Anne-Catherine Emmerick

 

 

 

La vie de la Vierge Marie

Texte intégral

 

Traduction originale et présentation
par Joachim BOUFLET

 

 

 

 

 

 

PRESSES
DE LA
RENAISSANCE

2006

 

 

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

La vie de la Vierge Marie

La première traduction française intégrale du best-seller Vie de la Sainte Vierge Marie d’Anne-Catherine Emmerick, par le plus grand spécialiste de la sainte.

La présente version de Joachim Bouflet restitue enfin l’original allemand dans son intégralité. En effet, sous le prétexte d’éviter répétitions et sujets de curiosité peu édifiants, la traduction française d’Edmond de Cazalès (1854) amputait le texte de plus d’un quart de son contenu.

Cette Vie de la Sainte Vierge Marie nous révèle donc une fois de plus l’extraordinaire capacité visionnaire de la bienheureuse Anne-Catherine Emmerick. Retranscrites par le génie poétique de Brentano, ces pages exhalent une force d’évocation remarquable. Elles nous offrent en outre une approche pour le moins originale, à l’époque, de thèmes tels la vie des Esséniens, les cultes idolâtriques des civilisations du monde biblique, ainsi que des excursions fascinantes dans le monde de l’Ancien Testament. Texte qui s’achève en beauté par la description émouvante de la mort et de l’Assomption de Marie, récit fondateur du pèlerinage, actuellement florissant, de la maison de la Vierge à Éphèse, en Turquie, où se rendirent les pages Paul VI et Jean-Paul II.

Historien, Joachim Bouflet se consacre à la recherche et à l’étude des mentalités religieuses. Consultant auprès de postulateurs de la Congrégation pour les causes des saints, il est notamment le plus grand spécialiste français d’Anne-Catherine Emmerick. Auteur de nombreux ouvrages sur diverses figures spirituelles et sur les phénomènes mystiques, dont Faussaires de Dieu, Édith Stein, Padre Pio, Lucrèce Borgia, Anne-Catherine Emmerick, il est aussi le traducteur de La Passion chez le même éditeur.

 

Avant-propos

À l’inverse de La Passion, le texte intitulé Vie de la Sainte Vierge Marie connut une histoire complexe, prélude aux difficultés que plus tard affronta – et balaya sans état d’âme – le rédemptoriste Karl Erhard Schmoeger pour publier en 1858-1860, sous le titre Das Leben Jesu (La Vie de Jésus), les trois volumes tirés de la somme des documents emmerickiens de Clemens Brentano. Le livre de Schmoeger marque la rupture définitive avec le projet initial de Brentano, une vaste fresque de l’histoire du salut centrée sur la personne du Jésus historique1 cher aux romantiques allemands.

La rupture est déjà amorcée dans la Vie de la Sainte Vierge Marie. Non que Brentano l’eût voulue, mais l’ouvrage ne parut qu’en 1852, dix ans après sa mort, le 28 juillet 1842 : entre son décès et la date de publication du texte, la version initiale subit de nombreuses modifications. Assurément, le manuscrit inachevé laissé en l’état par Brentano a été non seulement complété à partir de ses propres notes, mais profondément retouché, sans que l’on soit en mesure de déterminer dans quelle mesure exacte : une étude critique du texte reste encore à faire.

 

Le projet de Clemens Brentano (1834-1840).

La publication de La Passion en 1833 marque la fin du séjour de Brentano à Ratisbonne. Le poète s’établit à Munich où, retrouvant le cercle de ses amis autour des Görres père et fils, et de Friedrich Windischmann, il noue de nouvelles relations dans une génération de jeunes universitaires séduits par sa personnalité : Johann Adam Möhler, professeur d’exégèse du Nouveau Testament, mort prématurément et à qui succède Windischmann, le peintre Eduard Steinle, l’archéologue Franz Streber et, un peu plus tard, Daniel Bonifaz Haneberg, qui exercera sur lui une influence déterminante2.

Le projet de la Vie de Marie – comme l’appelle Clemens Brentano –, inscrit initialement dans la vaste thématique de la biographie d’Anne-Catherine Emmerick à laquelle il travaille depuis 1830 (il ne l’achèvera pas), s’en dégage peu à peu comme une œuvre autonome destinée à constituer, après La Passion, le deuxième volet de la grande trilogie de l’histoire du Salut par Jésus-Christ, dont la dernière partie serait constituée par la Vie publique de Jésus. Si le plan d’ensemble paraît assez clair, la mise en forme se heurte à l’abondance et à la complexité du matériau initial : près de 16 000 feuillets annotés et déjà plus ou moins corrigés, dont il faut ordonner les divers thèmes, tout en travaillant parallèlement à la biographie de la stigmatisée.

Clemens Brentano ne se met pas à l’ouvrage aussitôt après la publication de La Passion. Il n’est amené que progressivement à envisager la Vie de Marie comme une œuvre autonome, dont il parle pour la première fois en 1836, semble-t-il, à son frère Christian :

Je suis assis, comme d’habitude [...] et écris de même. La quatrième édition de La Passion est parue, bientôt paraîtra la Vie de Marie3.

Un an plus tard, il n’a guère avancé, ainsi qu’il en fait part à sœur Maria des Cinq Plaies Lede, religieuse allemande du Bon Pasteur, avec qui il correspond :

J’entreprends maintenant l’impression de la Vie de la Sainte Vierge et les Enseignements, miracles et voyages de Notre-Seigneur, deux livres qui feront bien plus de bruit que La Passion4.

L’ouvrage progresse lentement. Brentano mène de front plusieurs travaux : il ne cesse de revoir, corriger et adapter son œuvre poétique antérieure, de retoucher ses Contes. Il continue de versifier – bien que son inspiration lyrique s’épuise –, en particulier pour Émilie Linder, une jeune femme peintre bâloise, avec qui il entretient à partir de 1834 une amitié amoureuse tantôt passionnelle, tantôt sublimée, toujours torturée. Surtout, il travaille avec un soin maniaque à la Vie de Marie : après avoir, dans un premier temps (1830-1832), recopié les notes prises au chevet d’Anne-Catherine Emmerick, que déjà il avait corrigées, raturées, complétées, agrémentées de croquis, il s’est avisé que cette réécriture du texte ne simplifiait pas sa tâche et lui prenait beaucoup de temps. Aussi a-t-il fini par procéder autrement :

Les textes adéquats furent directement découpés dans les pages du Tagebuch (journal) et simplement collés sur le papier qui, jusque-là, avait servi à la rédaction. Si un passage devait être sacrifié – car les feuillets du Tagebuch étaient écrits recto et verso –, il était préalablement recopié sur le nouveau papier5.

Dans une troisième phase du travail, Brentano fixe ces collages sur des feuilles de papier plus grandes, de façon à se ménager des marges dans lesquelles il puisse inscrire de nouvelles corrections et annotations. On a ainsi un ensemble en plusieurs strates : textes originels recopiés avec leurs modifications initiales, collages à leur tour complétés et corrigés, et texte " final " rédigé à partir de là par Brentano, mais toujours susceptibles d’être modifiés avant l’impression. De plus, Anna Barbara Sendtners, amie de Brentano, se charge de faire une copie fidèle du texte final.

 

L’intervention de Haneberg (1840-1842).

Ordonné prêtre en 1839 – année où il rencontre Brentano –, Haneberg est déjà un orientaliste réputé, capable de lire dans le texte l’hébreu, l’arabe, le syriaque, le persan, l’éthiopien. Il s’initie au sanscrit et au chinois. Parallèlement, il approfondit ses connaissances en exégèse vétéro-testamentaire. Professeur d’hébreu en 1840, titulaire de la chaire d’exégèse de l’Ancien Testament à l’université de Munich un an plus tard, il s’intéresse aux écrits emmerickiens et accède au désir de Brentano, qui souhaite le voir étudier les textes d’un point de vue scientifique. À partir de février 1840, il partage avec le poète un logement à Munich, ce qui lui permet de collaborer étroitement à son travail :

Ce cher Hahneberg (sic) m’a apporté une feuille de corrections pour la Vie de Marie, qu’il a faites et que j’ai revues avec lui [...] Hahneberg et moi sommes tout à fait surpris quand il me prouve que les noms et termes hébreux, syriaques ou chaldéens balbutiés par Emmerick sont rigoureusement exacts et corrects, il n’est guère enclin à ces choses6.

Les découvertes de Haneberg stimulent Brentano qui, enthousiaste, reprend de plus belle le projet, comme il l’écrit à son frère Christian :

J’ai besoin d’un maximum de tranquillité et de paix pour, de nouveau, me consacrer entièrement à mon travail sans être dérangé, à savoir la publication de la Vie de Marie, dont trois feuilles sont imprimées7.

Cette collaboration présente néanmoins ses inconvénients, celui de retarder le travail de rédaction du poète, celui aussi de multiplier les notes justificatives et les commentaires explicatifs : tous deux se prennent au jeu de l’exégèse, encouragés de surcroît par l’apport de l’archéologue Franz Streber. Aussi n’est-il pas étonnant qu’en février 1841 Brentano avoue à son ami le peintre Eduard Steinle :

Vous me demandez ce qu’il en est de la Vie de Marie. L’impression avance lentement, neuf feuilles sont terminées, mais tout cela recèle tant de choses extraordinaires, mystérieuses, qui doivent être formulées avec la plus extrême délicatesse, tant d’autres aussi qu’il convient de cacher, qu’on ne peut procéder qu’à grand-peine et avec circonspection, lentement... Le prof(esseur) Haneberg [...] m’aide loyalement pour la rédaction, et il a découvert à son plus grand étonnement que beaucoup de choses que la science théologique répugne à accepter, se retrouvent en toutes lettres dans les enseignements secrets de la kabbale en chaldéen, ce qui exclut toute imagination de la part de cette fille de la campagne westphalienne. Dès que la Vie de Marie sera terminée, j’entreprendrai aussitôt les années d’enseignement de Jésus, et je pense parfois que ce serait pour un artiste un riche et gratifiant exercice que de s’édifier et de tirer profit de ces images majestueuses, simples et claires8.

Il redécouvre Anne-Catherine, s’émerveille à la pensée qu’elle est :

La plus grande visionnaire
historique et allégorique depuis Isis
9.

Aussi, loin de penser la trahir, il entend la servir : de même qu’il idéalise la personne en fonction de schémas hagiographiques conventionnels (cf. par exemple le récit de l’imposition de la couronne d’épines10), de même il idéalise ses visions en fonction de critères préétablis : la dimension christocentrique du texte de la Vie de Marie, la conformité aux apports de l’archéologie, de la linguistique et de l’épigraphie bibliques, et (dans une moindre mesure) les convenances théologiques. Ce qui nous paraît paradoxal – à savoir la trahison du texte en vue d’une plus grande authenticité – devient, pour le poète qu’est Brentano, devoir de mémoire : pour lui, " tout art est mémorial de l’amour ", il n’y a donc pas de conflit entre vérité et beauté11. N’écrit-il pas à son amie Emma von Niendorf :

Emmerick est si justement poétique, bien davantage qu’Arnim, et tellement supérieure12 ! ?

Aussi est-ce à juste titre que son traducteur en français, Edmond de Cazalès, souligne dans la préface à La Douloureuse Passion, passage repris dans la Vie de la Sainte Vierge :

Nous n’entendons point affirmer qu’en mettant aux entretiens de la sœur Emmerich (sic) l’ordre et la suite qui n’y étaient pas, qu’en y ajoutant son style, il n’ait pu, comme à son insu, arranger, expliquer, embellir. Il n’y aurait rien là qui altérât le fond du récit original, rien qui inculpât la sincérité de la religieuse ou celle de l’écrivain13.

Le travail n’avance pas plus vite pour autant, comme s’en plaint Brentano à un de ses correspondants :

12 feuilles de la Vie de Marie sont imprimées, mais cela est vraiment difficile car on doit tellement enjoliver et paraphraser. La routine occupe tout le champ du savoir14...

Et, quand il meurt, le 28 juillet 1842, la Vie de Marie est loin d’être achevée, même si l’essentiel de la composition est prêt à l’impression définitive : le reste du texte, encore à l’état d’ébauche, susceptible de restructurations et de modifications de dernière minute, ne se prête pas à une publication immédiate.

 

De la Vie de Marie à la Vie de la Sainte Vierge Marie.

Le testament de Clemens Brentano, rédigé en juin 1842 et rendu public le 28 août suivant – un mois après la mort du poète –, stipule :

L’ensemble de mes papiers, cachetés ou non, doit être communiqué aussitôt après mon décès à MM. les professeurs Haneberg et Streber, suivant les dispositions suivantes :

La publication des manuscrits relatifs à la religieuse K. Emmerick sera laissée à l’appréciation du professeur Haneberg15...

[...]

Joachim BOUFLET

 

1. Cf. Anne-Catherine EMMERICK, La Passion, Paris, Presses de la Renaissance, 2005, p. 8.

2. Joseph von Görres (1776-1848), publiciste et historien, et son fils Guido (1805-1852), journaliste, comptent parmi les amis les plus proches de Clemens Brentano : cf. La Passion, p. 7 et 11. Friedrich Windischmann (1811-1861), ordonné prêtre en 1836, est professeur d’exégèse du Nouveau Testament à l’université de Munich. Il succède à Johann Adam Möhler (1796-1838), également prêtre et professeur d’exégèse néo-testamentaire. S’il voit dans le peintre Eduard Steinle (1810-1886) l’illustrateur idéal de son œuvre, Clemens Brentano est également séduit par les travaux de l’archéologue Franz Streber (1806-1864) et de l’exégète Daniel Bonifaz Haneberg (1816-1876), à qui il recourt pour éclaircir et préciser divers points des révélations d’Anne-Catherine Emmerick. Plus tard (1851), Haneberg entrera chez les bénédictins de Saint-Boniface à Munich, dont il sera élu abbé en 1854. Après avoir refusé les sièges épiscopaux de Trèves, Cologne et Eichstätt – par humilité autant que parce que Rome n’y était pas favorable –, il acceptera finalement sa nomination comme évêque de Spire en 1871, où il mourra cinq ans plus tard, laissant le souvenir d’un prélat consciencieux, pleinement dévoué à Rome malgré ses réticences initiales à la proclamation du dogme de l’infaillibilité pontificale lors du concile Vatican I.

3. Lettre de Clemens Brentano à son frère Christian, 8 juillet 1836, in Clemens Brentano – Der Dichter über sein Werk, hgb. von Werner Vortriede, München, dtv-bibliothek, 1978, p. 243.

4. Lettre de Clemens Brentano à sœur Maria, 16 juillet 1837, ibid., p. 243.

5. Clemens BRENTANO, Sämtliche Werke und Briefe, Band 28, 2, Materialen zu nicht ausgefführten religiösen Werke, Verlag W. Kohlhammer, Stuttgart Berlin Köln Mainz, 1982, p. 69.

6. Lettre de Clemens Brentano à Emilie Linder, 19 août 1840, in Clemens BRENTANO, Briefe an Emilie Linder, Bad Homburg, Verlag Gehlen, 1969, p. 131.

7. Lettre de Clemens Brentano à son frère Christian, 1er novembre 1840, in Clemens Brentano – Der Dichter über sein Werk, op. cit., p. 245. Par feuilles, il faut entendre des planches d’impression, qui regroupent plusieurs pages, en général 8 ou 16, suivant le format – in-quarto ou in-octavo – du livre.

8. Lettre de Clemens Brentano à Eduard (von) Steinle, février 1841, ibid., p. 245.

9. Joseph ADAM, Clemens Brentanos Emmerick-Erlebnis, Freiburg i. B., 1956, p. 89.

10. La Passion, op. cit., p. 14-15.

11. Cf. Wolfgang FRÜHWALD, Emmerick und Brentano – Dokumentation eines Symposions, Dülmen, Laumann-Verlagsgesellschaft, 1983, p. 172.

12. Lettre de Clemens Brentano à Emma von Niendorf, août 1841, in Clemens Brentano – Der Dichter über sein Werk, op. cit., p. 247.

13. Abbé DE CAZALÈS, Vie de la Sainte Vierge, d’après les méditations d’Anne-Catherine Emmerich, Paris, Librairie P. Téqui, s.d. (Dix-huitième édition), p. 12.

14. Lettre de Clemens Brentano à August von der Meulen, mi-1841, in Clemens Brentano – Der Dichter über sein Werk, op. cit., p. 245.

15. Wolfgang FRÜHWALD, Das Spätwerk Clemens Brentanos (1815-1842), Tübingen, Max Niemeyer Verlag, 1977, p. 190.

 

 

 

Ouvrage réalisé
sous la direction éditoriale d’Alain NOËL

 

 

 

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ISBN 2-7509-0239-8
© Presses de la Renaissance, Paris, 2006.

 

 

 

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