La spiritualité d’Origène

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Gustave BARDY

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On ne peut manquer, lorsqu’on lit les œuvres d’Origène, d’être frappé de la profonde piété qui les anime. Celui que, trop souvent, on est tenté de regarder comme un philosophe uniquement curieux de spéculation, est en réalité une âme ardemment chrétienne, éprise de perfection pour elle-même et désireuse d’entraîner vers la perfection tous les fidèles auxquels s’adressent les homélies, tous les lecteurs pour lesquels sont écrits le De principiis ou les lourds volumes des commentaires.

 

Déjà le livre Des principes nous révèle cette orientation de l’âme d’Origène. Évidemment, le constructeur de systèmes se donne ici libre carrière : il s’agit pour lui, tout en demeurant attaché à l’enseignement traditionnel de l’Église, dont il rappelle les dogmes essentiels dès sa préface, de retracer les destinées de l’univers. Avec une tranquille audace, il accumule les hypothèses, il soulève les problèmes, il esquisse des solutions ; la terre a des horizons trop bornés pour lui ; c’est le monde entier qui l’intéresse, et non seulement le monde présent, mais tous les mondes passés et futurs qui se sont succédé et qui se succéderont au cours des siècles infinis. Aussi n’est-il pas étonnant que ses rêveries, du moins certaines d’entre elles, aient fini par être condamnées par l’Église.

Cependant, même lorsqu’il spécule ainsi sur l’ensemble des choses, il ne perd pas de vue les problèmes spécifiquement religieux. Et il peut être bon, au début de ces pages qui voudraient éclairer quelques aspects de la spiritualité d’Origène, de se replacer d’emblée de ce point de vue totalitaire, pour marquer le but poursuivi par toute la création et plus spécialement par les hommes que Dieu a créés à son image.

Ce but est essentiellement la ressemblance avec Dieu, ou, si l’on préfère, l’union à Dieu. Le texte célèbre de la première lettre aux Corinthiens : « Alors Dieu sera tout en tous » (I Cor., XV, 28), ne cesse pas de s’imposer à l’esprit d’Origène, qui essaie de deviner comment pourra être réalisé cet immense dessein. Le grand docteur trace ici un admirable tableau de l’univers et de sa destinée :

 

Le souverain bien auquel tend toute nature raisonnable, et qu’on appelle même la fin de toutes choses consiste, selon la plupart des philosophes, à devenir semblable à Dieu, dans toute la mesure du possible. Selon moi, cette définition n’a pas été tant découverte par eux qu’empruntée aux livres divins. Car c’est là ce qu’enseigne Moïse avant tous les autres, lorsqu’il raconte la création du premier homme : « Dieu dit : Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. » Puis il ajoute : « Et Dieu fit l’homme ; il le fit à l’image de Dieu ; il les fit homme et femme et les bénit. » En disant : il le fit à l’image de Dieu, et en ne parlant plus de la ressemblance, il veut montrer que l’homme a reçu la dignité de l’image lors de la première création, mais que la perfection de la ressemblance lui a été réservée pour la consommation des choses : il faut que l’homme, par le zèle de sa propre industrie, se l’acquière à lui-même en imitant Dieu : la possibilité de la perfection lui a été donnée au commencement par la dignité de l’image : à lui de consommer la ressemblance par le parfait achèvement des œuvres, à la fin du monde.

... (À ce moment, Dieu est en tous.) Qu’est-ce donc ce tout que Dieu doit être en tous ? À mon avis, cette formule : Dieu sera tout en tous, signifie qu’il sera tout même en chacun. Et en chacun il sera tout, en ce sens que tout ce que l’esprit raisonnable, purifié de toute souillure des vices, lavé de toute tache de la malice, peut sentir, comprendre ou penser, tout absolument est Dieu : qu’il sente Dieu, qu’il pense à Dieu, qu’il voie Dieu, qu’il possède Dieu, que tous ses mouvements soient le mode et la mesure de Dieu : c’est ainsi que Dieu lui sera tout. Car il n’y aura plus désormais de discernement du bien et du mal, puisqu’il n’y aura plus de mal, Dieu lui étant tout, en qui il n’y a aucun mal : il ne désirera plus manger de l’arbre de la science du bien et du mal, celui qui est toujours dans le bien, et à qui Dieu est tout 1.

 

En quelques lignes, nous venons de suivre l’histoire entière de l’humanité, depuis la création du monde jusqu’à la consommation des choses : Origène est coutumier de pareils coups d’ailes ; et, si l’on admettait avec lui l’hypothèse des chutes et des restaurations successives des âmes, il faudrait en effet parcourir tout le cycle de ces transformations pour être assuré que chaque individu parvient bien à sa destinée.

De fait, nous ne sommes pas obligés d’envisager ainsi les choses ; et Origène lui-même, en dehors du De principiis, se place généralement à un point de vue plus accessible : c’est entre la naissance à la vie chrétienne et la mort naturelle qu’il suit l’âme dans les chemins de la perfection, et qu’il lui apprend à réaliser cette ressemblance avec Dieu qui est le but de toute existence humaine 2.

Ce qu’il y a de vrai, ce qu’il est permis d’ajouter dès maintenant, c’est que ce but ne saurait être pleinement atteint ici-bas :

 

Comme l’œil recherche naturellement la lumière, comme le corps aspire naturellement au boire et au manger, notre âme éprouve le besoin instinctif de connaître la vérité divine et la raison des choses ; et ce désir qu’a mis en nous l’auteur de notre être sera un jour pleinement assouvi, car on ne peut pas dire que Dieu nous inspire en vain l’amour de la vérité. Ici-bas, avec quelque ardeur que nous nous adonnions aux méditations saintes, nous ne recueillons que les bribes du festin de la science divine ; néanmoins, cette occupation tient le désir en éveil, alimente l’amour de la vérité et dispose à mieux la recevoir un jour. Le peintre, avant de commencer son tableau, en trace légèrement le dessin sur la toile pour la préparer au travail du pinceau et faciliter l’exécution de l’œuvre : ainsi le crayon du divin artiste esquisse déjà en notre âme, durant la vie présente, une ébauche de la ressemblance parfaite que nous destine la vie future 3.

 

Et ici, il nous faut encore revenir pour un instant aux spéculations pures. Pour Origène, on le sait, l’âme n’est pas autre chose qu’un esprit refroidi et déchu 4 : sa déchéance même et sa descente dans un corps mortel la rendent incapable de contempler les choses telles qu’elles sont, et, d’une manière spéciale, de contempler Dieu. Il faut qu’elle retrouve sa condition première, qu’elle redevienne un νους, un esprit, une intelligence pure, pour atteindre les sommets de la contemplation :

 

Lorsque nous aurons fait assez de progrès pour n’être plus des chairs et des corps, et peut-être plus même des âmes, notre esprit et nos sens, arrivés à la perfection, ne seront plus troublés par le nuage des passions, et ils verront les substances rationnelles et intelligibles face à face 5.

 

La même doctrine trouve son expression dans le De oratione :

 

Les yeux de l’esprit sont élevés lorsqu’ils ne s’arrêtent plus aux biens terrestres, qu’ils ne se remplissent plus des images matérielles, qu’ils montent assez haut pour dédaigner les choses créées et ne penser qu’à Dieu seul, pour l’écouter avec attention et respect : comment ne retireraient-ils pas les plus grands avantages, ces yeux qui contemplent à découvert la gloire du Très-Haut et se transforment en la même image, de gloire en gloire (II Cor., III, 18). Ils reçoivent alors un reflet de quelque intelligible divin, comme il est écrit : « La lumière de ton visage a été marquée sur nous, Seigneur » (Psalm., IV, 7). L’âme élevée, se mettant à la suite de l’Esprit et se dégageant du corps, non contente encore de suivre l’Esprit, mais devenant en lui, ce qui est expliqué par les mots : « Vers toi, j’ai levé mon âme » (Psalm., XXIV, 1), comment ne dépose-t-elle pas la nature de l’âme pour devenir spirituelle 6 ?

 

On peut remarquer d’ailleurs qu’Origène se contente ici de traduire une opinion courante de son temps. Plotin, en particulier, développe longuement dans les Ennéades l’idée que la faculté capable de saisir l’un est le νους χαθαρς, l’esprit pur, la pointe extrême de l’esprit. Celui-ci en même temps est nôtre et n’est pas nôtre : on ne peut le compter parmi les parties de l’âme, mais il devient nôtre quand nous nous en servons. « C’est ce qui permet d’en parler tantôt comme de quelque chose qui est au-dessus de nous, tantôt comme d’un bien propre que chacun possède tout entier dans la première âme ; de dire à la fois qu’il est une partie de nous et celui vers qui nous nous élevons, que nous sommes νους ; et que nous ne le sommes pas 7. » Pour le maître chrétien, comme pour le philosophe néo-platonicien, l’âme a besoin d’opérer une purification, de se détacher de tout ce qu’elle peut avoir de charnel, de bas, de terrestre ; et c’est seulement alors qu’elle devient capable de voir les réalités spirituelles.

Ces réalités, les bienheureux prophètes les ont contemplées : ils parlent, dans leurs oracles, de cieux ouverts, de discours entendus ; et ceux qui interprètent les Écritures selon la lettre s’imaginent que les prophètes ont été réellement les témoins de spectacles extraordinaires, qu’à leurs oreilles ont retenti des paroles redoutables :

 

Celui qui examine les choses plus profondément dira qu’il y a, selon l’Écriture, un certain sens général divin, que seuls les bienheureux savent acquérir, dont les espèces sont une vue apte à contempler des objets supérieurs aux corps, par exemple les séraphins et les chérubins ; une ouïe capable de saisir des voix qui n’ont aucune réalité dans l’air ; un goût capable de savourer le pain vivant qui est descendu du ciel et qui donne la vie au monde ; un odorat qui sent des odeurs comme celle du Christ devant Dieu ; un toucher comme celui dont Jean dit avoir palpé de ses mains le Verbe de vie. Or, les bienheureux prophètes, ayant trouvé ce sens divin, entendant divinement, voyant divinement, goûtant de même, odorant, si je puis dire, par une sensation non sensible, et touchant le Verbe par la foi, de sorte qu’il venait de lui jusqu’à eux un effluve qui les rendait sains, ont vu et entendu de cette manière ce qu’ils disent avoir vu, ce qu’ils disent avoir entendu, et enfin ont éprouvé des choses approchantes, comme lorsqu’ils ont mangé le commencement d’un livre qui leur était présenté 8.

 

Nous sommes obligés sans doute, pour parler de ces choses, d’employer des métaphores empruntées au monde sensible ; mais il ne faut pas s’y tromper : car c’est bien au-dessus des spectacles de cet univers qu’il s’agit de s’élever.

Comment faire pour cela ? Comment se vaincre en soi-même et rentrer dans son intérieur ; comment fermer les portes de ses sens et être tout entier, autant du moins que cela peut se faire ici-bas, en dehors du corps 9 ? Car tel est le but à atteindre, et tous n’y parviennent pas : « Il arrive que la lumière corporelle montre à ceux qui ont les yeux sains et sa propre présence et celle des objets qui tombent sous les sens. De même Dieu, pénétrant par une certaine vertu dans le νους de chacun, pourvu que la pensée ne soit pas voilée et n’éprouve pas quelque empêchement de la part des passions, se révèle lui-même et révèle les autres objets intelligibles à la raison éclairée de sa lumière. Il ne faut pas s’étonner si quelques-uns, se montrant très perspicaces dans les arts et dans les sciences ou dans certaines questions dialectiques et morales, ignorent Dieu. Leur entendement est semblable à l’œil qui voit tout plutôt que le soleil, mais ne s’élève jamais à la contemplation des rayons (de l’astre qui éclaire tout) 10. »

Nous n’avons pas à insister sur ce point : quelle que puisse être l’admiration éprouvée par Origène pour la philosophie et pour les sciences profanes, le grand docteur ne cesse pas de répéter que toute la sagesse humaine n’a de valeur que dans la mesure où elle prépare les âmes à connaître et à goûter la sagesse divine. Il n’a même pas à son égard l’indulgence bienveillante de Clément, qui se plaît à lui faire confiance. Mieux instruit que son maître de ses dangers, il met les fidèles en garde contre ses attraits trompeurs et s’efforce de les entraîner aux biens véritables de la contemplation. « Tant que je suis sur la terre, dit-il avec le psalmiste, si je dois renoncer à beaucoup de biens, je fais au moins une demande. Car, puisqu’il est impossible de jouir en abondance de tous les biens, du moins que ce bien ne me manque pas, ce grand bien, ce bien excellent : que je voie 11. »

 

Longue est la route à suivre avant d’atteindre le but. Origène se plaît à montrer dans les étapes des Hébreux, au cours des quarante années qu’ils passèrent au désert, le modèle des pérégrinations du chrétien :

 

Moïse a écrit ces choses par la parole du Seigneur, afin qu’en lisant et en voyant quels départs nous avons à faire et combien d’étapes il y a sur le chemin qui conduit au royaume, nous nous préparions à accomplir le voyage ; et qu’en regardant la route que nous devons suivre, nous ne laissions pas se consumer dans la paresse et l’inaction le temps de notre vie. Il ne faudrait pas qu’à force de nous arrêter aux vanités de ce monde et de nous complaire à tout ce qui flatte la vue, l’ouïe, le tact, l’odorat, le goût, les jours s’enfuient, le temps passe, nous devenions incapables de franchir toute la distance du voyage qui nous est imposé, nous succombions en route et que nous arrive ce qui est raconté de ceux qui ne purent arriver au but, mais dont les membres tombèrent dans le désert. Nous faisons donc un voyage et nous venons dans ce monde pour aller de vertu en vertu 12.

 

Il s’agit donc pour le chrétien de se purifier, de sortir en quelque sorte de soi-même, pour vivre à Dieu : telle est la première étape, et la plus indispensable de la vie spirituelle. Lui aussi, Plotin, parle de cette χαθαρσις, qui est en même temps « une fuite, une conversion, une séparation, dont le but est de dégager l’âme et de la laisser pure, c’est-à-dire non mélangée, c’est-à-dire seule, loin de la chair qui asservit et trouble 13 ». Et Origène écrit : « C’est après avoir accompli ce par quoi elle est purifiée par les actes et les mœurs, après avoir été conduite dans l’examen des phénomènes naturels, que l’âme arrive convenablement aux choses dogmatiques et mystiques et qu’elle monte, avec un amour sincère et spirituel, à la contemplation de la divinité 14. » Citons encore d’autres formules, qui mettent en relier la nécessité et la nature de cette purification :

 

L’âme n’est pas unie et associée au Verbe de Dieu avant que ne soit éloigné d’elle l’hiver des inquiétudes, la tempête des vices, de telle sorte que désormais elle ne soit plus agitée et ballottée à tout vent de doctrine. Mais lorsque de l’âme seront sorties toutes ces faiblesses, lorsque se sera enfui l’orage des désirs, alors les fleurs des vertus commenceront à s’épanouir en elle 15.

 

Et ailleurs :

 

C’est alors que vient à elle le Verbe de Dieu ; c’est alors qu’il l’appelle à Lui et l’exhorte à sortir, non seulement de la maison, mais de la ville, c’est-à-dire non seulement loin des vices de la chair, mais même hors de tout ce que renferme le monde de corporel et de visible 16.

 

Ces idées en elles-mêmes n’ont peut-être rien de spécifiquement chrétien ; mais Origène les renouvelle en quelque sorte et les transforme par la ferveur avec laquelle il demande au Seigneur d’opérer lui-même une transformation que le fidèle, abandonné à ses seules forces, serait impuissant à achever :

 

Qui donc me purifie ? Qui lave mes pieds ? Jésus, venez ; j’ai les pieds souillés ; pour moi, faites-vous esclave ; mettez de l’eau dans votre bassin. Je sais que téméraire est ce que je dis ; mais je crains la menace de celui qui affirme : Si je ne lave pas tes pieds, tu n’auras pas de part avec moi. Lavez donc mes pieds, pour que j’aie part avec vous. Et que dis-je : lavez mes pieds ? Pierre peut le dire, lui qui n’avait besoin de rien autre que d’avoir les pieds lavés ; car il était pur tout entier. Mais moi, une fois que je suis lavé, j’ai encore besoin du baptême dont le Seigneur dit : Il y a un autre baptême dont je dois être baptisé. Pourquoi ai-je parlé ainsi ? Je me prépare, moi et mes auditeurs, à de plus grands mystères si du moins la parole de Dieu vient en nous, si elle descend sur nous ; car je crains qu’elle ne me fuie, qu’elle ne méprise ma bénédiction 17.

 

Admirable prière, dans laquelle Origène se révèle tout entier, avec la vivacité de sa foi et l’ardeur de ses désirs. En face de la tâche qui s’impose, que peut le chrétien conscient de son indignité ? Il doit se renouveler, se purifier, dépouiller son âme des passions ; et cette tâche dépasse ses propres forces.

Sans doute cette purification n’exige pas que l’homme s’enferme au désert et recherche l’isolement. Partout, on peut suivre le Christ ; partout on peut trouver la solitude :

 

Toi donc, qui suis le Christ et es son imitateur, si tu demeures dans le Verbe de Dieu, si tu médites sa loi jour et nuit, si tu t’exerces dans ses commandements, tu es toujours au milieu des saints et tu ne t’en éloignes jamais. Car ce n’est pas dans un lieu qu’il faut rechercher la sainteté, mais dans les actes, dans la vie, partout. Si tout cela est selon Dieu, si tout cela est fait selon le précepte de Dieu, tu peux être dans ta maison, sur la place publique, et que dis-je sur la place publique ? tu peux être au théâtre : si tu y sers le Verbe de Dieu, ne doute pas que tu es parmi les saints. Paul, à ton avis, n’était-il pas parmi les saints, lorsqu’il entrait au théâtre ou venait à l’Aréopage, pour y prêcher le Christ aux Athéniens 18 ?

 

En général cependant, la solitude réelle, qui favorise le renouvellement, est préférable pour l’âme. Après avoir dit que l’on peut prier partout, Origène conseille aux fidèles de se retirer dans l’endroit le plus secret de leurs demeures pour y converser avec Dieu et leur recommande d’avoir, dans leurs maisons, un lieu réservé à l’oraison 19. Il connaît la tentation des didascales, qui, comme Jérémie, ont eu à souffrir de la part des hommes et veulent se retirer au désert : il n’approuve pas que l’on cède à cette tentation, mais il la comprend 20.

 

Ajoutons, en y insistant, que l’on ne trouve Dieu et son Verbe que dans l’Église. Origène n’oublie pas que la rencontre de l’âme et de Dieu s’accomplit dans le secret des cœurs. Mais il faut que l’Église enseigne à l’âme la connaissance du vrai Dieu :

 

Ce n’est pas avec ses parents, avec ses proches selon la chair, que l’on trouve Jésus. Mon Jésus ne peut pas être trouvé dans la compagnie des foules. Apprends où ses parents le cherchent et le trouvent, afin que toi aussi tu le cherches avec Marie et Joseph et que tu le découvres. Ils le cherchèrent, dit l’Écriture, et le trouvèrent dans le temple. Non pas quelque part, n’importe où ; mais dans le temple, et pas simplement au temple, mais au milieu des docteurs qu’il écoutait et qu’il interrogeait. Pour toi donc, cherche Jésus dans le temple de Dieu ; cherche-le auprès des didascales qui sont dans le temple et qui n’en sortent pas. Si tu le cherches ainsi, tu le trouveras. Si quelqu’un déclare qu’il est maître et ne possède pas Jésus, il n’est maître que de nom : près de lui, il est impossible de trouver Jésus, Verbe et Sagesse de Dieu 21.

 

Il serait facile de multiplier les textes. Naguère P. Batiffol a souligné déjà le caractère profondément ecclésiastique de la pensée d’Origène 22 : nous n’avons pas à refaire ici le travail si bien fait par l’éminent historien. Qu’il s’agisse du dogme ou qu’il s’agisse de la vie spirituelle, Origène s’attache de toute son âme à l’Église. Lorsqu’il lui arrive de parler de traditions secrètes, qui se transmettraient de bouche en bouche à quelques rares initiés 23, ou encore d’opposer les chrétiens parfaits qui connaissent le mystère du Verbe de Dieu aux charnels et aux simples à qui l’on se contente de prêcher le Christ crucifié 24, il est le plus souvent amené à ces hypothèses par les textes bibliques dont il se propose de donner le commentaire, et il ne semble pas qu’il y ait lieu d’insister sur le caractère peu orthodoxe de tels passages. Les simples peuvent s’élever à la gnose ; les charnels peuvent devenir spirituels ; les croyants ne sont pas séparés des gnostiques par une différence de nature ; entre les uns et les autres, il n’y a que quelques degrés à franchir. Aux uns comme aux autres, l’Église demeure l’indispensable maîtresse de vérité, et le plus humble des fidèles vaut mieux que le plus glorieux des maîtres hérétiques ou que le plus savant des docteurs profanes 25.

 

L’âme purifiée par le dépouillement progressif parvient-elle à l’apathie, qui serait comme l’étape dernière avant sa rencontre avec le Verbe ? On sait la place éminente que Clément d’Alexandrie donnait à cette indifférence absolue, à cette imperturbable sérénité du gnostique 26. Quelques textes d’Origène semblent aussi l’exalter :

 

C’est lorsque est détruite toute confusion en mon âme, lorsque je ne suis plus troublé par la mort de mon fils ou le décès de mon épouse, lorsque rien ni personne ne me conduit ou ne me provoque à la tristesse, à la colère, au désir, à la volupté, lorsque je demeure imperturbable et que je fais appel à la raison pour me confirmer et me fortifier, que se réalise en moi la parole : Babylone a été détruite (Ierem., XXVII, 23) 27.

 

Mais de tels passages sont rares dans l’œuvre d’Origène. Même lorsqu’il exhorte au martyre ses amis Ambroise et Protoctète, le grand docteur ne leur propose pas un idéal irréalisable :

 

Si parfois en votre âme, leur dit-il, vous sentez quelque angoisse, que l’Esprit du Christ qui est en vous dise à cette âme qui veut, dans la mesure de ses forces, le confondre : Mon âme, pourquoi es-tu triste ? et pourquoi me troubles-tu ? Espère en Dieu, car je le confesserai. Et encore : Plaise à Dieu que jamais notre âme ne soit troublée, mais que, même devant les tribunaux, devant les épées prêtes à nous égorger, elle soit gardée par la paix de Dieu qui dépasse tout sentiment, et qu’elle se tienne tranquille, en pensant que tous ceux qui sortent du corps habitent auprès du Seigneur de toutes choses. Si nous ne sommes pas tels que nous puissions garder toujours notre impassibilité, que du moins le trouble de notre âme ne se manifeste pas et n’apparaisse pas aux infidèles, de sorte que nous puissions encore nous justifier auprès de Dieu en lui disant : Mon Dieu, c’est en moi-même que mon âme a été troublée 28.

 

On voit sans peine combien une telle doctrine tient compte de la faiblesse de l’homme. Origène sait qu’il est pratiquement impossible d’arracher de son âme toutes les passions ; et si, parfois, il reprend les lieux communs de la prédication stoïcienne pour les enseigner à ses fidèles, il ne prétend pas ramener la perfection à l’apathie. Le chrétien parfait est, pour lui, celui qui contemple le mystère de Dieu, mais tous les chrétiens ne le contemplent pas de la même manière : un texte emprunté aux homélies sur la Genèse pourra résumer tout ce que nous avons déjà dit à ce sujet :

 

Tous ceux qui voient ne sont pas également illuminés par le Christ, mais chacun l’est selon la mesure dans laquelle il peut recevoir la force de la lumière. De même les yeux de notre corps ne sont pas également illuminés par le soleil : plus on monte en des lieux élevés, plus on en contemple de haut le lever, mieux on en perçoit aussi la splendeur et la chaleur ; de même notre esprit, lorsqu’il monte, lorsqu’il s’élève pour s’approcher du Christ et pour s’offrir de plus près à la splendeur de sa lumière, est plus magnifiquement, plus pleinement irradié de sa lumière, comme il le dit lui-même par le prophète : Approchez de moi et j’approcherai de vous, dit le Seigneur (Zach., 1, 3) ; et ailleurs : Je suis un Dieu qui approche et non un Dieu éloigné (Ierem., XXIII, 23).

Pourtant, nous n’allons pas tous semblablement à lui, mais chacun selon sa propre vertu. Ou bien nous allons à lui avec la foule, et il nous refait par le moyen des paraboles, afin seulement que nous ne défaillions pas à jeun sur la route ; ou bien nous restons assis sans cesse à ses pieds, sans nous occuper d’autre chose que d’entendre sa parole, sans nous laisser troubler par de multiples services, choisissant la meilleure part qui ne nous sera pas ôtée. Ceux qui approchent ainsi de lui reçoivent beaucoup plus de sa lumière. Et si, comme les apôtres, nous ne nous éloignons pas du tout de lui, mais que nous demeurions toujours avec lui dans toutes ses tribulations, alors il nous expose, il nous explique en secret ce qu’il avait dit aux foules, et il nous illumine bien plus clairement. Enfin, si l’on est capable d’aller avec lui jusqu’au sommet de la montagne, comme Pierre, Jacques et Jean, on n’est plus seulement illuminé de la lumière du Christ, mais on entend la voix du Père lui-même 29.

 

Essayons maintenant de nous faire une idée des progrès de l’âme dans la poursuite de son idéal. L’homme doit aller de vertu en vertu, monter sans cesse jusqu’à la perfection. La vie pratique s’oppose, si l’on veut, à la contemplation, mais elle en marque le chemin : il faut se préparer à la vision par le moyen des œuvres 30.

Les commençants se contentent du lait : ils ne peuvent pas encore manger les chairs du Verbe, ce qui signifie qu’ils ne sont pas capables de recevoir la doctrine consommée et parfaite. Mais après de longs exercices, après de multiples démarches, ils arrivent enfin au but ; c’est la nourriture des parfaits qui désormais nourrit leur faim 31. On ne parvient pas du premier coup à la sagesse et à la science : il faut progresser, franchir les différentes étapes qui nous séparent du but ; et de même, lorsqu’il s’agit pour nous de nous unir à la véritable vigne au point de ne faire qu’un avec elle, ce n’est pas au début que nous produirons des grappes des raisins mûrs et succulents avec lesquels on préparera le vin doux qui réjouit le cœur de l’homme ; il nous faudra d’abord donner naissance à des fleurs parfumées 32.

Plus encore, les démarches de l’âme et ses progrès ne seront pas rectilignes ; il y aura bien des allées et venues dans sa course :

 

L’épouse, écrit Origène dans ses homélies sur le Cantique des Cantiques, aperçoit l’époux ; et celui-ci, quand il est aperçu, s’éloigne. À plusieurs reprises, dans le poème sacré, les mêmes faits se reproduisent, mais on ne peut les comprendre sans en avoir fait l’expérience. Souvent, Dieu m’en est témoin, j’ai vu l’époux venir au-devant de moi ; je l’ai senti être pleinement avec moi ; puis, tout à coup, il s’est enfui et je n’ai plus pu trouver ce que je cherchais. De nouveau j’ai désiré sa venue, et, à plusieurs reprises, il est en effet revenu. Mais après qu’il était apparu et que mes mains l’avaient embrassé, il a glissé encore loin de moi. Et après qu’il s’est échappé, je le recherche encore ; et ce jeu se renouvelle jusqu’à ce que je le tienne en vérité 33.

 

Malgré tout, on peut tracer une sorte d’itinéraire de l’âme vers Dieu, et marquer le chemin qui conduit de la morale à la contemplation :

 

Il faut, selon la doctrine du très sage Salomon, que celui qui veut avoir la sagesse commence par étudier la morale et comprenne ce qui est écrit : Tu as désiré la sagesse, garde les commandements et Dieu te la donnera (Eccli., I, 26). Aussi ce maître, qui, le premier, a enseigné aux hommes la divine philosophie, a-t-il placé au début de son œuvre le livre des Proverbes, dans lequel il formule la doctrine morale. Lorsque son lecteur a progressé par son intelligence et par ses mœurs, il est conduit à l’enseignement de la nature ; et là, il apprend à connaître, en distinguant les causes et les natures, qu’il faut abandonner la vanité des vanités et se hâter vers les réalités perpétuelles et éternelles : c’est pourquoi, après les Proverbes, on passe à l’Ecclésiaste, qui nous enseigne que toutes les choses visibles et corporelles sont caduques et fragiles. Lorsque celui qui étudie la sagesse aura compris qu’il en est ainsi, il les méprisera et les dédaignera sans aucun doute, et, renonçant en quelque sorte à tout le siècle, il tendra aux biens invisibles et éternels, qui sont enseignés par des sens spirituels et sous des figures d’amours humaines dans le Cantique des Cantiques. C’est pourquoi ce livre tient la dernière place : on n’y arrive qu’après s’être corrigé dans ses mœurs ou après avoir appris la science et la distinction des choses compatibles et incompatibles, de telle sorte qu’on ne soit pas scandalisé par les figures qui décrivent et préparent l’amour de l’épouse pour l’époux céleste, c’est-à-dire de l’âme parfaite pour le Verbe de Dieu. On étudie d’abord ce qui purifie l’âme par les actes et les mœurs et la conduit à la distinction des phénomènes naturels ; après quoi on passe, en connaissance de cause, aux études dogmatiques ; et l’on monte enfin à la mystique, à la contemplation de Dieu, par un amour sincère et spirituel 34.

 

Morale et science, telles sont donc les deux grandes étapes que doit parcourir l’âme qui veut s’élever à la contemplation : elle agit d’abord ; elle étudie ensuite. Par son action, elle magnifie le Seigneur, en faisant grandir en elle son image 35 ; elle réalise en elle la plénitude de la gloire de Dieu 36. Par son travail, elle apprend à connaître le monde et à se connaître elle-même : cette dernière science est de la plus haute importance, et les longues pages que lui consacre Origène offrent un vif intérêt : les préoccupations morales y voisinent étrangement avec les problèmes métaphysiques les plus abstraits. Le maître d’Alexandrie demande aussi bien à son disciple de s’interroger sur ses propres dispositions à l’égard de la vertu, de faire une sorte d’examen de conscience, que d’étudier la substance de l’âme. Sans doute veut-il que les commençants se contentent de la connaissance élémentaire, celle qui a pour objet les vertus et les vices, les tendances, les affections, les passions, et réserve-t-il à ceux qui sont dans la voie du progrès les problèmes relatifs à la nature de l’âme 37 ; ici encore, il marque clairement la distinction de la pratique et de la gnose dont nous parlions tout à l’heure. Mais il nous est difficile de nous persuader que les études auxquelles Origène convie ses disciples puissent être véritablement fécondes : elles nous paraissent trop abstraites, trop métaphysiques, pour aboutir, du moins dans la plupart des cas, à un résultat appréciable. Cette remarque d’ailleurs n’est, de notre part, qu’une parenthèse : mieux vaut sans aucun doute, souligner que, dans ce développement, où il traite de la connaissance de soi, Origène se découvre tout entier, avec son double souci de la perfection morale et de la science achevée.

Ajoutons que le travail personnel de l’homme serait vain si le Seigneur ne le bénissait et ne le fécondait par sa grâce. L’esprit n’est pas à lui seul capable de comprendre les paroles divines : il doit surtout ne pas se décourager de son impuissance, mais attendre et prier : « Si parfois nous ne comprenons pas ce qui a été écrit, n’en restons pas moins agissants et ne courons pas pour cela aux tâches faciles, mais attendons que la grâce de Dieu nous apporte, en nous donnant la lumière de la science, l’explication de la question, ou du moins que la grâce de Dieu nous illumine par le moyen de l’homme qu’il aura choisi : alors nous n’aurons plus à chercher, mais notre question sera résolue. Si nous méritons de Dieu l’intelligence, lui-même ne tardera pas à nous consoler 38. »

Un passage du Commentaire sur le Cantique développe la même idée :

 

Toutes les âmes, s’il y en a de telles, qui sont pressées par l’amour du Verbe de Dieu, lorsque parfois elles se trouvent embarrassées par les paroles divines – et tous ceux qui ont éprouvé comment on peut être mis à l’étroit et enfermé dans les difficultés des propositions et des questions le savent bien –, lorsque parfois les énigmes et les obscurités de la loi ou des prophètes les entravent, si elles viennent à sentir la présence du Verbe et à entendre le son de sa voix, elles sont aussitôt soulagées. Et quand celui-ci commence à s’approcher de plus en plus et à illuminer ce qui était obscur, alors elles le voient « sautant sur les montagnes et sur les collines », c’est-à-dire leur suggérant le sens d’une intelligence haute et élevée 39.

 

Toutes les âmes ne sont donc pas appelées à la même intelligence des secrets divins, et ceux-ci sont de l’ordre spirituel : « Les apôtres eux-mêmes ont vu la parole de Dieu, non parce qu’ils ont contemplé le corps du Seigneur et Sauveur, mais parce qu’ils ont vu le Verbe. Car si avoir vu la parole de Dieu revient à avoir vu Jésus dans son corps, Pilate qui a condamné Jésus a vu la parole de Dieu ; Judas le traître et tous ceux qui ont crié : Crucifiez, crucifiez-le, enlevez-le de la terre, ont vu la parole de Dieu. Loin de nous cette pensée qu’un incrédule voie la parole de Dieu. Voir la parole de Dieu, c’est réaliser le mot du Sauveur : Celui qui me voit, voit le Père qui m’a envoyé 40. » Pour voir Dieu, il faut être pur, il faut être juste. Il y a des âmes à qui Jésus ne se fie pas et ne fait pas connaître ses secrets 41. Nul ne peut saisir le sens de l’Évangile selon saint Jean s’il n’a reposé sur la poitrine de Jésus et s’il n’a reçu de Jésus Marie, devenue sa mère à lui aussi 42.

Les apôtres ont été tout spécialement l’objet des prédilections du Sauveur qui leur a montré ses mystères. Origène se plaît à insister sur ce terme : montrer, qui recouvre peut-être une métaphore empruntée à l’initiation des martyrs païens :

 

Il leur montra qu’il devait aller à Jérusalem. Remarque ce mot : montra. De même qu’on montre les choses sensibles, ainsi Jésus est dit avoir montré à ses disciples ce qu’il leur dit. Et je ne crois pas que les souffrances qu’il a endurées des prêtres du peuple aient été montrées aussi clairement à ceux qui les ont vues des yeux du corps qu’elles l’ont été aux disciples par ce discours... Alors, il commença à montrer : il faut croire que, plus tard, il montra plus clairement aux apôtres, quand ils en furent devenus capables ; tandis qu’ici il les prépare et commence à leur montrer, ensuite il montre progressivement ; et il est raisonnable de penser que tout ce que Jésus a commencé à faire, il l’a achevé ; ainsi en est-il de ce qu’il a commencé à montrer à ses disciples, qu’il devait souffrir ce qui avait été écrit. Quand quelqu’un reçoit du Logos la gnose parfaite de ces choses, il faut dire que, l’intelligence voyant ce qui lui est montré, les choses sont parfaitement montrées par cette démonstration intellectuelle à qui veut contempler et contemple 43.

 

En commentant ce beau passage, J. Lebreton remarque avec raison que « tant que nous sommes ici-bas, nous devons marcher à la clarté de cette lueur qui nous guide dans les ténèbres, que c’est une précipitation téméraire de laisser tomber ce flambeau et de prétendre dès maintenant aux intuitions célestes 44 ». Origène, semble-t-il, ne l’oublie jamais, et il réserve aux élus, dans la vie future, la connaissance parfaite. Mais il ajoute que, dès ce monde, les âmes privilégiées jouissent du bienfait de la contemplation ; âmes peu nombreuses sans doute : dans l’entourage du Sauveur, les apôtres ont été appelés à voir ; dans la loi ancienne, c’était les prêtres qui étaient admis à la contemplation des secrets : « Les mystères qui sont renfermés dans le secret et ne sont révélés qu’aux seuls prêtres, non seulement nul homme animal n’y peut atteindre, mais ceux-là même qui semblent avoir de l’exercice et de l’étude ne peuvent pas arriver là, si leurs méthodes et leur vie ne les ont pas encore élevés jusqu’au sacerdoce . » Ils ressemblent aux porteurs de l’arche d’alliance ; ils ne connaissent Dieu que parce qu’ils en portent le poids ; ils apprennent imparfaitement dans la pratique de la vie ce qu’ils ne peuvent pas contempler.

Origène étend-il ce privilège de la contemplation aux prêtres de l’Église chrétienne ? Il est difficile de l’affirmer. Nous savons déjà qu’attaché par toutes les fibres de son âme à l’Église hiérarchique, il est porté à mettre en relief 45 la grandeur de la dignité sacerdotale et qu’il exige de ses membres une vertu plus haute que celle des simples fidèles : il ne serait pas étonnant que, lorsque les textes scripturaires qu’il commente lui en fournissent l’occasion, il semble accorder aux prêtres de l’Église les faveurs qui appartenaient en figure aux prêtres du sacerdoce lévitique. Mais la distinction reste difficile à faire, et tel est toujours le plus gros obstacle qui rend pour nous si complexe l’interprétation de la véritable pensée d’Origène : la Sainte Écriture ne cesse pas de lui servir de support ; et le fidèle commentateur en suit pas à pas les versets, sans se préoccuper, comme nous le désirerions, de mettre en relief sa doctrine personnelle.

 

Dans l’âme arrivée à la contemplation, le Christ habite véritablement. C’est la doctrine familière à saint Paul et à saint Jean que reprend Origène et qu’il se plaît à développer. Nous devons ici nous borner à citer un passage du commentaire sur le Cantique :

 

C’est ce roi qui dit : J’habiterai en eux et je me promènerai en eux ; c’est-à-dire en ceux qui ouvrent assez largement leur cœur au Verbe de Dieu pour qu’il puisse en quelque manière se promener dans ces espaces d’une vaste intelligence et d’une connaissance plus étendue. L’Écriture dit aussi que le roi se couche dans cette âme dont le Seigneur lui-même parle par le prophète : Sur qui reposerai-je, sinon sur l’homme humble et tranquille qui tremble à ma parole ? Ce roi, qui est le Verbe de Dieu, a son repos dans l’âme qui est déjà parvenue à la perfection, si du moins cette âme n’a aucun défaut, mais qu’elle soit pleine de sainteté, pleine de piété, de foi, de charité, de paix et de toute vertu. Alors, le roi prend plaisir à reposer sur elle, à y prendre son repos. C’est à cette âme que le Seigneur disait : Moi et mon Père nous viendrons et nous ferons chez lui notre demeure. Où donc le Christ dîne-t-il avec son Père ? Où fait-il sa demeure ? Où se couche-t-il ? Bienheureuse dilatation de cette âme ; bienheureux coussins de cet esprit, où le Père et le Fils et sans doute aussi l’Esprit-Saint couchent et dînent et font leur demeure ? De quelles richesses, de quels biens de tels convives ne seront-ils pas nourris ? La paix est leur première nourriture ; l’humilité et la patience leur sont également servies, la mansuétude et la douceur, et ce qui est pour eux d’une extrême suavité, la pureté de cœur. La charité obtient la première place dans ce festin 46.

 

De ce beau passage, nous retiendrons ici la dernière formule : La charité tient la première place dans ce festin. La vie spirituelle, dont nous avons essayé de retracer les différentes étapes, s’achève en effet et se consomme dans la charité, qui n’est que l’épanouissement suprême de la contemplation ; et c’est ici tout le commentaire du Cantique qu’il faudrait citer, si l’on voulait exposer en détail la doctrine d’Origène sur cet admirable sujet. Le docteur alexandrin trouve, pour parler de l’amour de Dieu, des accents profondément émouvants :

 

Qu’il est beau, qu’il est glorieux de recevoir la blessure de l’amour ! Celui-ci reçoit les traits de l’amour charnel ; un autre est blessé par les désirs terrestres. Toi, présente sans défense tes membres et tout ton être au trait choisi, au trait splendide, car c’est Dieu qui est l’archer. Écoute l’Écriture qui parle de cette même flèche ; bien plus, afin d’exciter davantage ton admiration, écoute cette flèche qui parle elle-même et qui dit : Il m’a placée comme une flèche de choix ; il m’a conservée dans son carquois. Et il m’a dit : Voici pour toi une grande chose : je t’ai appelée mon serviteur. Comprends ce que dit cette flèche, et comment elle a été élue par Dieu : comment le sort est bienheureux de ceux qui sont blessés par cette flèche. C’est cette flèche qui a blessé les disciples tandis qu’ils s’entretenaient en chemin et disaient : Notre cœur n’était-il pas brûlant au dedans de nous, tandis que, sur la route, il nous découvrait les Écritures 47 ?

 

Le Christ est l’époux de l’âme 48. Il l’aime sans mesure, et pour elle s’est donné tout entier : « Pourquoi dit-il : Lève-toi ? pourquoi dit-il : Dépêche-toi ? C’est que, pour toi, j’ai supporté la furie des tempêtes. Pour toi, j’ai reçu les ouragans qui t’étaient dus. À cause de toi, mon âme est devenue triste jusqu’à la mort ; je suis ressuscité des morts ; j’ai brisé les aiguillons de la mort et j’ai rompu les liens des enfers. C’est pourquoi je te dis : Lève-toi, viens, mon amie, ma toute belle, ma colombe, parce que l’hiver est passé, que la pluie s’en est allée, que les fleurs ont reparu sur la terre. En ressuscitant des morts, j’ai apaisé la tempête et j’ai rendu la tranquillité à la terre 49. »

Plus tard, on retrouvera des accents semblables dans Le mystère de Jésus et il serait facile, tout le long des siècles, de signaler chez ceux qui ont parlé du Christ une pareille tendresse. N’est-il pas spécialement intéressant de constater qu’Origène s’insère dans la grande tradition des amants passionnés du Sauveur ? Volontiers, on est tenté de le regarder comme un pur spéculatif, que seuls intéressent les problèmes les plus élevés et les plus subtils de la métaphysique. En réalité, son âme est pleine d’ardeur, de générosité, d’amour.

Parfois, il va jusqu’à s’inquiéter des mots qu’il emploie ; il remarque que l’Écriture, pour éviter tout risque de chute en ses lecteurs, emploie d’ordinaire le mot γαμή pour désigner l’amour de Dieu, tandis qu’elle réserve le terme ἔρως pour parler des amours humaines 50. Mais il constate aussi que dans certains cas, là où il n’y a aucun danger de confusion, l’Écriture ne craint pas de parler d’amour, qu’elle nous invite à devenir les amants de la Sagesse ; et cela le rassure. Il peut alors donner libre cours à sa tendresse ; et c’est en commentant l’Épître aux Romains qu’il s’élève, semble-t-il, le plus haut. Il trouve cet admirable texte de l’Apôtre : « Qui donc nous séparera de l’amour de Dieu ? la tribulation ? ou l’angoisse ? ou la persécution ? ou la faim ? ou la nudité ? ou le péril ? ou le glaive ? ainsi qu’il est écrit : « Pour toi, nous sommes mis à mort tout le jour ; nous sommes regardés comme des brebis de boucherie. Mais en tout cela, nous sommes victorieux par celui qui nous a aimés. » Et il y joint ce commentaire enflammé :

 

Pour toutes les raisons que nous avons énumérées plus haut, dit l’Apôtre, c’est-à-dire parce que nous ne sommes plus dans la chair mais dans l’esprit ; parce que l’Esprit de Dieu habite en nous ; parce que le Christ est en nous, lui par qui le corps est sans doute mort à cause du péché, tandis que l’esprit est vie à cause de la justification ; parce que nous ne sommes plus débiteurs de la chair pour vivre selon la chair, car nous avons mortifié par l’esprit les actes de la chair, parce que, grâce à l’esprit d’adoption, nous sommes devenus fils de Dieu ; et si nous sommes fils, nous sommes aussi héritiers de Dieu, cohéritiers du Christ ; parce que toute la création gémit et souffre avec nous, attendant la manifestation des fils de Dieu ; parce que, pour nous qui aimons Dieu, tout coopère au bien ; parce que Dieu nous a préconnus et prédestinés à devenir conformes à l’image de son Fils, nous qui avons été appelés selon son bon propos ; parce que, disons-nous, à la suite de tous ces bienfaits que nous avons obtenus, nous avons été fixés et enracinés dans l’amour de Dieu, qui pourra nous séparer de cet amour ?

Si la tribulation vient, nous dirons à Dieu : Dans la tribulation, vous m’avez dilaté. Si c’est l’angoisse du monde, celle qui provient des besoins du corps, nous chercherons la largeur de la sagesse et de la science de Dieu, dans laquelle le monde ne peut pas se trouver à l’étroit. Je reviendrai aux plaines immenses des Écritures divines ; je chercherai l’intelligence spirituelle de la parole de Dieu et nulle angoisse ne me presse plus. Par les très larges espaces de l’intelligence mystique et spirituelle, je galoperai. Si je souffre la persécution et si je confesse mon Christ devant les hommes, je suis assuré qu’il me confessera aussi devant son Père qui est dans le ciel.

Si la famine se présente, elle ne peut pas me troubler : car je possède le pain de vie qui est descendu du ciel et qui restaure les âmes affamées : ce pain ne peut jamais manquer, mais il est parfait et éternel.

La nudité ne me confond pas : j’ai revêtu le Seigneur Jésus-Christ et j’espère être encore recouvert de notre habitacle qui est du ciel. Car il faut que cet élément mortel revête l’immortalité, que cet élément corruptible revête l’incorruption.

Je ne craindrai pas le danger : Dieu est mon illumination et mon salut : que craindrai-je ? Dieu est le défenseur de ma vie : pourquoi tremblerai-je ?

Le glaive terrestre ne peut pas m’effrayer ; car j’ai avec moi un glaive plus puissant, celui de l’Esprit qui est le Verbe de Dieu. Avec moi est la parole de Dieu, vivante et efficace, qui est plus pénétrante que tout glaive aiguisé des deux côtés. Si donc le glaive du monde paraît au-dessus de ma tête, il me vaut un plus grand amour à l’égard de Dieu. Car je lui dirai : Selon qu’il est écrit, nous sommes mis à mort tout le jour ; nous sommes comptés comme des brebis de boucherie. Il ne me suffit pas en effet de mourir ou d’être tourmenté une heure seulement pour le Christ, mais tout le jour, c’est-à-dire tout le temps de ma vie. Car si je passe toute ma vie dans les persécutions et les dangers, je dirai que les souffrances de ce temps ne sont pas comparables à la gloire future qui sera révélée en nous. Bref est le temps de cette vie ; courts sont les instants passés au milieu des persécutions ; éternel et perpétuel est ce que nous attendons dans la gloire. Et en tout cela, dit l’Apôtre, nous sommes victorieux non par nos propres forces, mais grâce à celui qui nous a aimés 51.

 

Qu’ajouterons-nous à ce long passage qui marque en quelque sorte le point culminant de la pensée d’Origène sur la vie spirituelle ? Et ne faut-il pas rester sur l’impression profonde qu’il éveille dans les âmes ?

Plusieurs fois, en essayant de résumer, tant bien que mal, la doctrine spirituelle du grand docteur alexandrin, nous avons été tenté d’interrompre notre travail. Résume-t-on une pensée aussi riche, aussi complexe, peut-être aussi subtile et aussi fuyante que la sienne ? Au moment même où l’on croit la saisir, elle s’échappe et s’évanouit. Profondément catholique, Origène semble parfois faire appel aux traditions secrètes et marcher dans les voies dangereuses qui mènent au gnosticisme. Ardent et généreux, il paraît, en quelques-uns de ses développements, ne s’intéresser qu’aux problèmes les plus difficiles d’une métaphysique abstraite. Fidèle disciple du Sauveur crucifié, il parle quelquefois du mystère de la croix comme d’une révélation inférieure, bonne seulement pour les commençants qui ont encore besoin de lait, tandis que les parfaits sont appelés à la contemplation du Verbe lui-même, sinon de son Père.

Parmi ses commentateurs, beaucoup se sont arrêtés à décrire un seul aspect de son esprit. Au dernier d’entre eux, E. de Faye, on a pu justement reprocher le caractère unilatéral de son enquête : l’Origène qu’il nous représente n’est pas un maître catholique, mais un philosophe gnostique. Nous n’osons pas espérer avoir réussi à donner du grand docteur un portrait définitif : il y aurait fallu plus de science et plus de temps. Du moins pensons-nous que quelques pages donneront à bien des lecteurs l’envie d’étudier les textes eux-mêmes d’Origène : s’ils ne se laissent pas rebuter par les difficultés du début, ils seront largement récompensés de leurs efforts, en apprenant comment, au IIIe siècle, un maître catholique enseignait à ses disciples l’amour de Dieu et de son Christ.

 

Dijon.

 

Gustave BARDY.

 

Paru dans La Vie spirituelle en mai 1932.

 

 

 

 



1  De princip., III, 6, 1 et 3 ; édit. Koetschau, p. 280, 283.

2  Cf. In epist. ad Roman., IV, 5 ; In Luc. hom., XXIX ; édit. Rauer, p. 182.

3  De princip., II, 11, 4 ; édit. Koetschau, p. 187.

4  De princip., II, 8, 3 ; édit. Koetschau, p. 156-159.

5  De princip., II, 11, 7 ; édit. Koetschau, p., 91. Nous suivons ici la traduction de saint Jérôme. Rufin corrige et adoucit les expressions : « Et ita crescens per singula rationalis natura, non sicut in carne vel corpore et anima in hac vita crescebat, sed mente ac sensu aucta ad perfectam scientiam mens iam perfecta perducitur, nequaquam iam ultra istis carnalibus sensibus impedita, sed intellectualibus incrementis aucta, semper ad purum et, ut ita dixerim, facie ad faciem rerum causas inspiciens... »

6  De orat., IX, 2 ; édit. Koetschau, t. II, p. 319.

7  R. Arnou, Le désir de Dieu dans la philosophie de Plotin, Paris, 1921, p. 221.

8  Contra Cels., I, 48 ; édit. Koetschau, t. I, p. 98.

9  In psalm., IV, 4 ; P. G., XII, 1157.

10  In Psalm., IV, 7 ; P. G., XII, 1160. Cf. J. Denis, De la philosophie d’Origène, Paris, 1884, p. 248-249.

11  In Psalm., XXVI, 6 ; P. G., XII, 1280.

12  In Numer., hom. XXVII, 7 ; édit. Baehrens, t. II, p. 265.

13  R. Arnou, op. cit., p. 199.

14  In Cant. Cantic. comment., Prolog. ; édit. Baehrens, t. III, p. 78 : « Praemissis namque his quibus purificatur anima per actus et mores et in rerum discretionem naturalium perducitur, competenter ad dogmatica venitur et ad mystica, atque ad divinitatis contemplationem sincero et spirituali amore conscenditur. »

15  In Cant. Cantic. comment., IV ; édit. Baehrens, t. III, p. 224.

16  In Cant. Cantic. comment., IV, p. 230 : « Tunc ad eam venit Verbum Dei, tunc eam vocat ad se et hortatur ut exeat non solum extra domum sed extra civitatem, id est non solum extra carnis vitia efficiatur, sed etiam extra omue quidquid corporeum et visibile continetur in mundo. »

17  In Isai., hom. V, 2 ; édit. Baehrens, t. III, p. 264-265.

18  In Levit., hom. XII, 4 ; édit. Baehrens, t. I, p. 462.

19  De oratione, XXXI, 4 ; édit. Koetschau, t. II, p. 397-398.

20  In Ierem., hom. XX, 8 ; édit. Klostermann, p. 189-190.

21  In Luc., hom. XVIII ; édit. Rauer, p. 123-124.

22  P. Batiffol, L’Église naissante et le catholicisme, Paris, 1909, p. 355 sqq.

23  In libr. Jesu Nave, hom. XXIII, 4 ; édit. Baehrens, t. II, p. 446-447.

24  In Joan., I, 7, 43 ; édit. Preuschen, p. 12. On trouvera d’autres textes relatifs à la distinction des deux classes de fidèles dans G. Bardy, Origène (Les moralistes chrétiens), Paris, 1931, p. 203-236.

25  In psalm. XXXVI, hom. III, 6 ; P. G., XII, 1341 s.

26  Cf. G. Bardy, Clément d’Alexandrie (Les moralistes chrétiens), Paris, 1926, p. 276-288.

27  In Ierem., hom. III, 2 ; édit. Baehrens, t. III, p. 308.

28  Exhort. ad martyr., IV ; édit. Koetschau, t. I, p. 5-6.

29  In Genes., hom. I, 7 ; édit. Baehrens, t. I, p. 9-10. Cf. Contra Cels., IV, 18 ; édit. Koetschau, t. I, p. 287.

30  In psalm., CXXXIII, 1 ; P. G., XII, 1651 C ; In Cant. Cantic., hom. II, 11 ; édit. Baehrens. t. III, p. 57 : « Forsitan Salvator meus caprea sit iuxta θεωρίαν, cervus iuxta opera. » In Cant. Cantic., comment., II ; t. III ; p. 215.

31  In Exod., hom. VIII, 8 ; édit. Baehrens, t. I, p. 215.

32  In Cant. Cantic., comment., II ; t. III, p. 171.

33  In Cant. Cantic., comment., Prolog. ; édit. Baehrens, t. III, p. 77 s.

34  Ibid.

35  In Luc., hom. VIII ; édit. Rauer, p. 56.

36  In Isai., hom. IV, 2 ; édit. Baehrens, t. III, p. 259 : « Quomodo fit per singulos nostrum plenitudo gloriae Dei ? Si quae facio, quae loquor, in gloriam Dei fiunt, plenus sermo meus et actus fit gloriae Dei. Si et processus et ingressus meus in gloriam Dei est ; si cibus, si potus meus, si omnia quae ego facio in gloriam Dei fiunt, et ego particeps sum istius dicti : plena est omnis terra gloria eius. »

37  In Cant. Cantic., comment., II ; édit. Baehrens, t. III, p. 141-146.

38  In Isai., hom. II, 1 ; édit. Baehrens, t. III, p. 250.

39  In Cant. Cantic., comment. ; édit. Baehrens, t. III, p. 202.

40  In Luc., hom. I ; édit. Rauer, p. 8 ; cf. In Luc., hom. III, p. 23.

41  In Ioan., fragm. 33 ; édit. Preuschen, p. 508.

42  In Ioan., I, 4, 23 ; ibid., p. 8.

43  In Matth., XII, 19-20 ; P. G., XIII, 1028.

44  J. Lebreton, Les degrés de la connaissance religieuse d’après Origène, dans Recherches de Science religieuse, t. XII, 1922, p. 283.

45  In Numer., hom. IV, 3 ; édit. Baehrens, t. II, p. 23 sq ; cf. In Levit., hom., V, 3 ; ibid., t. I, p. 339-340.

46  In Cant. Cantic., comment., II ; édit. Baehrens, t. III, p. 164-165 ; cf. In libr. Iesu Nave, hom. XXIV, 2 ; t. II, p. 450-451.

47  In Cant. Cant., hom. II, 8 ; édit. Baehrens, t. III, p. 53-54. Cf. In Cant. Cant., comment., prolog. ; p. 67 : « Et ut evidentius dicam, si quis est qui portat adhuc imaginem terreni secundum exteriorem hominem, iste agitur cupidine et amore terreno ; qui vero portat imaginem caelestis secundum interiorem hominem agitur cupidine et amore caelesti. Amore autem et cupidine caelesti agitur anima, cum perspecta pulchritudine et decore Verbi Dei, speciem eius adamaverit et ex ipso telum quiddam et vulnus amoris acceperit. » In Cant. Cant., comment., III, p. 194.

48  Cf. In Numer., hom. XX, 2 ; édit. Baehrens, t. II, p. 187 : « Si ergo sic de Christo concepit anima, facit filios, pro quibus dicatur de ea, quia salva erit per filiorum generationem, si permanserit in fide et caritate et sanctitate cum sobrietate (I Tim., II, 15), etiam si prius, sicut Eva, seducta fuisse anima videatur. Est itaque vere beata soboles, ubi concubitus factus fuerit animae cum Verbo Dei, et ubi complexus ad in vicem dederint. Inde nascetur generosa progenies, inde pudicitia orietur, inde iustitia, inde patientia, inde mansuetudo et caritas atque omnium virtutum proles veneranda succedet. » Cf. In Cant. Cant., comment., Prolog. ; t. III, p. 67 ; In Ezech., hom. VIII, 3 ; In Levit. hom., II, 12 ; In Genes., hom. X, 2.

49  In Cant. Cant., hom. II, 12 ; t. III, p. 58.

50  In Cant. Cantic., comment., Prolog. ; édit. Baehrens, t. III, p. 68 ; In Joan., XX, 43 ; édit. Preuschen, p. 386.

51  In Epist. ad Roman., VII, 11 ; P. G., XIV, 1132. On pourrait compléter ce texte par des citations empruntées à l’Exhortation au martyre : on sait que cet admirable petit livre a été écrit, au plus fort de la persécution de Maximin pour encourager Ambroise et Protoctète, deux amis d’Origène, à tout sacrifier pour le Christ, mais il est difficile de choisir ce qu’il y aurait à citer parmi tant de pages enthousiastes. Cf. M. Viller, Martyre et perfection, dans Revue d’ascétique et de mystique, t. VI, 1925, p. 40 s.

 

 

 

 

 

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