Le comte de Chanteleine
ÉPISODE DE LA RÉVOLUTION
par
Jules VERNE
I
DIX MOIS D’UNE GUERRE HÉROÏQUE
Le 24 février 1793, la Convention nationale décréta une levée supplémentaire de trois cent mille hommes pour résister à la coalition étrangère ; le 10 mars suivant, le tirage des conscrits devait avoir lieu à Saint-Florent, en Anjou, pour le contingent de cette commune.
Ni la proscription des nobles, ni la mort de Louis XVI n’avaient pu émouvoir les paysans de l’Ouest ; mais la dispersion de leurs prêtres, la violation de leurs églises, l’intronisation des curés assermentés dans les paroisses, et enfin cette dernière mesure de la conscription, les poussèrent à bout.
– Puisqu’il faut mourir, mourons chez nous ! s’écrièrent-ils.
Ils se jetèrent sur les commissaires de la Convention, et, armés de leurs bâtons, ils mirent en pleine déroute la milice rassemblée pour protéger le tirage.
Ce jour-là, la guerre de Vendée venait de commencer ; le noyau de l’armée catholique et royale se formait sous la direction du voiturier Cathelineau et du garde-chasse Stofflet.
Le 14 mars, la petite troupe s’empara du château de Jallais, défendu par les soldats du 84e et par la garde nationale de Charonnes. Là, fut enlevé aux républicains ce premier canon de l’armée catholique, qui fut baptisé Le Missionnaire.
– À cela il faut une suite, dit Cathelineau à ses camarades.
Cette suite fut la guerre de ces paysans, qui mirent aux abois les meilleures troupes de la République.
Après le coup de main du château de Jallais, les deux chefs vendéens s’emparèrent de Chollet, et firent des cartouches avec les gargousses des canons républicains. Le mouvement gagna, dès lors, les provinces du Poitou et de l’Anjou ; à la fin de mars, Chantonnay fut pillé, Saint-Fulgent pris. Pâques approchait ; les paysans se séparèrent pour aller accomplir leurs devoirs religieux, cuire du pain et changer leurs sabots usés à poursuivre les Bleus.
En avril, l’insurrection recommença : les gars du Marais et ceux du Bocage se rassemblèrent sous les ordres de MM. de Charette, de Bonchamps, d’Elbée, de la Rochejaquelein, de Lescure, de Marigny. Des gentilshommes bretons vinrent se jeter dans le mouvement, et parmi eux, l’un des plus braves, l’un des meilleurs, le comte Humbert de Chanteleine ; il quitta son château, et rejoignit l’armée catholique, forte alors de cent mille hommes.
Le comte de Chanteleine, toujours au premier rang, fut pendant dix mois de toutes les victoires comme de toutes les défaites, vainqueur à Fontenay, à Thouars, à Saumur, à Bressuire, vaincu au siège de Nantes, où mourut le généralissime Cathelineau.
Bientôt, toutes les provinces de l’Ouest furent soulevées.
Les Blancs marchèrent alors de victoire en victoire, et ni Aubert Dubayet, ni Kléber avec ses terribles Mayençais, ni les troupes du général Canclaux ne purent résister à leur indomptable ardeur.
La Convention, effrayée, ordonna de détruire le sol de la Vendée et d’en chasser les « populations ». Le général Santerre demanda des mines pour faire sauter le pays, et des fumées soporifiques pour l’étouffer ; il voulait procéder par l’asphyxie générale. Les Mayençais furent chargés de « créer le désert » décrété par le Comité de salut public.
Les troupes royales, à ces nouvelles, devinrent terribles ; le comte de Chanteleine commandait alors un corps de cinq mille hommes ; il se battit en héros à Doué, aux Ponts-de-Cé, à Torfou, à Montaigu. Mais enfin, l’heure des revers sonna.
Le 9 octobre, de Lescure fut vaincu à Châtillon ; le 15, les Vendéens étaient chassés de Chollet ; quelques jours plus tard, Bonchamps et d’Elbée tombaient frappés à mort. Marigny et Chanteleine firent des prodiges de valeur, mais les colonnes républicaines les serraient de près ; il fallut songer alors à repasser la Loire avec une armée fugitive qui comptait encore quarante mille hommes en état de combattre.
Le fleuve fut franchi au milieu d’une extrême confusion. Chanteleine et les siens rallièrent l’armée de La Rochejaquelein, qui venait d’être nommé généralissime, et là, malgré Kléber, les Blancs remportèrent une grande victoire devant Lavai, la dernière de cette héroïque campagne.
En effet, les Blancs étaient désorganisés. Chanteleine travailla de son mieux à refaire l’armée royale ; il n’en avait ni le temps ni les moyens. Marceau venait d’être nommé général en chef par le Comité de salut public, et il poursuivait les royalistes avec une extrême vigueur. La Rochejaquelein, Marigny, Chanteleine, durent se replier sur le Mans, puis se rejeter dans Lavai, d’où ils furent chassés une troisième fois, et fuir enfin vers Ancenis, afin de repasser sur la rive gauche de la Loire.
Mais pas un pont, pas un bateau ; la masse désespérée des paysans descendit la rive droite du fleuve, et, ne pouvant regagner la Vendée, les fuyards n’eurent d’autre ressource que de se jeter sut la Bretagne. À Blain, ils remportèrent un dernier avantage d’arrière-garde, et se précipitèrent vers Savenay.
Le comte de Chanteleine n’avait pas un seul instant failli à son devoir ; ce fut pendant la journée du 22 décembre que Marigny et lui, suivis d’une foule effarée, arrivèrent devant la ville ; ils s’embusquèrent avec une poignée de Vendéens dans deux petits bois qui couvrent Savenay.
– C’est ici qu’il faut mourir, dit Chanteleine.
Quelques heures plus tard, parurent Kléber et l’avant-garde républicaine ; le général lança trois compagnies sur les gars de Marigny et de Chanteleine ; malgré leurs efforts opiniâtres, il les débusqua et les força de rentrer dans la ville. Puis il s’arrêta, et ne fit plus un pas en avant. Marceau et Westerman le pressèrent d’attaquer ; mais Kléber, voulant donner le temps à toute l’armée royale de se concentrer dans Savenay, ne bougea pas. Il disposa ses troupes en croissant, sur les hauteurs voisines, et il attendit patiemment l’heure d’écraser les Blancs d’un seul coup.
La nuit qui vint fut sinistre et silencieuse. On sentait que le dénouement de cette guerre était proche. Les chefs royalistes se réunirent dans un conseil suprême. Il n’y avait plus rien à attendre que de l’énergie du désespoir ; pas de quartier à espérer, pas de reddition à tenter, toute fuite impossible, il fallait donc se battre, et, pour mieux se battre, attaquer.
Le lendemain, le 23 décembre, ou, pour parler le langage du calendrier républicain, le 3 nivôse de l’an II, à huit heures du matin, les Blancs se jetèrent sur les Bleus.
Il faisait un temps affreux ; une pluie froide et glaciale tombait à torrents ; les marais étaient chargés de brouillards ; la Loire disparaissait sous la brume ; le combat allait se livrer dans la boue.
Quoique inférieurs en nombre, les Vendéens attaquèrent avec une irrésistible ardeur. Aux cris de Vive le roi ! répondaient les cris de Vive la République ! Le choc fut terrible ; l’avant-garde républicaine plia ; le désordre se mit dans les premiers rangs des Bleus, qui refluèrent jusqu’au quartier général de Kléber. Les munitions vinrent à leur manquer.
– Nous n’avons plus de cartouches ! crièrent quelques soldats à leur général.
– Eh bien ! les enfants, à coups de crosse ! répondit Kléber.
Et en même temps il lança un bataillon du 31e ; les chevaux manquaient comme les munitions ; mais le général républicain, faisant une cavalerie de son état-major, jeta ses officiers sur l’ennemi.
Les Blancs commencèrent alors à rompre, il leur fallut rentrer dans Savenay ou ils furent poursuivis à outrance En vain firent-ils des prodiges de valeur, ils durent céder au nombre. Piron, Lyrot furent tués, les armes à la main. Fleuriot, après avoir vainement essayé de rallier ses bandes éparses, dut percer l’armée republicaine pour se précipiter avec une poignée d’hommes dans les forêts voisines
Pendant ce temps Marigny et Chanteleine luttaient avec désespoir ; mais les rangs des paysans s’éclaircissaient, la mort et la fuite creusaient des vides.
– Tout est perdu ! dit Marigny au comte de Chanteleine, qui combattait en héros à ses côtés.
Le comte était un homme âgé de quarante-cinq ans à peu près, d’une belle stature, la figure noble, hardie, mais triste sous la poudre et le sang, superbe à voir, malgré ses vêtements souillés ; il tenait d’une main un pistolet déchargé, de l’autre son sabre sanglant et faussé ; il venait de rejoindre Marigny, après avoir fait une trouée dans les rangs républicains.
– Il n’y a plus à nous défendre, dit Marigny.
– Non ! non ! répondit le comte avec un geste de désespoir, mais ces femmes, ces enfants, ces vieillards dont regorge la ville, les abandonnerons-nous ?
– Non pas, Chanteleine ! mais où les diriger ?
– Sur la route de Guérande.
– Va donc ! entraîne-les à ta suite.
– Mais toi !
– Moi ! je vous protégerai tous de mes derniers coups de canon.
– Au revoir, Marigny.
– Adieu, Chanteleine.
Les deux officiers se serrèrent la main. Chanteleine se précipita dans la ville, et bientôt une longue colonne de fuyards quitta Savenay sous ses ordres en descendant vers Guérande.
– À moi, les gars ! avait crié Marigny en se séparant de son compagnon d’armes.
À ce cri, les paysans rallièrent leur chef, traînant avec eux deux pièces de huit ; Marigny les établit sur une hauteur, de manière à couvrir la retraite ; deux mille hommes, les seuls survivants de son armée, l’entouraient, prêts à se faire hacher.
Mais ils ne purent tenir contre la masse des républicains. Après deux heures d’une lutte suprême, les derniers Blancs, décimés, durent se débander, et ils s’élancèrent à travers la campagne.
Ce jour-là, 23 décembre 1793, la grande armée catholique et royale avait fini d’exister.
II
LA ROUTE DE GUÉRANDE
Une immense foule effrayée, éperdue, fuyait du côté de Guérande ; elle descendait les pentes de la ville comme un torrent, se heurtant aux angles, et rejaillissait au-delà du talus. Plus d’un achevait là de mourir, que le sabre des Bleus avait mutilé pendant la bataille. La confusion était inexprimable.
Cependant, en moins d’une heure, la ville fut entièrement évacuée ; la résistance de Marigny avait donné aux fuyards le temps de rassembler femmes, vieillards, enfants et de les pousser sur la route. Ils pouvaient entendre au-dessus de leur tête le canon qui protégeait la retraite. Mais quand celui-ci vint à se taire, les Blancs accueillirent son silence par des cris de désespoir. Ils allaient avoir à leurs trousses toute l’armée ennemie. En effet, des coups de fusil plus nombreux, plus rapprochés, éclatèrent bientôt sur les flancs de la longue colonne, et les malheureux tombèrent en grand nombre pour ne plus se relever.
Le spectacle de cette débandade est impossible à décrire ; la pluie redoublait au milieu d’un brouillard illuminé çà et là par les coups de feu, d’immenses mares d’eau mêlées d’un sang vif coupaient la route. Mais, coûte que coûte, il fallait les franchir. La seule chance de salut était en avant ; à droite, des marais immenses, à gauche, le fleuve grossi et débordé ; impossible de s’écarter de la ligne droite, et si quelque royaliste désespéré se fût jeté du côté de la Loire, il eût trouvé ses bords encore encombrés des cadavres de Carrier.
Les généraux républicains harcelaient les fugitifs, les décimant ou les dispersant ; les blessés, les vieillards, les femmes retardaient la marche du funèbre convoi ; des enfants nés de la veille étaient exposés nus à toutes les rigueurs de la saison ; les mères n’avaient pas de quoi les couvrir ; la faim et le froid ajoutaient leurs tortures à toutes ces souffrances ; les bestiaux qui fuyaient par la même route dominaient la tempête de leurs mugissements, et souvent, pris d’insurmontables terreurs, ils donnaient tête baissée à travers les groupes et faisaient de leurs cornes des trouées sanglantes dans la foule.
Là, au milieu de cet encombrement, les rangs, les classes, tout se confondait ; un grand nombre de jeunes femmes des plus nobles familles de la Vendée, de l’Anjou, du Poitou, de la Bretagne, celles qui avaient suivi leurs frères, leurs pères, leurs maris pendant la grande guerre, partageaient la souffrance des plus humbles paysannes. Quelques-unes de ces vaillantes filles, d’une bravoure à toute épreuve, protégeaient elles-mêmes les flancs de la colonne. Souvent, l’une d’elles s’écriait
– Au feu ! les Vendéennes !
Alors, à la façon des Blancs, elles s’égayaient parmi les halliers de la route, et faisaient le coup de fusil avec les soldats républicains.
Cependant, la nuit approchait ; le comte de Chanteleine, sans songer à lui, encourageait ces infortunés ; il relevait les uns qui s’embourbaient, les autres que trahissaient leurs forces ; il se demandait si l’obscurité protégerait les fuyards ou permettrait à leurs ennemis de les achever. Son coeur saignait à la vue de tant de souffrances, et des larmes lui venaient aux yeux ; il ne pouvait accoutumer ses regards à ce sinistre spectacle.
Pourtant, il en avait bien vu, pendant cette guerre de dix mois ; au premier soulèvement de Saint-Florent, quittant son château de Chanteleine, sa femme, sa fille, tout ce qu’il aimait, il vola à la défense de l’autel. Audacieux, dévoué, héroïque, le premier au feu à tous les combats de l’armée royale, il était de ces gens qui firent dire au général Beaupuy :
– Des troupes qui ont vaincu de tels Français peuvent se flatter de vaincre tous les peuples de l’Europe réunis contre un seul.
Cependant, sa tâche n’était pas finie avec la défaite de Savenay ; il se tenait en queue de l’immense colonne, activant, pressant les rangs des fugitifs, brûlant ses dernières cartouches et repoussant du sabre les Bleus trop avancés. Mais, en dépit de tout, il voyait ses compagnons tomber peu à peu en arrière, et il entendait leurs cris pendant qu’on les égorgeait dans l’ombre.
Alors, les bras étendus, il poussait cette foule sur la route de Guérande, il l’exhortait, il la pressait de ses paroles !
– Mais allez donc ! disait-il aux retardataires.
– Mon officier, je n’en puis plus, lui répondait l’un.
– Je meurs, s’écriait un autre.
– À moi ! à moi ! faisait une femme qu’une balle ennemie venait de frapper à ses côtés.
– Ma fille ! ma fille ! s’écriait une mère brusquement séparée de son enfant.
Le comte de Chanteleine, consolant, soutenant, aidant, allait de l’un à l’autre ; mais il se sentait débordé.
Vers quatre heures du soir, il fut rejoint par un paysan, qu’il reconnut, malgré l’obscurité et le brouillard.
– Kernan ! s’écria-t-il.
– Oui ! notre maître.
– Vivant !
– Oui ! mais marchons ! marchons ! répondit le paysan en essayant d’entraîner le comte.
– Et ces malheureux, dit celui-ci, montrant les groupes épars, nous ne pouvons les abandonner !
– Votre courage n’y fera rien, notre maître !... Venez ! venez !
– Kernan ! que me veux-tu ?
– Je veux vous dire que de grands malheurs vous attendent !
– Moi ?
– Oui ! notre maître. Mme la comtesse, ma nièce Marie...
– Ma femme ! ma fille ! s’écria le comte en saisissant le bras de Kernan.
– Oui ! j’ai vu Karval !
– Karval ! s’écria le comte, entraînant hors de la foule l’homme qui lui parlait.
C’était un paysan coiffé d’un bonnet de laine brune ; par-dessus, un chapeau à large bord, entouré d’un chapelet, maintenait dans l’ombre sa figure énergique et rude : ses longs cheveux souillés de sang retombaient sur ses larges épaules ; des braies de toile descendaient en plis flottants jusqu’à ses genoux nus et rouges de froid ; au-dessous, des guêtres drapées se rattachaient par des jarretières multicolores ; ses pieds, engouffrés dans d’énormes sabots à demi brisés, reposaient sur une litière de paille et de sang. Une peau de bique jetée sur le dos du Breton complétait son costume ; le manche d’un coutelas sortait de sa ceinture à large boucle, et de la main droite il tenait son fusil par le milieu du canon.
Ce paysan devait être d’une extrême vigueur ; en effet, il passait dans son pays pour avoir une force formidable, surhumaine ; on citait de lui des traits étonnants, et jamais le terrible lutteur n’avait trouvé son maître dans les pardons de Bretagne.
Ses vêtements déchirés, souillés, ensanglantés, disaient assez la part qu’il avait prise aux derniers combats de l’armée catholique.
Il suivit le comte de Chanteleine à grands pas ; celui-ci, pour se frayer un chemin plus rapide, prit par les douves à demi pleines d’eau et de fange. Les paroles que venait de prononcer Kernan l’avaient épouvanté. Lorsqu’il eut gagné la tête de la colonne, il se trouva près d’un petit bois, une sorte de taillis, dans lequel il poussa le Breton, et d’une voix altérée il lui dit :
– Tu as vu Karval ?
– Oui ! notre maître !
– Où ?
– Dans la mêlée ! parmi les Bleus !
– Et t’a-t-il reconnu ?
– Oui !
– Et il t’a parlé ?
– Oui, après avoir déchargé des pistolets sur moi.
– Tu n’es pas blessé ? s’écria vivement le comte.
– Non ! pas encore ! répondit le Breton avec un triste sourire.
– Et que t’a dit ce misérable ?
– « On t’attend au château de Chanteleine », s’est-il écrié en disparaissant au milieu de la fumée ! J’ai voulu le rejoindre ; mais en vain !
– « On t’attend au château de Chanteleine », répéta le comte ! Qu’a-t-il voulu dire par ces paroles ?
– De mauvaises choses, notre maître !
– Et que faisait-il dans l’armée républicaine ?
– Il commandait à une troupe de brigands de sa trempe.
– Ah ! un digne officier des armées de la Convention, que j’ai chassé de chez moi, pour vol !
– Oui ! les bandits font leur chemin, par le temps qui court. Mais les paroles de Karval n’en sont pas moins, terribles ! « Au château de Chanteleine », a-t-il dit ; il faut y courir !
– Oui ! oui ! répondit le comte avec une exaltation douloureuse ! Mais ces malheureux et la cause catholique !...
– Notre maître, dit gravement Kernan, avant la patrie, il y a la famille. Que deviendraient, sans nous, Mme la comtesse et ma nièce Marie ! Vous avez rempli votre devoir en gentilhomme ; vous vous êtes battu pour Dieu et le roi. Retournons au château, et, une fois les nôtres en sûreté, nous reviendrons. L’armée catholique est détruite, mais tout n’est pas fini ! croyez-moi ! on se remue dans le Morbihan ; je sais là un certain Jean Cottereau qui donnera du fil à retordre aux républicains, et nous l’aiderons à embrouiller l’écheveau.
– Viens donc, dit le comte ; tu as raison ! Les paroles de ce Karval contiennent une menace ! Il faut que je conduise ma femme et ma fille hors de France, et je reviendrai me faire tuer ici.
– Nous y reviendrons ensemble, notre maître, répondit Kernan.
– Mais comment arriver au château ?
– M’est avis, reprit le paysan, que nous devons rejoindre Guérande, de là, suivre la côte soit au Croisic, soit à Piriac, et gagner par mer une des baies du Finistère.
– Mais une barque ? s’écria le comte.
– Vous avez de l’or sur vous ?
– Oui, près de quinze cents livres.
– Eh bien ! avec cela on achète un bateau de pêche, et, s’il le faut, le pécheur par-dessus le marché.
– Cependant ?
– Il n’y a pas de choix, notre maître ; par terre, nous tomberions bientôt dans un parti de Bleus, ou, forcés de nous cacher, d’éviter les routes, de prendre par les traînées, de perdre du temps en marches et en contremarches, nous risquerions d’arriver trop tard, si nous arrivions...
– Alors, en route, reprit le comte.
– En route, répondit Kernan.
Le comte de Chanteleine avait toute confiance dans ce Kernan, son frère de lait ; ce brave Breton faisait partie de la famille ; il appelait « ma nièce » Mlle Marie de Chanteleine, et la jeune fille le nommait « mon oncle Kernan ». Depuis leur enfance, le maître et le serviteur ne s’étaient jamais quittés ; le Breton, par l’éducation qu’il avait reçue, se trouvait supérieur aux gens de sa condition. Après avoir partagé les plaisirs de l’enfant, les fatigues du jeune homme, il venait de prendre avec lui sa part des misères et des malheurs de la guerre. Le comte, en partant pour rejoindre Cathelineau, aurait voulu laisser Kernan au château de Chanteleine, mais séparer le frère du frère eût été impossible ; d’autres serviteurs restaient, d’ailleurs, pour protéger la comtesse. Puis, la situation du château au fond du Finistère, loin de Quimper, loin de Brest, où s’agitaient les clubs républicains, dans un pays perdu entre le Fouesnant et Plougastel, rassurait le comte, et croyant sa famille en sûreté, il n’avait pas hésité à se jeter dans le mouvement royaliste.
Seulement la rencontre de Karval, ancien domestique du château, et chassé un an auparavant pour vol, ses menaces, ses paroles, créaient un danger immédiat au-devant duquel il fallait voler.
Le comte et Kernan se jetèrent donc en dehors de la route, au moment où les fuyards arrivaient aux marais de Saint-Joachim. Ils entrevirent une dernière fois cette colonne effarée qui se perdait au milieu des ténèbres et dont les cris s’éteignirent peu à peu dans l’ombre de la nuit.
À huit heures du soir, le comte et Kernan arrivèrent à Guérande. Ils devançaient d’une demi-heure à peine les plus rapides des fugitifs ; les herses de la ville étaient levées, mais, par la poterne, ils pénétrèrent dans ses rues désertes.
Quelle morne tranquillité comparée à l’horrible fracas de Savenay ! Pas une lumière aux fenêtres, pas un passant attardé ! La terreur enfermait les habitants dans leurs maisons noires, sous les barres et les verrous des portes ; les Guérandais avaient entendu le canon pendant toute la matinée. Quelle que fût l’issue du combat, ils devaient craindre l’envahissement de vaincus désespérés, comme l’envahissement de vainqueurs intraitables.
Les deux compagnons de fuite marchaient rapidement sur les pavés raboteux, et leur pas retentissait d’une façon sinistre ; ils arrivèrent à la place de l’Église et bientôt sur les remparts.
De là, ils purent entendre le bruit croissant qui venait de la campagne, un murmure menaçant dans lequel éclataient quelquefois des détonations d’armes à feu.
La pluie avait cessé ; la lune apparaissait au travers des nuages déchirés, bas et sombres, que le vent de l’ouest tordait sous ses rafales ; par suite d’une illusion d’optique, l’astre des nuits, comme pris de vertige, semblait fuir dans une course insensée ; sa lumière, très vive par instants, éclairait violemment la campagne dont elle relevait les moindres lignes avec une remarquable netteté, et promenait sur le sol des ombres larges et rapides.
Le comte et Kernan jetèrent alors un coup d’oeil vers la mer ; la baie de Guérande s’ouvrait devant eux au-delà de l’immense échiquier des marais salants. À gauche, le clocher du bourg de Batz sortait des dunes jaunâtres ; plus loin, la flèche du Croisic, estompée par la brume, terminait cette langue de terre qui se perdait dans l’océan ; à droite, à l’extrémité de la baie, les excellents yeux de Kernan purent distinguer encore le clocher de Piriac. Au-delà, la mer étincelait sous le faisceau des rayons lunaires et se confondait dans un même éclat avec la ligne du ciel.
Le vent soufflait violemment ; les maigres arbres agitaient leur squelette décharné, et de temps en temps une pierre, détachée de son alvéole, roulait du haut des remparts dans le fossé bourbeux.
– Eh bien ! dit le comte de Chanteleine à son compagnon en s’arc-boutant contre le vent. Là-bas, le Croisic ; là-bas, Piriac. Où allons-nous ?
– Au Croisic, nous trouverions plus facilement une barque de pécheur ; mais s’il nous fallait revenir sur nos pas, une fois engagés dans cette langue de terre, nous serions fort embarrassés, et il deviendrait facile de nous couper toute retraite.
– À tes ordres, Kernan. Je te suis, mais prends par le plus court, sinon par le plus sûr.
– M’est avis de tourner la baie et de marcher sur Piriac. C’est à trois lieues à peine, et, d’un bon pas, nous y arriverons en moins de deux heures.
– En route, répondit le comte.
Les deux fugitifs quittèrent la ville, au moment où les premiers rangs des Vendéens y entraient par le rempart opposé, forçant les portes, escaladant les fossés, donnant un véritable assaut. Des lumières apparaissaient rapidement aux fenêtres ; la paisible Guérande s’emplissait d’un bruit et d’un désordre inaccoutumés. Des détonations ébranlaient ses vieilles murailles, et bientôt, la cloche de son église jeta dans les airs les sons haletants du tocsin.
Le comte éprouva un violent serrement de coeur ; sa main se crispa sur son fusil ; on eût dit qu’il allait retourner au secours de ses infortunés compagnons.
– Et Mme la comtesse ? dit Kernan d’une voix grave, et ma nièce Marie ?
– Viens ! viens ! répondit le comte en descendant un pas rapide les talus de la ville.
Bientôt, le maître et le serviteur furent en pleine campagne ; ils gagnèrent la côte pour éviter la route ordinaire et tournèrent les marais salants dont les mulons de sel étincelaient sous les rayons de la lune. Des murmures sinistres venaient au travers des arbres rachitiques courbés sous le vent du large, et l’on entendait l’assourdissante mélancolie de la marée montante.
Plusieurs fois, des cris douloureux arrivaient ; quelque balle perdue venait s’aplatir avec un bruit sec sur les rochers de la côte. Des flammes d’incendie éclairaient l’horizon de reflets blafards, et des bandes de loups affamés, sentant la chair vive, poussaient dans l’ombre leurs sinistres hurlements.
Le comte et Kernan marchaient sans échanger une parole ; mais les mêmes pensées les agitaient et se communiquaient de l’un à l’autre aussi distinctement que s’ils eussent parlé.
Quelquefois, ils s’arrêtaient pour regarder en arrière et examiner la campagne ; puis, ne se voyant pas poursuivis, ils reprenaient leur marche à grands pas.
Avant dix heures, ils atteignirent le bourg de Piriac ; ils ne voulurent pas se hasarder dans ses rues et gagnèrent directement la pointe Castelli.
De là, leur regard s’étendit sur la pleine mer ; à droite, se dressaient les rochers de l’île Dumet ; à gauche, le phare du Four jetait ses éclats intermittents à tous les points de l’horizon ; au large, s’étalait la masse sombre et confuse de Belle-Île.
Le comte et son compagnon, n’apercevant aucune barque de pêcheur, revinrent à Piriac. Là, plusieurs chaloupes, ancrées sur le sable, se balançaient à la houle de la marée montante.
Kernan avisa l’une d’elles, qu’un pécheur se disposait à quitter après avoir replié sa voile.
– Oh hé ! l’ami ! lui cria-t-il.
Le pêcheur interpellé sauta sur le sable et s’approcha d’un air assez inquiet.
– Viens donc, lui dit le comte.
– Vous n’êtes point de chez nous, dit le pêcheur après avoir fait quelques pas en avant. Qu’est-ce que vous me voulez ?
– Peux-tu prendre la mer cette nuit même, dit Kernan, et nous conduire...
Kernan s’arrêta.
– Où ? fit le pêcheur.
– Où ? Nous te le dirons une fois embarqués, répondit le comte.
– La mer est mauvaise et le vent de surouë n’est pas bon.
– Si on te paie bien ? répondit Kernan.
– On ne paiera jamais bien ma peau, fit le pêcheur, qui cherchait à dévisager ses interlocuteurs.
Après un instant, il leur dit :
– Vous venez du côté de Savenay, vous autres ! Ça ronflait, là-bas !
– Que t’importe ! fit Kernan. Veux-tu nous embarquer ?
– Ma foi, non.
– Trouverons-nous dans le bourg quelque marin plus hardi que toi ? demanda le comte.
– Je ne crois guère, répondit le pêcheur. Mais, dites donc, ajouta-t-il en clignant de l’oeil, vous ne dites que la moitié de ce qu’il faut dire pour qu’on vous embarque ! Qu’offrez-vous ?
– Mille livres, répondit le comte.
– Du mauvais papier !
– De l’or, répondit Kernan.
– De l’or, du vrai or, voyons un peu.
Le comte dénoua sa ceinture et en retira une cinquantaine de louis.
– Ta barque vaut à peine le quart de cette somme.
– Oui ! répondit le pêcheur, les yeux allumés par la convoitise, mais ma peau vaut bien le reste.
– Eh bien !
– Embarque, fit le pêcheur en prenant l’or du comte.
Il attira sa chaloupe vers la grève. Le comte et Kernan entrèrent dans l’eau jusqu’aux genoux et sautèrent dans l’embarcation ; l’ancre fut arrachée du fond du sable. Pendant ce temps, Kernan hissa la vergue, et la misaine rougeâtre se tendit au vent.
Au moment où le pêcheur allait s’embarquer à son tour, Kernan le repoussa vivement et, d’un coup de gaffe, il rejeta la chaloupe à une dizaine de pieds au large.
– Eh bien ! fit le pêcheur.
– Garde ta peau, lui cria Kernan, nous n’en avons que faire. Ton bateau est payé.
– Mais, fit le comte.
– Cela me connaît, répondit Kernan, qui, bordant son écoute et tenant la barre, lança la chaloupe dans le vent.
Le pêcheur, stupéfait, était resté muet, et quand il recouvra la parole, ce fut pour crier :
– Voleurs de républicains !
Mais déjà l’embarcation disparaissait dans l’ombre, au milieu de l’écume obscurcie des vagues.
III
LA TRAVERSÉE
Kernan, comme il venait de le dire, n’était pas embarrassé de conduire une chaloupe ; il avait fait ses preuves comme pêcheur pendant sa jeunesse, et les côtes de Bretagne lui étaient familières depuis la pointe du Croisic jusqu’au cap Finistère. Pas un rocher qu’il ne connût, pas une anse, pas une baie qu’il n’eût fréquentée ! Il savait ses heures de marée et ne craignait ni écueil ni haut-fond.
Cette barque que montaient les deux fugitifs était une chaloupe de pêche fine et basse de l’arrière, mais relevée de l’avant, et merveilleusement disposée pour tenir la mer, même par les gros temps ; elle portait deux voiles de couleur rouge, une misaine et un taille-vent.
Le pont, qui régnait dans toute sa longueur, n’offrait qu’une seule ouverture destinée à l’homme de la barre ; elle pouvait donc passer impunément au milieu des vagues, ce qui lui arrivait souvent, quand elle allait pêcher la sardine par le travers de Belle-Île, et qu’elle revenait ensuite chercher l’entrée de la Loire pour la remonter jusqu’à Nantes.
Kernan et le comte n’étaient pas trop de deux pour la manoeuvrer. Mais une fois la voilure installée la barque fila grand largue.
Le vent de surouë aidant, elle volait sur les flots avec rapidité. Bien que la brise fût très forte, le Breton n’avait pas voulu prendre un seul ris dans ses voiles, qui s’inclinaient parfois jusqu’à mouiller leurs ralingues ; mais, soit d’un coup de barre audacieux, soit en filant un peu de son écoute, Kernan relevait la barque et la rejetait dans le vent.
À cinq heures du matin, elle passait entre Belle-Île et cette presqu’île de Quiberon qui, quelques mois plus tard, allait être inondée du sang français, à la honte de l’Angleterre.
Quelques provisions de poisson fumé formaient l’approvisionnement de la chaloupe ; les deux fugitifs purent donc prendre un peu de nourriture ; ils n’avaient pas mangé depuis plus de quinze heures.
Pendant les premiers moments de cette traversée, le comte de Chanteleine demeura- taciturne ; il était en proie à une violente émotion. Son esprit mêlait confusément les scènes du passé à celles qu’il prévoyait dans l’avenir. Au moment où il courait au secours de sa femme et de sa fille, celles-ci lui apparaissaient de plus en plus menacées. Il discutait les chances d’un malheur possible, et il cherchait à se rappeler les dernières nouvelles qu’il avait reçues du château.
– Ce Karval, dit-il enfin à Kernan, est bien connu dans le pays, et, certes, s’il y reparaissait, les habitants du château le recevraient fort mal.
– Certes ! répondit le Breton, et on ne manquerait pas de lui faire un mauvais parti. Mais si le gueux y vient, il n’y viendra pas seul, et, d’ailleurs, rien que sur une dénonciation de sa part on peut arrêter Mme la comtesse et ma nièce Marie. Deux pauvres femmes inoffensives ! Quel temps que celui où nous vivons !
– Oui, terrible ! Kernan, un temps où la colère de Dieu ne nous épargne guère, mais il faut se soumettre à sa volonté. Heureux ceux qui, sans famille, n’ont à craindre que pour eux seuls ! Nous autres, Kernan, nous luttons, nous nous défendons, nous nous battons pour la sainte cause ! Mais nos mères, nos soeurs, nos filles, nos femmes ne peuvent que pleurer et prier.
– Heureusement, nous sommes là, répondit Kernan, et, avant d’arriver jusqu’à elles, il faudra nous passer sur le corps. Quoi qu’il en soit, notre maître, vous avez bien fait de laisser Madame et Mademoiselle à Chanteleine ; les courageuses femmes voulaient vous suivre, et faire la campagne tout comme Mme de Lescure, Mme de Donnissant et tant d’autres ! mais au prix de quelles souffrances et de quelles misères !
– Et cependant, répliqua le comte, je regrette de ne pas les avoir à mes côtés ! Je les saurais en sûreté, et, depuis les menaces de ce Karval, j’ai peur.
– Oh ! demain matin, si le vent nous protège, nous relèverons la côte du Finistère, et, quoi qu’il arrive, nous ne serons pas éloignés du château.
– Elles seront bien surprises de nous revoir, ces pauvres femmes, dit le comte avec un triste sourire.
– Et heureuses, donc, reprit Kernan. Comme ma nièce Marie va sauter au cou de son père et dans les bras de son oncle ! Mais il ne faudra pas perdre de temps pour les mettre en lieu sûr.
– Oui, tu as raison, les Bleus ne peuvent tarder à visiter le château ; la Municipalité de Quimper aura bientôt l’éveil !
– Alors, notre maître, vous savez bien ce que nous aurons à faire en arrivant au château ?
– Oui, dit le comte en poussant un soupir.
– Il n y a pas deux partis à prendre repartit le Breton, il n’y en a qu’un.
– Et lequel ? demanda le comte.
– Réunir tout votre argent, notre maître, le mien, nous procurer un navire à tout prix et fuir en Angleterre.
– Emigrer ! dit le comte avec un accent de douleur.
– Il le faut ! répondit Kernan, il n’y a plus de sûreté dans le pays pour vous ni pour les vôtres.
– Tu as raison ! Kernan ; le Comité de salut public va exercer de terribles représailles en Bretagne et en Vendée ! Après avoir vaincu, il va massacrer.
– Comme vous dites ; il a déjà envoyé ses agents les plus cruels à Nantes. Il en expédiera d’autres à Quimper, à Brest, et les rivières du Finistère regorgeront bientôt de cadavres comme la Loire.
– Oui ! répondit le comte : ma femme ! ma fille ! il faut les sauver avant toute chose ! pauvres et douces créatures !... Mais si nous émigrons, tu nous suivras, Kernan.
– Je vous rejoindrai, notre maître.
– Tu ne partiras pas avec nous ?
– Non ! il y a quelqu’un à qui je veux dire deux mots avant de quitter la Bretagne.
– Ce Karval ?
– Lui-même !
– Hé ! laisse-le, Kernan ! il n’échappera pas à la justice divine.
– Notre maître, j’ai idée qu’il commencera par la justice humaine !
Le comte connaissait l’entêtement de son serviteur, et combien il eût été difficile de déraciner ses idées de vengeance. Il se tut donc, et, père et mari, toute sa pensée se reporta sur sa femme et sur son enfant.
Ainsi son regard dévorait la côte. Il comptait les heures, les minutes, sans songer aux périls qu’une tempête lui eût fait courir. Toute l’horreur de cette guerre civile, dans laquelle les cruautés furent épouvantables de part et d’autre, lui revenait à la mémoire. Jamais sa femme et sa fille ne lui avaient paru courir autant de dangers ! Il se les représentait attaquées, emprisonnées, ou peut-être en fuite, attendant dans quelques rochers du rivage un secours inespéré, et parfois il se prenait à écouter si quelque appel ne parvenait pas à son oreille.
– N’entends-tu rien ? disait-il à Kernan.
– Non ! répondit le Breton, c’est un cri de goéland emporté dans la tempête.
À dix heures du soir, Kernan reconnut le goulet de la rade de Lorient et le fort du Port-Louis, dont le feu étincelait dans l’obscurité ; il donna dans la passe entre la côte et l’île de Croix, et s’élança en pleine mer.
Le vent était toujours favorable, mais il fraîchissait avec violence ; Kernan, quoiqu’il voulût aller vite, et malgré les impatiences du comte, dut prendre tous les ris de sa misaine et de son taille-vent. Le comte se mit lui-même à la manoeuvre, et la barque, sans que sa rapidité parût avoir diminué, souleva de son avant les vagues écumeuses.
Il y avait quinze heures que durait cette dangereuse navigation.
La nuit fut épouvantable ; la tempête se déchaîna ; la vue des rocs de granit sur lesquels déferlait le ressac était faite pour épouvanter les plus intrépides ; la chaloupe prit le large pour éviter les récifs qui rendent si périlleux les accores de la côte bretonne.
Les deux fugitifs ne purent trouver un seul instant de sommeil ; un faux coup de la barre, un instant d’oubli, et leur barque chavirait ; ils luttaient héroïquement et puisaient de nouvelles forces dans le souvenir des êtres chéris qu’ils allaient protéger.
Vers les quatre heures du matin, l’ouragan perdit un peu de sa violence, et par une éclaircie Kernan releva dans l’est la position de Trévignon.
Il pouvait à peine parler, mais du doigt il montra au comte de Chanteleine le feu vacillant du phare. Le comte joignit ses mains glacées, comme s’il murmurait une prière.
La chaloupe donnait alors dans la baie de la Forêt, qui s’étend entre les bourgs de Concarneau et du Fouesnant.
La mer était relativement plus calme, et les vagues abritées des vents du large y brisaient moins.
Une heure après, l’embarcation vint se heurter aux rochers du cap de Coz avec une violence extrême. Le choc fut épouvantable, sans qu’il eût été possible de l’éviter, et bien que les mâts fussent à sec de toile. Le comte et Kernan, précipités dans les flots, parvinrent à gagner le rivage, tandis que la chaloupe défoncée sombrait devant leurs yeux.
– Plus de traces, dit Kernan au comte.
– Bien ! fit ce dernier.
– Et maintenant au château, répondit le Breton.
Leur traversée avait duré vingt-six heures.
IV
LE CHÂTEAU DE CHANTELEINE
Le château de Chanteleine était situé à trois lieues du bourg du Fouesnant, entre Pont-l’Abbé et Plougastel, à moins d’une lieue de la côte de Bretagne.
Les biens composant la propriété de Chanteleine appartenaient depuis un temps immémorial à la famille du comte, l’une des plus vieilles de Bretagne. Le château ne datait que du temps de Louis XIII, mais il était empreint de cette rudesse campagnarde que les murailles de granit donnent aux édifices ; on le sentait lourd, imposant, mais indestructible comme les roches de la côte. Cependant, il n’avait ni tours, ni mâchicoulis, ni poterne, ni guérite suspendue à l’angle des murs, comme des nids d’aigle, et il n’éveillait pas l’idée de forteresse ; dans la paisible terre de Bretagne, les seigneurs n’avaient jamais eu à se défendre contre personne, pas même contre leurs vassaux.
Depuis de longues années, la famille du comte exerçait une influence féodale presque sans conteste sur le pays. Les Chanteleine furent peu courtisans, n’étant pas d’humeur souple, et ils n’allèrent pas deux fois, en trois cents ans, faire leur cour au roi ; ils se croyaient Bretons avant tout et séparés du reste de la France. Pour eux, le mariage de Louis XII et d’Anne de Bretagne n’avait jamais eu lieu, et ils en voulurent toujours à cette fière duchesse de ce qu’ils appelaient à haute voix « une mésalliance », pis même, une trahison.
Mais s’ils régnaient chez eux, les Chanteleine pouvaient être cités comme modèles aux rois de France et leur donner des leçons de gouvernement. D’ailleurs, le résultat le prouvait sans réplique, car ils étaient et furent toujours aimés de leurs paysans.
Cette noble et estimable famille, d’humeur fort pacifique, fournit peu d’illustres capitaines ; les Chanteleine n’étaient pas nés soldats ; à une époque où endosser le harnais de guerre semblait être le premier devoir du gentilhomme, ils demeurèrent paisiblement dans leurs terres et se rendirent heureux du bonheur qu’ils créaient autour d’eux. Depuis Philippe Auguste, où la croisade, c’est-à-dire la défense de la religion, entraîna leurs ancêtres en Terre sainte, pas un Chanteleine ne revêtit l’armure ou ne ceignit le baudrier. On comprend dès lors qu’ils fussent peu connus de la Cour, à laquelle ils ne demandèrent jamais aucune faveur, ne se souciant pas de les mériter.
Leurs biens patrimoniaux, sagement administrés, avaient acquis une importance considérable.
Aussi la propriété de Chanteleine, en prés, en marais salants et en terres labourées, comptait parmi les plus considérables du pays, tout en demeurant inconnue au-delà d’un rayon de cinq ou six lieues ; grâce à cette situation, et quoique les communes environnantes, le Fouesnant, Concarneau, Pont-l’Abbé eussent déjà reçu la sanglante visite des républicains de Brest et du Finistère, le château de Chanteleine avait échappé comme par miracle à l’attention des Municipalités, quand le comte le quitta pour la première fois.
Peu guerrier de son naturel, le comte, cependant, déploya de grandes qualités militaires pendant cette campagne de la Vendée. Avec la foi et le courage, on est partout soldat. Le comte se conduisit en héros, lui dont le caractère paisible n’annonçait pas de telles dispositions ; en effet, les premières tendances de son esprit le dirigèrent vers la carrière ecclésiastique, et il avait passé deux ans au grand séminaire de Rennes ; il était même occupé de ses études théologiques, lorsque son mariage avec sa cousine, Mlle de La Contrie, le jeta dans une voie tout opposée.
Mais le comte ne pouvait rencontrer une plus digne compagne de sa vie. Cette jeune fille si séduisante devint une femme courageuse et dévouée. Les premières années du mariage du comte et de la comtesse, avec leur fille Marie à élever, dans cette vieille propriété de famille, au milieu de serviteurs, humbles amis vieillis au paternel service des Chanteleine, furent aussi heureuses qu’il est donné à un homme d’en passer en ce monde.
Ce bonheur rejaillissait sur tout le pays, qui vénérait son seigneur. Les habitants se croyaient plutôt les sujets du comte que ceux du roi de France, et cela se conçoit ; ils n’avaient avec ce dernier que des relations désagréables, tandis qu’en toute occasion la famille de Chanteleine leur venait en aide. Aussi ne rencontrait-on pas un malheureux dans le pays, pas un mendiant ; depuis un temps immémorial, aucun crime n’avait été commis dans cette partie reculée de la Bretagne. On comprend donc l’effet que produisit le vol de ce Karval, un Breton cependant, entré depuis deux ans au service du comte, quand celui-ci fut obligé de le chasser du château. En agissant ainsi, d’ailleurs, le comte ne fit que prévenir la justice des paysans, qui n’auraient pas souffert un voleur dans le pays.
Ce Karval était bien un Breton, mais un Breton qui avait voyagé, vu du pays, et sans doute de vilains exemples avec ; on disait qu’il avait visité Paris, que ces paysans regardaient comme un endroit chimérique, et même, les plus superstitieux, comme l’antichambre de l’enfer ; il fallait bien qu’il y eût quelque chose de cela, puisque le seul d’entre eux à y avoir hasardé le pied en revint mauvais et criminel.
Cette affaire, qui fit un si grand scandale, s’était passée deux ans auparavant, et Karval avait quitté le pays en proférant des menaces de vengeance. On en haussa les épaules.
Mais ce que l’on pouvait mépriser de la part d’un voleur obscur méritait attention, quand ce voleur fut devenu un des agents bas et terribles du Comité de salut public. Aussi le comte, en pressant sa marche vers le château, commençait à soupçonner de sinistres événements auxquels les paroles de Karval avaient fait, allusion. Cependant, la bonté de sa femme devait être une sauvegarde pour elle ; en effet, pendant vingt années de sa vie, de 1773 à 1793, Mme de Chanteleine se consacra tout entière au bonheur de ceux qui l’approchaient. Elle savait qu’elle rendait son mari heureux en faisant le bien. Aussi la voyait-on sans cesse au chevet des malades, recueillant les vieillards, faisant instruire les enfants, fondant des écoles, et plus tard, quand Marie atteignit l’âge de quinze ans, elle l’associa à toutes ses bonnes oeuvres.
Cette mère et cette fille, unies dans un même esprit de charité, et accompagnées de l’abbé Fermont, le chapelain du château, couraient les villages de la côte, depuis la baie de la Forêt jusqu’à la pointe du Raz ; elles consolaient et répandaient leurs délicates aumônes sur ces familles de pêcheurs si souvent éprouvées par les tempêtes.
– Notre maîtresse, l’appelaient les paysans.
– Notre bonne dame, disaient les paysannes.
– Notre bonne mère, répétaient les enfants.
On comprend donc combien Kernan, devait être envié de tous, lui que Marie appelait son oncle, lui qui la nommait sa nièce, lui, le propre frère de lait du comte.
Lorsque celui-ci quitta le château après le soulèvement de Saint-Florent, ce fut sa première absence du foyer domestique, la première séparation du comte et de la comtesse ; elle fut douloureuse, mais Humbert de Chanteleine, emporté par le sentiment du devoir, partit, et sa courageuse femme ne put qu’approuver son départ.
Pendant les premiers mois de la guerre, les deux époux eurent souvent des nouvelles l’un de l’autre par des émissaires dévoués ; mais le comte ne put abandonner un seul jour l’armée catholique pour venir embrasser les siens ; des événements impérieux le clouèrent toujours à son poste ; depuis dix longs mois, il n’avait pas revu sa chère famille ; depuis trois mois même, depuis les désastres de Grandville, du Mans, de Chollet, il était sans nouvelles du château.
Son inquiétude se comprend donc, quand, accompagné de son fidèle Kernan, il revint vers le domaine de ses aïeux. On devine avec quelle émotion il mit le pied sur la côte du Fouesnant. Il n’était plus qu’à deux heures des embrassements de sa femme et des baisers de sa fille.
– Allons, Kernan, marchons, dit-il.
– Marchons ! répondit le Breton, et vite, cela nous réchauffera.
Un quart d’heure après, le maître et le serviteur traversèrent le bourg du Fouesnant, encore profondément endormi, et prirent le long du cimetière, dévasté pendant la dernière visite des Bleus.
Car les gens du Fouesnant avaient donné des premiers contre la Révolution, à propos des prêtres jureurs qui leur furent envoyés par les Municipalités ; le 19 juillet 1792, trois cents d’entre eux, conduits par leur juge de paix, Alain Nedelec, se battirent dans le bourg même contre les gardes nationaux de Quimper. Ils furent écrasés ; les vainqueurs firent paître leurs chevaux dans le cimetière, et bivouaquèrent au milieu de l’église ; le lendemain, trois charretées de vaincus rentraient à Quimper, et le premier martyr de la Bretagne, Alain Nedelec, étrennait le nouvel instrument de mort, que les administrateurs bretons appelaient la « machine à décapiter », et sur laquelle le procureur général syndic leur adressait de sa main des instructions soigneusement détaillées touchant la manière de s’en servir. Depuis, le bourg ne s’était pas relevé de sa défaite.
– On voit que les Bleus ont passé par là ! dit Kernan, des ruines et des profanations !...
Le comte ne répondit pas, et prit à travers ces longues plaines qui venaient mourir à la mer. Il était alors six heures du matin ; un froid assez vif avait succédé à la pluie ; la terre était dure ; il faisait très obscur encore sur les landes désertes et les vastes champs d’ajoncs rebelles à toute culture ; les flaques d’eau avaient été saisies par la gelée, et les broussailles, revêtues de blanc, paraissaient pétrifiées.
À mesure que les fugitifs s’éloignaient de la mer, quelques arbres amaigris se voyaient de loin en loin, et, courbés sous les violentes rafales de l’ouest, ils dressaient à l’horizon leur squelette blanchâtre.
Bientôt, aux plaines succédèrent des champs de blé noir, fortifiés de douves, de fossés, et séparés par des rangées de chênes trapus ; il fallait gagner à travers ces champs, et franchir des barrières pivotantes, équilibrées par une grosse pierre et tout embroussaillées d’épine sèche. Kernan les ouvrait devant le comte, et, au choc de l’échalier qui se refermait, les branches des arbres laissaient tomber une grêle blanche qui crépitait sur le sol.
Alors le comte et son compagnon s’élançaient par les étroites sentes piétinées entre les sillons et la haie des champs, il y avait des instants où ils couraient malgré eux.
Vers sept heures, le jour commença à poindre ; le château n’était pas à une demi-lieue. Le pays paraissaient tranquille et désert, et même d’une tranquillité suspecte. Le comte ne put s’empêcher de remarquer ce singulier silence de la campagne :
– Pas un paysan, pas un cheval allant au pré ! dit-il d’un air inquiet.
– Il est encore grand matin, répondit Kernan, également frappé de la physionomie du pays, mais qui ne voulait pas effrayer le comte. On se lève tard en décembre !
En ce moment, ils pénétrèrent dans un grand bois de hauts sapins ; cette vaste sapinière, toujours verte, appartenant à la propriété du comte, s’apercevait de loin en mer.
Une foule de pommes sèches, grisâtres, et non écorcées, couvraient la terre au milieu des branches mortes à peau rugueuse ; il ne semblait pas que depuis longtemps un pied humain eût foulé le sol ; chaque année, cependant, les enfants des villages environnants venaient ramasser toutes ces pommes de pin avec grande joie, et les ménagères y faisaient une provision de bois que le comte leur abandonnait généreusement.
Or, cette année, les pauvres n’avaient pas fait leur récolte habituelle et cette moisson de branches et de pommes sèches était encore intacte.
– Tu vois, dit le comte au Breton, ils ne sont pas venus ! ni les femmes ! ni les enfants !
Kernan secoua la tête sans répondre, il sentait quelque chose d’inquiétant dans l’air. Son coeur battait à se rompre dans sa poitrine. Il allongea le pas.
À mesure que les deux compagnons de route s’avançaient, des lièvres, des lapins, des perdrix se levaient en grand nombre sous leurs pas, en trop grand nombre même !... Évidemment, les chasseurs avaient été rares cette année, et cependant chassait qui voulait sur les terres du comte.
Il y avait donc là des symptômes d’abandon et de délaissement qu’on ne pouvait méconnaître. La figure du comte pâlissait, malgré le froid intense de cette matinée d’hiver.
– Enfin ! le château ! s’écria le Breton en montrant la pointe des deux tourelles qui perçait au-dessus d’un massif éloigné.
En ce moment, le comte et Kernan étaient près de la ferme de la Bordière, tenue par l’un des métayers du comte ; au tournant du bois, on allait l’apercevoir ; Louis Hégonec, le métayer, était un homme actif, matinal, assez bruyant dans ses travaux, et pourtant on ne l’entendait pas chanter en harnachant ses boeufs ou ses chevaux, ni même crier dans, sa cour après sa vieille femme.
Non, rien ! Un silence de mort régnait partout ; le comte, saisi de terribles pressentiments, fut forcé de s’appuyer sur le bras de son fidèle Breton.
Au détour du bois, leurs regards se portèrent vivement vers la métairie.
Un spectacle horrible frappa leurs yeux. Quelques pans de murs ébranlés, avec des bouts de poutre noircis, l’extrémité d’un faîtage calciné, des restes de cheminées juchés au sommet d’un pignon, d’étroits sentiers de suie qui serpentaient sur les murailles, des portes brisées, et des gonds sortant comme des poings menaçants de l’interstice des pierres, toutes les traces d’un incendie récent apparurent à la fois. La ferme avait été brûlée ; les arbres portaient les traces d’une lutte violente ; des empreintes de coups de hache sur les portes, des éraflures de balles sur les vieux troncs de chêne, des instruments de labourage brisés, tordus, des charrettes culbutées, des roues dépourvues de leurs jantes attestaient la violence de la bataille ; les cadavres d’animaux, de vaches, de chevaux abandonnés, infectaient l’air !
Le comte sentit ses jambes fléchir sous lui.
– Les Bleus ! toujours les Bleus ! répéta Kernan d’une voix sourde.
– Au château ! s’écria le comte en poussant un cri terrible.
Et cet homme qui, tout à l’heure, se soutenait à peine, Kernan avait maintenant de la peine à le suivre.
Pendant cette course, pas un être humain n’apparut dans les chemins défoncés ; le pays était non pas désert, mais déserté.
Le comte traversa le village. La plupart des maisons étaient brûlées ; quelques-unes encore debout, mais vides. Pour que ce pays fût ainsi dépeuplé, il fallait qu’un souffle de vengeance eût passé sur lui.
– Oh ! Karval ! Karval ! murmurait le Breton entre ses dents.
Enfin, le comte et Kernan arrivèrent devant la porte du château ; l’incendie l’avait respecté ; mais il demeurait sombre, silencieux ; pas une cheminée qui lançât dans l’air son panache de fumée matinale.
Le comte et Kernan se précipitèrent vers la porte, et s’arrêtèrent épouvantés.
– Vois ! vois ! dit le comte.
Une affiche énorme était collée sur l’un des montants ; elle portait en tête l’oeil de la loi, des faisceaux de piques et de rameaux surmontés du bonnet phrygien. D’un côté se trouvait la description du domaine, de l’autre son évaluation.
Le château de Chanteleine, confisqué par la République, était à vendre.
– Les misérables ! s’écria Kernan.
Il essaya d’ébranler la porte ; mais, malgré sa force prodigieuse, il ne put y parvenir. Elle résistait obstinément ; le comte de Chanteleine ne pouvait pas même se reposer un instant dans le manoir de ses ancêtres ! sa propre porte restait fermée pour lui. Il était en proie au plus affreux désespoir !
Ma femme ! ma fille ! s’écriait-il avec un accent impossible à rendre ! Où est ma femme ? mon enfant ? ils les ont tuées ! ils les ont tuées !...
De grosses larmes roulèrent sur les joues de Kernan, qui tâchait en vain de consoler son maître.
– Il est inutile, dit-il enfin, de nous obstiner devant cette porte qui ne s’ouvrira pas !...
– Où sont-elles ? où sont-elles ? criait le comte.
En ce moment, une vieille femme, blottie dans le fossé, se leva tout d’un coup. Elle eût fait mal à voir à des yeux moins consternés ; sa tête d’idiote remuait stupidement.
Le comte courut à elle.
– Où est ma femme ? dit-il.
Après de longs efforts, la vieille répondit :
– Morte dans l’attaque du château !
– Morte ! s’écria le comte avec un rugissement.
– Et ma nièce ? demanda Kernan en secouant violemment la vieille femme.
– Dans les prisons de Quimper ! dit enfin celle-ci.
– Qui a fait cela ? demanda Kernan avec un accent terrible.
– Karval ! répondit la vieille femme.
– À Quimper ! s’écria le comte. Viens, Kernan, viens !
Et ils quittèrent cette malheureuse, qui, seule, presque à son dernier souffle, représentait tout ce qui restait de vivant au bourg de Chanteleine.
V
QUIMPER EN 1793
Quimper avait vu tomber la première tête sous la hache républicaine, celle d’Alain Nedelec, et le clergé breton compta dans cette ville son premier martyr, l’évêque Conan de Saint-Luc. Depuis ce jour, Quimper fut livré à l’arbitraire des républicains et de la Municipalité.
Il faut dire que les Bretons des villes se distinguèrent par leur furie républicaine ; ils furent hardis à se jeter dans le mouvement national ; ces énergiques natures ne connurent aucune borne dans le bien ni dans le mal ; aussi les premiers héros du 10 août, qui envahirent les Tuileries et suspendirent le roi Louis XVI, furent-ils les fédérés de Brest, de Morlaix, de Quimper, levés à la voix de l’Assemblée législative, quand le 11 juillet 1792, en présence de la Prusse, du Piémont et de l’Autriche, coalisés contre la France, elle déclara « la patrie en danger ».
Aussi leurs services furent si bien appréciés, que le Club breton de Paris forma le noyau du futur Club des jacobins ; et, plus tard, la section du faubourg Saint-Marceau prit, pour leur faire honneur, le titre de Section du Finistère.
Quimper, entre autres, fut une des villes les plus agitées, ce qu’on n’eût guère attendu de ce chef-lieu enfoui au fond de la Basse-Bretagne. Les Amis de la Constitution s’y fondèrent et siégèrent dans l’ancienne chapelle des cordeliers. Les clubs s’y multiplièrent, et plus tard ce fut l’un d’eux qui décréta que les nourrissons quitteraient le sein de leur nourrice pour venir écouter les cris de Vive la Montagne ! et que les enfants apprendraient à parler en bégayant la Déclaration des droits de l’homme.
Cependant, quand les administrateurs de Quimper, Kergariou en tête, virent la tournure des choses et où allait la Révolution, ils voulurent enrayer le mouvement ; ils interdirent certains journaux, tels que L’Ami du Peuple de Marat ; la commune de Paris envoya alors pour les mettre à la raison un proconsul ; mais à son arrivée, les Quimperrois l’emprisonnèrent au fort du Taureau, et protestèrent plus énergiquement encore que les girondins de Paris contre les montagnards de la Convention ; ils envoyèrent même avec Nantes deux cents volontaires à Paris pour appuyer leur protestation à main armée, ce qui amena un décret d’accusation en masse contre les administrations de la Bretagne. Mais, après la mort de Louis XVI, après l’exécution des girondins, quand la France fut prise de vertige, lorsque le régime de la Terreur s’établit, les républicains réactionnaires de la Bretagne furent débordés.
Cependant, si les habitants des villes avaient donné dans le mouvement, les campagnes se signalèrent tout d’abord par leur résistance à l’installation des prêtres assermentés ; ils les chassèrent honteusement ; puis, quand arriva la loi du recrutement, il devint très difficile de contenir les paysans du Finistère, ceux du Morbihan, de la Loire-Inférieure et des Côtes-du-Nord. Le général Canclaux put à peine les dompter avec son armée et les milices municipales. Il dut même, le 19 mars, livrer, à Saint-Pol-de-Léon, une bataille rangée.
Le Comité de salut public résolut d’agir alors avec la plus extrême rigueur contre les villes et contre les campagnes. Il envoya deux délégués, Guermeur et Julien, qui organisèrent le sans-culottisme dans la Bretagne et à Quimper surtout.
Avec eux, ces proconsuls apportaient la loi des suspects de septembre 1793, cette oeuvre de Merlin, de Douai, qui était libellée en ces termes :
« Sont réputés suspects :
" 1° Ceux qui, soit par leur conduite, soit par leurs relations, par leurs propos ou leurs écrits, se sont montrés partisans de la tyrannie, du fédéralisme et ennemis de la liberté.
" 2° Ceux qui ne pourront pas justifier de leur manière d’exister et de l’acquit de leurs droits civiques.
" 3° Ceux à qui il a été refusé des certificats de civisme.
" 4° Les fonctionnaires publics, suspendus ou destitués de leurs fonctions.
" 5° Ceux des ci-devant nobles, ensemble les maris, femmes, pères, mères, fils ou filles, frères ou soeurs, et agents d’émigrés qui n’ont pas constamment manifesté leur attachement à la Révolution. »
Armés de cette loi, les délégués du Comité de salut public étaient maîtres du département. Qui pouvait espérer d’échapper à ces mesures révolutionnaires ? Il n’était personne qui ne tombât plus ou moins directement sous le coup de ces terribles articles. Aussi, les représailles allèrent bon train, et le Finistère tout entier fut livré à la plus extrême terreur.
Guermeur et Julien étaient accompagnés d’un sous-agent du comité, d’un infime personnage, qui n’était autre que ce Karval, ce maudit promis à la vengeance de Kernan.
Ce misérable s’était produit à Paris, et fait remarquer dans les clubs ; il s’était glissé dans les rangs des terroristes et accompagnait les délégués, comme connaissant plus particulièrement le département du Finistère.
Il y venait en réalité exercer ses plus basses vengeances contre le pays qui l’avait chassé. Armé de cette loi des suspects, il ne lui était pas difficile d’atteindre la famille de Chanteleine.
Aussi, le lendemain de son arrivée à Quimper, il se mit en devoir d’agir.
Ce Karval était un homme de taille moyenne, porteur de l’une de ces mauvaises figures que la haine, la bassesse et la méchanceté ont faites peu à peu ; chaque vice nouveau s’y imprégnait et y laissait ses stigmates ; il ne manquait pas d’intelligence, mais, à le voir, on sentait que ce devait être un lâche. Comme beaucoup de ces héros de la Révolution, il fut sanguinaire par peur, mais par peur aussi il restait inflexible, et rien ne pouvait le toucher.
Le lendemain de son arrivée, le 14 septembre, il alla trouver Guermeur :
– Citoyen, dit-il, il me faut cent hommes de la milice.
– Qu’en veux-tu faire ? demanda Guermeur.
– J’ai une tournée à opérer dans mon pays.
– Où cela ?
– Du côté de Chanteleine, entre Plougastel et Pont-l’Abbé. Je connais là un nid de Vendéens !
– Es-tu certain de ce que tu avances ?
– Certain. Demain, je t’amène le père et la mère.
– Ne laisse pas échapper les petits ! répliqua en riant le farouche proconsul.
– Sois tranquille ! ça me connaît. J’ai déniché des merles autrefois, et je veux leur apprendre à siffler le Ça ira !
– Va donc ! dit Guermeur en signant l’ordre que Karval demandait.
– Salut et fraternité ! dit Karval en se retirant. Le lendemain, il se mit en marche avec son détachement, composé des forcenés de la ville ; le jour même, il arrivait à Chanteleine.
Les paysans, à la vue de Karval, qu’ils connaissaient bien, livrèrent un combat désespéré ; ils comprirent qu’il fallait vaincre ou mourir, mais ils furent vaincus, après avoir voulu défendre leur bonne dame.
La comtesse de Chanteleine, entre sa fille, l’abbé de Fermont et ses serviteurs, attendait dans les transes les plus vives l’issue de la bataille.
Elle la connut bientôt. Les miliciens de Quimper s’emparèrent du château. Karval, à leur tête, s’élança dans ses appartements en criant :
– Mort aux nobles ! mort aux Blancs ! mort aux Vendéens !
La comtesse, éperdue, voulut fuir, mais elle n’en eut pas le temps. Les forcenés arrivèrent jusqu’à elle dans la chapelle du château, où elle s’était réfugiée.
– Arrêtez cette femme et sa fille, femme et fille de brigand ! s’écria Karval, ivre de sang et de joie, et ce calotin, ajouta-t-il en désignant l’abbé de Fermont.
Marie s’était évanouie dans les bras de sa mère, à laquelle on l’arracha.
– Et ton mari, le comte ? demanda Karval d’une voix féroce.
La comtesse le regarda fièrement sans répondre.
– Et Kernan ? s’écria-t-il.
Même silence. Sa rage fut grande alors de voir que ces deux hommes lui échappaient, et dans sa colère il frappa la comtesse d’un coup mortel ; la malheureuse femme tomba en jetant un dernier regard d’angoisse sur sa fille. Karval chercha, fouilla, mais en vain.
– Ils sont à l’armée des brigands, s’écria-t-il. Bon ! je les retrouverai !
Puis, s’adressant à ses hommes :
– Emmenez cette fille, dit-il, c’est toujours ça !
Marie, inanimée, fut mise, en compagnie de l’abbé de Fermont, au milieu des paysans arrêtés ; on leur attacha les mains ; on les parqua comme des bestiaux, et ils furent emmenés.
Le lendemain, Karval ramenait ses prisonniers à Guermeur.
– Et le mâle ? fit Guermeur en riant.
– Envolé ! mais sois tranquille, répondit Karval avec un hideux sourire, je le repincerai.
Marie de Chanteleine et ses malheureux compagnons furent jetés pêle-mêle dans les prisons de la ville ; la jeune fille ne retrouva sa connaissance qu’entre les murs de son cachot.
Mais les prisons finissaient par devenir trop étroites ; aussi travailla-t-on à les vider, et l’instrument de mort fonctionna sans relâche sur la grande place de Quimper. Il fut même question de l’installer dans le prétoire du tribunal pour aller plus vite.
On sait comment procédait, dans ces temps de terreur, la justice révolutionnaire, quelles formalités étaient remplies et quelles garanties entouraient les accusés.
Le tour de la malheureuse jeune fille ne pouvait tarder à venir.
Voilà ce qui s’était passé depuis ces deux mois pendant lesquels le comte de Chanteleine avait été sans nouvelles de sa femme et de sa fille ; voilà de quelles épouvantables scènes son château fut le théâtre.
Alors Kernan comprit cet air de vengeance satisfaite que respirait la figure de Karval, quand, au milieu de la mêlée, il lui lança ces paroles terribles :
– On t’attend au château de Chanteleine !...
Aussi, tout en marchant, en soutenant son maître que ce désastre abattait, il murmurait :
– Karval, je serai sans pitié ! sans pitié !...
Il était près de huit heures quand le comte et Kernan quittèrent le château ; ni la faim, ni la fatigue ne purent les arrêter un seul instant. Ils se jetèrent à travers champs, et une dernière fois, en se retournant, le Breton aperçut derrière les arbres dépouillés les murs du château de ses maîtres.
Alors le fidèle serviteur guida le comte presque fou de douleur ; il se chargea d’avoir du courage et de l’intelligence pour deux ; afin d’éviter toute mauvaise rencontre, il prit par les chemins de traverse, et rejoignit bientôt la grande route de Concarneau à Quimper au village de Kerroland.
Le comte et Kernan ne se trouvaient plus qu’à deux lieues et demie de Quimper, et du pas dont ils marchaient ils devaient y arriver avant dix heures du matin.
– Où est-elle ?... où est ma fille ?... murmurait le comte, qui eût fait pitié aux coeurs les plus endurcis. Morte ! morte !... comme sa pauvre mère !
De lugubres visions lui venaient à l’esprit, et si épouvantables, que, pour les dissiper, il se prenait à courir, comme si la vision n’eût pas été en lui.
Kernan ne le quittait pas ; il le suivait dans ses bonds insensés, et le forçait même à se jeter dans les halliers quand quelque passant apparaissait au loin sur la route. Tout homme devenait dangereux en pareille circonstance, et, dans l’état d’agitation où il se trouvait, le comte se fût dénoncé lui-même.
Certes, le Breton souffrait autant que son maître, mais il méditait en même temps des projets de vengeance auxquels celui-ci ne songeait pas. Sa douleur était mélangée d’une immense somme de colère. Puis il réfléchissait et se posait des questions auxquelles il ne pouvait répondre. Qu’allait faire le comte à la ville ?
Si son enfant était emprisonnée, réussirait-il à la ravoir ? La justice révolutionnaire ne rendait jamais sa proie, et le comte lui-même serait arrêté à la moindre démarche suspecte.
Donc, sans plan arrêté, sans idée préconçue, ces deux hommes allaient comme à l’aventure, mais poussés par une invincible puissance.
Suivant les prévisions de Kernan, avant dix heures ils arrivèrent aux faubourgs de Quimper. Les rues étaient à peu près désertes, mais on pouvait entendre au loin une sorte de murmure funeste. Toute la population semblait s’être accumulée vers le centre de la ville. Kernan prit donc hardiment par les rues en contenant son maître, qui répétait à voix basse :
– Ma fille ! mon enfant !
Le père souffrait en lui plus encore que le mari, dont la douleur était sans remède.
Après une marche de dix minutes, le maître et le serviteur arrivèrent à l’une des rues qui avoisinent la cathédrale ; là, ils se trouvèrent en queue d’un fort rassemblement.
Il y avait des gens qui vociféraient, qui hurlaient ; d’autres, effrayés, regagnaient leurs maisons, dont ils fermaient les portes et les fenêtres. On entendait des accents de douleur mêlés à des imprécations ; il y avait des visages terrifiés près de faces sanguinaires. Quelque chose de sinistre planait dans l’air.
Bientôt, au milieu du bruit, se firent entendre ces paroles :
– Les voilà ! les voilà !
Mais ni le comte ni Kernan ne purent voir ce qui excitait la curiosité de la foule. À ces paroles, d’ailleurs, succédèrent immédiatement les cris longuement prolongés de :
– À bas les Blancs ! à bas les aristocrates ! vive la République !
Evidemment, il se passait quelque chose d’épouvantable sur la place voisine ; au tournant de la rue, toutes les figures étaient tendues vers un même point, et la plupart, il faut le dire, reflétaient des passions inhumaines, qui venaient chercher dans ce spectacle leur cruelle satisfaction.
On entendait de temps à autre des murmures plus violents ; à un certain moment, quelque chose d’extraordinaire parut se passer sur la place, car les mots :
– Non ! pas de grâce ! pas de grâce ! prononcés, hurlés plutôt par les gens qui voyaient, refluèrent jusqu’aux derniers rangs des spectateurs.
Le visage du comte était baigné d’une sueur froide.
– Qu’est-ce qu’il y a ? se demandait-on autour de lui.
Et sans savoir, par un instinct de férocité, on s’écriait :
– Pas de grâce ! pas de grâce !
Kernan et le comte voulurent se frayer à tout prix un chemin dans la foule, mais ils ne purent y parvenir ; d’ailleurs, quelques minutes après leur arrivée, ce spectacle se termina, car le populaire se prit tout d’un coup à refluer ; les bras furent agités, les figures se retournèrent, et les vociférations s’éteignirent peu à peu.
Alors des crieurs se firent jour en lançant à la foule -les noms des victimes.
– Exécution du 6 nivôse de l’an II de la République ! Qui veut la liste des condamnés ?
Le comte regarda Kernan d’un oeil hagard.
– Voilà ! voilà, continuaient les crieurs, le curé Fermont !...
Le comte serra la main de Kernan à la briser.
– La demoiselle de Chanteleine !
– Ah ! fit le comte en poussant un cri épouvantable.
Mais Kernan lui mit la main sur la bouche, le reçut dans ses bras comme il s’évanouissait, et, avant que les témoins de la scène eussent pu la comprendre, il entraîna son maître dans une rue écartée.
Pendant ce temps, d’autres noms étaient jetés à la foule, et ce cri retentissait de toutes parts :
– Mort aux aristocrates !... Vive la République !...
VI
L’AUBERGE DU TRIANGLE-ÉGALITAIRE
La position de Kernan était terrible ; il fallait mettre le comte à l’abri de tout regard avant qu’il reprît connaissance. Ses premières paroles ne pouvaient manquer de le trahir ! Il redemanderait sa fille à grands cris et décèlerait le comte de Chanteleine sous l’habit du paysan breton.
En courant à travers les rues, Kernan avisa une sorte d’auberge devant laquelle il s’arrêta, traînant ou plutôt portant son maître.
L’auberge avait une enseigne ornée de tous les agréments de l’époque, tels que piques et faisceaux romains, avec ces mots :
Au Triangle-Égalitaire
CHEZ MUTIUS SCEVOLA
Loge à pied et à cheval« Une auberge de bandits, se dit-il, eh bien ! nous y serons plus en sûreté. D’ailleurs je n’ai pas le choix. »
Il avait si peu le choix qu’il n’eût pas rencontré dans la ville un cabaret sans une enseigne civique.
Il entra donc dans la salle basse, déposa son fardeau inerte sur une chaise et demanda une chambre. L’hôtelier, Mutius Scévola en personne, arriva :
– Que veux-tu, citoyen ? demanda-t-il d’un ton bourru au Breton.
– Une chambre.
– Et tu paies ?
– Pardieu ! répondit Kernan, on n’a pas dévalisé les chouans pour rien. Tiens, d’avance ! ajouta-t-il en jetant quelques pièces de monnaie sur la table.
– De l’argent ! fit l’aubergiste, plus habitué au papier qu’au métal.
– Et du bon, avec la face de la République dessus.
– Bien ! on va te servir. Mais qu’a-t-il donc, ton ami ?...
– Mon frère, entends-tu, si ça ne t’écorche pas trop le gosier ; en fouaillant notre bidet pour arriver à temps...
– À l’exécution ! dit l’aubergiste en se frottant les mains.
– Comme tu dis, répondit Kernan sans sourciller ; nous avons fait un saut dans le fossé ! la bête s’est tuée du coup, et celui-là n’en vaut guère mieux ! Mais assez causé pour le moment. J’ai payé ! Ma chambre ?
– Bon ! bon ! on va te servir. Tu n’as pas besoin de faire le méchant. Ce n’est pas de ma faute si tu es arrivé trop tard. Mais puisque tu as manqué l’exécution des brigands, je te donnerai des détails.
– Tu y étais ?
– Parbleu ! à deux pas du citoyen Guermeur.
– Un rude lapin, celui-là ! riposta Kernan, qui ne connaissait pas même ce nom.
– Je t’en réponds ! répondit l’aubergiste.
– Eh bien ! à tout à l’heure, citoyen Scévola !
Scévola fit monter au second étage le Breton qui avait repris son fardeau.
– As-tu besoin de moi ? demanda-t-il quand il fut arrivé.
– Ni de toi, ni de personne, répondit le Breton.
– Il n’est pas poli, mais il paie ! murmura Scévola, c’est une compensation.
Quelques instants plus tard, Kernan se trouvait seul en présence de son maître inanimé, et il donnait enfin un libre cours à ses larmes ; tout en pleurant, cependant, il prodigua au comte ses soins les plus intelligents ; il humecta son front décoloré et il parvint à le ramener au sentiment. Mais il eut la précaution de lui mettre la main sur la bouche et d’arrêter la première explosion de sa douleur.
– Oui, notre maître, lui dit-il, pleurons ! mais pleurons tout bas ; il ne nous est pas permis de gémir ici !
– Ma femme ! ma fille ! répétait le comte au milieu de ses sanglots, est-ce donc vrai ? est-ce possible ? Mortes ! assassinées !... Et j’étais là !... et je n’ai pu !... Ah ! j’irai trouver leur assassin...
Le comte se démenait comme un fou. Kernan, malgré sa force herculéenne, avait beaucoup de peine à le contenir et à étouffer ses cris.
– Notre maître, disait-il, vous vous ferez arrêter !
– Que m’importe ! répétait le comte en se débattant.
– On vous guillotinera !
– Tant mieux ! tant mieux !
– Et moi aussi ! dit le Breton.
– Toi ! toi ! fit le comte, qui retomba dans une prostration profonde.
Pendant quelques minutes, de gros sanglots soulevèrent sa poitrine ; enfin, il se calma, se mit à genoux sur les carreaux nus de la chambre, et pria pour ceux qu’il aimait tant et qui n’étaient plus.
Kernan s’agenouilla près de lui et mêla ses larmes aux siennes. Après une longue prière, il se releva et dit au comte :
– Maintenant, notre maître, laissez-moi courir la ville ; restez ici ; priez et pleurez ; il faut que je sache ce qui s’est passé.
– Kernan, tu me diras tout ce que tu auras appris, répondit le comte en saisissant les mains de son serviteur.
– Tout, je vous le jure, notre maître !... Mais vous ne quitterez pas cette chambre ?
– Je te le promets ! Va, Kernan, va !
Et le comte laissa retomber sa tête dans ses mains, à travers lesquelles filtraient de grosses larmes.
Kernan redescendit dans la salle basse et trouva Scévola sur sa porte.
– Eh bien !... et ton frère ? lui demanda l’aubergiste patriote.
– Il dort ! cela ne sera rien ! mais qu’on ne me le dérange pas ! tu entends ?
– Sois tranquille !
– Maintenant, dit Kernan, je t’écoute.
– Ah ! tu veux que je te raconte la pièce ? Oui, je conçois cela ! ajouta-t-il en riant. Tu as fait queue, mais tu n’as pu entrer ! il y avait trop de monde !
– Précisément.
– Mais est-ce que tu peux écouter sans boire, toi, citoyen ? Moi, je ne peux pas parler sans humecter mes paroles !
– Eh bien ! apporte une bouteille, dit Kernan, et même une miche de pain. Je t’écouterai en mangeant un morceau.
– C’est dit, répliqua Mutius Scévola.
Un instant après, les deux hommes étaient accoudés’ devant une table, et le citoyen Scévola en faisait les honneurs à son profit.
– Voilà donc la chose, dit-il après avoir avalé un verre de vin. Depuis deux mois, les prisons de la ville regorgeaient. Les fuyards de la Vendée donnaient beaucoup, et on voyait le moment où l’on ne pourrait plus faire de prisonniers faute de prisons ; il fallait donc les vider plus vite que ça. Malheureusement, le citoyen Guermeur est un bon patriote, mais il n’a pas l’imagination de Carrier ou de Lebon, et il voulait procéder dans les formes.
Les poings de Kernan se crispaient sous la table en entendant ces paroles. Cependant, il eut assez d’empire sur lui-même non seulement pour se contenir, mais aussi pour répondre :
– Un bon, là, Carrier !
– Oui, je t’en réponds ! avec ses noyades ! Après cela, il a un si beau fleuve à sa disposition ! Enfin, nous avons fait ce que nous avons pu, pendant deux mois ; on procédait par canton ; les ci-devant n’avaient pas le droit de se plaindre ; tous les pays mouraient ensemble ! Enfin, on a marché si bien, qu’on est à peu près parvenu à vider les prisons ; mais on s’occupe de les remplir.
– Et ce matin, demanda Kernan, n’a-t-on pas exécuté une ci-devant demoiselle de Chanteleine ?
– Oui, un beau brin de fille, ma foi ! et son curé avec elle, pour lui montrer le chemin ! C’est Karval qui a fait ce coup-là !
– Ah ! le fameux Karval ?
– Lui-même ! voilà un gars qui va bien ! Est-ce que tu le connais ?
– Si je le connais ! deux amis ! les deux doigts de la main ! répondit tranquillement Kernan ; est-ce qu’il est ici ?
– Non ! il est reparti depuis huit jours en tournée ! Il faut dire que son coup n’a pas été complet ! Quand il a fait sa pointe à Chanteleine, il espérait arrêter le ci-devant comte, sur lequel il a des idées. Mais envolé l’oiseau !
– Alors ? demanda Kernan.
– Alors il a rejoint l’armée de Kléber, dans la pensée de pincer son homme, et je ne serais pas étonné que, pendant la déroute de Savenay, il ne fût arrivé à ses fins.
– C’est possible, car on les a frottés là, les Blancs !... répondit le Breton. Mais dis-moi, et la jeune fille ?
– Quelle jeune fille ?
– La ci-devant de ce matin... comment a-t-elle pris la chose ?
– Peuh !... assez mal, répondit l’aubergiste en portant son verre à ses lèvres, il n’y a pas eu de plaisir avec elle ; elle était à moitié morte de peur.
– Ainsi, dit Kernan, se contenant à peine, elle est bien morte ?
– Dame ! à moins qu’elle n’ait eu un secret !... dit en riant l’aubergiste. Ah ! mais, par exemple, il s’est passé un fait curieux pendant la cérémonie.
– Et lequel donc, citoyen Scévola ? répondit Kernan ; tu es très intéressant !
– Oui, fit le monstre en se rengorgeant, mais j’aimerais mieux ne pas avoir à raconter ce que je vais te dire.
– Pourquoi donc ?
– Parce que ce n’est pas à l’honneur du Comité de salut public.
– Quoi ! le comité ?...
– L’un de ses membres a fait grâce !
– Et qui cela ?
– Le vertueux Couthon !
– Pas possible ?
– Juges-en ! Ce matin, la machine allait tranquillement son train ; les paysans, les nobles, les prêtres, tout cela basculait avec une égalité républicaine ; la petite Chanteleine y avait passé, et il ne restait plus que deux ou trois condamnés, quand un bruit se produisit dans la foule ; un jeune homme, les cheveux en désordre, monté sur un cheval qui tombe mort sur place, accourt en criant :
" – Grâce ! grâce pour ma soeur !
" Il fend la foule, arrive auprès du citoyen Guermeur, il lui remet un papier signé Couthon et portant la grâce de sa soeur.
– Eh bien ?
– Eh bien ! il n’y avait pas à résister ! et, cependant, ce garçon-là c’était un ci-devant !
– Qui se nomme ?
– Le chevalier de Trégolan, m’a-t-on dit.
– Je ne le connais pas, répondit Kernan.
– Il s’avança vers la guillotine, et cela lui fit un singulier effet, car il leva les bras avec désespoir ; on eût dit qu’il allait s’évanouir de sensiblerie ! Mais il a bien fait de ne pas perdre de temps, car sa soeur montait déjà les marches, évanouie au bras du citoyen bourreau.
" – Ma soeur ! ma soeur ! s’est-il écrié.
" Et il a bien fallu la lui rendre ! Ainsi, si son cheval avait fait un faux pas en route, c’était fini !
– C’est donc cela qui a causé du trouble dans la foule ?
– Oui ; on criait :
" – Non ! non !
" Mais Guermeur, devant la signature du vertueux Couthon, a dû s’incliner. N’importe ! c’est une tache, cela, pour le Comité de salut public.
– Eh bien ! répondit Kernan, il a eu de la chance, ce Trégolan... Et après ?
– Après, il a emmené sa soeur, et on a continué la besogne !...
– Eh bien ! à ta santé, Scévola ! dit Kernan.
– À la tienne, mon gars ! répondit l’aubergiste.
Les deux causeurs trinquèrent ensemble.
– Et maintenant, que vas-tu faire ? demanda le patriote.
– Je vais voir si mon frère dort toujours, puis j’irai faire un tour dans la ville.
– À ton aise, ne te gêne pas.
– Je ne me gêne pas non plus.
– Est-ce que tu comptes rester quelque temps ici ?
– J’aurais voulu voir Karval et lui serrer la main, répondit Kernan d’un air dégagé.
– Mais il peut revenir à Quimper d’un jour à l’autre.
– Si j’en étais sûr, j’attendrais, dit le Breton.
– Dame ! je ne peux pas t’en dire davantage.
– En tout cas, dit le Breton, je le trouverai un jour ou l’autre.
– Bon !
– Est-ce qu’il descend chez toi ?
– Non, il demeure à l’évêché, chez le citoyen Guermeur.
– Eh bien ! j’irai le voir.
Là-dessus, Kernan quitta l’aubergiste ; l’effort qu’il avait fait pour se contenir, pendant toute cette conversation, l’avait brisé au point qu’il ne pouvait monter l’escalier.
– Oui, Karval ! répéta-t-il, je te retrouverai !
L’accent dont il prononça ces paroles est impossible à rendre.
Enfin, il revint près du comte ; il le trouva abîmé dans une douleur profonde, mais résignée. Il fallut que Kernan rapportât tout ce qu’il avait appris ; après avoir bien vérifié si on ne pouvait l’entendre, après avoir sondé les murailles, il fit à voix basse son douloureux récit, pendant lequel les larmes ne cessèrent de couler sur le visage altéré du comte.
Puis Kernan appela son attention sur ce qu’il restait à faire.
– Je n’ai plus de femme, plus d’enfant, répondit le comte, il ne me reste plus qu’à mourir, et je mourrai pour la sainte cause !
– Oui, dit Kernan, nous irons dans l’Anjou, rejoindre les chouans qui s’agitent.
– Nous irons.
– Dès aujourd’hui.
– Demain ; j’ai ce soir un dernier devoir à remplir.
– Et lequel, notre maître ?
– Je veux aller au cimetière, cette nuit, prier sur cette fosse commune où ils ont jeté le corps de mon enfant.
– Mais... fit Kernan.
– Je le veux, répondit le comte d’une voix douce.
– Nous prierons ensemble, dit doucement le Breton.
Le reste de la journée se passa à pleurer ; ces deux pauvres hommes, la main de l’un dans la main de l’autre, ne furent tirés de leur douloureux silence que par les chants, des démonstrations de joie qui retentirent dans la rue.
Le comte ne bougea pas ! rien ne pouvait le distraire ; Kernan alla vers la fenêtre ; un cri terrible faillit lui échapper, mais il se contint et ne voulut même pas faire part au comte de ce qu’il venait de voir.
Karval, accompagné de sa horde sanglante, rentrait dans Quimper, hideux, ensanglanté, presque ivre, poussant devant lui des vieillards, des blessés, des femmes, des enfants, pauvres prisonniers vendéens arrachés à la déroute de la grande armée et destinés à l’échafaud.
Il était à cheval, et tous les bandits de la ville le suivaient, en l’accablant de bruyantes acclamations.
Décidément, ce Karval devenait un personnage.
Quand il fut passé, Kernan revint près du comte et lui dit à voix basse :
– Vous avez raison, notre maître, ce n’est pas aujourd’hui qu’il faut partir !
VII
LE CIMETIÈRE
Le soir arriva. Le temps avait changé ; la neige tombait. À huit heures, le comte se leva et dit :
– Il est temps, partons !
Kernan, sans répondre, ouvrit la porte et prit les devants. Il espérait éviter la rencontre de Scévola, mais celui-ci, l’entendant descendre, quitta la salle basse par instinct d’aubergiste, et se trouva sur le passage du Breton.
– Tiens ! dit-il, tu pars, citoyen ?
– Oui, mon frère va mieux !
– Un mauvais temps pour se mettre en route ! Il ne peut donc pas attendre à demain ?
– Non ! répliqua Kernan, qui ne savait pas trop que dire.
– À propos, dit Scévola, tu sais que le vertueux Karval est rentré à Quimper ?
– Précisément, fit le Breton, nous allons à l’évêché lui rendre visite.
En prononçant ces mots, il s’était retourné vers le comte, qui n’avait heureusement pas entendu ce nom fatal.
– Ah ! vous allez le voir à l’évêché ? reprit l’aubergiste.
– Comme tu dis, et je t’assure que notre visite ne lui fera pas de peine.
– Hé ! hé ! répondit Scévola en riant grossièrement, quelque dénonciation de prêtres ou d’émigrés.
– Peut-être ! fit Kernan en prenant le bras de son maître et en l’entraînant vers la porte.
– Allons, bonne chance, citoyen !
– Au revoir ! répondit le Breton.
Et il sortit enfin de l’auberge.
La ville semblait déserte ; un silence profond régnait dans les rues assourdies par la neige.
Le comte et son compagnon rasaient les maisons ; le premier se laissait conduire ; il ne s’apercevait pas du froid. Depuis sa résolution d’aller prier sur la tombe de sa fille, il n’avait pas prononcé une parole et s’était complètement absorbé dans sa douleur. Kernan respectait ce silence.
Au bout de vingt minutes, les murs ’du cimetière apparurent dans l’obscurité. À cette heure, les portes en étaient fermées. Peu importait, d’ailleurs ; le Breton n’avait pas l’intention d’y pénétrer par l’entrée publique et de se faire voir du gardien.
Il tourna donc les murs pour trouver un endroit propice à son escalade. Le comte le suivait avec une obéissance passive, comme un enfant ou comme un aveugle.
Après avoir longtemps cherché, le Breton arriva à une place où le mur déchaussé avait cédé en partie, et laissait une brèche praticable. Kernan s’élança sur les pierres ; à peine retenues dans un ciment de neige et de boue ; de là, il tendit la main à son maître, et pénétra avec lui dans le cimetière.
La blancheur de ce champ du repos offrait une pénible contemplation à la vue. Quelques tombes de pierre, de nombreuses croix de bois noir, étaient revêtues du linceul blanc de l’hiver ; spectacle triste que ce cimetière en deuil ! il venait involontairement à l’esprit que ces pauvres morts devaient avoir bien froid sous cette terre glacée, et plus encore ceux qu’une Municipalité indifférente venait de précipiter dans la fosse commune.
Kernan et le comte, après avoir parcouru quelques allées désertes, arrivèrent à cette fosse à peine comblée, et couverte d’extumescences irrégulières que la neige dessinait nettement. Les bêches et les pioches des fossoyeurs étaient là pour le travail du lendemain.
Au moment où il approchait, Kernan crut voir une forme humaine, courbée à terre, qui se relevait subitement et cherchait à se dérober derrière les noirs feuillages des cyprès. Il pensa d’abord que ses yeux subissaient une hallucination involontaire.
« Je me trompe, se dit-il, quelqu’un ici à cette heure ? ce n’est pas possible !... »
Cependant, en regardant attentivement, il vit la forme s’agiter sous les arbres ; en même temps il, remarqua des empreintes fraîches. Quelqu’un venait évidemment de s’enfuir.
Était-ce un fossoyeur qui faisait sa ronde, un gardien, un détrousseur de morts ?
Kernan arrêta le comte de la main ; il attendit quelques instants, et, l’individu n’ayant pas reparu, il marcha vers la fosse commune.
– C’est ici, notre maître ! dit-il.
Le comte s’agenouilla sur la terre glacée, ôta son chapeau et, tête nue, se mit à prier et à pleurer aussi ; ses larmes roulaient jusqu’à terre, et la neige fondait à leur brûlant contact.
Kernan, agenouillé de même, priait aussi, mais il observait et surveillait les environs.
Pauvre comte de Chanteleine ! Il eût voulu de ses mains écarter cette terre qui lui cachait son enfant, revoir une dernière fois ses traits chéris et donner une tombe plus décente à ses restes inanimés ! Ses mains se plongeaient dans la neige, et des soupirs à lui briser le coeur s’échappaient de sa poitrine.
Depuis un quart d’heure, il était ainsi ; Kernan n’osait interrompre sa douleur. Mais il craignait que les sanglots du comte ne fussent surpris par quelque espion aux aguets.
En ce moment, il crut entendre des pas ; il se retourna avec inquiétude ; il vit distinctement cette fois une forme humaine quitter le massif de cyprès et se diriger vers la fosse.
– Ah ! fit le Breton, si c’est un espion, il le payera cher !
Et, son couteau à la main, il se précipita vers un inconnu, qui ne parut pas vouloir l’éviter ; au contraire, celui-ci semblait attendre son agresseur de pied ferme. Bientôt, ces deux hommes furent à trois pas l’un de l’autre, dans l’attitude de la défense.
– Que venez-vous faire là ? demanda rudement le Breton.
L’inconnu, un jeune homme de trente ans, vêtu d’un costume de paysan, répondit d’une voix émue :
– Ce que vous êtes venu faire vous-même !
– Prier ?
– Prier !
– Ah ! dit Kernan, vous avez des parents ?...
– Oui ! répondit le jeune homme d’une voix triste.
Le Breton le regarda attentivement et vit des pleurs dans ses yeux.
– Excusez-moi, dit-il, je vous avais pris pour un espion. Venez donc.
Et, suivi de l’inconnu, il revint près du comte ; celui-ci, tiré de sa torpeur, allait se lever, quand le jeune homme lui fit signe de ne pas se déranger.
– Vous venez prier, monsieur ? dit le comte. Il y a place pour nous deux sur cette tombe ! Je suis un père qui pleure son enfant ! Ils l’ont tuée ce matin et ils l’ont mise là !
– Pauvre père ! fit le jeune homme.
– Mais qui êtes-vous ? fut Kernan.
– Le chevalier de Trégolan, répondit le jeune homme sans hésiter.
– Le chevalier de Trégolan ! s’écria Kernan.
Et il se mit sur ses gardes en reprenant toute sa défiance, car ce nom lui rappelait la scène du matin, et il ne comprenait pas ce que ce jeune homme eût à faire dans le cimetière.
– Oui ! avait répondu le chevalier.
– Vous qui ce matin avez obtenu la grâce de votre soeur et qui l’avez sauvée !
– Sauvée ! fit le jeune homme en joignant ses mains.
– Et c’est elle que vous venez pleurer ici ?
– Chevalier, dit le comte qui ne doutait pas, vous avez eu plus de bonheur que moi ! Je ne suis pas même arrivé assez tôt pour voir une dernière fois mon enfant !...
– Qui donc êtes-vous ? demanda vivement le jeune homme.
Kernan allait s’élancer vers son maître pour lui fermer la bouche et l’empêcher de livrer le secret de son nom, quand celui-ci dit gravement :
– Je suis le comte de Chanteleine !
– Vous ! s’écria le jeune homme, vous, le comte de Chanteleine ?...
– Moi, monsieur !
– Mon Dieu ! mon Dieu ! fit l’inconnu en saisissant les mains du comte et en cherchant à le dévisager.
– Eh bien ? demanda Kernan impatienté.
– Venez, venez ! dit vivement le jeune homme, venez sans perdre un instant !
– Halte-là ! fit Kernan, que voulez-vous ? Où prétendez-vous mener notre maître ?
– Mais venez donc ! s’écria le jeune homme avec une certaine violence.
Le Breton allait se précipiter sur le chevalier, qui s’était attaché au bras du comte et cherchait à l’entraîner, quand le comte lui dit :
– Allons ! Kernan, allons ! celui-ci est un homme de coeur !
Kernan, obéissant, se plaça à la gauche du jeune homme, prêt à le frapper au moindre indice de trahison, et tous les trois sortirent par la brèche du cimetière ; ils tournèrent les murs. Le chevalier de Trégolan ne parlait pas, mais ses mains demeuraient crispées sur le bras du comte.
Ils rentrèrent ainsi dans la ville et s’enfoncèrent dans des ruelles étroites au lieu de suivre les rues ; d’ailleurs, ils étaient absolument seuls ; ce qui n’empêchait pas Kernan de jeter des regards attentifs autour de lui.
Le silence de la nuit ne fut troublé qu’une fois, quand le chevalier et ses deux compagnons passèrent auprès de l’évêché, dont les fenêtres, vivement illuminées, laissaient passage à des cris de joie. On y fêtait le retour de Karval ; on chantait, on dansait, les juges avec les bourreaux, et Kernan sentit une épouvantable rage lui monter au coeur.
Enfin, le jeune homme s’arrêta devant une maison tranquille et un peu isolée à l’extrémité d’un faubourg.
– C’est là ! dit-il.
Et il s’avança pour frapper à la porte. Kernan lui arrêta le bras au moment où il saisissait le marteau.
– Un instant ! fit-il.
– Laisse faire, Kernan ! dit le comte.
– Non pas, notre maître ! Dans ces temps de misère, toute maison est suspecte ! Il faut savoir où l’on va. Pourquoi nous introduisez-vous dans cette demeure ? dit-il en fixant le jeune homme.
– Pour vous montrer ma soeur ! répondit le jeune homme avec un triste sourire.
Il frappa légèrement à la porte. On entendit des pas craintifs s’avancer dans l’allée et s’arrêter. Le chevalier frappa une seconde fois d’une certaine façon et dit :
– Dieu et le roi !...
La porte s’ouvrit ; une vieille dame se trouvait là, et parut inquiète en voyant le jeune homme accompagné de deux étrangers.
– Des amis, dit celui-ci, ne craignez rien !
La porte se referma rapidement ; une cire allumée permit à Kernan d’entrevoir un escalier de bois qui tournait au fond de l’allée ; le chevalier monta, suivi du comte et du Breton, celui-ci toujours armé.
Cependant, il avait dû être rassuré par les paroles suivantes échangées entre la vieille dame et le jeune homme :
– Chevalier, avait dit celle-là, que votre absence m’inquiétait !...
– Et elle ? demanda-t-il.
– Elle, répondit la vieille dame, elle pleure à faire pitié !...
– Venez, monsieur le comte ! dit le jeune homme.
Au haut de l’escalier se trouvait une porte dessous laquelle filtrait une nappe de lumière. Le chevalier l’ouvrit toute grande et dit ces seuls mots :
– Monsieur le comte de Chanteleine, voilà ma soeur !...
Avant le comte, Kernan avait jeté un rapide coup d’oeil à l’intérieur de cette chambre, et il avait poussé un cri, mais un cri d’effrayante surprise !
Mlle de Chanteleine, Marie, sa nièce, était devant ses yeux, étendue sur un lit, mais vivante ! vivante !...
– Mon enfant ! s’écria le comte.
– Ah ! mon père ! fit la jeune fille en se relevant et en se jetant dans ses bras.
Ce fut un indescriptible moment de délire. Comment peindre les caresses de ce père et de son enfant ? Kernan pleurait dans un coin après avoir embrassé Marie. Le chevalier de Trégolan considérait cette scène attendrissante en se croisant les mains.
Soudain, Marie poussa un cri, et une pensée terrible passa devant son