
L. C H A R B O N N E A U – L A S S A Y
LA MYSTÉRIEUSE EMBLÉMATIQUE DE JÉSUS-CHRIST
LE BESTIAIRE
DU CHRIST
Mille cent cinquante-sept figures
gravées sur bois par l’auteur.
ALBIN MICHEL
2006
(QUATRIÈME DE COUVERTURE)
LE
BESTIAIRE
DU
CHRIST
LOUIS CHARBONNEAU-LASSAY
Fruit du monumental travail de l’archéologue et historien Louis Charbonneau-Lassay, Le Bestiaire du Christ fut publié pour la première fois en 1941. Deux ans plus tard, la quasi-totalité de cette édition périssait dans le bombardement de la ville de Bruges, ainsi que tous les bois qui avaient servi à orner de 1127 gravures ce traité sur la symbolique zoologique liée au Christ. Voici aujourd’hui ce trésor ressuscité.
Le Bestiaire du Christ ne constituait, aux yeux de l’auteur, que le premier volet d’une investigation sans précédent, à laquelle il consacra toute sa vie de chercheur, et qui aurait dû se poursuivre par un Vulnéraire du Christ, un Floraire et un Lapidaire. Pour mener à bien cette entreprise, il mentionnait, parmi les sources consultées, les mythes des religions préchrétiennes, les livres sacrés des deux Testaments, les doctrines des anciens gnostiques, les études médiévales, les premiers mémoires d’explorateurs, le folklore, ainsi que les informations fournies par une communauté initiatique médiévale toujours vivante dans les années 1930.
Héritiers de ces multiples savoirs dont Charbonneau-Lassay s’attachait à retracer la genèse, les artistes du Moyen Âge ont réussi à exprimer, à travers leurs symboles, les enseignements les plus subtils de la théologie et les élans de la mystique universelle. Synthèse de ce langage millénaire éclairé par les disciplines les plus variées, le Bestiaire apparaît aujourd’hui comme un document exceptionnel enfin accessible.
PRÉFACE À LA NOUVELLE ÉDITION
Le singulier destin
du BESTIAIRE DU CHRIST
DEPUIS le jour de 1934 où l’archéologue et historien Louis Charbonneau-Lassay apporta son manuscrit au siège d’une grande maison d’édition catholique, Desclée de Brouwer, le Bestiaire du Christ connut un destin pour le moins singulier. L’auteur dut tout d’abord attendre sept ans avant de le voir publié – délai qui s’explique en partie, il est vrai, par le volume imposant de l’ouvrage, et par l’insertion de quelque 1127 gravures sur bois réalisées par l’auteur. Lorsqu’il sortit enfin de l’imprimerie brugeoise de DDB en janvier 1941, cet immense traité sur la symbolique zoologique du Christ aurait dû, malgré le contexte de la guerre, connaître un rapide rayonnement. Mais le bombardement de la ville de Bruges, deux ans plus tard, provoqua la destruction de la presque totalité du tirage, et celle de tous les bois...
L’auteur, entre temps, s’était remis au travail, car le Bestiaire ne constituait à ses yeux que le premier volet d’une monumentale étude générale sur la symbolique du Christ. Qui était l’homme capable d’une telle investigation sans précédent ? Né à Loudun le 18 janvier 1871, entré comme novice dans la congrégation des Frères de Saint Gabriel, à Saint-Laurent-sur-Sèvre, en Vendée, Louis Charbonneau-Lassay s’était orienté vers l’archéologie préhistorique, antique et médiévale, l’héraldique, la sigillographie, la numismatique et l’iconographie religieuse, domaines dans lesquels son excellence fut bientôt reconnue. Une grave forme de laryngite l’empêchant pour le reste de sa vie de tenir de longs discours, il fut contraint de quitter le monde de l’enseignement où il venait d’entrer, pour se consacrer à une activité scientifique jalonnée de publications dans les revues locales. Convaincu que les images sont « de merveilleux aliments de vie spirituelle », il entama parallèlement une œuvre de graveur qui lui permit de forger son style propre et d’enrichir ses travaux de milliers d’enseignes héraldiques, d’images sacrées, de symboles géométriques.
C’est dans les années 20 qu’il annonça à ses proches vouloir entreprendre un travail sur la symbolique christique, travail dévoilé par la publication de différents articles dans les revues Regnabit, Le Rayonnement intellectuel (qu’il dirigeait et éditait lui-même), Atlantis, Le Voile d’Isis et les Études Traditionnelles. Son projet général était de présenter « les significations exactes des figures emblématiques qui, au cours des siècles chrétiens, et dans des milieux très divers, ont été adoptées pour représenter mystérieusement la personne de Jésus-Christ sous ses divers aspects ». Pour mener à bien cette entreprise unique, il mentionnait, parmi les sources consultées, les mythes des religions préchrétiennes, les livres sacrés des deux Testaments, les livres des anciens naturalistes, les doctrines des anciens gnostiques, les sciences hermétiques et les études médiévales, les premiers mémoires de voyage d’explorateurs, le folklore, etc. Il précisait surtout avoir bénéficié du soutien d’un groupe hermétique appelé l’Estoile Internelle, communauté initiatique médiévale composée de douze membres qui lui aurait donné l’autorisation de révéler son existence et, pour favoriser ses recherches, « de publier de nombreux documents (...) figurés sur un cahier manuscrit de la fin du XVe siècle ou du début du XVIe qui est en leur possession ».
Le Bestiaire constituait pour lui le premier volume de ce gigantesque projet : il s’agissait de montrer comment la langue figurée des représentations zoologiques avait été en mesure de conférer au peuple chrétien « cette force inexplicable qui donne l’intelligence des choses divines », et donc de préciser la place et la fonction symbolique dévolues aux animaux dans « la couronne emblématique du Sauveur ». Héritiers d’un haut savoir dont Charbonneau-Lassay s’attache à retracer la genèse, les artistes du Moyen Âge ont réussi à exprimer les enseignements les plus subtils de la théologie, les élans de la mystique à travers ces seuls emblèmes puisés dans cet immense bestiaire appartenant à un fonds commun des plus anciennes cultures.
Mais le premier tome d’une quadrilogie qui devait comporter aussi un Vulnéraire du Christ, puis un Floraire et un Lapidaire, se voit donc mort-né en octobre 1943. Désemparé par le malheur qui frappe son livre, soucieux d’achever sa tâche dans le laps de temps qui lui reste à vivre (il a déjà 72 ans), Charbonneau-Lassay poursuit néanmoins son travail avec acharnement et s’enferme dans sa maison de Loudun, un ancien relais médiéval de l’Ordre des Chevaliers de Malte, où il continue de rassembler la matière nécessaire à la rédaction de ses prochaines études. Sa mort, le 26 décembre 1946, l’empêchera de mener à terme son Grand Œuvre. Sortis du laboratoire de Loudun, demeurent donc quelques exemplaires d’auteur du Bestiaire, le manuscrit du Vulnéraire, ainsi que plus de dix mille fiches de travail. Et une situation éditoriale préoccupante, sinon déplorable : DDB promet à l’auteur de réimprimer le Bestiaire, lui demande même le manuscrit de ses Merveilleuses légendes d’amour du Poitou et des Légendes de sainte Radegonde, reçoit de ses légataires, après sa mort, le manuscrit du Vulnéraire... mais n’entreprend rien et se désiste finalement sur ce dernier titre. Comble de malchance et conséquence de ce refus, un certain Roger Gillet, s’étant fait passer pour le représentant de la revue Plaisir de France et s’autorisant de très sérieuses recommandations, se voit confier par les légataires de l’auteur le manuscrit original du Vulnéraire, qu’il se propose de défendre auprès de Mame, un éditeur de Tours. Manuscrit qu’ils ne reverront jamais, comme disparaîtront toutes les fiches préparatoires à la rédaction du Floraire et du Lapidaire, subtilisées au domicile de Charbonneau-Lassay peu après sa mort.
Il fallut attendre une initiative des éditions italiennes Archè Milano, soucieuses d’ajouter à leur catalogue une œuvre renommée et recherchée par beaucoup, pour que le Bestiaire soit réimprimé à la fin de 1974 et diffusé dans les librairies spécialisées. Charbonneau-Lassay semblait devoir sortir de son purgatoire. Pas tout à fait cependant, puisque l’accord entre les deux éditeurs avait été conclu sans que fussent sollicités les ayants droit – pas plus que pour l’édition par le même Archè d’un inédit de Charbonneau-Lassay, Le Coeur Rayonnant du Donjon de Chinon attribué aux Templiers, en 1975. Cachotteries et méthodes hasardeuses qui confinèrent la diffusion du Bestiaire à des cercles ésotériques, et la grevèrent d’un prix de vente extraordinaire (1 300 francs en 1995). Autant de freins qui n’empêchèrent pourtant pas, l’ouvrage étant tellement convoité par de nombreux connaisseurs, que plusieurs éditions successives fussent épuisées, et qu’une vraie réédition fût envisagée, dont la préface aurait été confiée à Michel de Certeau. Le projet resta sans suite, mais la notoriété de l’œuvre s’agrandit, et les droits en furent acquis par Parabola pour les États-Unis en 1988 (avec passage au format de poche, quelques mois plus tard, chez Viking-Penguin), et par Arkeios pour l’Italie en 1993.
Au terme d’une longue procédure judiciaire de dix années, l’éditeur fut finalement contraint à se défaire de ses droits, ce qui ouvrit enfin la voie à une réédition dans des conditions légales. La publication aux éditions Albin Michel du Bestiaire du Christ vient mettre fin à une série de déconvenues qui n’ont pas eu raison de lui, grâce à la volonté opiniâtre des ayants droit, lesquels n’ont ménagé, durant des décennies, ni leurs forces ni leur argent pour défendre cette œuvre unique au monde, et faire en sorte qu’elle devienne accessible au plus grand nombre.
Hormis l’editio princeps, la présente édition est donc la seule qui fasse autorité, ayant reçu l’approbation pleine et entière des ayants droit. L’œuvre, certes, garde ici et là l’empreinte de l’époque où elle fut rédigée, par quelques références ou jugements de valeur qui n’ont plus cours aujourd’hui. Mais l’ampleur du matériau rassemblé, l’érudition qui la structure et la sagesse qui transparaît de cette somme, la haussent largement au-dessus de ces contingences. À l’articulation des champs disciplinaires les plus variés – l’histoire de l’art, l’histoire médiévale, l’histoire des religions, la symbolique, l’hermétisme –, le Bestiaire apparaîtra à tous ses lecteurs comme une manière de pierre d’angle qui, par suite des circonstances malheureuses qui ont présidé à sa naissance, leur est rendu avec plus de soixante ans de retard.
L’Éditeur
AVANT-PROPOS
Dans cet ouvrage, j’ai essayé de présenter les significations exactes des figures emblématiques qui, au cours des siècles chrétiens, et dans des milieux très divers, ont été adoptées pour représenter mystérieusement la personne de Jésus-Christ sous ses divers aspects.
Parmi ces idéogrammes, certains auraient pu fournir la matière d’un ouvrage complet. J’ai dû résumer et m’en tenir à l’essentiel de leur passé préchrétien et chrétien, car très souvent le premier éclaire le second et donne l’origine première des significations christiques de l’emblème.
Ce n’est qu’encouragé par de hautes autorités intellectuelles, catholiques et autres, que j’ai osé entreprendre d’apporter mon humble contribution pour aider à répandre une connaissance plus grande et plus précise, une compréhension plus sûre de l’emblématique consacrée par nos pères au rédempteur du monde ; car il faut bien avouer que les emblèmes qui le concernent sont aujourd’hui très souvent employés sans tout le discernement désirable par des artistes de tous genres, d’ailleurs excellents, et que des écrivains, et non des moindres, en ont parlé parfois avec une regrettable méconnaissance des véritables significations dont la pensée chrétienne des anciens siècles les a dotés.
Et pourtant, de tous côtés, depuis quelques années surtout, les milieux catholiques et protestants, les milieux initiatiques ou professionnels, le monde militaire et le monde commercial, les groupements artistiques, intellectuels ou politiques, voire même sportifs, demandent à la Symbolique le secret de condenser en des emblèmes – pas toujours nouveaux – de multiples idées. Plus que tous, les âmes chrétiennes éprises de savoir, les esprits avides de progression dans la compréhension des choses et des arts sacrés, ont avantage à demander aux anciens emblèmes chrétiens l’aide de leurs secrets, qui ont été jadis, et pourront toujours être pour qui le voudra, de merveilleux aliments de vie spirituelle.
Au cours de ces pages, je n’ai point hésité à m’appuyer parfois sur l’opinion de savants et d’auteurs notables, dont certains ouvrages ne sont pas toujours dans la stricte orthodoxie catholique ou qui même s’en écartent totalement : c’est que, lorsqu’ils ont traité d’histoire, d’archéologie, d’orientalisme, d’hermétisme ou de traditionnisme et qu’ils ont dit que tel emblème, en des régions et des temps déterminés, fut consacré au Christ ou simplement au Verbe divin, ou qu’il fut doté d’une tout autre signification, il faut les en croire en raison de leurs grandes connaissances en ces domaines ; ce qui n’implique nullement une adhésion quelconque à leurs autres idées.
Je n’ai point voulu, en citant toutes mes sources d’information, faire un puéril étalage, mais simplement permettre au lecteur de remonter à ces sources, s’il le veut. Et, de même, je n’ai pas eu la présomption, qui eût été bien vaine ! de viser à faire œuvre d’art en gravant moi-même les images des documents artistiques qui sont à l’appui du texte de ces pages : taillées dans du bois de cormier, elles ont été exécutées avec le simple outillage des vieux xylographes du XVe siècle, le canif, la gouge et la pointe ; malgré leur imperfection, le rude appui qu’elles apportent au texte suffira, j’ose l’espérer, à faire bien saisir et mieux comprendre les passages auxquels elles se rattachent.
Au seuil de cet ouvrage, je tiens à remercier ceux de mes amis qui m’ont aidé, en quelque manière que ce soit, à le réaliser ; je leur conserverai, qu’ils en soient bien assurés, une très sincère et vive reconnaissance.