’Enfant Jésus. Chaque année il s’y ajoute un roi ou un berger. Les plus petits sont ravis, mais les aînés ne font qu’en rire. Je viens de terminer le petit âne, et sa tête peut faire « oui », de haut en bas, à la grande joie des enfants. Les grands, une fois de plus, s’esclaffent :
« P’pa, c’est sûrement le chameau dont le Bon Dieu s’est servi pour effrayer les démons des limbes de l’enfer ? »
Les enfants parcourent le village avec une étoile de ma fabrication et chantent des Noëls. Voici le Nouvel An. Un à un, nous goûtons prudemment notre vin. Nous faisons la grimace, mais chacun dit. « Oh ! que c’est bon ! » Je le dis comme les autres, mais je m’en vais bien vite boire une bonne pinte de bière dans le voisinage !
L’année est écoulée. Il faut, maintenant, grappiller de tous côtés, vider le bas de laine et sortir l’argent de dessous la grosse pierre plate, additionner le tout et cette belle galette pour laquelle on a sué sang et eau, il s’agit d’aller la porter au château avec le sourire. Non sans que la Belette ne se répande en lamentations, menaçant de vous augmenter parce qu’elle doit toucher à son capital et ne peut plus vivre de ses intérêts !...
On a vécu chichement, vendu son lait, son beurre, ses oeufs et le doux miel. On a étendu sur son pain de la graisse de lard et lapé du petit lait bleuâtre ! Pour qui donc a-t-on travaillé, sué, trimé et piétiné dans le fumier une année durant ?
La Fine aurait besoin d’une nouvelle mante, mes orteils passent au travers de mes souliers et les enfants n’ont plus de culotte décente à se mettre au derrière. Heureusement que Monsieur le Curé nous apporte quelques vêtements usagés de son frère.
L’oignon est à un franc le kilo. Si nous avions planté de l’oignon ! L’an prochain, j’aurai un, non, trois lopins d’oignons. Et pas un mot à personne.
Nous plantons beaucoup d’oignons, mais tout le monde fait de même, Tête de Boeuf et les autres. Et, au moment de la récolte, on vous jette les oignons à la tête.
Et il en va ainsi, d’année en année. Vous lirez, dans les livres, que les paysans s’enrichissent, mais le papier a bon dos.
On n’arrive tout de même pas à nous avoir. Pauvreté n’est pas vice ; Dieu nous a donné des mains pour nous en servir.
Je travaille tant que je peux et si cela ne donne pas assez, ce n’est pas moi qui en ferai reproche au Seigneur. Je ne demande pas la richesse. Que ferais-je d’un château, si je ne peux pas avoir un bon fumier devant ma porte et des poules qui viennent vagabonder jusque dans la maison ? Je ne demande que notre pain quotidien et une santé florissante. Le restant, je m’en occupe. Car la joie de ma vie, c’est précisément de pouvoir labourer mon champ. Voir pousser et mûrir ce que j’ai planté et semé. Mon champ, c’est mon paradis sur terre.
Seigneur, enfoncez votre doigt dans le plus profond de mon coeur et vous serez convaincu qu’il ne s’y trouve que de la reconnaissance.
IV
C’EST l’hiver, obscur et long. Neige. Je taille un grand Christ en croix. Pour qui ? Pourquoi ? Pour mon plaisir, à moi ? Ou bien, est-ce parce que, à force de misère, on commence à ressembler un peu, soi-même, au Bon Dieu ? « C’est aussi une forme de prière », dit Monsieur le Curé, qui craint seulement que l’image ne soit par trop affreuse.
Je laisse le visage pour la fin ; ce sera pour l’hiver prochain. Je taille d’abord les mains et les pieds. J’ai pris une empreinte de mes propres mains, avec de la glaise ; je n’ai qu’à les copier.
« Ces mains et ces pieds vont être disproportionnés, dit la Fine, à ma grande terreur. Tu es un géant, Racine, et ce Jésus n’est pas plus grand que notre petit Gérard.
Ça ne fait rien, quand il sera achevé, je scierai en deux le Jésus, et j’intercalerai un morceau. Laisse-moi faire, du moment qu’on peut voir que c’est un Jésus, je m’estime satisfait. »
Oui, c’est certainement une sorte de prière, car il m’arrive de m’arrêter au milieu de ma besogne, et de regarder ces mains et ces pieds. Je me représente la scène. Aie ! Le marteau transperce de flammes mes mains et mes pieds. Tous les petits os se fendent et craquent comme des tuyaux de pipe. La douleur me traverse tout le corps, dans un éclair. Je crispe les doigts sous l’affreuse souffrance ; le marteau en écrase les bouts, mes ongles éclatent. Le pied gauche placé sur le droit est réduit en bouillie, pour que le clou trop court puisse pénétrer dans le bois. Je me vois, je me sens pendu à cette croix. Mes mains se déchirent, mes pieds gonflent et bleuissent comme des ampoules.
Il m’arrive de me représenter tout cela avec tant de réalisme, que je boite en me levant.
Oui, Jésus doit avoir terriblement souffert. On s’en rend compte en faisant un objet comme celui-ci.
Cela vous console aussi quelque peu de votre propre chemin de croix à travers la vie. Un peu. Car bien que celui-ci ne soit qu’une plume en regard de mille kilos de plomb, tout cela est encore tellement lourd à porter qu’on ne comprend pas comment le coeur ne se rompt pas sous l’effort.
Tout commence très bien. Quand on est fiancé et qu’on va se marier, on s’imagine que le monde a été créé spécialement pour vous deux. Tout frais sous la rosée, plein de fleurs parfumées. Mais à peine êtes-vous dans cette terre promise où les feuilles commencent à pousser, que vous vous enfoncez jusqu’au cou dans la misère, le travail, les maladies et la pauvreté. On pense chaque fois : cela ne peut être pire ; l’averse est passée et maintenant tout va aller sur des roulettes. Mais il n’y a pas de fin ; l’avenir est sombre et il arrive des moments où on aspire à pouvoir dire, comme vous, oh ! Seigneur : « Tout est accompli ».
J’ai connu l’adversité, par mes champs, la maladie, la mort, la Mauvaise Main, mais ce qui peut arriver de pire à un homme, c’est d’avoir de la malchance avec ses enfants. J’en ai eu ma part, aussi, et je comprends maintenant, Seigneur, pourquoi vous vous êtes laissé crucifier pour sauver les vôtres.
C’est une tâche si ingrate, d’élever des enfants ! D’abord on leur a donné tout ce qui est en son pouvoir. Le meilleur de soi, son sang, son âme, sa vie. Ils sont une partie de vous-même. Leur bonheur est le vôtre, leur chagrin vous entaille plus profondément qu’eux. C’est votre propre coeur qui réchauffe leur vie. Et pourtant ! Un beau jour on s’aperçoit qu’ils sont, au fond, vos pires ennemis. Oh ! ils tiennent encore à votre personne. Ils sont encore capables de se battre pour vous et quand vous êtes à l’article de la mort, ils penchent le nez dans leur assiette. Mais leur coeur ne vous appartient plus, ni leur volonté, ni leurs désirs, et de la vie qui bouillonne au fond de leur poitrine, vous êtes impitoyablement chassé.
Vous ne pouvez pas supporter cela ! Vous voulez vous réjouir avec eux, prendre part à leurs peines. Non, pas de cela ! Défense, même, de regarder encore dans leur coeur. J’ai été enfant avec les enfants, j’ai partagé leurs jeux et leurs façons de faire. Je veux rester enfant, mais ils deviennent des hommes et se débarrassent de moi comme d’un fardeau. Et malgré tout cela, on continue à tenir à eux. Et tous les enfants se valent sous ce rapport. On souhaite une revanche et on pense : « Attends, tu seras, un jour, père ou mère à ton tour et tu auras une culotte du même drap ! » Bah ! il ne faut même pas le souhaiter. Cela vient tout seul. Mais quand, par-dessus le marché, ils vous font des misères ! D’abord ils vous marchent sur les pieds ; après, sur le coeur. On se recroqueville de douleur et d’épouvante.
Pourquoi ne les avez-vous pas étouffés au berceau, ô Seigneur ! Pourquoi n’en avez-vous pas fait des petits anges ? Pardonnez-moi ces paroles, ô Seigneur, ce n’est qu’une façon de parler. Mais pourquoi dois-je être puni dans mes enfants ? Je vous en prie, pas cela ! Crucifiez-moi, rompez mes os, laissez l’ivraie et la vermine envahir mon champ, mais ne touchez pas à mes enfants !
Vous avez fait de moi le pasteur de onze moutons. Vous m’en avez pris quatre et, à chaque fois, j’ai courbé la tête, non sans gémir ni me plaindre, bien entendu. Et s’il Vous en faut encore, vous n’avez qu’à venir les chercher. Mais ceux que Vous voulez bien nous laisser, faites qu’ils ne soient pas la malédiction de notre existence. Je veux Vous céder tous les autres, mais ramenez notre Alphonse dans le droit chemin. Pour une seule brebis égarée, le bon pasteur abandonne