Une lettre inédite de Camille C.

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Paul VERDEYEN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Camille C. (1900-1971) est maintenant bien connue, surtout grâce au beau livre que le Père Henri Caffarel lui a naguère consacré. Le Père Paul Verdeyen, s.j., commente ici une lettre inédite qui relate la recherche profonde d’unité de l’être soumis à l’emprise de Dieu. Les exigences de l’amour unitif relativisent toute activité seulement humaine, même dans le domaine religieux.

 

 

GRÂCE aux publications du chanoine Henri Caffarel, Camille C. n’est plus une inconnue dans les milieux monastiques et spirituels. Son admirable livre Camille C. ou l’emprise de Dieu a donné la parole à une dame qui, vivant dans l’intimité du Seigneur, ne cherchait pas à divulguer le trésor secret de sa vie.

Camille Crowet (1900-1971) était née dans une famille absolument athée. Elle ne fut pas baptisée. « Et pourtant, dit-elle, dès l’âge de six ans j’éprouvais un impérieux besoin de m’agenouiller. Un étrange sentiment de joie naissait alors en moi. Il n’y avait certainement là aucune influence extérieure : petites amies, servantes, premières lectures, tout était trié sur le volet pour me protéger contre le prétendu virus de la foi ». Elle devint une des premières étudiantes de l’Université libre de Bruxelles, où elle obtint le grade de docteur en sciences chimiques. Elle y fit la connaissance d’un des rares étudiants catholiques. En 1925 elle se fit baptiser juste avant son mariage. Le 24 novembre de cette année, elle fit sa première communion, qui s’accompagna d’une intense expérience mystique.

Les époux Louis et Camille Contzen-Crowet n’ont pas eu d’enfants, mais ils sont restés très unis tout au long de leur mariage. Monsieur Contzen appartenait à une famille traditionnellement catholique. Il est mort en 1987 comme président du Conseil de Fabrique d’Église de Profondsart. Et pourtant il n’a jamais compris grand-chose du témoignage de Camille. Il ne s’est même pas rendu compte des expériences exceptionnelles de son épouse. Il s’avère bien exact que le Seigneur cache ses amis dans le secret de sa Face.

Le hasard d’une rencontre amicale nous a fait connaître une lettre intéressante de Camille. Cette lettre était adressée à un directeur spirituel qui se rendait peu compte de l’état de son âme. La discrétion nous oblige d’omettre quelques phrases de la section finale. Nous indiquerons ces omissions par des crochets.

Camille évoque dans cette lettre la période éprouvante pendant laquelle elle a adhéré à une sorte de tiers ordre appelée « Pieuse Union ». Henri Caffarel mentionne cet épisode dans son livre L’emprise de Dieu aux pages 303 à 308. Abstraction faite des circonstances particulières, la lettre reste d’une telle grandeur spirituelle, que nous pensons pouvoir la publier sans attendre un plus grand recul du temps.

 

 

        Benedicite Domino

Samedi de la Passion [1941]            

        Bien cher et bon Père,

Dans ma dernière lettre, je n’attribuais pas ma tiédeur actuelle au manque de communion et cela parce que depuis un bon moment déjà avant notre installation à Profondsart et alors que je communiais encore tous les jours, ma ferveur était déjà bien tombée. Ces communions étaient déjà comme une nourriture que mon âme n’assimilait plus. Ce fait est certainement dû chez moi à l’accumulation de prières vocales qui ont petit à petit annihilé ma vie intérieure. Pour expliquer cela, il faut que je remonte un peu haut. Vous savez que je n’ai pas eu une formation catholique. Je n’ai donc pas appris la prière vocale avant toute autre. D’autre part, j’ai de tout temps eu beaucoup de difficultés à apprendre des textes de mémoire, la mémoire du mot à mot me faisant presque totalement défaut. Je suis arrivée au baptême ânonnant à grande peine le Pater et le Symbole. Il m’arrive même encore maintenant que les mots exacts d’une prière très courante m’échappent totalement. Depuis ma jeunesse, je me suis d’autre part astreinte à la réflexion méditative. Je possède encore des travaux de style qui en font foi. De là à glisser dans l’oraison dès ma conversion, il n’y eut évidemment qu’un pas, que Jésus m’aida d’ailleurs puissamment à franchir. Dès ma première communion, il se révéla complètement à moi et ma première action de grâces ne fut qu’un long colloque d’amour. Depuis lors, j’ai senti la vie d’union s’épanouir en moi de plus en plus. Les étreintes de Jésus se faisaient de plus en plus fréquentes. De formules, je ne me souciais guère. Elles eussent été des entraves à mon amour, à cet amour que Jésus exigeait si impérieusement et d’une qualité si pure, si désintéressée. Jamais je n’ai même eu en vue la moindre récompense future. Faire le bon plaisir de l’Aimé me suffisait. Pour activer cet amour, il me suffisait de le contempler. Peu m’importait tout ce qu’il avait fait pour nous. Il n’aurait rien fait du tout, que je l’aurais aimé de même. Je l’aimais parce qu’il est, lui, le Verbe, la seconde Personne de la Trinité sainte et que quand dans sa gloire il s’est donné à l’âme, cette âme est marquée de son sceau à jamais. Dans ma naïveté, je m’imaginais d’ailleurs qu’il en était de même pour tous les chrétiens, et leur tiédeur était mon plus grand sujet d’étonnement. Ce n’est que bien plus tard que je sus qu’il s’agissait là de grâces spéciales et qu’il fallait même tout en raconter à son directeur. Je le fis dès lors scrupuleusement, bien que cela me déchirât l’âme. À ce point de vue, vous pouvez donc avoir complet apaisement. Quels que soient les phénomènes que j’ai ressentis, tous mes directeurs m’ont affirmé qu’il n’y avait chez moi aucune illusion venant de moi-même ou du démon. Je puisais d’ailleurs trop de force dans mon amour pour mourir à moi-même et me mortifier.

En revanche de tout ce qu’il me donnait, Jésus exigeait peu, à part une grande attention amoureuse, beaucoup de docilité d’âme. Il aimait à ce que je sois toujours prête à recueillir tout l’amour dont les autres ne voulaient pas. Mon âme devait être comme une coupe vide tournée vers lui. Tout cela ne fut évidemment pas sans épreuves. J’en ai connu de terribles. Mais mille fois mieux encore ces souffrances d’enfer que ma tiédeur actuelle. Je n’ai même plus la force de souffrir profondément pour lui.

Quel que soit l’endroit où Jésus me voulait, je tâchais de m’abandonner à lui, ne fût-ce que quelques instants. Pour vous dire jusqu’où allait ma docilité, il me souvient d’avoir abandonné un jour en plein escalier un plateau que je montais à une servante malade, tellement l’appel de Jésus se faisait impérieux. Ce n’était que quelques minutes qu’il me soustrayait ainsi à mes devoirs d’état, mais mon âme devait être assez souple pour se donner à la minute. Or, pour cela, il faut que l’âme reste très libre, qu’elle reste fixée en Dieu par ce qu’elle a de supérieur. Une trop grande activité de toutes les facultés plus inférieures nuit énormément à cette liberté, partant à la facilité de se laisser envahir totalement par Dieu. Pour une trop grande jouissance des sens, cela va de soi. Mais pour moi, ce ne fut jamais le grand écueil parce que toute jouissance boru1e, je la reçois comme venant directement de Jésus et elle remonte à lui immédiatement. Le grand danger pour moi est surtout la trop grande activité intellectuelle. Laisser prendre le pas à cette activité-là, c’est sûrement écarter Jésus. Je sais me donner tellement à une idée, à un raisonnement, à une recherche. J’en ai eu la preuve concrète quand, sous la direction du Père Draime, je me suis mise à faire de la philosophie thomiste. C’était tellement mon affaire, que Jésus, n’y trouvant sans doute plus du tout son compte, me laissait à mes belles spéculations. Pour mon bonheur, le Père Draime fut envoyé à la Sarthe avant que le mal ne fût bien terrible. Il est évident qu’une trop grande activité de la mémoire, de l’attention produit le même effet. Ce fut là mon tort de m’encombrer de prières vocales en acceptant le règlement de la Pieuse Union. Moi, qui étais épouse de Jésus depuis son premier baiser, il me plaisait que cela fût sanctionné par des vœux, un nom, un costume. Et c’est pour ces vues humaines que j’ai accepté toutes ces prières vocales qui ont paralysé mon âme. Moi qui n’avais jamais dit non à Jésus, je me dérobais sans cesse pour bien réciter mon office sans faute. Je lui disais : « Quand j’aurai fini tierce, ou sexte, ou none... » Et quand j’avais fini, c’était lui qui me laissait seule. Le soir, c’était jadis l’heure bénie entre toutes, quand j’étais si bien à lui qu’au réveil, j’étais à lui encore. Or il me faut maintenant consacrer ces instants à lire ou dire tout ce qui me reste à faire. J’ai repoussé si souvent Jésus pour ne pas être en défaut avec la règle. Maintenant je m’endors l’âme sèche et harassée ; et du baiser à Jésus, il n’en est plus question.

Cette désaffection totale ne se fit pas en un jour, mais insidieusement. Lors de ma prise d’habit, je pouvais encore parfois me perdre toute en Jésus ; mais un an après, pour mes vœux, la situation de mon âme était déjà lamentable. J’étais devenue cette sèche machine à prières que je suis maintenant, sans élan, sans plus rien de spontané. Et maintenant, cela ne fait qu’empirer. Vous dites que je suis devenue plus mondaine d’idées ; c’était fatal. Ayant perdu ce qu’il y avait de vraiment spirituel en moi, le reste m’est devenu fastidieux au possible, ne m’intéresse plus. Puisqu’il faut supporter la vie quand même, il faut bien chercher quelque intérêt ailleurs. C’est avec un état d’âme pareil que j’ai dû affronter la malheureuse histoire de la Pieuse Union. Vous pouvez deviner le mal qu’elle m’a fait.

J’ai beaucoup hésité à vous écrire tout cela, parce que si pour moi l’état de l’union de l’âme avec Dieu est tout, et tout le reste que des moyens pour y arriver, il me semble que ce n’est peut-être pas tout à fait votre avis. [...] On parle beaucoup de pénitence et de travail. Tout cela est parfait mais n’est tout de même que l’accessoire. Supposez un instant, mon Père, qu’étant jeune vous vous fussiez marié. Votre épouse, très dévouée, passe son temps à travailler pour vous dans son ménage, elle sacrifie tous ses goûts aux vôtres. Et dans ses moments de loisir, elle vous lit de belles pages d’amour écrites par les plus grands écrivains. Auriez-vous été vraiment heureux ? L’essentiel ne manque-t-il pas dans cet amour, le cœur à cœur avec celle qu’on aime, l’amour des deux âmes ? Je sais qu’humainement c’est rare. Nos amours humaines sont souvent sans oraison et c’est pour cela qu’elles restent humaines. Mais ne transportons pas cela dans l’amour divin. Jésus est en droit d’exiger plus, puisque c’est lui qui fait tout, qu’il ne demande que la docilité de l’âme.

Je suis un triste exemple de ce que devient l’amour quand on n’y met plus que de l’humain.

Maintenant que vous savez tout, il n’y aura plus entre nous d’équivoques. Moi, je ne vois pas de remède à mon mal. Ce qui est fait est fait. Jésus m’avait avertie, j’ai passé outre. C’est le péché contre l’Esprit.

[...]

Excusez mon style décousu, mais je vous écris cette longue épître dans la salle d’attente de la gare d’Ottignies.

Veuillez croire, bien cher et bon Père, à ma respectueuse affection.

 

 

Commentaire

 

La structure de cette longue lettre est claire. L’introduction évoque d’abord la dernière lettre écrite par l’adressé et donne ensuite l’idée principale de la réponse : « Ma ferveur était déjà bien tombée. [...] Ce fait est certainement dû chez moi à l’accumulation de prières vocales qui ont petit à petit annihilé ma vie intérieure. » « Annihiler » ne signifie pas ici réaliser l’anéantissement spirituel, mais bien détruire ou paralyser la vie intérieure.

Suivent trois parties bien distinctes. En premier lieu, la description de l’aventure personnelle de Camille. Ensuite, l’origine et la cause principale de sa tiédeur actuelle (« Quel que soit l’endroit... »). Finalement, un appel à la compréhension du directeur spirituel (« J’ai beaucoup hésité... »).

L’aventure personnelle de Camille C. nous est assez bien connue grâce au livre excellent de Henri Caffarel intitulé L’emprise de Dieu (Paris, 1982). La lettre donne un résumé de cette vocation exceptionnelle. Ce qui frappe surtout, c’est le ton assuré de Camille, qui ne peut ni ne veut rien renier de son passé lumineux, malgré les ténèbres actuelles. Elle reste convaincue de ce que les directeurs successifs lui ont affirmé : « Il n’y a chez moi aucune illusion venant de moi-même ou du démon. » Cette conviction explique la certitude de ses affirmations, la noble fierté d’une âme amoureuse qui ne peut oublier la présence de l’Époux malgré les ténèbres de son absence. Rappelons quelques phrases qui ont peu d’équivalents dans l’histoire de la spiritualité chrétienne. « Dès ma première communion, il se révéla complètement à moi. » « Jamais je n’ai même eu en vue la moindre récompense. » « [Jésus] n’aurait rien fait du tout, que je l’aurais aimé de même. » « [Jésus] aimait à ce que je sois toujours prête à recueillir tout l’amour dont les autres ne voulaient pas. » De fait Camille ne se raconte pas elle-même ; elle raconte plutôt les faits et gestes du Bien-Aimé à son égard. N’en doutons plus : Camille est de la race de Hadewijch d’Anvers, de Thérèse d’Avila, de Marie de l’Incarnation. Elle appartient au cercle restreint de femmes élues qui se sont abandonnées totalement à une seule et absolue passion, à l’amour fou de leur Bien-Aimé.

La seconde partie relate un faux pas de Camille dans sa relation amoureuse. Si nous sommes prêts à accepter le récit de la vocation mystique, pourquoi mettrions-nous en question le récit de la défaillance humaine ? Celle-ci est décrite avec la même lucidité et sans souci de justification. « Moi, qui étais épouse de Jésus depuis son premier baiser, il me plaisait que cela fût sanctionné par des vœux, un nom, un costume ». Nulle mention de l’invitation quasi certaine, des instances probables de la part de son directeur. Elle a cherché une sanction officielle et extérieure, un nom de religion, un costume distinctif. Elle a préféré une certitude humaine à la conviction intime de sa propre conscience. Faiblesse humaine qui semblera à plusieurs d’un caractère bien inoffensif. Seulement, les conséquences ont été désastreuses pour la vie de prière, pour le contact direct avec l’Époux. « C’est pour ces vues humaines que j’ai accepté toutes ces prières vocales qui ont paralysé mon âme. »

Mise en question de la prière vocale, de l’office quotidien, de la règle de vie prescrite par la Pieuse Union ! Bien sûr, on peut faire observer que Camille ne conteste nullement la valeur de ces pieux exercices pour des personnes qui y trouvent aide et consolation. Elle constate simplement leurs effets désastreux dans sa propre vie. Il est probable qu’elle a vu juste. Entendons-nous bien. Je ne pense pas que son faux pas soit l’origine de la grande nuit qu’elle a vécue de 1946 à 1965. Le Bien-Aimé a l’habitude de purifier ses épouses par de telles épreuves. Il est difficile et inutile d’y faire la part entre la faiblesse humaine et le bon vouloir du Bien-Aimé. Mais il reste évident que l’office quotidien, que les exercices de la Pieuse Union entravaient souvent le dialogue entre l’Époux et l’épouse. La sincérité lucide de Camille ne nous renseigne pas simplement sur son propre cas. Elle comporte à la fois un message pour les âmes qui cherchent et désirent un contact plus intime avec le Seigneur. Ce message ne les invite pas à abandonner toute prière vocale. Il leur rappelle plutôt qu’elles doivent rester attentives et disponibles pour le Seigneur. Il n’est pas normal que de telles âmes se cantonnent dans la prière vocale. Il n’est pas normal que la vie de prière ne montre aucune évolution au cours des années. Il ne suffit pas de rester fidèle à l’office, au bréviaire, à de pieux exercices librement assumés, si l’Époux veut se donner plus intimement, plus librement, plus directement. De telles âmes oublient quelquefois que les exercices imposés (ou qu’elles se sont imposés) ne sont que des moyens pour trouver le Seigneur. Or tous les moyens ont la tendance de prendre la place du but recherché, et de ce fait ils se changent en obstacles. Mêmes les âmes généreuses courent le risque de préférer leur propre idéal de perfection à la volonté du Bien-Aimé. Elles se cramponnent alors au service visible et sanctionné au lieu de se hasarder sur les chemins d’une vie plus intérieure, plus silencieuse, plus abandonnée au seul plaisir du Bien-Aimé.

La troisième partie de la lettre est une interpellation du directeur. Pour Camille, « l’état de l’union de l’âme avec Dieu est tout, et tout le reste que des moyens pour y arriver ». Est-ce aussi l’avis du directeur ? Celui-ci semble accentuer le rôle de la pénitence et du travail, il semble sous-estimer la valeur de l’oraison méditative, du « cœur à cœur » d’un dialogue amoureux. Quel amant serait satisfait de belles pages d’amour écrites par les grands auteurs ? Cette question rhétorique exprime encore les limites de la prière vocale. Celle-ci est une belle page d’amour, mais écrite par de tierces personnes !

On remarque ici combien il est difficile de comprendre et de diriger les âmes comblées de grâces mystiques. Et pourtant de telles âmes ont besoin d’un directeur avisé. « Moi, je ne vois pas de remède à mon mal. » La direction de telles âmes exige une certaine connaissance de la vie spirituelle, mais surtout une grande humilité. Le directeur doit être attentif au travail de l’Esprit divin, qui se manifeste surtout dans la vie spirituelle de la dirigée. Saint François de Sales se laissait instruire par les consolations, et même par les désolations et les difficultés de Jeanne de Chantal. À ce point que l’on peut se demander en certaines occasions qui dirigeait qui. On a l’impression que les bons directeurs sont encore plus rares que les âmes en quête de direction. Beaucoup de prêtres pensent avoir des tâches bien plus importantes que d’écouter une bonne femme qui se fait des idées !

 

 

 

Père Paul VERDEYEN, s.j.

 

Paru dans la revue Carmel en 1999.

 

 

 

 

 

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