La bibliothèque de mon oncle
par
Rodolphe TOEPFFER
J’ai connu des gens élevés sur le seuil de la boutique de leur père ; ils avaient retenu de ce genre de vie certaine connaissance pratique des hommes, certain penchant musard, le goût des rues, quelque trivialité d’idées, la morale et les préjugés du quartier. On en a fait des avocats, des ministres, et dans chacune de ces vocations ils ont apporté de ce seuil de boutique bien des éléments bons ou mauvais, toujours ineffaçables.
D’autres, en ce temps-là, je veux dire vers quinze ans, avaient leur petite chambre sur une cour silencieuse, sur des toits déserts. Ils y sont devenus méditatifs, peu au fait des affaires de la rue, assez riches d’observations privées sur un petit nombre de voisins. Ils y ont acquis une connaissance de l’homme moins générale, mais plus intime. Combien de fois aussi, privés de tout spectacle, ils ont vécu avec eux seuls, pendant que l’autre, sur son seuil, toujours récréé par la vue de quelque objet nouveau, n’avait ni le temps ni l’envie de faire connaissance avec lui-même. Avocat ou ministre, pensez-vous que celui de la petite chambre n’aura pas une manière autre que celui du seuil ?
Et ce qu’on voit passer de son logis, et les gens qui circulent autour, et les bruits qui s’y entendent, et les objets tristes ou riants qui s’y rencontrent, et le voisinage, et les cas fortuits ? Oh ! que l’éducation est une chose difficile ! Tandis qu’à lumineuse intention, sur le conseil d’un ami ou d’un livre, vous dirigez l’esprit et le coeur de votre fils vers le côté qui vous agrée, les choses, les bruits, les voisins, les cas fortuits conspirent contre vous, ou vous secondent, sans que vous puissiez détruire ces influences ni vous passer de leur concours.
Plus tard, il est vrai, après vingt, vingt-cinq ans, le logement fait peu. Il est triste ou gai, confortable ou délabré, mais c’est une école où les enseignements ont cessé. À cet âge, l’homme fournit sa carrière ; il a atteint ce nuage d’avenir qui, tout à l’heure encore, lui paraissait si lointain ; son âme n’est plus rêveuse et docile : les objets s’y mirent, mais ils n’y laissent plus d’empreinte.
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Pour moi, j’habitais un quartier solitaire1. C’est derrière le temple de Saint-Pierre, près de la prison de l’évêché. Par-dessus le feuillage d’un acacia, je voyais les ogives du temple, le bas de la grosse tour, un soupirail de la prison, et, au delà, par une trouée, le lac et ses rives. Quels beaux enseignements, si j’avais su en profiter ! Combien la destinée m’avait favorisé entre les garçons de mon âge ! Si j’ai mal profité, je tire gloire néanmoins d’être issu de cette école, plus noble que celle du seuil de boutique, plus riche que celle de la chambre solitaire, et d’où devait sortir un poète, pour peu que ma nature s’y fût prêtée.
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Au fait, tout est pour le mieux ; car je me doute qu’à aucune époque les poètes n’ont été heureux. En savez-vous un, parmi les plus favorisés, qui ait jamais pu étancher sa soif de gloire et d’hommages ? En connaissez-vous un, parmi les plus grands, et surtout parmi ceux-là, qui ait jamais pu être satisfait de ses oeuvres, y reconnaître les célestes tableaux que lui révélait son génie ? Vie de leurres, de déceptions, de dégoûts ! Et encore, ceci n’en est que la surface ; je m’imagine qu’elle recouvre des troubles plus grands, des dégoûts plus amers. Ces têtes-là se forgent une félicité surhumaine que chaque jour déçoit ou renverse ; ils voient par delà les cieux, et ils sont cloués à la terre ; ils aiment des déesses, et ne rencontrent que des mortelles. Tasse, Pétrarque, Racine, âmes tendres et malades, coeurs jamais paisibles, toujours saignants ou plaintifs, dites un peu ce qu’il en coûte pour être immortels !
Ceci est l’effet et la cause. C’est parce qu’ils sont poètes qu’ils éprouvent ces tourments ; c’est parce qu’ils éprouvent ces tourments qu’ils sont poètes. De cette lutte qui se fait en eux jaillit, comme l’éclair de la nue, cette lumière qui nous frappe dans leurs vers ; la souffrance leur révèle les joies, les joies leur apprennent la souffrance, leurs désirs vivent à côté de leurs déceptions ; de ce riche chaos, de ces fécondes douleurs naissent leurs sublimes pages. Ainsi ce sont les vents orageux qui tirent de si doux sons de cette harpe solitaire.
Je m’étonne donc moins d’avoir ouï dire à un homme de sens qu’il vaut mieux être l’épicier du coin que le poète du monde ; Giraud, que Dante Alighieri.
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Cette idée que je me fais du poète, elle est si vraie, que voyez, je vous prie, à quoi prétendent tout d’abord ceux qui aspirent à cette vocation. N’est-ce point à ce trouble, à ces peines, à ce riche chaos, si possible ? Ainsi que l’on singe la vertu par des paroles de sainteté, ils singent, eux, la poésie par des paroles de tristesse, d’angoisse, d’ineffables douleurs ; ils souffrent dans leurs vers, ils gémissent dans leurs vers, ils y traînent à vingt ans un reste éteint de vie décolorée, ils y meurent : presque tous commencent par là. Ah ! mon ami, il n’est pas si facile que tu penses d’être triste, malheureux, affligé ; d’être tourmenté de désirs, fasciné d’extase ; de décolorer sa vie, de mourir comme Millevoye ! Ôte donc ton masque, que nous voyions ta face réjouie. Pourquoi, pourquoi, mon gros camarade, ne pas suivre ta nature ? Quel avantage si grand trouves-tu donc à passer pour gémissant et plaintif, pour mort et jamais enterré ?
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Au reste, quand je parle de fécondes douleurs, je n’entends point dire par là que tout grand poète gémit et pleure nécessairement dans ses vers, mais, au contraire, que ses plus riantes extases recouvrent d’amers déplaisirs. Alors même qu’il nous entraîne dans un aimable Élysée, alors même qu’il peint la beauté sous ses plus célestes traits, c’est le vide de la terre qui le fait déployer son essor vers ces hauteurs fortunées : il est peintre de la santé, parce qu’il est malade ; de l’été, parce qu’il erre sur les glaces ; des eaux fraîches, parce que tout est aride alentour. Le malheureux goûte quelques instants d’ivresse, et il nous fait boire à sa coupe. Pour nous le nectar, pour lui la lie.
Mais voici qu’à ce propos je découvre une pensée honteuse qui se cache derrière un repli de mon cerveau, c’est la pensée que je suis bien aise, pour mes plaisirs, qu’il ait existé de ces âmes souffrantes... que des infortunés aient vécu de peines durant de longues années, pour laisser quelques pages, quelques strophes qui me charment, qui m’émeuvent un instant !... Profond égoïsme du coeur, cruauté du plaisir qui s’immole tout à lui-même ! Mais aussi... Racine épicier ! Virgile détaillant !... Non, je n’ai pas encore assez de sens ; sur mon crâne chenu n’ont pas passé assez d’années encore. Un jour viendra, et trop tôt, où plus sensé, non moins égoïste, je tiendrai ce propos devant les jeunes hommes. Et la pensée que je radote, s’élevant dans leur cerveau, s’épandra sur leur front, et ne s’arrêtera que sur leurs lèvres.
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Il y a dans le cerveau beaucoup de ces pensées honteuses qui se cachent par pudeur, qui se taisent crainte de se faire honnir, qui parfois, venant à surgir hors de leur cachette, font circuler la rougeur sur les fronts honnêtes. Un jour, un homme fit une battue dans son propre cerveau ; il en sonda les replis ; il chercha dessus, dessous ; il visita les plus obscurs recoins, et, de ce qu’il trouva, fit un livre, le livre des maximes, miroir fidèle où l’homme se voit bien plus laid qu’il ne croyait l’être.
Le duc, en cela, avait suivi la maxime de Socrate, qui exhorte l’homme à regarder dans son cerveau. γνωθι σεαυτόν (c’est du grec) ne signifie pas autre chose. Pour moi, je doute fort s’il y a beaucoup à gagner dans cette habituelle contemplation. Sur bien des choses, vaut mieux s’ignorer soi-même. Certains, à se connaître mieux, deviendraient pires. Tel, voyant son champ ingrat au bon grain, prend l’idée de tirer parti des mauvaises herbes.
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Aussi je ne regarde plus tant dans mon cerveau, mais ce m’est un passe-temps des plus récréatifs que de lorgner dans celui des autres. J’y applique la loupe, le microscope, et vous ne sauriez croire ce que j’y découvre de petites particularités curieuses, sans compter les grosses qui se voient à l’oeil nu, et les monstruosités qui frappent à distance. Bien fou Gall, qui prétend juger du contenu par le contenant, du goût d’une orange par ses aspérités, d’un onguent par la boîte. Moi, j’ouvre et je goûte ; j’ôte le couvercle et je flaire.
Imaginez-vous que tous les cerveaux sont faits de même ; j’entends qu’ils ont tous le même nombre de loges, contenant les mêmes germes, ainsi qu’en toute orange même nombre de pépins habitent même nombre de loges pareillement disposées. Mais voici que bientôt, de ces germes, les uns avortant, les autres se développant outre mesure, il résulte des disproportions d’où éclatent ces différences de caractères qui font les hommes si dissemblables.
Ce qui est curieux, c’est qu’il y a un de ces germes qui n’avorte jamais, qui s’alimente de rien comme de beaucoup, qui prend sa croissance l’un des premiers, et décroît le dernier de tous ; si bien que, celui-là mort, on peut être assuré que tout le reste de l’homme a cessé de vivre : c’est celui de la vanité. Je tiens ceci d’un visiteur de morts, lequel m’a confié que, pour sa part, il s’en tenait à ce signe, le regardant comme plus sûr que tout autre ; en sorte qu’appelé auprès d’un défunt, il s’assurait tout d’abord qu’il n’y eût plus envie aucune de paraître, aucun soin de son air, de sa pose, nul souci du regard des autres ; auquel cas, sans même tâter le pouls, il donnait son permis ; et que, pour avoir toujours pratiqué cette recette, il était convaincu de n’avoir jamais envoyé en terre un vivant, ce que, disait-il, font souvent ses confrères, lesquels s’en tiennent au pouls, au souffle, et autres signes incomplets.
Il prétendait, ce visiteur, que ce n’est pas tant selon la condition, la richesse ou la profession, que ce bourgeon-là varie ; que si quelque chose influe, ce serait plutôt l’âge. Dans l’enfance, il n’est pas le premier à se montrer ; dans la jeunesse, il n’est pas le plus gros ; mais, dès vingt ans, c’est un tubercule respectable et vorace, qui s’alimente de tout.
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J’oublie que c’est de mon logis que je voulais parler. J’y coulais dans une paix profonde les riants loisirs de ma première adolescence, vivant peu avec mon maître, plus avec moi-même, beaucoup avec Eucharis, avec Galathée, avec Estelle surtout.
Il y a un âge, un seul à la vérité, et qui dure peu, où les pastorales de M. De Florian ont un charme tout particulier ; j’étais à cet âge. Rien ne me semblait aimable comme ces jeunes bergères ; rien de naïf comme leurs phrases précieuses et leurs sentiments à l’eau de rose ; rien de champêtre, de rustique comme leurs élégants corsages, comme leurs gentilles houlettes à rubans flottants. À peine trouvais-je aux plus jolies demoiselles de la ville la moitié de la grâce, de l’élégance, de l’esprit, du sentiment surtout, de mes chères gardeuses de moutons. Aussi leur avais-je donné mon coeur sans réserve, et ma novice imagination se chargeait de le leur garder fidèle.
Enfantines amours, premières lueurs de ce feu qui, plus tard, pénètre, étreint, embrase !... Que de charme, que de riant et pur éclat dans ces innocentes prémices d’un sentiment si fécond en orages !
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Le malheur de cette passion-là, c’est que je n’osais pas m’y livrer avec sécurité ; et ceci, à cause d’un entretien très grave que j’avais eu tout récemment avec mon maître. C’était à propos de la belle conduite de Télémaque dans l’île de Calypso, alors qu’il quitte Eucharis pour la vertu, laquelle conduite nous traduisions ensemble en fort mauvais latin :
Et il précipita Télémaque dans la mer...
Et telemachum in mare de rupe praecipitavit, venais-je de traduire, lorsque M. Ratin, c’était mon maître, s’avisa de me demander ce que je pensais de ce procédé de Mentor.
Cette question m’embarrassa fort, tant je savais déjà qu’il ne faut point blâmer Mentor devant son précepteur. Cependant, au fond, je trouvais que Mentor s’était comporté, en cette occasion, d’une façon brutale.
« Je pense, répondis-je, que Télémaque fut bien heureux d’en être quitte pour avoir bu l’onde amère.
Vous ne comprenez pas ma question, reprit M. Ratin. Télémaque était amoureux de la nymphe Eucharis ; or l’amour est la passion la plus funeste, la plus méprisable, la plus contraire à la vertu. Un jeune homme qui aime s’adonne au relâchement et à la mollesse ; il n’est plus bon à rien qu’à soupirer auprès d’une femme, comme fit Hercule aux pieds d’Omphale. Le procédé du sage Mentor était donc le plus admirable entre tous pour arrêter Télémaque sur les bords de l’abîme. Voilà, ajouta M. Ratin, ce que vous auriez dû me répondre. »
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C’est de cette façon indirecte que j’appris que mon cas était grave, et que j’avais déjà bien dévié de la vertu ; car j’aimais Estelle tout aussi évidemment à mes yeux, que l’autre, Eucharis. Je résolus donc, à part moi, de combattre un sentiment si coupable, et qui pouvait tôt ou tard m’attirer quelque catastrophe, à en juger du moins d’après l’admiration que M. Ratin professait pour le procédé de Mentor.
Le discours de M. Ratin m’avait fait d’ailleurs une grande impression, bien moins pourtant par ce que j’en pouvais comprendre que par ce que j’y trouvais d’obscur et de mystérieux. En même temps que, pour être sage et ne pas tomber dans l’abîme, je réprimais une bien innocente ardeur, mon imagination s’attachait aux paroles sinistres de M. Ratin pour en pénétrer le sens, et pour y chercher des révélations.
Ce fut là mon premier amour. S’il n’eut pas de suite, vu sa nature tout imaginaire, la façon dont il fut refoulé par le discours de M. Ratin a imprimé à mes autres amours certains traits que l’on pourra reconnaître dans les récits qui suivront.
*
Cette prison dont j’ai parlé n’a qu’une seule fenêtre qui donne de mon côté. En général, les prisons ne sont pas riches en fenêtres.
Cette fenêtre est percée dans une muraille d’un aspect noir et triste. Des barreaux de fer empêchent le prisonnier d’avancer la tête au dehors ; et un appareil extérieur, qui lui dérobe la vue de la rue, ne laisse pénétrer dans le fond de sa retraite qu’un peu de la lumière du ciel. Je me souviens que la vue de ce soupirail ne m’inspirait alors que terreur et colère. C’est qu’en effet, dans une société que je me figurais tout entière composée d’honnêtes gens, il me paraissait infâme que quelqu’un s’y permît d’être assassin ou voleur ; et la justice, qui protégeait des gens parfaits contre des monstres, m’apparaissait comme une matrone saintement sévère, dont les arrêts ne pouvaient être trop terribles. Depuis, j’ai changé : la justice m’est apparue moins sainte ; ces gens parfaits ont baissé dans mon estime ; et dans ces monstres j’ai reconnu trop souvent les victimes de la misère, de l’exemple, de l’injustice... alors la compassion est venue tempérer la colère.
L’esprit des enfants est absolu, parce qu’il est borné. Les questions, n’ayant pour eux qu’une face, sont toutes simples ; en sorte que la solution en paraît aussi facile qu’évidente à leur intelligence plus droite qu’éclairée. C’est pour cela que les plus doux d’entre eux disent parfois des choses dures, que les plus humains tiennent des propos cruels. Sans être de ces plus humains, cela m’arrivait souvent ; et, quand je voyais conduire un homme en prison, toute ma sympathie était pour les gendarmes, toute mon horreur pour cet homme. Ce n’était ni cruauté ni bassesse ; c’était droiture. Plus vicieux, j’aurais détesté les gendarmes, plaint l’homme.
Un jour, j’en vis passer un qui alluma toute mon indignation. C’était le complice d’un atroce assassin. Entre eux deux, ils avaient tué un vieillard pour s’emparer de son argent ; puis, aperçus par un enfant au moment du crime, ils s’étaient défaits de cet innocent témoin par un second meurtre. Le camarade de cet homme avait été condamné à mort ; mais lui, soit habileté dans la défense, soit quelque circonstance atténuante, était condamné seulement à une réclusion perpétuelle. Au moment où, près d’entrer dans la prison, il passa sous ma fenêtre, il regardait les maisons voisines avec curiosité. Ses yeux ayant rencontré les miens, il sourit comme s’il m’avait connu !
Ce sourire me fit une impression sinistre et profonde. Pendant toute la journée rien ne put le chasser de ma pensée. Je résolus d’en parler à mon maître, qui saisit cette occasion pour me faire une remontrance sur le temps considérable que je perdais à regarder dans la rue.
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C’était, quand j’y songe, un drôle d’homme que mon maître : moral et pédant, respectable et risible, grave et ridicule, en telle sorte qu’il me faisait une impression à la fois vénérable et bouffonne. Tel est pourtant l’empire de l’honnêteté, l’ascendant des principes, lorsque la conduite est en accord avec eux, que, malgré l’effet vraiment risible que me faisait M. Ratin, il avait sur moi plus d’influence que tel maître bien plus habile, ou bien plus sensé, mais en qui j’aurais surpris le moindre désaccord entre les préceptes qu’il me donnait à suivre et ceux qu’il suivait lui-même.
Il était pudibond à l’excès. Nous sautions des pages entières de Télémaque, comme contraires aux bonnes moeurs, et il prenait soin de me prémunir contre toute sympathie pour l’amoureuse Calypso, m’avertissant que je rencontrerais dans le monde une foule de femmes dangereuses qui lui ressemblent. Cette Calypso, il la détestait ; cette Calypso, bien que déesse, c’était sa bête noire. Quant aux auteurs latins, nous n’avions garde de les lire ailleurs que dans les textes expurgés par le jésuite Jouvency ; encore enjambions-nous bien des passages que ce pudique jésuite avait crus sans danger. De là l’épouvantable idée que j’étais porté à me faire d’une foule de choses ; de là aussi l’épouvantable frayeur que j’avais de laisser voir à M. Ratin mes plus innocentes pensées, si seulement elles avaient quelque teinte amoureuse, quelque lointain rapport avec Calypso, sa bête noire.
Il y aurait beaucoup à dire sur ce point. Cette méthode enflamme plus qu’elle ne tempère ; elle comprime plus qu’elle ne prévient ; elle donne des préjugés plutôt que des principes ; son premier effet surtout est d’altérer presque infailliblement la candeur, cette fleur délicate qu’un rire flétrit, que rien ne relève.
Au surplus, M. Ratin, tout farci de latinité et d’ancienne Rome, mais bon homme au demeurant, était plus harangueur que sévère. À propos d’un pâté d’encre, il citait Sénèque ; à propos d’une espièglerie, il me proposait Caton d’Utique pour exemple ; mais une chose qu’il ne pardonnait pas, c’était le fou rire. Cet homme voyait dans le fou rire les choses les plus singulières, l’esprit du siècle, l’immoralité précoce, le signe certain d’un avenir déplorable. Sur ce point il pérorait avec passion, interminablement. J’attribue ceci à une verrue qu’il avait sur le nez.
Cette verrue était de la grosseur d’un pois chiche, et surmontée d’une petite houppe de poils très délicats, très hygrométriques aussi : car j’avais remarqué que, selon l’état de l’atmosphère, ils étaient plus roides ou plus bouclés. Il m’arrivait souvent, durant mes leçons, de la considérer le plus naïvement du monde, comme un objet curieux, sans aucune idée de moquerie ; j’étais, dans ces cas-là, brusquement interpellé, et tancé vertement sur ma distraction. D’autres fois, plus rarement, une mouche voulait obstinément s’y poser malgré l’impatiente colère de mon maître, qui pressait alors l’explication, afin qu’attentif au texte, je ne m’aperçusse point de cette lutte singulière. Mais cela même m’avertissait qu’il se passait quelque chose, en sorte qu’une curiosité irrésistible me faisait lever furtivement les yeux sur son visage. Selon ce que j’avais vu, le fou rire commençait à me prendre, et, pour peu que la mouche insistât, il devenait irrésistible aussi. C’est alors que M. Ratin, sans paraître concevoir le moins du monde la cause d’un pareil scandale, tonnait contre le fou rire en général, et m’en démontrait les épouvantables conséquences.
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Le fou rire est néanmoins une des douces choses que je connaisse. C’est fruit défendu, partant exquis. Les harangues de mon maître ne m’en ont pas tant guéri que l’âge. Pour sourire avec délices, il faut être écolier, et, si possible, avoir un maître qui ait sur le nez une verrue et trois poils follets :
... Cet âge est sans pitié !
Réfléchissant depuis à cette verrue, je me suis imaginé que tous les gens susceptibles ont ainsi quelque infirmité physique ou morale, quelque verrue occulte ou visible, qui les prédispose à se croire moqués de leur prochain. Ne riez pas devant ces gens-là : c’est rire d’eux ; ne parlez jamais de loupe ni de bourgeon : c’est faire des allusions ; jamais de Cicéron, de Scipion Nasica : vous auriez une affaire.
C’était le temps des hannetons. Ils m’avaient bien diverti autrefois, mais je commençais à n’y prendre plus de plaisir. Comme on vieillit !
Toutefois, pendant que, seul dans ma chambre, je faisais mes devoirs avec un mortel ennui, je ne dédaignais pas la compagnie de quelqu’un de ces animaux. À la vérité, il ne s’agissait plus de l’attacher à un fil pour le faire voler, ni de l’atteler à un petit chariot : j’étais déjà trop avancé en âge pour m’abandonner à ces puériles récréations ; mais penseriez-vous que ce soit là tout ce qu’on peut faire d’un hanneton ? Erreur grande : entre ces jeux enfantins et les études sérieuses du naturaliste, il y a une multitude de degrés à parcourir.
J’en tenais un sous un verre renversé. L’animal grimpait péniblement les parois pour retomber bientôt, et recommencer sans cesse et sans fin. Quelquefois il retombait sur le dos : c’est, vous le savez, pour un hanneton un très grand malheur. Avant de lui porter secours, je contemplais sa longanimité à promener lentement ses six bras par l’espace, dans l’espoir toujours déçu de s’accrocher à un corps qui n’y est pas. « C’est vrai que les hannetons sont bêtes ! » me disais-je.
Le plus souvent, je le tirais d’affaire en lui présentant le bout de ma plume, et c’est ce qui me conduisit à la plus grande, à la plus heureuse découverte ; de telle sorte qu’on pourrait dire, avec Berquin, qu’une bonne action ne reste jamais sans récompense. Mon hanneton s’était accroché aux barbes de la plume, et je l’y laissais reprendre ses sens pendant que j’écrivais une ligne, plus attentif à ses faits et gestes qu’à ceux de Jules César, qu’en ce moment je traduisais. S’envolerait-il, ou descendrait-il le long de la plume ? À quoi tiennent pourtant les choses ! S’il avait pris le premier parti, c’était fait de ma découverte, je ne l’entrevoyais même pas. Bien heureusement il se mit à descendre. Quand je le vis qui approchait de l’encre, j’eus des avant-coureurs, j’eus des pressentiments qu’il allait se passer de grandes choses. Ainsi Colomb, sans voir la côte, pressentait son Amérique. Voici en effet le hanneton qui, parvenu à l’extrémité du bec, trempe sa tarière dans l’encre. Vite un feuillet blanc... c’est l’instant de la plus grande attente !
La tarière arrive sur le papier, dépose l’encre sur sa trace, et voici d’admirables dessins. Quelquefois le hanneton, soit génie, soit que le vitriol inquiète ses organes, relève sa tarière et l’abaisse tout en cheminant ; il en résulte une série de points, un travail d’une délicatesse merveilleuse. D’autres fois, changeant d’idée, il se détourne ; puis, changeant d’idée encore, il revient : c’est une s !... À cette vue, un trait de lumière m’éblouit.
Je dépose l’étonnant animal sur la première page de mon cahier, la tarière bien pourvue d’encre ; puis, armé d’un brin de paille pour diriger les travaux et barrer les passages, je le force à se promener de telle façon qu’il écrive lui-même mon nom ! Il fallut deux heures ; mais quel chef-d’oeuvre !
La plus noble conquête que l’homme ait jamais faite, dit Buffon, c’est... c’est bien certainement le hanneton !
*
Pour diriger cette opération, je m’étais approché du jour. Nous achevions la dernière lettre, lorsqu’une voix appela doucement :
« Mon ami ! »
Je regardai aussitôt dans la rue. Il n’y avait personne.
« Ici ! dit la même voix.
Où ? répondis-je.
À la prison. »
Je compris que ces paroles, sorties du soupirail, m’étaient adressées par le scélérat dont l’affreux sourire m’avait tant bouleversé. Je reculai jusque dans le fond de ma chambre.
« N’aie pas peur, continua la voix, c’est un brave homme qui te parle...
Coquin ! lui criai-je, si vous continuez à me parler, je vais avertir le factionnaire là-bas ! »
Il se tut un moment.
« En passant l’autre jour dans la rue, reprit-il, je vis votre figure, et je vous attribuai un coeur capable de plaindre une victime infortunée de l’injustice des hommes...
Taisez-vous ! lui criai-je encore, scélérat, qui avez tué un vieillard, un enfant !...
Mais vous êtes, je le vois, aveuglé comme les autres. Bien jeune, pourtant, pour déjà croire au mal ! »
Il se tut à l’ouïe d’une personne qui passait dans la rue. C’était un monsieur vêtu de noir. J’ai su depuis que c’était un employé aux pompes funèbres.
Lorsque cet homme se fut éloigné :
« Voilà, dit-il, le respectable aumônier de la prison. Celui-là sait, Dieu merci, que mon coeur est pur et mon âme sans tache ! »
Il se tut encore. Cette fois c’était un gendarme. J’hésitai à l’appeler pour lui redire les paroles du prisonnier ; mais ces paroles mêmes avaient déjà assez agi sur ma crédulité pour que je comprimasse ce mouvement. Il me semblait d’ailleurs qu’il y eût eu quelque trahison à le faire, puisque le prisonnier s’était fié à la candeur de mon visage. C’eût été démentir un éloge qui flattait mon amour-propre. J’ai dit plus haut que le bourgeon s’alimente de tout ; il n’est main si vile qui ne puisse encore le chatouiller agréablement.
Après cet entretien, qui m’avait attiré vers la fenêtre, le prisonnier continuant à se taire, je retournai à mon hanneton.
*
Je suis certain que je dus pâlir. Le mal était grand, irréparable ! Je commençai par saisir celui qui en était l’auteur, et je le jetai par la fenêtre. Après quoi, j’examinai avec terreur l’état désespéré des choses.
On voyait une longue trace noire qui, partie du chapitre quatre de Bello Gallico, allait droit vers la marge de gauche ; là, l’animal, trouvant la tranche trop roide pour descendre, avait rebroussé vers la marge de droite ; puis, étant remonté vers le nord, il s’était décidé à passer du livre sur le rebord de l’encrier, d’où, par une pente douce et polie, il avait glissé dans l’abîme, dans la géhenne, dans l’encre, pour son malheur et pour le mien !
Là, le hanneton, ayant malheureusement compris qu’il se fourvoyait, avait résolu de rebrousser chemin ; et, en deuil de la tête aux pieds, il était sorti de l’encre pour retourner au chapitre quatre de Bello Gallico, où je le retrouvai qui n’y comprenait rien.
C’étaient des pâtés monstrueux, des lacs, des rivières, et toute une suite de catastrophes sans délicatesse, sans génie... un spectacle noir et affreux ! !
Or, ce livre, c’était l’elzévir de mon maître, elzévir in-quarto2, elzévir rare, coûteux, introuvable, et commis à ma responsabilité avec les plus graves recommandations. Il est évident que j’étais perdu.
*
J’absorbai l’encre avec du papier brouillard, je fis sécher le feuillet ; après quoi, je me mis à réfléchir sur ma situation.
J’éprouvais plus d’angoisse que de remords. Ce qui m’effrayait le plus, c’était d’avoir à avouer le hanneton. De quel oeil terrible mon maître ne considérerait-il pas cette honteuse manière de perdre mon temps, à cet âge de raison où il disait que j’étais maintenant parvenu, et de le perdre en puérilités dangereuses, et très probablement immorales ! Cela me faisait frémir.
Satan, dont je ne me défiais point pour l’heure, se mit à m’offrir des calmants. Satan est toujours là à l’heure de la tentation. Il me présentait un tout petit mensonge. Durant mon absence, cet infâme chat de la voisine serait entré dans la chambre, et aurait renversé l’encrier sur le chapitre IV de Bello Gallico. Comme je ne devais point sortir entre les leçons, j’aurais motivé mon absence sur la nécessité d’aller acheter une plume. Comme les plumes étaient dans une armoire à ma portée, j’aurais avoué avoir perdu la clef hier au bain. Comme je n’avais pas eu permission hier d’aller au bain, et que je n’y avais réellement pas été, j’aurais supposé y avoir été sans permission, et avoué cette faute, ce qui aurait jeté sur tout l’artifice beaucoup de vraisemblance, et en même temps diminué mes remords, puisque je m’accusais généreusement d’une faute, ce qui à mes yeux m’absolvait presque...
Ce chef-d’oeuvre de combinaison était tout prêt, lorsque j’entendis le pas de M. Ratin, qui montait l’escalier !
Dans mon trouble, je fermai le livre, je le rouvris, je le fermai encore pour le rouvrir précipitamment, sur ce motif que le pâté parlerait de lui-même, et m’épargnerait l’embarras terrible des premières ouvertures...
*
M. Ratin venait pour me donner ma leçon. Sans voir le livre, il posa son chapeau, il plaça sa chaise, il s’assit, il se moucha. Pour avoir une contenance, je me mouchai aussi ; sur quoi M. Ratin me regarda fixement, car il s’agissait de nez.
Je ne compris pas d’abord que M. Ratin sondait l’intention que j’avais pu avoir en me mouchant presque au même instant que lui, en sorte que, m’imaginant qu’il avait vu le pâté, je baissai les yeux, plus décontenancé par son silence scrutateur que je ne l’aurais été par ses questions, auxquelles j’étais prêt à répondre. À la fin, d’un ton solennel :
« Monsieur ! Je lis sur votre figure...
Non, Monsieur...
Je lis, vous dis-je...
Non, Monsieur, c’est le chat », interrompis-je...
Ici, M. Ratin changea de couleur, tant cette réponse lui sembla dépasser toutes les limites connues de l’irrévérence, et il allait prendre un parti violent, lorsque, ses yeux étant tombés sur le monstrueux pâté, cette vue lui produisit un soubresaut qui, par contrecoup, en produisit un sur moi.
C’était le moment de conjurer l’orage.
« Monsieur, pendant que j’étais sorti... le chat... pour acheter une plume... le chat... parce que j’avais perdu la clef... hier au bain... le chat... »
À mesure que je parlais, le regard de M. Ratin devenait si terrible, qu’à la fin, ne pouvant plus le soutenir, je passai sans transition à l’aveu de mes crimes.
« Je mens... M. Ratin... c’est moi qui ai fait ce malheur. »
Il se fit un grand silence.
*
« Ne vous étonnez point, Monsieur, dit enfin M. Ratin d’une voix solennelle, si l’excès de mon indignation en comprime et en retarde l’expression. Je dirai même que l’expression me manque pour qualifier... » Ici une mouche... un souffle de fou rire parcourut mon visage.
Il se fit de nouveau un grand silence.
Enfin M. Ratin se leva.
« Vous allez, Monsieur, garder la chambre pendant deux jours, pour réfléchir sur votre conduite, tandis que je réfléchirai moi-même au parti que je dois prendre dans une conjoncture aussi grave... »
Là-dessus M. Ratin sortit, en fermant l’appartement dont il emporta la clef.
*
L’aveu sincère m’avait soulagé ; le départ de M. Ratin m’ôtait la honte, de façon que les premiers moments de ma captivité ressemblèrent fort à une heureuse délivrance ; et, sans l’obligation où je me voyais de songer deux jours à mes fautes, je me serais fort réjoui, comme on y est disposé au sortir des grandes crises.
Je me mis donc à songer : mais les idées ne venaient pas. Quand je voulais approfondir ma faute, je n’y voyais de grave que le mensonge, réparé pourtant par un aveu que je me plaisais à trouver spontané. Toutefois, pour la bonne règle, je tâchais de me repentir ; et, voyant la peine que j’avais à y parvenir, je commençais à craindre que mon coeur ne fût effectivement déjà bien mauvais, immoral, comme disait M. Ratin, en sorte que je formais avec contrition le projet de renoncer désormais au fou rire.
*
J’en étais là, quand vint à passer dans la rue le marchand de petits gâteaux. C’était son heure. L’idée de manger des petits gâteaux se présenta naturellement à mon esprit ; mais je me fis un scrupule de céder à cette tentation de la chair, dans un moment où c’était sur l’âme qu’il m’était enjoint de travailler, de façon que, laissant le marchand attendre et crier, je restais assis au fond de ma chambre.
Mais ceux qui ont observé les marchands de petits gâteaux savent combien ils sont tenaces envers la pratique. Celui-ci, bien qu’il ne me vît point paraître encore, ne tirait de cette circonstance aucune induction fâcheuse pour son affaire, mais, bien au contraire, continuait à crier avec la plus robuste foi en ma gourmandise. Seulement il ajoutait au mot de gâteaux l’épithète pressante de tout chauds, et il est bien vrai que cette épithète faisait des ravages dans ma moralité. Heureusement je m’en aperçus, et j’y mis bon ordre.
*
Je crus devoir cependant ne pas laisser dans son erreur cet honnête industriel, à qui je faisais perdre un temps précieux ; je me mis à la fenêtre pour lui dire que je ne prendrais pas de gâteaux pour ce jour-là.
« Dépêchons, me dit-il, je suis pressé... »
J’ai déjà dit qu’il croyait en moi plus que moi-même.
« Non, repris-je, je n’ai point d’argent.
Crédit.
Et puis, je n’ai pas faim.
Mensonge.
Et puis, je suis très occupé.
Vite !
Et puis, je suis prisonnier.
Ah ! vous m’ennuyez », dit-il en soulevant son panier comme pour s’éloigner.
Ce geste me fit une impression prodigieuse.
« Attendez ! » lui criai-je.
Quelques instants après, une casquette artistement suspendue à une ficelle hissait deux petits gâteaux... tout chauds !
*
« Bête de hanneton, pensais-je en mangeant mon gâteau, qui, avec quatre ailes pour s’envoler, se va jeter dans un puits ! Sans cette stupidité inconcevable, je faisais mes devoirs tranquillement, j’étais sage, M. Ratin content, et moi aussi : point de mensonge, point de prison... Bête de hanneton ! »
Heureuse idée que j’eus là ! J’avais trouvé le bouc expiatoire, en sorte que, peu à peu, le chargeant de tous mes méfaits, ma conscience reprenait un calme charmant. Ce qui y contribuait, je m’imagine, c’est que l’indignation de M. Ratin avait été si forte, qu’il avait entièrement oublié de me donner des devoirs à faire. Or deux jours et point de devoirs, c’était peut-être, de toutes les punitions, celle que j’aurais choisie comme la plus délicieuse.
*
Une fois en paix avec ma conscience, et ayant devant moi deux jours de fête, je voulus embellir ma demeure par quelques dispositions qui me souriaient fort. La première fut d’éloigner de ma vue l’Elzévir, le dictionnaire, tous les livres et cahiers d’études. Cette opération faite, j’éprouvai une sensation aussi agréable que nouvelle ; c’était comme si l’on m’eût ôté mes fers. Ainsi, c’est en prison que je devais connaître pour la première fois tout le charme de la liberté.
Charme bien grand ! Pouvoir légitimement dormir, ne rien faire, rêver... et cela à cet âge où notre propre compagnie est si douce, notre coeur si riche en entretiens charmants, notre esprit si peu difficile en jouissances ; où l’air, le ciel, la campagne, les murs, ont tous quelque chose qui parle, qui émeut ; où un acacia est un univers, un hanneton un trésor ! Ah ! que ne puis-je remonter vers ces heures fortunées, retrouver ces loisirs enchanteurs ! Que le soleil est pâle aujourd’hui ! Que les heures sont lentes, les loisirs ingrats !
Je retrouve sans cesse cette idée sous ma plume. Chaque fois que j’écris, elle me presse de lui donner le jour ; je l’ai fait mille fois, je le fais encore. En vain le bonheur m’accompagne, en vain les années m’ont apporté chacune un tribut de biens, en vain les jours se lèvent purs et sereins ; rien n’efface de mon coeur ces souvenirs d’alors ; plus je vieillis, plus ils semblent rajeunir, plus j’y trouve un sujet d’attendrissante mélancolie. Je possède plus que je ne désirerais, mais je regrette l’âge du désir ; les biens positifs me paraissent moins savoureux que ce nuage vide, mais brillant, qui, m’enveloppant alors, m’entretenait dans une constante ivresse.
Fraîches matinées de mai, ciel bleu, lac aimable, vous voici encore ; mais... qu’est devenu votre éclat ? Qu’est devenue votre pureté ? Où est votre charme indéfinissable de joie, de mystère, d’espérance ? Vous plaisez à mes yeux, mais vous ne remplissez plus mon âme ; je suis froid à vos riantes avances ; pour que je vous chérisse encore, il faut que je remonte les années, que je rebrousse vers ce passé qui ne reviendra plus ! Chose triste, sentiment amer !
Ce sentiment, on le retrouve au fond de toute poésie, si encore il n’en est pas la source principale. Nul poète ne s’alimente du présent, tous rebroussent ; ils font plus : refoulés vers ces souvenirs par les déceptions de la vie, ils en deviennent amoureux ; déjà ils leur prêtent des grâces que la réalité n’avait pas, ils transforment leurs regrets en beautés dont ils les parent, et, se créant à l’envi un brillant fantôme, ils pleurent d’avoir perdu ce qu’ils ne possédaient pas.
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En ce sens, la jeunesse est l’âge de la poésie, celui où elle amasse ses trésors, mais non, comme quelques-uns le croient, celui où elle peut en faire usage.
De cet or pur et entassé autour d’elle, elle ne sait rien tirer. Vienne le temps qui le lui arrache pièce à pièce ; alors, en lui disputant sa proie, elle commence à connaître ce qu’elle avait ; par ses pertes, elle apprend ses richesses ; par ses regrets, ses joies taries. Alors le coeur se gonfle, alors l’imagination s’allume, alors la pensée se détache et s’élève vers la nue... alors Virgile chante !
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Mais que dire de ces poètes imberbes qui chantent à cet âge où, s’ils étaient vraiment poètes, ils n’auraient pas trop de tout leur être pour sentir, pour s’enivrer en silence de ces parfums que plus tard seulement ils sauront répandre dans leurs vers !
Il y a des mathématiciens précoces, témoin Pascal ; des poètes, non. Homère sexagénaire est plus croyable que La Fontaine enfant. Avant vingt ans, quelques lueurs peuvent apparaître ; avant ce terme, et plus loin encore, aucun génie de poète n’a atteint à sa hauteur. Beaucoup pourtant étendent leurs ailes bien plus tôt : faible essor, chute prochaine ; pour avoir pris leur vol prématurément, ils gisent bientôt sur le sol. Gazettes, coteries, c’est votre ouvrage ; relevez-les.
La Fontaine s’ignora bien tard, toute sa vie peut-être ; n’est-ce point là son secret ? Lisez ses préfaces, je vous prie. Se doute-t-il qu’il soit autre que tout le monde ? Et ce n’est pas modestie, il n’a pas seulement assez de vanité pour être modeste ; c’est nature simple et naïve, c’est bonhomie pure. Il chante, c’est son plaisir, non la mission qu’il se donne, non le but qu’il se propose ; il chante, et la poésie coule à flots de ses lèvres.
Il était bête, vous savez. Il se persuadait que Phèdre était son maître ; il oubliait de louer Louis le grand ; sans y songer, il offensait les marquis, et manquait les pensions. Bien niais, en effet, en comparaison de tant de poètes d’esprit !
Quand j’eus fait disparaître ces livres et cahiers d’études, je fus un peu embarrassé de savoir que faire. J’allais y songer, lorsqu’il se fit quelque bruit dans la chambre à côté. Je regardai par le trou de la serrure : c’était le chat de la voisine qui avait guerre avec un énorme rat.
*
Je pris parti d’abord pour le chat, qui était de mes amis ; et je vis que l’appui de mes voeux ne lui serait pas inutile ; car, déjà blessé au museau, il attaquait timidement un ennemi bien déterminé. Cependant, quand j’eus assisté quelques instants à la lutte, le courage et l’habileté du faible, en face d’un adversaire si terrible, commencèrent à attirer ma sympathie ; en sorte que je résolus de garder une stricte neutralité.
Mais j’éprouvai qu’il était bien difficile d’être neutre, c’est-à-dire indifférent entre le chat et le rat, surtout lorsque j’eus reconnu que ce rat et moi nous nous trouvions être du même bord en matière d’elzévirs. En effet, l’animal s’était retranché dans le creux même que ses dents lui avaient préparé au sein d’un gros in-folio gisant sur le plancher. Je résolus de le sauver ; et aussitôt, ayant lancé contre la porte un violent coup de pied pour effrayer le matou, je réussis si bien, que la serrure sauta et la porte s’ouvrit.
*
Il n’y avait plus que l’in-folio : l’ennemi, disparu ; de mon allié, pas de nouvelles. Cependant j’étais compromis.
Cette chambre était une succursale de la bibliothèque de mon oncle, pour lors absent ; un réduit poudreux, garni à l’entour de bouquins. Au milieu, une machine électrique délabrée, quelques tiroirs de minéraux ; vers la lucarne, une antique bergère. À cause des livres, on tenait cette chambre toujours fermée, pour que je n’y pénétrasse point. Quand M. Ratin en parlait, c’était mystérieusement, et comme d’un lieu suspect. Sous ce rapport, l’accident servait merveilleusement ma curiosité.
Je voulus faire de la physique ; mais, la machine ne jouant pas, je m’occupai de minéralogie ; après quoi, je revins à l’in-folio. Le rat y avait travaillé en grand ; sur le titre on ne lisait plus que Dictio... « Dictionnaire ! pensai-je, voici un livre peu dangereux. Dictionnaire de quoi ?... » J'entrouvris le volume. Il y avait un nom de femme au haut de la page ; au-dessous, du grimoire mêlé de latin ; en bas, des notes. Il s’agissait d’amour.
Pour le coup, je fus bien étonné. Dans un dictionnaire ! Qui l’aurait jamais cru ? De l’amour dans un dictionnaire ! Je n’en revenais pas. Mais les in-folio sont pesants ; j’allai donc m’établir dans la bergère, près de la lucarne, assez indifférent pour le quart d’heure au magnifique paysage qu’elle encadrait.
Ce nom, c’était Héloïse. Elle était femme, et elle écrivait en latin ; elle était abbesse, et elle avait un amant ! Mes idées étaient bouleversées par des anomalies si étranges. Une femme aimer en latin ! Une abbesse avoir un amant ! Je reconnus que j’avais affaire à un très mauvais livre, et l’idée qu’un dictionnaire pût se permettre des histoires semblables atténuait mon antique estime pour cette espèce d’ouvrages, d’ordinaire si respectables. C’était comme si M. Ratin, mon maître, comme si Mentor se fût mis tout à coup à chanter le vin et l’amour, l’amour et le vin.
Je ne posai pourtant point le livre, comme j’aurais dû le faire ; mais, au contraire, alléché par ces premières données, je lus l’article, et, toujours plus alléché, je lus les notes, je lus le latin. Il y avait des choses singulières, d’autres touchantes, d’autres mystérieuses ; mais une partie de l’histoire manquait. Aussi je n’étais plus tant pour le rat, et il me semblait que la cause du chat fût, à quelques égards, bien soutenable.
Dans les volumes tronqués, c’est toujours ce qui manque qui semble le plus désirable à connaître. Les lacunes piquent la curiosité, mieux que les pages ne la satisfont. J’ai rarement la tentation d’ouvrir un volume ; je défais toujours les cornets pour les lire. Aussi trouvé-je que, pour un auteur, finir chez l’épicier, c’est moins triste que de languir chez le libraire.
*
Héloïse vivait au Moyen Âge. C’est un temps que je me figurais tout de couvents, de cellules, de cloches, avec de jolies nonnes, des moines barbus, et des sites boisés planant sur des lacs et des vallées ; témoin Pommiers et son abbaye, au pied du mont Salève. En fait de Moyen Âge, je ne sortais pas de là.
Cette jeune fille était la nièce d’un chanoine ; belle et pieuse enfant, charmante à mes yeux autant par ses attraits naturels que par l’habit de religieuse sous lequel je me la représentais. J’avais vu à Chambéry des soeurs du Sacré-Coeur, et sur ce modèle je façonnais toutes les nonnes, toutes les religieuses, et, au besoin, jusqu’à la papesse Jeanne.
Dans le temps qu’Héloïse, au sein d’une retraite profonde, s’embellissait de grâces pudiques et d’attraits ignorés, on ne parlait en tous lieux que d’un illustre docteur nommé Abélard. Il était jeune et sage, d’un vaste savoir et d’une intelligence hardie. Sa figure attachait autant que ses paroles ; sa beauté égalait sa gloire, et devant sa renommée avait pâli celle de tous les autres. Abélard disputait, dans les écoles, sur les questions qui s’agitaient alors, et, dans ces tournois, il avait terrassé tous ses adversaires sous les yeux de la foule, sous les yeux des femmes qui se pressaient dans l’amphithéâtre, attentives aux grâces du bel athlète.
Parmi cette foule se trouvait la nièce du chanoine. Cette fille, distinguée d’esprit, ardente de coeur, écoutait avec trouble. Les yeux attachés sur le jeune homme, elle dévorait ses paroles, elle suivait ses gestes, elle combattait avec lui, elle terrassait avec lui, elle s’enivrait de ses triomphes ; et, sans le savoir, elle s’abreuvait à longs traits d’un ardent et impérissable amour. C’est la science qu’elle croyait aimer : aussi son oncle, charmé de cultiver d’heureux dons, appelait auprès d’elle Abélard pour la guider et pour l’instruire... heureux amants ! Chanoine insensé !...
Ici commençait le travail du rat.
*
Je passai au revers ; mais que tout était changé !
Héloïse avait pris le voile... J’en fus ému, car je l’aimais, je partageais son ivresse, et, belle que je me la figurais déjà, je la vis alors plus belle de tristesse, plus jeune sous les antiques arceaux du cloître d’Argenteuil, plus touchante succombant à ses douleurs jusqu’au pied des autels... Le livre relatait le tout dans un gothique langage ; de ses pages antiques s’échappait comme un parfum de vétusté, en telle sorte que la vive impression du passé mariait son charme à la fraîcheur juvénile de mes sentiments.
Cachée dans ce monastère, Héloïse s’efforçait d’éteindre aux eaux de la piété des feux brûlants encore ; mais la religion, impuissante à guérir cette âme malade, ajoutait à ses tourments. La tristesse, les regrets amers, les remords, un insurmontable amour, dévoraient les journées de cette pâle recluse ; ses yeux se mouillaient de larmes, elle pleurait Abélard absent, les jours de sa gloire et ceux de son bonheur. Femme coupable, mais bien touchante ! Belle et tendre pécheresse, dont l’infortune colore d’un charme poétique tout cet âge lointain !...
« Abélard, traduisais-je avec émotion d’une lettre où Héloïse demande des forces à son amant, Abélard, que de combats pour ramener un coeur aussi perdu que le mien ! Combien de fois se repentir, pour retomber encore ; vaincre, pour être ensuite vaincue ; abjurer, pour reprendre, pour ressaisir avec une nouvelle ivresse !...
« Temps fortunés ! Doux souvenirs où se brise ma force, où s’éteint mon courage !... quelquefois je verse avec délices les larmes de la pénitence, je me prosterne devant le trône de Dieu, la grâce victorieuse est près de descendre dans mon coeur... Puis... votre image m’apparaît, Abélard... Je veux l’écarter, elle me poursuit ; elle m’arrache à ce calme où j’allais entrer, elle me replonge dans ce tourment que j’adore en l’abhorrant... Charme invincible ! Lutte éternelle et sans victoire ! Soit que je pleure sur les tombeaux, soit que je prie dans ma cellule, soit que j’erre sous la nuit de ces ombrages, elle est là, toujours là, qui plaît seule à mes yeux, qui les baigne de pleurs, qui jette le trouble et le remords dans mon âme !... Que si j’entends chanter l’hymne saint, si l’encens s’élève vers la nef, si l’orgue remplit de ses sons l’enceinte sacrée, si le silence y règne... elle encore, toujours elle, qui trouble ce silence, qui détruit cette pompe, qui m’appelle, qui m’entraîne hors des parvis. Ainsi votre Héloïse, au milieu de ces vierges paisibles que Dieu a reçues dans son port, demeure coupable, battue des orages, noyée dans une mer de passions ardentes et profanes... »
*
Après que j’eus savouré le puissant attrait de ces lignes mélancoliques, je me portai vers Abélard. Où le retrouverai-je ? Hélas ! l’orage avait grondé sur sa tête ; lui, si brillant naguère, je le retrouvai déchu, proscrit, fuyant de retraite en retraite, et dérobant ses misérables jours aux fureurs de l’envie et de la persécution : les saints le dénonçaient, les moines lui donnaient du poison, les conciles brûlaient ses livres... abreuvé d’amertume, il s’enfuit dans un lieu sauvage.
« Dans mes jours heureux, écrit-il lui-même, dans mes jours heureux, j’avais visité une solitude ignorée des mortels, habitée des bêtes fauves, où ne s’entendait que le cri rauque des oiseaux de proie. Je m’y réfugiai. Avec des roseaux je bâtis un oratoire que je couvris de chaume, et, m’efforçant d’oublier Héloïse, je cherchais la paix dans le sein de Dieu... »
Je fis une pause dans ce désert, que la lettre d’Abélard met comme sous les yeux ; admirant l’étrangeté de ces antiques aventures, le mouvement passionné de ces vies, ce poétique assemblage d’amour et de dévotion, de gloire et d’amertume. Et comme il arrive, quand le coeur est amorcé et l’imagination séduite, j’oubliais les malheurs de ces deux infortunés, pour ne me souvenir plus que de cette ardente et mutuelle tendresse à laquelle je portais envie.
*
Abélard priait dans cet asile sauvage ; ailleurs on regrettait sa voix puissante, on plaignait ses malheurs, et la renommée de sa fuite soudaine préoccupait la publique attente. Mais la ferveur et l’amitié avaient retrouvé sa trace ; quelques pèlerins, d’anciens disciples, arrivaient jusqu’à lui ; bientôt la foule, chargée de riches offrandes, prenait la route du désert. De ces dons Abélard avait bâti la belle abbaye du Paraclet, sur la place même où s’élevait naguère l’oratoire de chaume, lorsqu’il apprit que les moines de Saint-Denis, s’emparant du monastère d’Argenteuil, en avaient chassé les religieuses. Aussitôt, se dépouillant de son asile, il y appela sa chère Héloïse.
La jeune abbesse y vint avec ses compagnes. Devant elle s’était retiré Abélard, et l’abbaye de Saint-Gildas de Ruys, dans le diocèse de Vannes, abritait sa triste destinée.
Cette abbaye s’élève sur un rocher sans cesse battu des flots de la mer. Nulle forêt, nulle prairie ne s’y voit alentour, mais seulement une vaste plaine, où gisent sur un terreau stérile quelques pierres éparses. L’escarpement des rives, en mettant à nu des rocs déchirés, forme comme une ligne blanchâtre qui seule varie le morne aspect de cette contrée. De sa cellule, le solitaire voit la longue ligne s’enfoncer avec les golfes, reparaître aux promontoires, ceindre les côtes lointaines, et se perdre dans l’immense horizon.
Cette affreuse terre ne fut point trop triste pour Abélard : son âme était plus triste encore. Toute joie y était tarie ; les fumées de la gloire s’en étaient envolées ; l’image même d’Héloïse n’y restait empreinte que pour y nourrir un regret amer, un repentir sombre. Cependant, au sein d’une solitude dont aucun bruit du monde ne variait la lugubre uniformité, l’illustre pénitent, ramené sans cesse sur lui-même, repassait les égarements de sa vie ; il sondait à loisir le vide de la gloire, la vanité des plaisirs ; il se pénétrait de plus en plus du néant des choses humaines ; puis, ému pour Héloïse, dont l’impénitence se dévoilait dans des lettres brûlantes, il retrouvait quelque pieuse ardeur ; un saint effroi relevait son courage, ranimait ses forces éteintes. C’est alors que cet homme, grand autant qu’infortuné, entreprend la difficile tâche d’épurer son âme, de briser les liens qui l’enchaînent encore à la terre, de tendre vers les célestes demeures, et d’y entraîner après lui son amante. C’est alors qu’il écrit cette fameuse lettre où, vainqueur enfin de cette lutte opiniâtre, il tend à son Héloïse une main de secours, il encourage ses efforts, soutient ses pas, et fait luire à ses yeux, au travers de la poussière du sépulcre, la vive et consolante lumière des cieux.
« Héloïse, écrit-il en terminant, je ne vous reverrai plus sur cette terre ; mais, lorsque l’éternel, qui tient nos jours entre ses mains, aura tranché le fil de cette vie infortunée, ce qui, selon toute apparence, arrivera avant la fin de votre carrière... je vous prie de faire enlever mon corps, en quelque endroit que je meure, et de le faire transporter au Paraclet, pour y être enterré auprès de vous. Ainsi, Héloïse, après tant de traverses, nous nous trouverons réunis pour toujours, et désormais sans danger comme sans crime ; car alors, crainte, espérance, souvenir, remords, tout sera évanoui comme la poussière qui s’envole, comme la fumée qui se dissipe dans l’air, et il ne restera aucune trace de nos égarements passés. Vous aurez même lieu, Héloïse, en considérant mon cadavre, de rentrer en vous-même, et de reconnaître combien il est insensé de préférer, par un attachement déréglé, un peu de poussière, un corps périssable, vile pâture des vers, au Dieu tout-puissant, immuable, qui peut seul combler nos désirs, et nous faire jouir de l’éternelle félicité ! »
*
J’avais fini depuis longtemps de lire cette histoire, que mon esprit y demeurait tout entier attaché. Le livre sur les genoux, et les regards tournés vers le paysage que doraient les feux du couchant, j’étais réellement au Paraclet, j’errais au pied de ses murailles, je voyais sous de sombres allées la triste Héloïse, et, tout rempli de sympathie pour Abélard, avec lui j’adorais cette amante infortunée. Ces images ne tardèrent pas à se confondre avec les objets qui frappaient ma vue, en sorte que, sans quitter l’antique bergère, je me trouvais transporté dans un monde resplendissant d’éclat, et tout rempli d’émotions poétiques et tendres.
Mais outre cette lecture, outre la vapeur embrasée du soir et le brillant spectacle que m’ouvrait la lucarne, d’autres impressions se mêlaient à ma rêverie. Parmi les bruits confus qui, dans une ville, signalent l’activité des rues, le travail des métiers, le mouvement du port, les sons éloignés d’un orgue de barbarie, apportés par les airs, venaient doucement mourir à mon oreille. Sous le charme de cette lointaine mélodie, tous les sentiments prenaient plus de vie, les images plus de puissance, le soir plus de pureté ; une fraîcheur inconnue parait la création tout entière, et mon imagination, planant dans des espaces d’azur, goûtait au parfum de mille fleurs sans se fixer sur aucune.
Insensiblement je m’étais éloigné d’Héloïse, j’avais délaissé son ombre auprès des vieux hêtres, sous les gothiques arceaux ; j’avais navigué sur les âges, et bientôt, perdant de vue les cimes bleuâtres du passé, je m’étais rapproché de rivages plus connus, de jours plus voisins, d’êtres plus présents. Aussi, quand l’orgue vint à se taire, je rentrai dans la réalité, et le gros livre qui pesait sur mes genoux m’étant redevenu indifférent, j’allai machinalement le reporter dans sa case...
*
Qu’elle est morne l’heure qui succède à ces émotions ! Que le retour est amer des éclatants domaines de l’imagination aux rives ingrates de la réalité ! Le soir m’apparaissait triste, ma prison odieuse, mon oisiveté un fardeau.
Pauvre enfant, qui aspires à sentir, à aimer, à vivre de ce poétique souffle, et qui retombes ainsi affaissé sous ton propre effort, j’ai compassion de toi ! Bien des mécomptes t’attendent ; bien des fois encore ton âme, comme soulevée par une douce ivresse, tentera de se détacher de la terre pour voler vers la nue : autant de fois une lourde chaîne retiendra son essor, jusqu’à ce que, domptée enfin, faite au joug, elle ait appris à se traîner dans le sentier de la vie.
Heureusement je n’en étais point là, et, sans sortir de ce sentier de la vie, j’y rencontrais une personne autour de laquelle mon coeur, reportant toutes ses émotions, en prolongeait à son gré le charme et la durée. Cette personne, je ne manquai pas, pour l’heure, d’en faire mon Héloïse, non pas infortunée, mais tendre ; non pas pécheresse, mais aussi pure que belle ; et, comme si elle eût été présente, je lui adressais les apostrophes les plus vives, les plus passionnées...
On voit que j’étais amoureux. C’était depuis huit jours, et depuis six je n’avais pas revu l’objet aimé.
Comme font les amants malheureux, les premiers jours, je m’étais bercé d’espoir. J’avais ensuite cherché des distractions qui, comme on l’a vu, m’avaient fort mal réussi. était venue ensuite ma captivité, et, dès les premiers loisirs de cette vie oisive, je n’avais eu garde d’oublier mes amours. Mais, ce soir-là, ma passion, fortement attisée par la romanesque lecture que je venais de faire, finit par se lasser des apostrophes et par me porter vers des voies désespérées.
Que l’on sache seulement qu’en pénétrant dans la chambre qui était au-dessus de la mienne, je pouvais y voir ma bien-aimée !... elle s’y trouvait seule à cette heure... la lucarne m’ouvrait un chemin pour y pénétrer par les toits.
*
La tentation était donc irrésistible, d’autant plus que je me trouvais déjà sur le toit depuis un petit moment. Je m’y assis pour prendre du courage et me familiariser avec mon projet, car ce commencement d’exécution me causait une émotion si grande, que j’étais sur le point de rebrousser. Pour le moment, je n’eus rien de plus pressé que de m’effacer entièrement en me couchant sur le toit... je venais d’apercevoir M. Ratin dans la rue !
*
Un peu revenu de ce coup de foudre, je me hasardai à soulever la tête, de manière à voir par-dessus la saillie du toit... plus de M. Ratin ! Il m’était évident qu’il montait l’escalier, et qu’avant une minute il me surprendrait allant en bonne fortune. Ah ! que j’avais de remords et de contrition ! Que le repentir m’était facile, et que je sentais bien l’énormité de ma faute !... Lorsque je vis reparaître M. Ratin, et disparaître le remords et l’énormité. M. Ratin, après avoir traversé une allée, cheminait tranquillement dans une direction qui l’éloignait de moi.
Bientôt je le perdis de vue ; mais je compris que je ne pouvais rester à cette place, sans risquer d’être aperçu du soupirail de la prison, dans le fond duquel, de cette région élevée, je plongeais avec effroi mes regards. Je me remis donc en route pour profiter de ce qui restait de jour, et en quelques pas j’atteignis à la fenêtre que je cherchais. Elle était ouverte...
Mon coeur battait avec force ; car, malgré la certitude que j’en avais, je ne pouvais assez me persuader que ma bien-aimée fût seule en ces lieux. J’hésitais donc, lorsque tout à coup je m’entendis dire :
« Entrez ! Et ne craignez pas qu’on vous trahisse, bon jeune homme. »
C’était la voix du prisonnier. Dès le premier mot, perdant toute présence d’esprit, je sautai brusquement dans la chambre, où je me trouvai sur les épaules d’une belle dame richement habillée, qui roula par terre avec moi.
*
Je ne puis décrire ce qui se passa dans les premiers instants qui suivirent la chute, car j’avais perdu tout sentiment. La première chose qui me frappa quand je revins à moi, c’est que la dame gisait la figure contre terre, ne faisant entendre ni cri ni plainte. Je m’approchai en rampant à moitié :
« Madame ! lui dis-je d’une voix basse et altérée... »
Point de réponse.
« Madame ! ! !... »
Rien.
Me voici arrivé à un événement bien lugubre. Une respectable dame morte..., un écolier assassin ! Mon critique va dire que je force à dessein la situation pour sacrifier au faux goût moderne. Ne te hâte pas de dire cela, critique. Cette dame était un mannequin. J’étais dans l’atelier d’un peintre. Dis autre chose, critique.
Je commençai par relever la dame, après néanmoins que je me fus relevé moi-même. Le plus bête des sourires circonvolait par sa face vermeille, bien que son nez eût gravement souffert. J’y fis quelques réparations, mais c’était une trop petite partie du mal pour que je m’y arrêtasse longtemps.
En effet, cette dame avait été donner du nez contre la boîte à l’huile, qui, perdant l’équilibre, était tombée, en répandant par la chambre les pinceaux, la palette et les huiles. Je voulus remettre quelque ordre dans ces objets, mais c’était encore une trop petite partie du mal pour que je m’y arrêtasse beaucoup.
En effet, la boîte à l’huile, en tombant, avait atteint le pied d’un grand nigaud de chevalet, lequel, s’étant mis aussitôt à chanceler, avait finalement pris le parti de tomber, en mirant juste dans la poitrine d’un beau monsieur qui, pendu à un clou, nous regardait faire. Le clou avait suivi son monsieur, qui avait suivi le chevalet, et tous ensemble étaient venus s’abattre sur la lampe, qui avait brisé la glace en renversant une bouilloire !
Le dégât était horrible, l’inondation générale, et la dame souriait toujours.
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Au milieu de cette catastrophe, mes amours avaient un peu souffert par l’effet de distractions si vives et si inattendues. Pendant que je reste là à réfléchir sur ma situation, je profite du quart d’heure pour faire savoir de qui j’étais amoureux, et comment je l’étais devenu.
Au-dessus de ma chambre était celle d’un habile peintre de portraits. Ce peintre avait le grand talent de faire les gens à la fois ressemblants et agréables. Oh ! quel bon état, quand on le pratique ainsi ! Quel appât merveilleux, où se viennent prendre carpes, brochets, carpillons, et jusqu’aux loutres et aux veaux marins, et de plein gré, et sans se plaindre du hameçon, et en remerciant le pêcheur !
Souvenez-vous du bourgeon. Une fois que vous êtes devenu aisé, riche, n’est-ce pas l’un des premiers conseils qu’il vous donne, que de faire reproduire sur la toile votre intéressante, originale, et, à tout prendre, si aimable figure ? Ne vous dit-il pas que vous devez cette surprise à votre mère, à votre épouse, à votre oncle, à votre tante ? S’ils sont tous morts, ne vous dit-il pas qu’il faut encourager l’art, faire gagner un pauvre diable ? Si le pauvre diable est riche, n’a-t-il pas mille autres rubriques ? Orner un panneau, faire un pendant... car enfin, que veut-il le bourgeon ? Il veut que vous vous voyiez là, sur la toile, joli, pimpant, frisé, linge fin, gants glacés ; il veut surtout qu’on vous y voie, qu’on vous y admire, qu’on y reconnaisse et vos traits, et votre richesse, et votre noblesse, et votre talent, et votre sensibilité, et votre esprit, et votre finesse, et votre bienfaisance, et vos lectures choisies, et vos goûts délicats, et tant d’autres choses exquises qui font de vous un être tout à fait à part, rempli de mille et une qualités charmantes, sans compter vos défauts, qui sont eux-mêmes des qualités. Voulant tout cela, est-il étonnant que le bourgeon vous presse au nom de votre père, au nom de votre mère, par votre épouse et par vos enfants, de vous faire peindre, repeindre, et peindre encore ? Bien plutôt je m’étonnerais du contraire.
L’art du portrait est donc éminemment lié à la théorie du bourgeon, et beaucoup de peintres, pour avoir méconnu ce principe, sont morts à l’hôpital. Ils faisaient le brochet, brochet ; le marsouin, marsouin. Grands peintres, mauvais portraiteurs ! Les gens s’en sont éloignés, et la faim les a détruits.
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Ce peintre avait donc toutes les mines fashionables à reproduire, et il ne se passait pas de jours que l’on ne vît de belles voitures apporter leurs maîtres et les attendre devant la maison. Ce m’était un passe-temps délicieux que de considérer les beaux chevaux, de les voir se chasser les mouches, que d’écouter les cochers siffler, ou faire claquer le fouet. Mais, en outre, ces mêmes personnes qui sortaient de la voiture, et dont je ne pouvais voir le visage de ma fenêtre, j’étais sûr de pouvoir, au bout de deux ou trois jours, contempler leurs traits à loisir et autant que j’en aurais envie.
En effet, le peintre avait pour habitude, entre les séances, d’exposer ses portraits au soleil, en dehors de sa fenêtre, les suspendant à deux branches de fer disposées à cet effet. Une fois qu’ils étaient là, je n’avais qu’à lever les yeux, et je me trouvais au milieu de la plus belle société : milords et barons, duchesses et marquises. Tous ces gens, pendus au clou, se regardaient, et je les regardais, et nous nous regardions.
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Or, le lundi précédent, au bruit d’une voiture, j’étais accouru à mon poste. C’était un brillant carrosse ; quatre chevaux, attelage superbe, gens en livrée. La voiture s’arrêta, et il en sortit un vieillard infirme que soutenaient respectueusement deux laquais. Je notai son crâne chauve et ses cheveux argentés, pour le bien reconnaître lorsqu’il arriverait à la galerie.
Quand le vieillard eut mis pied à terre, une jeune fille descendit de la calèche. Alors les deux laquais se retirèrent, et le vieillard s’appuyant sur le bras de la jeune fille, ils entrèrent doucement dans l’allée ; un gros épagneul les suivait en jouant.
Je me sentis ému à cette vue, non point tant à cause de ce qu’il y a de réellement touchant à voir une fille jeune et belle servir d’appui au vieil âge, mais surtout parce que, dans mon habituelle préoccupation de tendres pensées, cette aimable nymphe, parée de tout ce qui rehausse la grâce et la beauté même, en me montrant la mortelle que je rêvais confusément, fixait sur elle les vagues sentiments, les feux sans objet qui, depuis quelque temps, agitaient mon coeur.
Une chose plus particulière à cette jeune personne avait contribué à me séduire par un charme inattendu : c’était la grande simplicité de sa mise. Au milieu de tant de signes d’opulence, je ne sus lui voir qu’un simple chapeau de paille, qu’une robe blanche, et néanmoins tant d’élégance et de grâce, qu’il me semblait que seule, en des lieux écartés, et privée de tout cet entourage de richesse, je n’eusse pu méconnaître à son port, à sa démarche, à tout son air, son rang, sa richesse, et jusqu’à ce noble dévouement qui la portait à se dérober aux hommages des jeunes hommes pour soutenir les pas d’un vieillard.
Et puis, le dirai-je ? J’étais déjà gâté par la société que je voyais à ma fenêtre : le rang, la richesse, la grâce et le bon goût des manières, de la mise, toutes ces choses avaient pris pour moi un irrésistible attrait. À voir ces personnes, j’avais perdu toute sympathie pour ce qui est commun, pour ce qui est vulgaire, pour ma classe et mes semblables ; et si, à la vérité, sous quelque habit que ce fût, une jeune fille m’eût vivement ému, sous l’aspect de celle-ci elle devait m’enflammer, me passionner sans mesure.
C’est ce qui ne manqua pas d’arriver, en sorte que je me trouvai subitement épris de cette jeune Antigone. Du reste, ma passion était d’une qualité si pure, si distinguée, que je ne songeai seulement pas à me demander si ce n’était point là une de ces Calypso dont M. Ratin m’avait tant parlé.
Et ceux qui croient qu’un amour d’écolier, pour être sans espoir et sans but, n’est pas vif et dévoué, ceux-là se trompent.
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Ce sont des gens qui n’ont jamais été écoliers ; ou bien ce furent des écoliers bien forts sur la particule et le que retranché ; des écoliers admirables de mémoire, sages d’esprit, tempérés de coeur, rangés d’intelligence, bridés d’imagination, et toutes les années couronnés par trois fois ; des écoliers modèles, des modèles selon M. Ratin, des Monsieur Ratin en espérance.
Ils sont à présent des ministres, des avocats, des épiciers, des poètes, des instituteurs, des marchands de tabac, et, où qu’ils soient, au tabac ou dans la chaire, à la banque ou sur le Parnasse, ils sont toujours des ministres modèles, des épiciers modèles, des poètes modèles, des modèles, tous des modèles, et rien que des modèles, sans plus ni moins, et c’est déjà bien beau !
Que mon amour ne fût pas vif et dévoué, parce que je ne pouvais m’en promettre que de folles extases ; que je ne lui eusse pas tout sacrifié quand même je n’en pouvais rien attendre ? Ah ! que vous vous trompez fort ! Pour un seul regard de cette aimable fille, j’aurais donné M. Ratin ; pour un sourire, j’aurais mis le feu aux quatre elzévirs du Vatican.
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Ils montaient l’escalier. Quand ils eurent dépassé mon étage, j’entrouvris doucement ; alors l’épagneul se précipita dans ma chambre, joyeux, brillant, amical. C’était un animal magnifique. Outre sa beauté et l’extrême propreté de son poil soyeux, ses allures, son air et jusqu’à ses manières, avaient quelque chose d’élégant et d’aimable ; en sorte que, faisant abstraction de la différence de nos natures, je me surpris à le regarder avec quelque envie, comme chien de haut lieu, comme chien familier avec des personnes trop élevées pour seulement se plaire à mes respects, surtout comme chien aimé de cette belle demoiselle, pour qui, moi, je n’étais rien. Au nom qui était gravé sur le collier, je me confirmai dans l’idée qu’elle était anglaise.
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Quand le chien fut sorti, je n’eus rien de mieux à faire que de m’occuper de ce qui se passait au-dessus de moi. Pour saisir quelque chose de ce qui s’y disait, je m’approchai doucement de la fenêtre. Le peintre et le vieillard causaient ensemble, mais la jeune fille demeurait silencieuse.
« Vous avez là, Monsieur, disait le vieillard, une triste figure à peindre ! Et comme la copie est destinée à survivre bientôt à l’original, ce que vous pourrez y mettre de moins triste sera le bienvenu, car je ne suis point curieux de faire peur à mes petits-enfants. Certes, continua-t-il en souriant doucement, ce n’est pas coquetterie que de me faire peindre à l’âge et dans l’état où me voici, et je pense que beaucoup de vos modèles choisissent mieux leur moment ?
Pas toujours, Monsieur, dit le peintre ; une figure aussi vénérable que la vôtre se rencontre plus rarement peut-être que la fraîcheur et la jeunesse elles-mêmes.
C’est un compliment, Monsieur, je l’accepte. Je n’ai plus beaucoup de temps à en recevoir... Lucy, je vous attriste ; mais, ma chère enfant, ne sauriez-vous envisager l’avenir aussi tranquillement que votre père ? Je vous prie, quand nous nous quitterons, qui de nous deux aura le plus à regretter ? J’en fais juge monsieur...
Je me récuse, Monsieur, et il me paraît, comme à mademoiselle, qu’une pareille séparation doit être si à craindre pour tous les deux, qu’il vaut mieux en détourner les yeux.
Voilà justement, Monsieur, ce que j’appelle faiblesse ; c’est celle dont je voudrais guérir ma fille. Je l’excuse, cette faiblesse, quand il s’agit de ces coups qui, trompant de légitimes espérances, frappent la jeunesse dans sa fleur, et lui ravissent ces belles années qui lui semblaient acquises. Mais quand la mort nous atteint au terme prévu de la vie... quand elle est comme le sommeil qui vient succéder aux fatigues d’une journée laborieuse... quand un père, heureux jusqu’au dernier moment de la tendresse de sa fille chérie, n’aspire plus qu’à s’endormir dans ses bras... est-ce donc là un si triste tableau qu’il faille en détourner les yeux, et faut-il tant de force pour en soutenir la vue ?... Lucy, pourquoi ces larmes ?... Voyez, tâchez de voir comme moi, mon enfant... et nos jours seront paisibles, et nous en goûterons les joies jusqu’au dernier terme... Et ce malheur, bien moins grand lorsqu’on a pu l’envisager en face, ne se grossira pas de tout ce que l’imagination, les fausses terreurs, une inutile résistance, y peuvent ajouter de sinistre et de terrible... pardon, Monsieur, ajouta-t-il, c’est notre sujet de guerre avec ma Lucy ; et, sans ce portrait qui m’a ramené vers ces idées, je n’eusse pas pris la liberté de renouveler ici les hostilités... »
J’écoutais avec ravissement ces paroles, qui, tout en m’apprenant tant de choses, paraient encore cette jeune fille d’un attrait de mélancolie et de filiale tendresse. « Quoi ! pensais-je, ces beaux chevaux, ces laquais respectueux, cette calèche, tout ce luxe, tant de sujets de joie ou de vanité, et la reine de ces choses, les yeux mouillés de larmes, qui s’attriste à l’idée de ne pas se dévouer pour toujours à son vieux père ! »
*
Ce jour même, le portrait vint à la galerie. C’était une simple ébauche, où je reconnus sans peine le beau vieillard. Il occupait la gauche du tableau ; sur la droite, un grand espace laissé vide produisait à mon sens un très mauvais effet.
Mais, dès la seconde séance, le tableau ayant été retiré de la galerie, bien que cette fois la jeune Miss fût venue seule, je me confirmai dans l’idée que l’espace vide lui était réservé, et que j’allais enfin contempler ses traits.
« Vous m’aviez promis, mademoiselle, lui dit le peintre, de me fournir un croquis de l’endroit de votre parc où monsieur votre père désire être placé ?
J’y ai pensé, Monsieur, répondit-elle ; il est dans la voiture. » Puis, s’approchant de la fenêtre : John ! Bring me my album, if you please... Mais je m’aperçois que John n’y est plus, reprit-elle en souriant. »
En effet, ses gens, ayant laissé un pauvre diable auprès des chevaux, se récréaient dans quelque café du voisinage.
« Je vais y aller », dit le peintre...
Mais je l’avais précédé, et déjà je remontais l’escalier, imprimant mes lèvres sur l’album de la jeune Miss. J’espérais parvenir jusqu’à la porte de l’atelier, et, de là, entrevoir sa figure ; mais je rencontrai le peintre en chemin :
« Grand merci ! Vous êtes, ma foi, le plus charmant garçon que je connaisse. »
Et il prit le livre de mes mains.
*
Je retournai à mon poste plus tranquillement que je ne l’avais quitté, et j’eus grand tort ; j’avais perdu des paroles dont chacune avait un prix inestimable.
« ... Le complaisant enfant ! Il sait donc l’anglais ?
Fort bien. C’est lui qui d’ordinaire me sert de truchement auprès de vos compatriotes... un aimable jeune homme ! Il est fâcheux qu’il ne soit pas destiné à devenir un artiste, comme l’y porteraient ses goûts et ses talents... »
Le peintre s’interrompit ; puis s’étant levé :
« Je veux vous montrer... voici ! C’est un croquis qu’il fit un jour à cette fenêtre... le lac, un morceau de la prison... ce mauvais chapeau suspendu à portée des passants, pour quêter l’aumône, indique la présence du pauvre prisonnier pour qui cette belle nature est invisible.
Une charmante composition ! dit-elle, et remplie de sentiment... mais pourquoi gêner un penchant qui paraît si décidé ?
Ce sont ses tuteurs ; ils veulent qu’il suive la carrière du droit.
Ses tuteurs !... il est donc orphelin ?
Depuis longtemps. Il n’a plus qu’un vieil oncle qui pourvoit à son éducation.
Pauvre enfant ! » dit la jeune Anglaise avec un accent plein de compassion.
*
Ces paroles m’enivrèrent. Elle m’avait plaint ; c’était assez pour que je fusse glorieux de me trouver orphelin, pour changer en félicité mon plus grand malheur.
Oh ! que j’eusse voulu retenir sur moi sa pensée ! Mais, au lieu de ce bonheur suprême, ses discours changèrent d’objet, et j’appris, par quelques mots, que dans huit jours elle repartirait pour l’Angleterre. Que deviendrais-je alors, face à face avec M. Ratin ! Je m’abandonnai à la tristesse.
« Angleterre ! Pays charmant, vers lequel voguent les navires ; frais rivages, parcs ombragés, où vont les jeunes Miss promener leur mélancolie !... Ici, tout est sans charme ; ici, rien n’est aimabl. » Et je regardais le lac sans plaisir.
Quand elle s’éloignera ! quand d’autres contrées la verront passer !... quand, à l’heure de midi, elle voyagera par les routes poudreuses, laissant tomber ses regards sur la verdure des arbres, des prés !... que ne suis-je dans ces prés, sous ces arbres !... Jeune miss, vous fuyez ?... Que ne suis-je devant ses chevaux, exposé à être foulé par eux ! Je verrais sa crainte, je retrouverais sa compassion ! Et je m’imaginais que, sans sa compassion, ce n’était pas la peine de vivre.
La séance était finie. Tout en songeant ainsi, j’attendais avec une avide impatience que le portrait vînt à la galerie ; mais le soir arriva avant qu’il eût paru, et les jours suivants se passèrent dans cette ingrate attente. C’est alors que, les événements m’ayant conduit vers la lucarne, je ne pus résister au désir d’aller, jusque dans l’atelier même, contempler les traits de celle qui régnait sur mon coeur. On a vu quelle catastrophe s’ensuivit, et comment j’étais resté à songer au milieu d’un beau désordre. Je reprends mon récit.
J’avais cette fois le sentiment très net de ma ruine définitive. Déjà coupable de mensonge et de lèse-elzévir, aller encore enfoncer une porte, lire des livres défendus, puis m’échapper de ma prison, puis courir les toits, puis porter le ravage et la destruction dans un atelier, déranger un mannequin, percer un tableau !... affreuse série de crimes, dont M. Ratin tenait le premier chaînon, à savoir le fou rire.
Que faire ? Arranger, réparer, remettre en place ? Impossible, il y avait trop de mal. Inventer une fable ? Tout à l’heure, à propos du hanneton, je n’avais pas trouvé que ce fût si facile. Avouer ? Plutôt tout au monde ; car il aurait fallu laisser voir que j’étais amoureux, et, au seul soupçon d’une pareille immoralité, je voyais toute la pudeur de M. Ratin lui monter au visage, et son seul regard m’anéantir.
Je résolus de reprendre le chemin de ma chambre, de refermer sur moi la porte, et de m’adonner à l’étude avec plus de zèle que jamais, soit pour écarter de mon esprit d’importunes terreurs, soit pour donner le change à M. Ratin, qui serait très certainement content de ma moralité, si je lui présentais une copieuse provision de devoirs bien écrits, soigneusement faits, et témoignant de ma parfaite application. Seulement, comme le jour baissait rapidement, je crus devoir différer mon départ de quelques minutes encore, afin que l’obscurité me dérobât aux regards du prisonnier quand je repasserais sur le toit.
*
Je mis à profit ces minutes pour contenter ma curiosité. Après quelques recherches, je trouvai le portrait adossé à la muraille, et je l’approchai du jour.
Il était presque achevé. La jeune Miss, dans une gracieuse attitude, était assise auprès de son père, et sa main délicate reposait négligemment sur le cou du bel épagneul. D’antiques hêtres ombrageaient la scène, et, par une trouée, on apercevait un beau château assis sur une pelouse qui dominait la mer.
À la vue de ces traits tout remplis de grâce et animés par un touchant attrait de douceur et de mélancolie, j’éprouvai les plus tendres émotions, mais pour retomber bientôt dans l’amer regret de ne lui être rien, de la voir s’éloigner bientôt. Tout en me repaissant du charme de son regard :
« Pourquoi, lui disais-je, pourquoi n'êtes-vous pas ma soeur ? Que vous me trouveriez un frère tendre et soumis ! Que je rendrais heureux avec vous ce vieillard ! Que la verdure est belle où vous êtes !... Que les déserts seraient aimables avec vous !... Lucy !... ma Lucy !... ma bien-aimée. »
La nuit était venue. Je me séparai tristement du portrait, et je me retrouvai bientôt dans ma chambre, au moment où l’on m’apportait de la lumière et mon souper.
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Dans l’état d’agitation où je me trouvais, je n’avais ni faim ni sommeil ; aussi je ne songeai qu’à me mettre vite à l’ouvrage, afin d’être en mesure de présenter à M. Ratin les preuves visibles de mon travail et de mon entière régénération, à quelque moment qu’il vînt me surprendre.
Après César, Virgile ; après Virgile, Bourdon ; après Bourdon, trois pages de composition ; après les trois pages... je m’endormis.
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Je fus bien étonné d’être réveillé au petit jour par une voix qui psalmodiait à plein gosier. Je prêtai l’oreille... c’était le prisonnier. Il continua sur un ton moins éclatant, et finit par cesser tout à fait. Cette pratique pieuse me donna de cet homme une opinion presque favorable. Après quelque silence :
« Vous avez, me dit-il, bien travaillé cette nuit ?...
Chantez-vous ainsi tous les matins ? interrompis-je.
Dès mon enfance... pensez-vous que, sans les consolations de la religion, je pusse ne pas succomber à mon infortune ?
Non. Je m’étonne plutôt que la religion ne vous ait pas détourné du crime qui vous a conduit en prison.
Ce crime, j’en suis innocent. Dieu a permis l’erreur de mes juges ; que la volonté de Dieu soit faite ! Je serais résigné, ajouta-t-il, si seulement, avec la nourriture du corps, j’avais le pain de l’âme... mais je n’ai point de Bible !
Quoi ! interrompis-je, on vous refuserait une Bible ?
On refuse tout à celui que l’on croit méprisable.
Il faut que vous ayez une Bible ! Je veux que vous en ayez une ! J’irai plutôt vous porter la mienne ! ! !
Bon jeune homme, dit-il avec un accent de reconnaissance, pénétrer jusqu’à moi ? Impossible. D’ailleurs je n’y consentirais pas. L’aspect de cette affreuse demeure ne doit pas contrister vos regards... Vous dirai-je toutefois ce qui me porte à m’adresser à vous ? Hier, quand je vis une corde remonter ces gâteaux jusqu’à vous : Que n’y a-t-il, pensais-je avec envie, une âme compatissante qui, pareillement, fasse remonter le pain de vie jusqu’au pauvre prisonnier ! »
À ce trait de lumière :
« Avez-vous une corde ?
La Providence, reprit-il, a permis que j’en pusse avoir une, que je réservais pour cet unique usage...
Vous aurez une Bible ! m’écriai-je en l’interrompant, vous l’aurez ! ! ! »
Et, tout joyeux de l’idée d’être si véritablement utile à cet infortuné, je cherchai avec empressement ma bible parmi mes livres que, la veille, j’avais entassés dans l’armoire.
*
Pendant que je cherchais ainsi, il me sembla entendre, du côté de la prison, comme un murmure étouffé... Ayant prêté l’oreille : « Est-ce vous ? » dis-je au prisonnier.
Il ne répondit rien, mais le murmure continuait de se faire entendre plus distinct et plus plaintif.
« Qu’est-ce ? Qu’avez-vous ? lui criai-je alors d’un accent ému et pressant.
Un horrible mal... répondit-i