Les belles fleurs de M. Graveron

 

CONTE DE LA FÊTE-DIEU

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Gabriel VOLLAND

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

 

C’ÉTAIT un village de quatre cents habitants, ou plutôt, pour user d’une expression désuète, mais si évocatrice, qui plaçait les hommes sur un plan spirituel au lieu d’en faire des nombres dans une banale statistique, de quatre cents âmes. En effet, tous ceux qui vivaient là avaient gardé, intacte, la foi de leurs pères. On eût dit que les collines, les grands arbres qui lui faisaient une ceinture de pierres et de verdure, arrêtaient au passage l’âpre, le desséchant souffle d’incroyance qui ravageait peu à peu d’autres bourgades. Les maisons se pressaient autour de l’église dont le coq d’or était comme un brillant signe de ralliement jeté en plein ciel ; autrefois encore, on disait les « feux » pour désigner les toits sous lesquels se groupaient les membres d’une même famille, et ce mot rendait en quelque sorte visible la flamme du foyer, et tout ce qu’elle représente de paix, d’union, d’entraide, d’honneur, de fidélité à de nobles traditions. Rares étaient les demeures qui ne montraient pas une croix gravée sur le linteau de leur porte, ou encore, dans une petite niche bleue, une statuette de la Sainte Vierge. Et dans toutes, le Crucifix orné d’un rameau bénit était à la place d’honneur. Le Sauveur, on ne le cachait pas, presque honteusement, dans un coin sombre, discret. Il régnait en pleine clarté ! On ne pouvait lever les yeux sans voir son indicible souffrance, penser à son martyre, croire en l’immortelle promesse signée de son sang. Il était là, l’Hôte divin des logis les plus pauvres, présidant aux naissances, aux mariages, aux joies, aux douleurs, à la mort ; assistant, lui, l’ancien Charpentier de Nazareth, aux humbles travaux, aux menues tâches journalières qui, s’ils sont faits avec courage et persévérance, ennoblissent l’homme, à condition toutefois que, leur besogne accomplie, les mains sachent se joindre. La plante a ses racines qui la nourrissent, mais elle respire par ses feuilles et reçoit la pure rosée. Ainsi du corps et de l’âme ; celui-là s’alimente obscurément dans les ténèbres de la terre, mais celle-ci, palpitante, avide d’espace, de lumière, comme elle a besoin du ciel, de la bénédiction de l’infini auquel, en échange, elle donne sa fleur !... Parfois, un rayon de soleil atteignait Jésus, mais aussi chaud, aussi doré qu’il fût, ce n’était qu’un pâle reflet de l’aurore éternelle... Et, le soir, la lampe faisait monter vers lui sa douce, sa confiante clarté, tandis que les étoiles, cierges éternels de sa gloire sans fin, s’allumaient dans l’immensité vertigineuse.

Et le village vivait ainsi, paisible.

C’était avec un air de dire : « Je connais mon domaine, rien ne le menace ! » que l’angélus venait planer sur les champs où jamais un homme ne jurait, ne sacrait contre ses bêtes. Les sillons filaient vers l’horizon. Et, en vérité, les vies étaient aussi droites qu’eux. Bien tracées et donnant leur moisson terrestre, n’iraient-elle pas vers cet horizon : un heureux au-delà ?

Le dimanche, chacun occupait sa place, à l’église.

Bref, une excellente paroisse, bien faite pour réjouir le cœur d’un pasteur qui n’avait jamais à courir après des ouailles rebelles ou même simplement égarées.

Et cette vieille église, il fallait la voir aux grandes fêtes. Des fleurs partout ! Les fraîches corolles mettaient des pansements embaumés sur les plaies des statues un peu dédorées par le temps. Les parfums rivalisaient avec l’encens, et c’était une odorante adoration qui montait vers le tabernacle.

Pour la Fête-Dieu, particulièrement, c’était une merveille. Ah ! on ne manquait pas de fleurs pour l’autel, pour les reposoirs, pour les corbeilles que portaient les petites filles. Il y avait des milliers et des milliers de pétales à semer sur le passage du Saint Sacrement. Chacun mettait son jardinet à la disposition des deux religieuses qui s’occupaient des vieillards, des malades et des enfants du catéchisme. Malgré tout, la récolte eût été assez maigre, si les Sœurs n’avaient eu que les corolles offertes par ces braves gens. C’était un pays de cultivateurs et, même autour des maisons, les légumes accaparaient presque toute la place. La rose, cette reine, faisait figure de parente pauvre. D’ailleurs, sûre de sa beauté, elle n’en épanouissait pas moins son sourire.

Mais, par bonheur, il y avait la grande propriété de Mme Varage.

Cette dame, déjà fort âgée et riche, possédait une belle maison, la seule qui, dans le village, eût une allure bourgeoise. Au milieu des autres toits qui, faits de tuile rouge et couverts de mousse par endroits, avaient un air rustique, le sien, d’ardoise et doucement argenté, se dressait quasi aristocratique.

Quelle excellente personne vivait là, pieuse, bonne, charitable !

Et elle avait un immense jardin qui appartenait, tout entier, aux fleurs. Qu’eût-elle fait de légumes, avec son petit appétit ? C’est à peine si, dans quelques coins écartés, on voyait du cerfeuil, du persil, de la ciboulette, voire des pieds de salade qui, la plupart du temps, montaient en graine, essayant en vain de rivaliser avec les roses trémières.

Comment pouvait-elle faire, à 70 ans, peu alerte, cette Mme Varage, pour entretenir avec un tel soin ce domaine embaumé qui était le rendez-vous de toutes les abeilles de la contrée, si bien que, dans chaque calice, on entendait un bourdonnement enivré ? Cela tenait du miracle. Pourtant, son secret était simple. Elle avait un jardinier expert entre tous. Le père Anselme – il atteignait la « septantaine », lui aussi, comme il disait – avait été fonctionnaire, dans une grande ville. Oh ! il n’alignait pas des chiffres, ne rédigeait pas des rapports. (Les médisants glisseront, avec un sourire : « Lisait-il son journal dans un bureau bien chauffé ?... ») Non ! il vivait au grand air. Il était chargé de l’entretien des squares, des promenades ; il tondait le gazon, faisait de savantes arabesques multicolores avec des fleurs. Dans une bruyante cité, il avait de paisibles refuges où il écoutait les oiseaux chanter de tout leur petit cœur enivré d’espace ; il allait, venait, comme à la campagne, avec de gros sabots et des mains terreuses. Dans son logement perdu au fond d’un obscur faubourg, il apportait une saine odeur.

Retraité et de retour au pays natal, le père Anselme avait été bien content d’entrer au service de Mme Varage. Un jardin ! mais c’était la moitié de sa vie ! Il eût même travaillé pour le plaisir. Il faisait beau le voir, alerte et rieur, cheminant dans les allées, se penchant sur les plantes. Son chapeau de jonc, de forme conique, évoquait une ruche autour de laquelle vibrait le vol pressé des abeilles, et son tablier de toile bleue l’enveloppait d’azur.

Aux approches de la Fête-Dieu, les religieuses venaient sonner à la grille. Des petites filles les suivaient avec de grands paniers à lessive.

– Entrez, mes Sœurs, disait Mme Varage. Toutes mes fleurs sont pour le bon Dieu !

Et le père Anselme taillait, coupait sans trêve ni répit. Et c’était un doux, un soyeux effondrement de pétales, de corolles, toute une merveilleuse jonchée qui allait marquer le passage du Seigneur sur la terre...

 

 

 

II

 

 

Mme Varage mourut. Ses héritiers, des citadins, ne voulurent point garder cette maison vraiment trop éloignée de tout à leur gré. Et puis, ce village perdu ne leur disait rien qui vaille. Passer ses vacances là ? mais on y périrait d’ennui ! Ils étaient insensibles au charme discret du paysage qui, pour s’exprimer, n’avait que la rumeur des travaux rustiques, le frisson des feuillages, le murmure de l’eau et la voix pieuse de l’angélus. Ils mirent donc la propriété en vente.

Bien qu’il ne fût plus payé, le père Anselme continua de soigner le jardin. Allait-il abandonner ses odorantes protégées, les laisser mourir comme cette bonne Mme Varage sur la tombe de qui, chaque dimanche, en allant à la messe, il portait les plus belles. Ce brave homme était plus fidèle à son souvenir que les héritiers qui, eux, ne venaient jamais. Leur offrande à sa mémoire avait toute tenu dans un jour de crêpe...

Cette année-là, les religieuses eurent donc leur moisson embaumée pour la Fête-Dieu. Ce fut le père Anselme qui leur dit, son chapeau de jonc à la main :

– Entrez, mes Sœurs... Et je sens que la chère défunte m’approuve...

Enfin, la maison fut vendue...

Un jour, on vit arriver le nouveau propriétaire. C’était un homme âgé, l’air sombre, revêche même. Une vieille gouvernante l’accompagnait. Le père Anselme trembla. Allait-il être obligé d’abandonner le cher domaine qu’il croyait presque le sien ? Quel crève-cœur !... Non ! ce M. Graveron lui fit subir un examen serré...

– Bon ! dit-il, je vois que vous vous y connaissez. Je vous garde ! Vous me serez utile. Car je n’ai qu’un plaisir au monde : mes fleurs !...

Tout ragaillardi, le père Anselme alla conter cette entrevue dans le village...

– Il a une mine peu engageante, conclut-il, mais c’est sûrement un brave homme, puisqu’il aime les plantes...

Le dimanche qui suivit, la vieille gouvernante assista à la messe. Mais, pendant l’office, son maître travailla ostensiblement dans son jardin, bêchant, sarclant, vêtu d’un complet usagé et coiffé d’un chapeau déformé. Lorsque les gens sortirent, il les toisa, de haut, avec une sorte de dédain.

Interroger sa gouvernante Marthe ? Inutile ! Celle-ci était peu liante, ne faisait que passer chez les commerçants. D’ailleurs, cela sautait aux yeux ! M. Graveron était un impie. Il ne fit pas de visite à la cure et ne mit jamais les pieds à l’église. Aussi bien, il ne quittait pas sa propriété. Il vivait en sauvage, ignorant l’humanité et la religion...

Cependant, le jardin embellissait encore. Le père Anselme – et pourtant Dieu sait s’il s’y connaissait dans l’art floral ! – n’en revenait pas.

– Il m’apprend encore mon métier, faisait-il avec admiration...

Le nouveau venu ne recevait jamais une lettre – on l’eût dit privé de famille, – mais le facteur lui apportait des catalogues de fleuristes ; il en venait de tous les coins de la France, de Hollande, du Luxembourg. Et des caisses pleines de plantes, des bourriches arrivaient. Les roses avaient sa préférence. Il en existe sept mille variétés, paraît-il. On eût juré qu’il voulait grouper dans son domaine tous les membres de cette royale famille...

La fête approchait. Prudemment, les religieuses interrogèrent le vieux jardinier...

– Ah ! mes Sœurs, répondit-il, si cela ne tenait qu’à moi, je vous donnerais tout, comme naguère... Mais lui, en matière de religion, il a plus d’épines que ses rosiers... J’ai essayé de lui glisser un mot... Si vous aviez vu sa mine ! Il m’a bien reçu ! J’ai cru m’être frotté à une ortie...

Et, cette année-là, le Seigneur n’eut que les fleurs des humbles jardinets.

Lorsque la procession passa le long de la propriété, la brise apporta tous les parfums et aussi quelques pétales jusqu’au cortège qui s’en allait à travers le village.

 

 

 

III

 

 

Perdant ses forces et ne pouvant plus assurer, toute seule, la charge du ménage, la vieille gouvernante Marthe demanda une aide pour les gros travaux. Ce fut ainsi que Mme Mavonne entra dans la maison si bien fermée à tous, hormis au père Anselme.

Or, elle avait une fillette de 9 ans.

– Pourrait-elle, le jeudi, l’amener ?...

À cette question extravagante, le sauvage M. Graveron fronça les sourcils... Une enfant, qui est bruyante et qui, surtout, brise, saccage tout, au milieu de ses fleurs !...

Puis :

– Soit ! dit-il. Mais elle restera à la cuisine ; elle ne vous quittera pas d’une semelle, et vous la surveillerez ! Vous entendez : je ne veux pas la voir dans mes allées...

Le jeudi suivant, Nicole arriva, lui dit poliment un timide bonjour auquel il répondit par un vague grognement, et on ne la vit plus. Il en fut de même pendant des semaines...

Mais, un jour, il n’en crut pas ses yeux... Là-bas, à l’endroit où poussaient les fleurs les plus rares... oui, c’était elle ! Ah ! par exemple, on allait voir. Il mettrait séance tenante cette Mme Mavonne à la porte. En attendant, comme il houspillerait cette audacieuse gamine qui devait faire les pires dégâts, tout cueillir, tout piétiner. Il se dirigea vers elle à grandes enjambées... Et puis, il s’arrêta... Oh ! comme, sans la toucher, elle approchait doucement son visage de cette rose... Cela l’émut... Elle continuait d’aller de l’une à l’autre, d’un pas de chat, prenant bien garde de ne rien briser, se contentant de respirer le parfum de celle-ci ou de celle-là... Une fée dans un jardin enchanté...

– Tu aimes donc les fleurs ?

Elle tressaillit, se mit à trembler comme si elle eût été devant l’ogre, et des larmes envahirent ses yeux bleus.

– Voyons ! ne pleure pas, fit-il en s’efforçant d’adoucir sa voix rude, ce qui ne lui était pas facile... Réponds : aimes-tu les fleurs ?

– Oh ! oui, Monsieur, balbutia-t-elle.

– Mais tu sais qu’il est défendu de venir jouer ici... Tu entends : absolument défendu ! Pourtant...

Doucement, le charme de l’enfance opérait ; les candides yeux bleus où brillait une onde plus pure que celle de la rosée le désarmaient...

– Pourtant, continua-t-il après un silence où son égoïsme foncier se débattait contre un sentiment d’affection, on pourrait arranger les choses... Tu ne viendras plus ici, jamais !... Mais... hum ! mais je vais dire à Anselme de te préparer un petit coin. Tu y planteras ce que tu voudras....

Et, par la suite, il lui donna même deux ou trois de ses précieux rosiers ! C’est que, sensible, délicate, sérieuse, elle entretenait à merveille son petit jardin. Il fallait la voir arroser, arracher les mauvaises herbes ! Il prit l’habitude de converser avec elle. Elle ne venait plus seulement le jeudi, mais encore chaque jour, après la classe.

Le charme de l’enfance opérait toujours.

 

 

 

IV

 

 

Vint le temps de la Fête-Dieu.

La veille, M. Graveron entra de nouveau en fureur.

– Que fais-tu, petite malheureuse ? cria-t-il.

Nicole coupait toutes les fleurs de son jardinet. Une véritable hécatombe de corolles gisait à ses pieds !

– Mais, Monsieur, dit-elle doucement, car ce M. Graveron ne l’effrayait plus, c’est pour le bon Dieu que je les cueille...

Et le regardant, câline :

– Il faut venir me voir à la procession. J’aurai une robe blanche, une couronne, une petite corbeille... Oh ! ce sera beau... Promettez-moi !...

– Hum ! hum !... grommela-t-il en s’éloignant.

Le lendemain matin, il appela sa gouvernante.

– Vous me donnerez ma jaquette, mon chapeau de feutre.

– Monsieur sort donc ? fit-elle surprise.

– Oui... eh bien, oui ! je vais à la messe !

– À la...

– Vous avez bien entendu !... Aussi, c’est à cause de cette gamine ! elle me fait faire toutes ses volontés ! bougonna-t-il...

Comme il l’admira, le vieil homme taciturne, cette petite Nicole qui, avec des gestes délicats, un air d’ange, semait ses pétales ! Vraiment, elle l’entraînait dans son sillage pur...

Et ce fut là, dans le cortège, au son des cloches qui tintaient dans l’azur, que son âme, reprise au gouffre ténébreux de l’incroyance, ressuscita, en pleine lumière !...

Pour le dimanche suivant, il ouvrit toutes grandes les portes de son jardin aux religieuses.

– Prenez, mes Sœurs, dit-il.

Et, déférent, singulièrement ému, il s’effaça devant les cornettes blanches qui allèrent palpiter sur les fleurs, suivies du chapeau conique du père Anselme qui s’empressait, heureux, le sécateur à la main.

 

 

Gabriel VOLLAND.

 

Paru dans la revue Le Noël

en juin 1938.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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