Raison pratique

 

NOUVELLE

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Antoine BAUMANN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un petit évènement, d’un caractère assez banal, vient de me mettre sur la voie.

Il y a au rez-de-chaussée de la maison que j’habite une petite boutique de mercerie tenue par une personne que j’aime beaucoup. C’est une brave femme restée veuve avec quatre enfants en bas âge sur les bras, et qui, malgré ses médiocres ressources, malgré les soucis de son négoce, est parvenue à les élever très convenablement.

Quelquefois, je m’arrête à causer avec elle, charmé que je suis par sa simplicité, son excellent cœur et sa haute raison qui se dissimule sous les apparences d’un bon sens vulgaire.

Hier, sachant ma voisine malade, j’allai lui rendre visite.

Je la trouvai clouée sur un fauteuil. Et le chapelet qu’elle glissa dans la poche de son tablier quand elle me vit entrer me révéla de quelle manière elle remplissait les loisirs forcés de la maladie.

Elle est très pieuse, mais elle ne m’a jamais reproché, même indirectement, de ne pas croire au Dieu en qui elle a mis sa confiance. Avec son admirable instinct de femme, elle devine que nous pensons de même en deux langues différentes.

Je la mis sur le chapitre de sa vie passée, des angoisses et des amertumes de toute nature qui l’avaient remplie. Et je l’écoutai me faire ses confidences bonnement, sans se plaindre, sans le moindre cri de révolte contre l’injustice de certaines destinées.

– Mais enfin, lui dis-je tout à coup, qu’est-ce qui vous a soutenue au milieu de ces misères ? Où avez-vous trouvé ce courage de tout supporter, et de persévérer dans ces efforts si admirables qui vous ont permis d’aller jusqu’au bout.

– Mon Dieu ! Monsieur, reprit-elle, je ne suis qu’une pauvre femme bien ignorante. Mais, quand je sentais que la bonne volonté allait me faire défaut, je me répétais : cherchez avant tout le royaume de Dieu et le reste vous sera donné par surcroît... Cela me suffisait toujours.

Cette réponse me plongea dans la rêverie, en réveillant les préoccupations dont j’ai parlé plus haut.

Cherchez avant tout le royaume de Dieu... Oui, mais qu’est-ce que le royaume de Dieu ?... Voilà bien le catholicisme avec ses formules qui ressemblent à des équations dont on négligerait de dégager l’inconnue !...

La conversation reprit sur des sujets moins graves, bientôt interrompue par la visite d’un parent, un ancien ouvrier typographe, courbé par l’âge, qui avait à peu près perdu la vue à force d’assembler de minuscules caractères sous la lumière du gaz.

Qui se ressemble s’assemble. Je vis tout de suite que l’ancien ouvrier typographe était de ces êtres simples, droits et bons, comme il y en a tant parmi les gens du peuple, et auxquels nous avons le tort de ne pas faire attention.

Comme je m’apprêtais à partir :

– Oh ! Monsieur, me dit l’excellente femme, j’aurais une demande à vous adresser, mais je n’ose pas.

– Dites toujours, lui répondis-je.

– Voilà... Vous jouez quelquefois du piano le soir, et lorsque votre fenêtre reste ouverte on entend très bien d’ici... Mon cousin, que vous voyez, aime follement la musique. Il dit que, ne pouvant jouir de la vie par les yeux, il en jouit doublement par les oreilles. C’est le seul plaisir qui lui reste. Et je voulais vous demander si vous laisseriez votre fenêtre ouverte aujourd’hui qu’il est venu me voir.

– Vous pouvez y compter. D’abord, il fait très chaud. Puis, vos amis sont un peu les miens et je n’ai rien à leur refuser.

On me remercia chaleureusement, tandis que je gagnais la porte. Mais je me ravisai.

J’ai déjà dit que j’aime beaucoup les gens du peuple. J’aime les étudier de près. J’aime à provoquer chez eux, par un de ces témoignages de bienveillance auxquels ils sont si sensibles quand on sait y mettre assez de délicatesse pour ménager leur fierté, des mouvements d’expansion qui révèlent ce fond intime de leur être où l’on est parfois surpris de découvrir des trésors insoupçonnés. Or, c’était le cas de causer dans l’intimité avec cet aveugle qui m’inspirait à première vue tant de sympathie.

Je revins, sur mes pas, et je l’invitai à monter chez moi pour mieux entendre. D’abord, il refusa. Mais, sur mes pressantes instances, il finit par accepter.

Le soir venu, j’allai le chercher moi-même. Je l’installai dans un fauteuil. Je lui donnai une pipe et du tabac. Je lui servis une vieille bouteille d’un rhum qui avait perdu toute sa force alcoolique pour ne conserver que le parfum de la plante d’où il avait été tiré. Puis je m’installai au piano, non sans avoir préalablement choqué mon verre contre le sien, conformément à l’usage heureux auquel les prolétaires sont demeurés fidèles et qui ennoblit d’une manifestation symbolique l’acte peu noble en soi qu’elle précède.

Je lui jouai d’abord quelques airs tirés d’opéras populaires.

– Ah ! Monsieur, s’écriait-il, j’ai entendu ça au théâtre quand j’étais jeune et que j’avais de très bons yeux. C’est joliment beau, l’opéra !... Tenez, la Favorite, je l’ai vue jouer plus de vingt fois. Je me privais de café et de tabac pour aller l’entendre.

Après les airs d’opéra, j’abordai quelques pièces faciles de Mozart, de Schumann, de Schubert.

– Je ne connais pas ça, me dit-il sur un ton plus calme. Mais, c’est beau tout de même. Est-ce qu’il y a aussi des paroles sur ces airs ?

Après chaque morceau, je provoquais ses appréciations, frappé de le voir saisir tout de suite le sentiment dominant de telle ou telle page. Il avait aussi des préférences intéressantes et je dus recommencer, pour lui faire plaisir, un andante de Mozart qui est un chef-d’œuvre de grâce fine et délicate.

Un cahier de Beethoven était sur mon piano, et mes yeux étant tombés dessus, un rapprochement se fit dans mon esprit entre le maître allemand devenu sourd et cet ouvrier typographe qui avait perdu la vue. Une fatalité analogue avait frappé le musicien et le prolétaire. Je voulus savoir si l’un serait compris de l’autre.

J’ouvris le cahier, et j’exécutais, en m’efforçant d’en rendre avec exactitude la pensée, ce menuet de la dix-huitième sonate qui n’a guère de menuet que le titre et l’architecture musicale, et dont la sérénité, doucement teintée de mélancolie, fait penser à un sourire sur lequel viendrait tomber une larme.

Quand j’eus fini, je me retournai sur mon siège, attendant une appréciation de mon auditeur. Mais il resta sans mot dire, la tête prise entre ses mains.

Le silence se prolongea quelques secondes. Puis, le vieillard ayant relevé la tête :

– Je vous en prie, Monsieur. Encore un fois... Cela me fait tant de bien.

Je recommençai sur un mouvement un peu ralenti et en adoucissant les sonorités de mon piano. La musique de Beethoven ressemblait à une confidence murmurée par une bouche amie dans le calme d’un crépuscule d’automne. Et il y avait, dans cette confidence, un peu de cette puissance singulière que nous éprouvons à rappeler des souvenirs tristes auxquels le temps a enlevé l’âpreté de leur ancienne amertume.

Lorsque se furent évanouies les dernières vibrations de l’accord final, je vis que le vieux typographe pleurait.

― Je pensais à ma petite Marguerite, morte à l’âge de 5 ans... Elle était si gentille avec ses yeux bleus et ses cheveux blonds, fins comme la soie. C’était un ange... Mais pourquoi cette musique me fait-elle penser à ma petite Marguerite qui est morte il y a si longtemps ?

Nous restâmes quelques instants sans parler, lui absorbé par sa vision rétrospective, moi gagné par un commencement d’émotion.

Brusquement, il se leva :

– Je m’oublie, fit-il. Il faut m’excuser car il y a bien longtemps que je n’avais pas été aussi heureux que ce soir.

Il s’arrêta, et, après une hésitation visible, il reprit :

– Voulez-vous me permettre de vous embrasser ?

Nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre ; puis je le reconduisis chez sa parente sans que l’idée nous vînt d’échanger un mot de plus. Après nous être donné l’accolade fraternelle, qu’aurions-nous pu nous trouver à dire ?

Rentré dans mon cabinet, je m’accoudai à ma fenêtre où je restai l’esprit flottant dans une rêverie très douce. J’étais heureux et j’éprouvais cette dilatation intime qui a besoin d’espace et de grand air. Les astres étincelaient dans le ciel pour fêter ma joie, et, dans un élan digne des fétiches d’autrefois, je murmurai ces vers :

 

          Un trait d’or lumineux joint mon cœur au soleil,

          Et de longs fils soyeux l’unissent aux étoiles.

 

La brise nocturne m’apportait les rumeurs de la rue, et je me laissais bercer par un écho des bouillonnements de la grande cité comme par une rumeur d’une fête à laquelle j’aurais participé à distance...

Peu à peu pourtant mes pensées se précisèrent. Les astres du ciel me rappelèrent les lois immuables auxquelles tout est soumis.

Les rumeurs de la rue me firent songer à ce mouvement continu d’évolution qui est le signe même de la vie. Puis, j’en revins au problème que je me posais depuis plusieurs jours. Je me rappelai la réponse de l’excellente femme à qui je demandais ce qui l’avait soutenue au milieu des misères accablantes de sa vie...

Cherchez avant tout le royaume de Dieu... Si l’on disait : cherchez avant tout le bonheur des autres... Tout à l’heure, j’étais pleinement heureux, heureux d’avoir rendu heureux un autre homme que moi, en sorte que l’acte bon avait porté en lui-même cette récompense que ma faiblesse continue à chercher.

Et qui m’empêche de généraliser ? Le bonheur des autres, ce n’est pas seulement la satisfaction fugitive qu’on peut leur procurer. C’est aussi leur bien raisonné et calculé. Ce peut être même un bien qu’ils ne comprennent pas au moment où on travaille pour eux, un bien dont ils ne voudront pas et qu’il faudra leur imposer. Les autres, ce n’est pas seulement tel individu que le hasard a mis sur mon chemin et vers lequel je me sens attiré par une vague philanthropie. C’est aussi ces groupes d’individus qui forment la hiérarchie dont l’Humanité occupe le sommet.

Qu’il s’agisse d’individus ou d’êtres collectifs, ma récompense sera la même. Je goûterai le bonheur d’avoir épanoui ma chétive individualité en la voyant dans les autres. Je goûterai un bonheur d’autant plus grand que j’aurai travaillé pour un être plus grand, parce que l’épanouissement de mon être s’en trouvera plus complet. Oui. C’est bien cela. Il ne faut pas dire : Cherchez avant tout le royaume de Dieu. Il faut dire : cherchez avant tout le bonheur des autres et votre propre bonheur vous sera donné par surcroît.

J’ai pratiqué quelquefois ce précepte. Il ne m’a jamais trompé.

 

 

 

Antoine BAUMANN.

 

Paru dans la Revue du spiritualisme moderne en 1906.

 

 

 

 

 

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