Attitudes

 

 

 

Faut-il donc dire que tout est bien sur cette terre où ténèbres et lumières, guerre et paix, deuils et fêtes se succèdent en un tumulte étourdissant, que domine la plainte des êtres roulés par le flux et le reflux des évènements ?

Faut-il accepter la faim du pauvre, l’arrêt du malade, la misère errante du génie sans asile, la souffrance de la veuve, celle de la mère qui a enfanté ses fils pour le risque, la guerre, la mort et livré ses filles à l’amour. Faut-il sourire devant ces femmes solitaires que le désir, soleil humain, n’a jamais réchauffées et qui n’ont point connu l’immense ivresse de se sentir belles et aimées dans la douceur du jour ?

En face du spectacle confus du monde, sages, ne cherchez pas d’autres mots que ceux-là : « J’ai pitié, et j’ignore ! » J’ai pitié de celui qui aime et de celui qui est aimé, de celui qui cherche et de celui qui ne veut pas trouver, des avides et des rassasiés. J’ignore ce qui s’opère en ces formes vivantes attaquées à grands coups par le dur ciseau du destin.

Tout est danger : un peu trop de richesse, une trop longue misère, un échec trop constant, une chance trop durable, un excès de travail ou de loisir, de plénitude ou de privation, une dose trop forte de solitude et l’équilibre de la créature est rompu et la mort entre en elle.

Et voici la douleur, dernière grâce, péril suprême. Ne la maudissez pas, mais gardez-vous de la bénir quand elle s’abat sur votre frère. Vous ne savez pas comment va se partager ce cœur, écartelé entre les noirs chevaux. Il est l’enjeu d’une bataille décisive, le lieu où bien et mal s’affrontent. Mieux qu’un autre, celui qui souffre entend l’appel de l’amour infini, subit l’attrait de l’éternel, mais la vie mauvaise et trompeuse, se soulevant vers lui, le tente aussi, dénoue l’armure de son courage, porte sur ses blessures des mains affaiblissantes, offre à sa chute un lit de roses. Tous les choix sont possibles. La pression est égale sur la chair et l’esprit.

Oh ! regardez avec respect l’homme en proie à l’épreuve, épargnez-lui vos conseils, vos enseignements. Que votre silence soit profond, mais continue l’action de votre pitié. Faites brûler autour de lui vos pensées les plus hautes, vos rêves les plus purs. Jetez-lui ce que vous avez de force. Couvrez-le des boucliers de l’espérance. Défendez-le avec votre âme parce que la douleur est sur lui !

 

 

Mais vous, les éprouvés, ayez pitié des charitables, ayez pitié de ceux qui, épargnés et rougissant de l’être, se font humbles et doux pour pénétrer en vos royaumes. Ils ont rassemblé toutes leurs richesses et toutes leurs lumières pour vous en faire présent. Que leur effort ne soit pas condamné. Même s’ils ne vous sauvent pas, persuadez-les qu’ils vous sauvent. Même s’ils n’apportent qu’un peu d’or là où il faut du pain et une parole usée qui n’a plus cours aux villes anarchiques du désespoir, et un rameau d’olivier impuissant contre les grandes émeutes de l’âme, recueillez pieusement cet or, cette parole, ce rameau. Feignez d’être guéris, feignez d’être allégés. Ne laissez pas la charité en pleurs refermer tristement les mains sur ses pauvres offrandes. Cette douleur qu’elle cherche à atteindre au fond de vos ténèbres, mettez-la-lui entre les mains sous la forme d’un enfant qu’un rien apaise. Laissez-la bercer cette illusion et lui sourire, enivrée du bien qu’elle croit faire. Vous qui savez porter la solitude et l’abandon et l’absence de tout, il vous appartient d’adoucir la peine légère des heureux que trouble l’interrogation du malheur. Ne les renvoyez pas anxieux et désolés dans leurs maisons. Essuyez doucement les larmes qu’ils ont versées sur vous. Pansez avec soin les blessures qu’ouvre en eux la miséricorde. Lavez de parfums et couvrez de baisers ces beaux pieds nus qui ont marché dans votre sang.

 

 

Si quelque jour la paix vous gagne, endiguez, contenez ces eaux irrésistibles qui tendent à submerger l’humain pour ne plus refléter que le ciel. Préservez en vous de grandes zones troublées pour y participer au drame universel. Si votre douleur repose, anesthésiée, que votre pitié veille et prie la plaie au flanc, car le sang qui rougit la terre crie vers votre sang fraternel. Il y a cette plainte dans la nuit de Rachel, refusant d’être consolée ; il y a cette clameur de la chair livrée au supplice, il y a cette guerre et ces villes en flammes au-delà des remparts de votre sécurité ; il y a cette masse d’êtres qui ne sont pas sauvés et qui n’ont pas reçu le même don que vous ; il faut trembler pour eux, car leur mal peut guérir mais peut aussi s’accroître. Il faut penser que la mort est possible, que le désespoir est possible. L’inquiétude est la grande forme de la sollicitude et de la charité. Celui-là le prouva qui, dans son anxiété pour ses créatures, alla jusqu’à s’arracher du sein du Père et voulut prendre place, Dieu sur la Croix, près d’elles.

 

 

Soyez présent, mon Dieu, soyez témoin, soyez là où tout manque. Il est impossible que la femme soit à ce point seule entre les bras de l’homme, les amants à ce point perdus dans les déserts de la passion, les sages tellement oubliés dans les geôles de la pensée, chacun aux prises avec son sort et sans assistance. Il est impossible que tous ces êtres jettent leur cri de douleur dans un espace inoccupé. Il est impossible, lorsqu’ils se taisent, suffoqués par l’inexprimable, la bouche emplie d’un silence compact comme la terre, qu’une oreille ne soit pas appuyée à leur cœur.

Si infime que soit une vie et si débile la créature qui s’y débat, elle a droit à une attention. Que signifierait le drame s’il se jouait dans le vide, sans même un spectateur pour recueillir la plainte du désespéré, l’interrogation de celui qui doute, l’appel de celui qui aime, la réclamation du juste, l’excuse timide des heureux, le chant profond de l’âme commentant les évènements de l’action engagée et le lent déroulement du malheur ? Et qu’importe que ce spectateur soit caché dans l’ombre qui cerne de toutes parts le théâtre éternel, si nous discernons, dans la nuit insondable ouverte devant nous, le frémissement contenu de sa pitié ou de sa colère, si nous sentons que va se déchaîner l’acclamation longtemps retenue de son amour ?

Soyez présent et penché sur vos créatures. Ce n’est pas le bonheur qu’elles réclament, ni la consolation, ni aucune récompense, mais de n’être ignorées comme elles le furent au milieu des mortels. Regardez bien leur orgueil, leurs fautes, leurs désirs, leur faiblesse, leur effort dérisoire. Regardez-les jusqu’au fond de leur indigence, il leur suffit d’être connues.

 

 

Paule RÉGNIER.

 

Paru dans Dialogues avec la souffrance, Spes, s. d.

 

 

 

 

 

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