Philippe ROLLAND

 

 

 

 

 

 

La mode « pseudo » en exégèse

Le triomphe posthume d’Alfred Loisy

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ÉDITIONS DE PARIS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(QUATRIÈME DE COUVERTURE)

 

 

Sommes-nous contraints, comme le soutiennent la plupart des biblistes contemporains, de considérer comme inauthentiques les lettres de Pierre et de Jacques, ainsi que six sur treize des épîtres signées par saint Paul ?

Reprenant les objections formulées déjà au dix-neuvième siècle par des savants rationalistes, et leur donnant des réponses souvent inédites, l’auteur montre que tous les écrits signés par des témoins de Jésus ont bien été dictés par eux, avec l’assistance de collaborateurs.

Il prouve en particulier l’authenticité de la deuxième épître de Pierre, qui est niée aujourd’hui par 95 % des exégètes. Ses arguments, que tout lecteur peut facilement comprendre, seront désormais incontournables dans le monde scientifique.

L’ouvrage arrive à son heure, au moment où l’on voudrait nous faire croire qu’Alfred Loisy (1857-1940), qui avait mis en question la divinité de Jésus et nié son intention de fonder une Église, n’avait fait qu’anticiper les résultats de l’exégèse moderne.

Ce livre est un appel adressé à nos évêques. Qu’ils manifestent plus de vigilance vis-à-vis de positions non catholiques qui sont diffusées principalement par des catholiques, situation dont s’inquiétait déjà Paul VI à la fin de son pontificat.

 

L’auteur, professeur d’Écriture Sainte de 1971 à 2002 a enseigné dans de nombreux séminaires, notamment en Europe et en Afrique.

 

 

Illustration de couverture :

Icône de la Transfiguration, Théophane le Grec (1378-1415).

« Ce n’est pas en suivant des fables habilement construites que nous vous avons fait connaître la puissance et l’Avènement de notre Seigneur Jésus Christ, mais après avoir été témoins oculaires de sa majesté » (Deuxième épître de Pierre, ch. 1, v. 6).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Du même auteur

 

 

Épître aux Romains. Texte grec structuré, Éd. de l’Institut biblique pontifical, 1980

Les premiers Évangiles. Un nouveau regard sur le problème synoptique, Le Cerf, 1984 (épuisé)

Les Ambassadeurs du Christ. Ministère pastoral et Nouveau Testament, Le Cerf, 1991

À l’écoute de l’Épître aux Romains, Le Cerf, 1991 (épuisé)

Sois le berger de mes brebis. La mission du prêtre dans le monde, Saint-Paul, 1993 (épuisé)

L’origine et la date des Évangiles, Saint-Paul, 1994 (épuisé)

Présentation du Nouveau Testament selon l’ordre chronologique et la structure littéraire des écrits apostoliques, Éd. de Paris, 1995

La Succession apostolique dans le Nouveau Testament, Éd. de Paris, 1997

Jésus et les historiens, Éd. de Paris, 1998

Et le Verbe s’est fait chair. Introduction au Nouveau Testament, Presses de la Renaissance, 2005

Benoît XVI et la date de Pâques, selon la prophétie de saint Malachie, Éd. de Paris, 2005

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© ÉDITIONS DE PARIS, 2002

13 rue Saint-Honoré, 78000 Versailles

http://www.editions-de-paris.com

 

ISBN 2-85162-056-8

 

 

 

 

 

 

 

 

 

S o m m a i r e

 

 

Préambule

I – Ce qu’est véritablement la pseudonymie

II – Arguments invoqués en faveur de la pseudonymie

III – Objections à la notion de pseudonymie légitime

IV – Le problème de 2 Thessaloniciens

V – Une méthode nouvelle – Comment dater la lettre de Jacques

Excursus – La chronologie des voyages missionnaires de Paul et la date de la lettre de Jacques

VI – La première lettre de Pierre et l’épître aux Hébreux

VII – La première lettre de Pierre au milieu d’autres écrits

VIII – Les lettres pastorales à Tite et à Timothée

IX – Les lettres jumelles aux Colossiens et aux Éphésiens

X – La deuxième épître de Pierre et l’épître de Jude

XI – Le témoignage des Actes des Apôtres

XII – L’Apocalypse et l’apôtre Jean

Épilogue

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Préambule

 

 

Dans la dernière édition de la Bible de Jérusalem (Cerf-Fleurus, 2001), munie d’un Imprimatur, c’est-à-dire de l’approbation officielle de l’épiscopat français, donnée en 1999, il nous est dit (p. 2457) que la deuxième épître de Pierre « date du milieu du deuxième siècle après Jésus-Christ », autrement dit de 150 environ, plus de 80 ans après la mort de l’Apôtre Pierre, par qui elle est censée avoir été écrite.

Selon cette opinion, le véritable auteur de cette lettre n’était probablement pas même encore né lorsque Pierre a quitté cette vie. Ce sont ses propres idées, non celles de Pierre, disciple de Jésus, qu’il a présentées dans cet écrit. L’attribution à Pierre serait « purement fictive », comme l’écrivait dès 1984 l’un de nos maîtres à penser.

L’autorité ecclésiastique semble ne rien avoir eu à redire à cet enseignement, qui est diffusé auprès d’un très large public.

Dans les livres savants, s’adressant à un public restreint, mais aussi dans de nombreux ouvrages de vulgarisation, il est communément expliqué aujourd’hui que bien des lettres signées par Pierre, par Paul, par Jacques, par Jude, ne proviennent pas de ces différents témoins de Jésus, mais d’inconnus appartenant à la deuxième ou à la troisième génération chrétienne, écrivant vers la fin du premier siècle ou au début du second sous un « pseudonyme », c’est-à-dire, selon l’étymologie, sous un « nom mensonger ».

L’objet de ce livre est d’examiner si ces opinions s’imposent d’un point de vue rationnel, et en même temps si elles sont compatibles avec la reconnaissance du Nouveau Testament comme un ensemble d’écrits inspirés par « le Dieu qui ne ment pas » (Tite 1,2). La « pseudonymie apostolique » est-elle un procédé légitime, admis paradoxalement au premier siècle comme un langage véridique, dont l’Esprit Saint se serait servi pour nous faire connaître la voie du salut, ou doit-elle être jugée incompatible avec la foi en l’inspiration des Écritures ?

Puisque le débat ne se limite plus au cercle des érudits, ce livre veut être accessible à tous les chrétiens qui possèdent et lisent la Bible. Il sera cependant nécessaire de citer d’assez nombreux termes grecs, qui seront toujours traduits en français.

Cet ouvrage veut surtout attirer l’attention des évêques (dont celui de Rome), gardiens de la foi. S’ils manquent de temps, ils peuvent s’en faire faire un compte rendu par un prêtre ou un laïc compétents.

Je prendrai garde à ne nommer aucune personne actuellement vivante. Mon intention n’est pas de désigner des personnes, pour lesquelles j’ai par ailleurs souvent beaucoup d’amitié, mais de combattre des idées qui me semblent dangereuses pour la foi des chrétiens en la véracité des Écritures.

Avant de commencer la discussion, il est nécessaire d’exposer sommairement comment s’est développée progressivement dans l’exégèse moderne l’idée que de nombreuses lettres apostoliques sont écrites sous des noms d’emprunt.

 

 

 

1 – L’héritage des premiers siècles

 

Les livres du Nouveau Testament nous ont été transmis par les premières générations chrétiennes comme des témoignages rendus au Christ par les Apôtres, assistés d’» hommes apostoliques » (Vatican II). Il y a des lettres comportant explicitement dans leurs adresses les noms de Pierre, Paul, Jacques et Jude. Un discours d’exhortation, que nous appelons l’épître aux Hébreux, n’est pas signé par son auteur, mais il nous a été transmis comme provenant d’un compagnon de Paul, dont l’identité n’était déjà plus connue dès le deuxième siècle ; son contenu était cependant garanti par l’appartenance de l’auteur au cercle des Apôtres. Les évangiles, qui sont eux aussi anonymes, nous ont été légués sous les noms de deux Apôtres, Matthieu et Jean, et de deux compagnons des Apôtres, Marc et Luc. C’est également à Luc, compagnon de Paul, que le livre des Actes des Apôtres a toujours été attribué. Quant à l’Apocalypse, elle se donne elle-même pour l’œuvre d’un certain Jean, que déjà saint Justin, au milieu du deuxième siècle, identifiait à l’un des Apôtres. Trois lettres, enfin, sont attribuées par la tradition à Jean, l’auteur du quatrième évangile.

Dans son ouvrage communément appelé Contre les hérésies, rédigé vers 180, saint Irénée de Lyon semble bien avoir utilisé tous les textes contenus dans notre Nouveau Testament actuel, à l’exception de trois écrits très courts, l’épître à Philémon, l’épître de Jude et la troisième épître de Jean. Pourtant, après lui, l’attribution à leurs signataires d’un certain nombre de textes (par exemple Jacques, Pierre, l’Apocalypse) a été discutée.

Une des raisons de ces discussions était qu’au deuxième siècle avaient été réalisés un certain nombre de faux écrits apostoliques (évangiles de Pierre, de Thomas, de Philippe, Actes de Paul, etc.). Une grande prudence s’imposait, si bien que la tendance était plutôt à la rigueur.

Une autre raison était d’ordre matériel. C’est seulement vers l’an 85 que fut inventé le livre relié, tel que nous le connaissons aujourd’hui (le Codex). Auparavant, donc du vivant des Apôtres, on ne connaissait que le rouleau (le Volumen), qui ne pouvait contenir qu’un seul écrit. Il n’existait pas au début de recueil des évangiles, des lettres de Paul, etc., mais seulement des rouleaux séparés. Les communautés chrétiennes, surtout si elles étaient peu fortunées, ne possédaient pas la totalité des écrits apostoliques. La liste des livres inspirés (le « canon ») n’était donc pas la même partout.

Il a fallu attendre le cinquième siècle pour que l’accord soit complet entre toutes les Églises. Le critère du « canon » du Nouveau Testament était un critère externe : tel livre a-t-il été transmis comme provenant du cercle des Apôtres, est-il lu comme tel dans l’Assemblée liturgique, a-t-il été utilisé par les écrivains chrétiens comme normatif pour la foi ? C’est sur cette base qu’ont été écartées les différentes productions tardives, même si elles ne contenaient rien de contraire à l’orthodoxie, comme les « Actes de Paul » ou une certaine « lettre de Paul aux Laodicéens », fabriquée à partir d’extraits de l’épître authentique aux Philippiens.

Pendant de longs siècles, l’Église a vécu pacifiquement de ce canon du Nouveau Testament, qui était le même en Orient et en Occident, et qui ne fut pas changé au moment de la Réforme. Qu’ils soient catholiques, orthodoxes ou protestants, tous les chrétiens jusqu’au dix-septième siècle étaient d’accord sur la liste des écrits apostoliques et sur leurs auteurs. On ne mettait pas en cause l’authenticité de ces textes, sauf en ce qui concerne l’épître aux Hébreux, que la plupart attribuaient, sans doute à tort, à saint Paul, et dont d’autres respectaient l’anonymat.

 

 

2 – La critique antichrétienne

 

La situation a changé, timidement au dix-huitième siècle, plus massivement au dix-neuvième siècle. Au début, la mise en cause de l’authenticité des textes s’est faite dans des milieux globalement opposés aux différentes religions chrétiennes : il s’agissait de nier le caractère surnaturel du christianisme, en montrant que les croyants, aussi bien protestants que catholiques, s’appuyaient en partie sur des faux fabriqués au deuxième siècle.

Le nom le plus célèbre est celui de C. F. Baur (1792-1860). Il fut le premier à appliquer la théorie de la fraude à un grand nombre d’écrits. L’origine de ces faux était ainsi présentée : au début du mouvement chrétien, les croyants auraient été divisés en deux partis antagonistes, des chrétiens d’origine juive regroupés autour de Jacques et de Pierre, et des chrétiens d’origine païenne se réclamant de Paul ; par la suite, au deuxième siècle, les deux partis auraient été dans la nécessité de s’unir, et auraient alors produit des écrits apostoliques fictifs, où Jacques, Pierre et Paul étaient réconciliés. L’exemple typique de ces écrits de réconciliation était la « légende » des Actes des Apôtres. Un autre cas remarquable serait la deuxième épître de Pierre, où Paul est appelé « notre frère bien-aimé » (2 P 3,15).

Pour justifier ces vues, on invoquait le fameux « incident d’Antioche », raconté par Paul dans l’épître aux Galates (2, 11-14) : après avoir affirmé que lui-même et Barnabé, d’une part, Pierre, Jacques et Jean, d’autre part, étaient d’accord sur l’essentiel et s’étaient à Jérusalem « tendu la main en signe de communion » (Ga 2,1-10), Paul relatait cependant un incident isolé qui l’avait momentanément opposé à Pierre et à Barnabé ; de cet incident, on tirait la conclusion que Paul et Pierre étaient des adversaires résolus. La faute de logique est évidente : si l’on croit Paul au sujet de l’incident d’Antioche, on doit le croire aussi au sujet de la rencontre de Jérusalem, où il exprime son accord fondamental avec Jacques, Pierre et Jean. Les Actes des Apôtres, qui racontent eux aussi cette rencontre de Jérusalem (Ac 15, 1-35), sont pleinement confirmés par le récit autobiographique de Paul, et ils n’éprouvent d’ailleurs pas le besoin de cacher, par faux irénisme, que l’accord a été précédé par « de vives discussions » (Ac 15, 2-7).

Paul n’était pas un homme de parti. Il tient à rappeler qu’il prêche le même évangile que Pierre et Jacques : « Bref, eux ou moi, voilà ce que nous prêchons » (1 Co 15, 1-11). Il dit s’être fait « Juif avec les Juifs, sans-loi avec les sans-loi » (1 Co 9, 20-21). Il proclame dans l’épître aux Romains son intérêt préférentiel pour Israël : « Je vous le dis à vous, les païens, je suis bien l’apôtre des païens et j’honore mon ministère, mais c’est avec l’espoir d’exciter la jalousie de ceux de mon sang et d’en sauver quelques-uns » (Rm 11, 13-14).

L’idée d’un antagonisme radical entre le judéo-christianisme et le pagano-christianisme dans les années 50-60 est dénuée de fondement. Néanmoins, pour la nourrir d’arguments scientifiques, la critique antireligieuse du dix-neuvième siècle a déployé beaucoup d’ingéniosité et d’érudition pour montrer la différence de vocabulaire et de style entre les premières lettres de Paul (surtout 1 Thessaloniciens, 1 et 2 Corinthiens, Galates, Romains) et celles qui se placent normalement plus tard dans sa vie apostolique (Tite, 1 et 2 Timothée, Colossiens et Éphésiens). Même si la thèse fondamentale de Baur était facilement réfutée comme trop simpliste, les arguments de vocabulaire et de style étaient maintenant connus et s’imposaient comme des objections sérieuses aux partisans de l’authenticité.

 

 

3 – L’approche critique gagne le monde chrétien

 

Ces idées n’ont eu aucun retentissement dans le monde de l’Orthodoxie jusqu’à une époque très récente : l’authenticité des écrits apostoliques était toujours admise sans discussion. Mais elles posaient de sérieux problèmes aux exégètes catholiques et protestants, qui habitaient des pays où la critique antireligieuse jouissait de l’audience des milieux intellectuels. Les catholiques campaient dans une attitude défensive, s’appuyant sur la Tradition. Mais peu à peu, bien des protestants, appartenant à l’école « libérale », devinrent sensibles aux arguments de la critique indépendante, et se mirent à défendre eux aussi l’inauthenticité de bien des lettres de Paul, surtout celles qui mettaient en avant le rôle de l’Église, les lettres à Tite et à Timothée et l’épître aux Éphésiens, auxquelles on reprochait de contenir « les germes des erreurs catholiques ».

Au début du vingtième siècle, une partie notable de l’exégèse protestante (surtout en Allemagne) était acquise à l’idée de la « pseudonymie » d’une bonne partie des lettres apostoliques. Mais l’exégèse catholique unanime, sous l’impulsion de Léon XIII dans son encyclique Providentissimus Deus (1893), défendait de manière savante l’authenticité de tous les écrits du Nouveau Testament. En particulier, les commentaires qui furent publiés sous la direction du Père Lagrange et de l’École Biblique de Jérusalem se signalaient par leur grande érudition.

Il y eut cependant une faille dans le monde catholique. L’abbé Alfred Loisy, qui avait étudié en Allemagne, était intellectuellement convaincu que Jésus n’avait pas cherché à fonder une Église, et que ses premiers disciples n’en avaient pas eu non plus l’idée. L’évolution de la communauté chrétienne vers une institution durable, capable d’affronter l’usure du temps, était due à un génie religieux de la seconde ou même de la troisième génération chrétienne, empruntant fictivement le nom de Paul. Jésus lui-même et le vrai Paul étaient de grands génies, mais dont d’autres génies perfectionneraient ensuite la pensée, jusqu’à l’avènement d’une religion parfaite. Sans qu’il en eût peut-être pleinement conscience, Loisy mettait en cause la divinité du Christ et le caractère définitif de son enseignement.

Après sa condamnation par Pie X en 1907, Loisy se radicalisa de plus en plus. Il publia en 1922 un ouvrage intitulé Les Livres du Nouveau Testament, où il exprimait ses positions sur la datation des différents écrits contenus dans le Canon chrétien. Les lettres authentiques de Paul étaient 1 Thessaloniciens (vers 50), Galates (55), 1 et 2 Corinthiens (55-56), Romains (56), Philémon, Colossiens et Philippiens (60). Tous les autres écrits prétendument apostoliques auraient été écrits après la mort des Apôtres : Hébreux et Marc vers 75, 1 Pierre, 2 Thessaloniciens et Éphésiens vers 85, l’Apocalypse vers 95, Matthieu, Luc et les Actes, ainsi que Tite, 1 et 2 Timothée vers 100-110, Jude et Jacques dans le premier quart du second siècle, l’évangile et les lettres de Jean vers 120 ou plus tard, 2 Pierre vers 140-150.

Loisy adoptait l’idée de la « fraude inconsciente », qu’il tenait de l’exégète allemand Jülicher : « Même certains faux littéraires ont pu n’être qu’à peine conscients. Des hommes inspirés (...) ont bien pu écrire au nom de Pierre ou de Paul, en se mettant à leur place dans une sorte de vision et sans presque se rendre compte de ce que nous appellerions une fraude. Plus souvent peut-être le nom supposé n’est qu’une étiquette honorable pour faire valoir tel enseignement ou telle règle disciplinaire qu’on jugeait dignes de cette recommandation. On ne doit pas tenir rigueur à des gens qui n’ont pas le sens de la propriété littéraire et qui s’effacent derrière leur idée » (p. 11).

L’idée que les Anciens n’avaient pas le sens de la propriété littéraire est dénuée de fondement, mais elle a bien vite dominé l’exégèse de la seconde moitié du vingtième siècle.

 

 

4- La légitimation de la pseudonymie

 

Jusque 1939, les auteurs catholiques ont complètement rejeté toute idée de fausse attribution dans les écrits apostoliques. Même la deuxième épître de Pierre, sur laquelle des doutes s’étaient élevés dans l’Antiquité, et qui est rejetée aujourd’hui par l’immense majorité des critiques, était traitée comme une lettre authentique jusqu’à cette date (encore dans le commentaire de Charue paru en 1938).

Mais l’année 1939 marque un tournant, car elle vit la publication du commentaire de 2 Pierre réalisé dans la collection du Père Lagrange (les Études bibliques) par Joseph Chaine, exégète de grande science et de foi irréprochable (qui avait d’ailleurs fait relire son travail par le Père Lagrange). Comme beaucoup de critiques de son temps, Chaine pensait (à tort, comme nous nous attacherons à le montrer), que 2 Pierre recopiait l’épître de Jude, dans laquelle l’auteur écrit : « Mais vous, bien-aimés, souvenez-vous des paroles dites à l’avance par les Apôtres de notre Seigneur Jésus Christ, quand ils vous disaient : Au dernier temps il y aura des moqueurs marchant selon leurs convoitises impies » (Jude 17-18). Cette manière de parler semble bien indiquer qu’au temps de Jude les principaux Apôtres étaient morts, et il s’ensuit, si 2 Pierre recopie Jude, qu’elle est rédigée après la mort de Pierre.

La solution que donnait Chaine était celle de la « pseudonymie autorisée ». L’auteur de l’écrit aurait reçu d’une autorité qualifiée la mission de publier le testament de Pierre dans les années qui ont suivi la mort de celui-ci : « Il paraît légitime de penser que la lettre n’est pas née d’une initiative privée, mais qu’une autorité est au point de départ. On pourrait supposer sans invraisemblance que l’auteur a reçu une mission, sinon de Pierre avant sa mort, au moins d’une autorité religieuse ou que lui-même détenait une telle autorité. Peut-être était-il disciple de Pierre. En tout cas il entend bien se rattacher à Pierre. Il se recommande de Paul (2 P 3, 15) et utilise l’épître de Jude. Il transmet un enseignement apostolique, et l’exprime de la manière qui pouvait le rendre le plus efficace. Il y a pseudonymie, mais pseudonymie justifiée par une mission ou une situation qui permettait, étant donnés les procédés littéraires du temps, de parler de la sorte » (p. 31).

Puisque 2 Pierre, dans cette optique, se présentait comme le testament de Pierre publié après sa mort, d’autres exégètes catholiques appliquèrent ensuite le même principe à 2 Timothée, où Paul parle de son prochain départ (2 Tm 4, 6-8). De proche en proche, il sembla possible d’appliquer aussi à d’autres écrits la qualification de « testaments apostoliques », dans la mesure où ils insistaient sur la nécessité de « garder le dépôt » (1 Tm 6, 20), même sans mentionner une mort prochaine de l’Apôtre concerné. Un tel raisonnement facilita entre 1970 et 1980 un rapprochement entre les exégètes catholiques et protestants : beaucoup de ces derniers, appartenant à l’école « libérale » (l’équivalent protestant du modernisme catholique), considéraient comme des écrits pseudonymiques 2 Thessaloniciens, Éphésiens (quelquefois Colossiens), les lettres à Tite et à Timothée, les lettres de Jacques, de Pierre et de Jude ; la plupart des travaux catholiques publiés après 1980 adoptèrent les mêmes positions.

Les uns et les autres étaient d’accord pour écarter pudiquement du débat l’idée de « falsification ». On se ralliait à la position exprimée, par exemple, par Günther Bornkamm dans Paul, apôtre de Jésus-Christ (original allemand 1970, traduction française 1971) : « L’Antiquité n’a pas encore élaboré des concepts tels que la « propriété intellectuelle », la « qualité d’auteur » et le « droit d’auteur ». Usons donc avec prudence du terme déshonorant de « falsification » ! Les auteurs fictifs sont, dans la littérature ecclésiastique, en premier lieu les porteurs d’une tradition doctrinale qualifiée, surtout dans la lutte contre l’hérésie et pour l’affermissement de la foi et de l’ordre dans la communauté » (p. 327).

Il nous faudra revenir plus loin sur cette notion de « pseudonymie légitime ». Disons pour l’instant que cette manière de voir est partagée aujourd’hui par la grande majorité des exégètes, même si plusieurs continuent de défendre ponctuellement l’authenticité de tel ou tel des écrits mentionnés ci-dessus, par exemple 2 Thessaloniciens, Colossiens ou 2 Timothée.

 

 

5 – Les positions actuelles

 

Il convient cependant d’observer qu’une forte résistance à ces vues se manifeste dans le milieu des protestants « évangéliques », qui sont bien au courant des problèmes critiques, mais qui insistent sur l’inspiration divine des textes sacrés. Ils souscrivent à l’enseignement de l’Église Catholique, exprimé par Pie XII en 1943 dans l’encyclique Divino Afflante Spiritu : « De même que la Parole substantielle de Dieu s’est faite semblable aux hommes en tous points, excepté le péché (Hb 4,15), ainsi les paroles de Dieu, exprimées en des langues humaines, se sont faites semblables au langage humain en tous points, excepté l’erreur. » Or la théorie de la pseudonymie, même légitime, implique plus que des erreurs, elle suppose de nombreux mensonges conscients de la part des fabricateurs de lettres fictives. Celles-ci, les lettres à Tite et à Timothée en particulier, contiennent beaucoup de détails concrets, des noms de personnes et de lieux par exemple, qui n’auraient de signification, dans l’hypothèse de la pseudonymie, que pour donner le change aux lecteurs. Cette objection est de grand poids, et nous devrons y revenir.

Ce point de vue reste toutefois très minoritaire, et la plupart des exégètes catholiques et protestants (suivis depuis peu par quelques orthodoxes) admettent le principe de la pseudonymie apostolique. Les positions majoritaires ont été récemment exposées par R.-E. Brown, dans un livre rédigé peu avant sa mort, sous le titre An Introduction to the New Testament (New York, 1997), adapté au public français sous un titre qui ne manifestait pas la même modestie : Que sait-on du Nouveau Testament ? (Paris, 2000). Dans cet ouvrage, Brown exprime moins ses idées personnelles que celles de la majorité des critiques actuels. Il présente donc comme inauthentiques 2 Thessaloniciens (fin du premier siècle), Colossiens (80), Éphésiens (90), Tite, 1 et 2 Timothée (entre 80 et 100), 1 Pierre (70-90), Jacques (fin du premier siècle), Jude (90-100), 2 Pierre (130).

Cependant, au cours des dernières années, des exégètes de poids ont reconnu possible l’authenticité de 2 Timothée, de Colossiens et même d’Éphésiens, et Brown lui-même n’excluait pas celle de 2 Thessaloniciens, si bien que ce tableau publié en France en 2000 ne correspond plus tout à fait à la réalité.

D’autant plus que la Bible de Jérusalem 2001, qui n’hésite pourtant pas à situer 2 Pierre en 150, comme le faisait Loisy, maintient, au moins comme une possibilité raisonnable, l’authenticité de la plupart des lettres apostoliques. C’est le cas pour 2 Thessaloniciens (p. 2286), pour Colossiens et Éphésiens (pp. 2291-2292), pour 2 Timothée (p. 2294), pour Jacques (p. 2454), pour 1 Pierre (p. 2456). Seules Tite et 1 Timothée (p. 2294), Jude (p. 2455) et 2 Pierre (p. 2457) sont classées comme probablement ou certainement pseudonymiques. Le revirement de la critique, au moins dans les publications d’expression française, est donc assez spectaculaire.

 

 

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Dans cet ouvrage, je ne traiterai que très peu des écrits apostoliques qui n’indiquent pas eux-mêmes le nom de leur auteur (les quatre évangiles, les Actes, les lettres attribuées à Jean par la Tradition, l’épître aux Hébreux). La notion de pseudonymie doit être interprétée au sens strict : les écrits qui se présenteraient fictivement eux-mêmes dans le texte comme provenant de tel ou tel personnage connu de l’Église primitive (Pierre, Paul, Jacques, Jude, Jean pour l’Apocalypse).

Le premier chapitre distinguera la pseudonymie apostolique d’autres pratiques littéraires qui ne sont certainement pas mensongères.

Une importance plus grande sera donnée dans ce livre à la deuxième épître de Pierre, parce qu’il s’agit de l’écrit le plus contesté, parce que je n’ai presque pas eu l’occasion d’en traiter dans mes ouvrages précédents, et parce que je développe dans ce livre des arguments qui me semblent définitifs en faveur de son authenticité, en particulier le fait qu’elle a certainement été utilisée par l’épître aux Hébreux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

POSTFACE

 

 

La première édition de ce livre a été sévèrement critiquée (dans la revue Esprit et Vie, n° 74, janvier 2003) par M. l’abbé Pierre Grelot, qui terminait son compte rendu par un verdict sans appel : « le livre de Philippe Rolland est nul et non avenu. On peut le mettre au pilon et la foi catholique n’y perdra rien. » Réagissant à ce pamphlet, un exégète de grand poids m’écrivait : « Son article est unilatéral. Il aurait dû au moins reconnaître que vous exposez des données objectives que personne avant vous n’avait observées » (lettre du 2 mars 2003).

Que me reproche Pierre Grelot ? Tout d’abord il m’accuse de mensonge, parce que j’ai écrit dans l’introduction de mon livre que la nouvelle Bible de Jérusalem situe la deuxième épître de Pierre vers 150, donc sans aucune relation avec la tradition de Pierre, mort plus de 80 ans auparavant ; chacun peut vérifier que cette date est bien celle qui est indiquée dans l’introduction de la BJ à 2 Pierre. Sans prendre la peine de lire ladite introduction, Grelot se reporte à la chronologie récapitulative, et y lit que la deuxième lettre de Pierre doit être située entre 70 et 80. Il ne se rend pas compte que cette chronologie ne fait que reproduire mécaniquement celles des éditions 1955 et 1972, sans les actualiser en fonction des nouvelles options prises dans les introductions aux différents écrits.

La Bible de Jérusalem de 1955, en indiquant une date de 2 Pierre entre 70 et 80, restait fidèle à l’enseignement chrétien traditionnel, selon lequel les écrits du Nouveau Testament ont été rédigés par les apôtres ou par des « hommes de leur entourage » (le concile Vatican II emploie l’expression « hommes apostoliques », vir apostolici, n° 7 de La Révélation divine). Il a toujours été reconnu que Marc et Luc n’étaient pas disciples de Jésus, mais compagnons des apôtres ; dès l’Antiquité, beaucoup de Pères ont enseigné que l’épître aux Hébreux n’était pas de Paul, mais d’un membre de son entourage ; de la même manière, la BJ 1955 attribuait 2 Pierre à un disciple de Pierre qui appartenait « aux cercles dépendant de l’apôtre ». Mais il est impossible d’attribuer le titre d’» homme apostolique » à un inconnu écrivant en l’an 150, sans aucun lien avec la tradition pétrinienne.

Il était jusqu’à présent unanimement reconnu dans l’Église, en tous temps et en tous lieux, que « la Révélation est close à la mort du dernier des Apôtres ». La proposition contraire a été condamnée par le pape Pie X dans le décret Lamentabili (3 juillet 1907, proposition 21) : « [il est faux de dire que] la Révélation, constituant l’objet de la foi catholique, n’était pas complète avec les Apôtres » (Revelatio, objectum fidei catholicae, non fuit cum Apostolis completa). En situant 2 Pierre en 150, la nouvelle BJ affirme que la Révélation, longtemps après la mort des Apôtres, a été complétée de manière substantielle par ce nouvel écrit. C’est par un tour de passe-passe que Grelot a cru pouvoir éluder la question que je posais au Magistère de notre temps.

 

 

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Grelot a bien raison de rappeler que le Magistère, au moment de la crise moderniste, n’a pas défini la date de rédaction des différents écrits du Nouveau Testament. Je n’ai jamais prétendu le contraire. À ma connaissance, la Commission Biblique a seulement précisé que l’évangile de Luc et les Actes des Apôtres, qui se terminent à la fin d’une captivité de Paul de deux ans à Rome (Ac 28, 30), n’ont pas été rédigés longtemps après cette époque, ce qui peut être encore soutenu de nos jours avec de bons arguments (Réponse n° 7 en date du 26 juin 1912). De plus, la Commission Biblique a affirmé que les épîtres de Paul à Tite et à Timothée ont bien été écrites par l’Apôtre (Réponses du 12 juin 1913) ; mais elle suggérait que la deuxième épître à Timothée pouvait avoir été rédigée au cours d’une hypothétique seconde captivité de Paul à Rome, vers 66-67 ; loin de me sentir lié par cette opinion, j’ai expliqué dans plusieurs de mes livres pourquoi je pensais que les épîtres à Tite et à Timothée ont été écrites bien auparavant, au cours de l’année 58.

Pour déterminer les dates des différents écrits, je ne me suis jamais appuyé sur des considérations dogmatiques. Je n’ai utilisé que des arguments purement rationnels. Si on pense pouvoir me contredire (pourquoi pas ?), c’est par des arguments rationnels qu’il faut me convaincre d’erreur.

Le seul argument rationnel que Grelot m’oppose est une considération sur le rapport que j’établis (dans le ch. X) entre 2 P 3, 4-8 et Hb 1, 10-12. Selon Grelot, j’entreprendrais à cet endroit de « montrer que la deuxième épître de Pierre dépend de l’épître aux Hébreux ». Mon censeur ne sait pas très bien lire les auteurs qu’il condamne. Je dis exactement le contraire : c’est l’épître aux Hébreux qui contient des réminiscences de 2 Pierre ! Mon raisonnement est le suivant : en 2 P 3, 4-8, Pierre évoquait la création des cieux et de la terre, qui demeurent jusqu’à présent, et il expliquait le retard de leur perdition annoncée par le fait que pour le Seigneur « un seul jour est comme mille années » ; il me semble que ce texte a entraîné chez l’auteur de l’épître aux Hébreux une réminiscence (et une étrange application au Christ) du seul texte de l’Ancien Testament qui annonçait la fin du monde présent : « C’est toi, Seigneur, qui aux origines fondas la terre, et les cieux sont l’ouvrage de tes mains. Eux périront, mais toi tu demeures (...) Toi, tu es le même et tes années ne s’achèveront pas » (Ps 102, 26-28, cité en Hb 1, 10-12). On peut juger que ce rapprochement (sélectionné par Grelot parmi bien d’autres) n’est pas démonstratif, mais ce n’est pas une raison pour combattre des moulins à vent en me faisant dire le contraire de ce que j’ai écrit.

Voulant montrer, d’une manière générale, que les rapprochements de vocabulaire ne signifient rien, Grelot conteste que le passage de 2 P 2, 5-9 soit inspiré du livre de l’Ecclésiastique, c’est-à-dire de Sir 16, 1-13. Je n’ai pas inventé ce rapprochement : il est indiqué dans la marge de la Bible de Jérusalem, en regard de 2 P 2, 7. Grelot serait bien en peine de montrer que 2 Pierre est ici indépendante du Siracide. Aussi se contente-t-il de relever un lapsus que j’ai commis en cet endroit : « Pourquoi donner au Siracide le nom d’Ecclésiaste, à trois reprises ? » J’ai commis ce lapsus, je le confesse. Mais en quoi cela invalide-t-il mes raisonnements, en cet endroit comme en bien d’autres ? Faute d’arguments, Grelot se précipite sur la seule erreur qu’il a pu trouver dans un ouvrage de 240 pages. Mais il n’a rien démontré du tout.

 

 

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Grelot me reproche de n’avoir qu’un seul argument pour démontrer ma thèse, les rapprochements de vocabulaire entre les différentes lettres du Nouveau Testament : « Tout repose, à ses yeux, sur les similitudes de vocabulaire entre certains passages des livres » ; « Sur cette seule base, l’auteur s’investit de la fonction de grand inquisiteur. » Tout lecteur de mon livre peut constater que mes arguments en faveur de l’authenticité des lettres apostoliques contestées sont nombreux et variés ; pour la plupart, d’ailleurs, je ne les ai pas inventés, ils sont le fruit de mes lectures. L’argument des rapprochements de vocabulaire n’intervient que pour préciser l’ordre dans lequel les livres ont été écrits.

Cette méthode, que personne avant moi n’a utilisée systématiquement pour le Nouveau Testament, m’a été enseignée par le P. Marie-Émile Boismard, il y a environ une douzaine d’années. Pour me convaincre que la première épître de Pierre n’avait pas été rédigée du vivant de Pierre, il m’avait écrit : « Veuille bien comparer Tite 3, 4-7 et 1 P 1, 3-5, et tu verras que 1 Pierre dépend de Tite, qui date de 80-90. » J’ai pleinement approuvé la première partie de ce raisonnement (voir mon ch. VII), mais j’ai fait observer à Marie-Émile qu’il ne m’avait pas prouvé que Tite était un écrit tardif. Les rapports de Tite avec l’épître aux Romains sont nombreux et significatifs, et Tite se place très naturellement au printemps 58, à Philippes (Ac 20, 3-6).

J’ai d’abord expérimenté cette méthode avec l’épître de Jacques, en montrant qu’elle était manifestement postérieure à 1 Corinthiens et antérieure à Galates (où la personne de Jacques joue d’ailleurs un grand rôle) et à Romains. Ma démonstration a été publiée en 1996 dans la Nouvelle Revue Théologique, et m’a valu une lettre chaleureuse du directeur de cette revue. J’ai étudié aussi les rapports nombreux et significatifs entre 1 Pierre et Hébreux. L’auteur d’Hébreux (peut-être Silvain) était pénétré de la théologie de 1 Pierre, ce qui montre bien que l’écrit pétrinien est antérieur à 70 : en effet, l’épître aux Hébreux est manifestement rédigée à une époque où le culte sacrificiel du Temple est toujours pratiqué à Jérusalem (cf. Hb 10, 1-3).

Ayant pour repères la date de la première épître aux Thessaloniciens (fin 51), celle de l’épître aux Romains (hiver 57-58) et celle de l’épître aux Hébreux (entre la lapidation de Jacques en 62 et l’insurrection de Jérusalem en 66), je pouvais situer toutes les lettres apostoliques (à l’exception des lettres de Jean, beaucoup plus tardives). Je précise ici ces dates :

 

1 et 2 Thessaloniciens (fin 51)

1 Corinthiens (printemps 56)

Jacques (été 56)

Philippiens (automne 56)

Galates et 2 Co 10-13 (hiver 56-57)

2 Co 1-9 (printemps ou été 57)

Romains (hiver 57-58)

Tite et 1 Timothée (printemps 58)

2 Timothée (été ou automne 58)

1 Pierre (année 59)

Philémon, Colossiens, Éphésiens (année 60)

2 Pierre (année 63)

Hébreux (entre 64 et 66)

Jude (entre 66 et 69)

 

 

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La méthode que j’ai reçue du P. Boismard aboutit à une grande précision. Faute de l’utiliser, les chronologies actuelles lancent des dates un peu au hasard, avec des fourchettes très importantes. Un exemple nous en est donné dans une chronologie, présentée comme l’état de la science actuelle par la revue Le Monde de la Bible (no 170, mars-avril 2006, p. 15).

La première épître aux Thessaloniciens date du séjour de 18 mois de Paul à Corinthe (Ac 18, 11). Étant donné que Paul a comparu devant Galion, arrivé en Achaïe à la fin du printemps de 51, il a pu quitter Corinthe au printemps de 52 ou au printemps de 53. L’arrivée de Paul à Corinthe, et donc la date de la première épître aux Thessaloniciens, se situe donc, soit à l’automne 50, soit à l’automne 51. La chronologie du Monde de la Bible ne choisit pas entre ces deux dates (50-51).

Selon Le Monde de la Bible, la première épître aux Corinthiens se situerait entre 52 et 54. Cette fourchette manque de logique. Puisque Paul a quitté Corinthe au plus tôt au printemps 52, et puisque 1 Corinthiens est rédigée à Éphèse (1 Co 16, 8), il faut laisser à Paul le temps de se rendre à Césarée par bateau, de passer quelque temps à Jérusalem et à Antioche, de se rendre d’Antioche à Éphèse, d’évangéliser cette ville, d’écrire une première fois à Corinthe (cf. 1 Co, 5, 9), de recevoir une lettre écrite par les Corinthiens (1 Co 7, 1). Puisque 1 Corinthiens est écrite au moment de la Pâque (1 Co 5, 7 et 16, 8), elle ne peut être antérieure au printemps de 54, mais on peut la reculer jusqu’au printemps de 55 ou celui de 56.

La date ensuite indiquée est extrêmement surprenante : « 53-55 : Épître aux Colossiens, attribuée à un disciple de Paul. » Si l’épître a été écrite entre 53 et 55, elle est évidemment écrite du vivant de Paul et ne peut provenir que de lui. Il est vrai qu’une autre date est proposée (70-80), après la mort de Paul. Mais la ville de Colosses a été détruite en l’an 60 par un tremblement de terre, et on ne voit guère comment une lettre pourrait avoir été adressée aux chrétiens de cette ville dix ou vingt ans plus tard.

D’une manière vague, la deuxième épître aux Corinthiens et l’épître aux Galates sont situées dans une large fourchette : 54-57. 2 Corinthiens est rédigée environ un an après 1 Corinthiens (cf. 2 Go 8, 10, comparé à 1 Go 16, 1). Si, comme le dit Le Monde de la Bible, 1 Corinthiens a été rédigée en 54 au plus tard, 2 Corinthiens devrait être rédigée en 55 au plus tard. Il n’y a donc pas de cohérence entre les divers éléments de cette chronologie.

Romains est datée de 56-57. En fait, comme je l’ai montré dans ce livre, c’est à la Pentecôte de 58 que Paul a été arrêté à Jérusalem, et Romains date de l’hiver 57-58.

Vient ensuite l’épître de Jacques, que la chronologie du Monde de la Bible situe autour de l’an 60 (fin années 50 – début années 60). Puisque Jacques a été lapidé en 62, cette date devrait entraîner la reconnaissance de l’authenticité de la lettre. Il n’en est rien : l’Épître de Jacques est « attribuée à un chrétien d’origine païenne de la seconde ou troisième génération ». À qui fera-t-on croire que l’épître de Jacques n’est pas rédigée par un judéo-chrétien ? Et comment un texte de l’an 60 pourrait-il provenir d’un chrétien de la seconde ou troisième génération, alors que Jésus n’a été crucifié qu’en l’an 30 ? Comment peut-on qualifier de scientifiques de pareilles contradictions ?

L’épître aux Hébreux est située de manière très imprécise entre 60 et 90. Nous avons vu que cette épître ne peut avoir été rédigée après 70, puisque l’auteur parle du culte sacrificiel du Temple comme d’une réalité toujours actuelle (Hb 10, 1-3).

L’évangile de Marc est situé « vers 70 », ce qui est assez imprécis pour satisfaire tout le monde.

La datation de la première épître de Pierre est très imprécise : 70-90. On n’explique guère, à cette époque tardive, pourquoi cet écrit a tant de ressemblances avec l’épître de Jacques et avec l’épître aux Romains. En particulier, l’atmosphère de respect de l’autorité civile est la même en Rm 13, 1-7 et en 1 P 2, 13-17, ce qui se comprend difficilement après la persécution des chrétiens par Néron.

La fourchette indiquée pour la deuxième épître aux Thessaloniciens est encore plus large : 70-100. On se demande bien pourquoi, à une époque aussi tardive, certains chrétiens s’étaient cru dispensés de travailler (2 Th 3,6-12).

Les écrits de Luc (l’évangile et les Actes des Apôtres) sont situés entre 80 et 90. On ne voit pas pour quelles raisons cette histoire des origines chrétiennes ne pourrait pas avoir été écrite avant la persécution des chrétiens par Néron, à laquelle elle ne fait aucune allusion. Il est remarquable que dans les Actes les autorités romaines sont toujours présentées comme impartiales dans le débat entre la religion juive et la religion chrétienne, ce qui n’a plus été le cas après l’incendie de Rome en 64.

La lettre de Jude est située, de manière très vague, entre 80 et 100. Il est difficile de croire qu’après 70 cette lettre, dont l’objet est de montrer que les incrédules sont toujours châtiés par Dieu, puisse avoir omis de mentionner la destruction de Jérusalem. C’est pourquoi une date entre 66 et 69 est plus satisfaisante.

La lettre aux Éphésiens est elle aussi datée de 80-100. Étant donné que Colossiens, qui lui est tellement apparentée, est située dans cette chronologie en 53-5 5, on se demande pourquoi un faussaire se serait inspiré de ce texte ancien, sans faire aucune allusion aux autres lettres contemporaines (1 et 2 Corinthiens, Philippiens, Galates, Romains). On se demande aussi pourquoi un chrétien des années 80 ou 90 aurait tellement insisté sur l’état de captivité dans lequel Paul est censé se trouver (Éph 3, 1 ; 4, 1 ; 6, 20). Tout ceci semble vraiment artificiel.

Assez curieusement, l’évangile de Jean est situé dans une fourchette allant de 75 à 100. Habituellement, l’extrême fin du siècle est indiquée, puisque Irénée nous assure que Jean a vécu jusqu’au règne de Trajan (98-117).

L’Apocalypse est datée de 89-96. Selon Irénée, cette révélation a été vue à la fin du règne de Domitien (81-96), mais elle a pu n’être mise par écrit que sous le règne de Nerva (96-98).

Avec une grande précision, l’évangile de Matthieu est daté de l’an 100. On ne tient aucun compte du témoignage unanime des Pères de l’Église, qui font de Matthieu le premier des évangiles. Et surtout, il est illogique de situer l’évangile de Luc en 80-85 et l’évangile de Matthieu en l’an 100 : les deux évangiles, presque inconciliables en ce qui concerne les évangiles de l’enfance et les récits d’apparition du Ressuscité, ne peuvent s’être mutuellement connus, ils doivent avoir été rédigés à la même époque en des régions différentes.

C’est aussi en l’an 100 qu’auraient été rédigées l’épître à Tite et les deux lettres à Timothée. Cette date est totalement fantaisiste. Pourquoi l’année 100 plutôt que 95, ou 85, ou 75 ? Pourquoi, dans ces fausses lettres écrites la même année, imagine-t-on Paul libre de ses mouvements (Tite, 1 Timothée) ou chargé de chaînes (2 Timothée) ? Pourquoi, à cette date tardive, décrit-on une Église qui ne fait que commencer à s’organiser ? Pourquoi l’épître à Tite met-elle en scène des sectaires judaïsants (Tt 1, 10), semblables à ceux que Paul rencontrait en Gal 6, 12-13 ou en 2 Co 11, 20-22 ? Pourquoi la première épître à Timothée forme-t-elle le vœu d’une vie « calme et paisible » sous le regard bienveillant des autorités (1 Tim 2, 1-2), alors qu’en l’an 100, sous le règne de Trajan, les chrétiens n’ont pas le droit de manifester ouvertement leur foi ? Pourquoi, à cette époque tardive, le glorieux apôtre Paul est-il présenté comme un « blasphémateur » (1 Tim 1, 1-3), le « premier des pécheurs » (1 Tim 1, 15) ? On voit à quelles impasses mène le refis de l’authenticité des épîtres pastorales.

C’est entre 100 et 110, donc après l’évangile de Jean, qu’est située la première épître de Jean. Pourtant, son auteur se présente avec insistance comme un témoin oculaire (1 Jn 1, 1-3), et la lettre n’aurait pas été reçue dans l’Église si cette prétention avait été dénuée de fondement. S’il est crédible qu’un compagnon de Jésus ait pu vivre encore en l’an 100 (voir Jn 21, 23), la prouesse semble moins réalisable en l’an 110.

C’est aussi de l’an 110 que dateraient la deuxième et la troisième épîtres de Jean. Comment ces deux petits billets de circonstance auraient-ils été recopiés dans les communautés chrétiennes s’ils ne provenaient pas authentiquement d’un témoin prestigieux ?

Enfin, la deuxième épître de Pierre est située en 125-130, soixante et quelques années après la mort de Pierre. Visiblement, cette lettre est destinée à combattre des « railleurs » qui accusent Jésus d’être un faux prophète (2 P 3, 3-4) parce que son retour en gloire n’a pas encore en lieu. Puisque, selon cette chronologie, l’Apocalypse de Jean est rédigée entre 89 et 96, on voit mal comment le retard de la parousie pourrait encore poser problème en 125-130, alors que l’Apocalypse prévoit un règne du Christ de mille ans (Ap 20, 4) avant la destruction du ciel et de la terre (Ap 20, 11). Supposer une inquiétude sur le retard de la parousie au deuxième siècle de notre ère est un anachronisme de première grandeur.

Dans son pamphlet, Pierre Grelot explique que la deuxième épître de Pierre n’a pas pu être écrite avant que « ne fût réuni le Corpus des lettres de Paul (2 P 3, 15-16) ». Si le texte de 2 Pierre laissait entendre que les lettres de Paul ont été réunies en un Corpus, l’argument nous conduirait à situer 2 Pierre au troisième siècle après Jésus-Christ. En effet, pour publier en un volume toutes les lettres de Paul, il fallait nécessairement utiliser la technique du « codex » (le modèle de nos livres actuels, reliés en cahiers), qui ne fut inventée qu’en l’an 85 par le poète Martial. Les chrétiens n’ont certainement pas utilisé tout de suite et partout cette technique de pointe, et certainement pas entre 70 et 80, date à laquelle Grelot voudrait situer 2 Pierre, avec la Bible de Jérusalem de 1955. En réalité, le texte de 2 Pierre ne signifie nullement que les lettres de Paul sont réunies en un Corpus, mais simplement que la plupart d’entre elles sont connues, à l’état séparé, des destinataires de l’écrit pétrinien, ce qui peut fort bien avoir été le cas du vivant de Pierre et de Paul.

Alors que ma méthode conduit à des datations raisonnées et précises, le préjugé d’inauthenticité qui domine la science moderne depuis quelques décennies conduit à des déclarations d’ignorance et à des contradictions.

 

 

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La raison de la diatribe de Pierre Grelot n’est pas que ma démonstration serait intellectuellement peu convaincante. Elle tient au sous-titre que j’ai donné à mon livre dans sa première édition : « le triomphe du modernisme depuis vingt ans ». Grelot s’imagine que j’affuble de l’étiquette « modernistes » 99 % des exégètes d’aujourd’hui. Il n’en est rien. Si j’ai parlé du « triomphe du modernisme », c’est pour constater, comme je l’ai écrit dans mon Préambule, que les options critiques de Loisy, le père du modernisme exégétique, étaient maintenant adoptées par un grand nombre d’auteurs modernes, en tant qu’options critiques. Ce qui caractérisait le modernisme de Loisy, c’est l’idée selon laquelle Jésus n’était qu’un grand génie religieux, et non pas l’achèvement de la Révélation ; après lui, ses idées religieuses auraient été perfectionnées par d’autres génies religieux, Paul en tout premier lieu, le véritable fondateur du christianisme. Je ne pense pas que les auteurs modernes catholiques partagent cette philosophie religieuse. Je constate simplement que, tout en reconnaissant eux-mêmes la divinité de Jésus de Nazareth, ils adoptent les options critiques qui étaient celles du père du modernisme exégétique, négateur de cette divinité.

Mon livre a été publié en 2002, centième anniversaire de la parution du manifeste de Loisy intitulé « De l’Évangile à l’Église. » À cette occasion, plusieurs livres avaient été diffusés, présentant Loisy comme un savant incompris, qui était en avance de cent ans sur la science exégétique. Toutes ses thèses, disait-on, sont maintenant vérifiées. Une grande maison d’édition catholique envisageait même de publier ses œuvres complètes. Cet engouement est maintenant bien retombé, mais c’est ce qui m’avait motivé pour montrer que les datations proposées par Loisy des livres du Nouveau Testament étaient sans fondement, et qu’on avait bien tort de les accepter aujourd’hui dans le monde catholique, à la fois pour des raisons scientifiques et pour respecter la pensée de l’Église sur l’origine apostolique des écrits du Nouveau Testament, qui n’est évidemment pas respectée par la Bible de Jérusalem, quand elle enseigne que 2 Pierre a été rédigée au milieu du IIe siècle après J.-C.

Pour éviter toute équivoque sur mes intentions, j’ai modifié le sous-titre du livre : « Le triomphe posthume d’Alfred Loisy. » Loisy n’a pas fait école de son vivant. Il a été boudé par les savants catholiques, et il n’a pas convaincu le reste du monde scientifique. Mais on voudrait nous faire croire aujourd’hui qu’il avait en fait raison.

Il s’en faut d’ailleurs de beaucoup que ses thèses sur le caractère tardif de beaucoup d’écrits du Nouveau Testament soient prônées aujourd’hui dans tout le monde exégétique protestant. La Nouvelle Bible Segond, publiée en 2002, penche nettement en faveur de l’authenticité d’Éphésiens, de Colossiens, de 2 Thessaloniciens, des épîtres à Tite et à Timothée, de l’épître de Jacques, de 1 Pierre et de Jude. Seule la deuxième épître de Pierre est déclarée pseudonymique, mais on la situe à la fin de l’âge apostolique et non au second siècle de notre ère. Paradoxalement, c’est maintenant dans les milieux protestants qu’on trouve une attitude d’attachement à la Tradition.

Chez les catholiques, au contraire, on constate une sorte d’acharnement à détruire, au nom de la « science », les convictions traditionnelles du commun des fidèles. Dans les dernières années, quatre exégètes de langue française ont cru bon d’écrire, dans des livres ou dans des articles, que Jésus n’a pas prononcé, au cours du repas de la dernière Cène, les paroles sur la coupe rapportées par Paul en 1 Go 11, 25 : « Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang » (ou, selon Matthieu 26-28 : « Ceci est mon sang de l’alliance »). L’interprétation sacrificielle de la Cène ne serait pas celle de Jésus, mais celle de la communauté primitive. Cette thèse, défendue au XIXe siècle par Lierzmann, et reprise par Loisy en 1902, serait une cause de scandale pour de nombreux fidèles, si elle était divulguée plus largement.

« Insiste à temps et à contretemps », disait Paul à Timothée (2 Tm 4, 2). Qu’on veuille bien m’excuser d’insister : l’exégèse catholique, notamment en France, s’est orientée sur de fausses pistes, et il est grand temps que le Magistère s’en rende compte.