Le Juif errant

 

 

 

                                           I

 

JÉSUS portant sa croix montait vers le Calvaire.

La foule, que le sang pouvait seul satisfaire,

Le suivait en hurlant, comme un tas de corbeaux ;

Et les yeux du Sauveur, aux doux regards si beaux

Que ceux qu’il regardait avaient le ciel dans l’âme,

Douloureux et pensifs, de pleurs voilaient leur flamme.

Il allait lentement, le chef défiguré

Et maculé du sang qui, de son front sacré,

Descendait sur la joue et pourprait la poitrine.

La flagellation, la couronne d’épine

Avaient ensanglanté son corps horriblement,

Et le Christ épuisé défaillait par moment.

Le peuple juif, aux fronts étroits, aux âmes dures,

Reniant l’Homme-Dieu, lui jetait des ordures ;

Et Lui, que harassait le fardeau de la croix,

Sur le sentier était déjà tombé deux fois.

« – Marche donc, marche donc, clamait la populace,

« Va ! tu souilles le sol où ton corps se délasse. »

 

Le sang du Christ coulait sur sa joue en long jet.

 

Devant lui, le chemin pénible s’allongeait.

 

 

                                          II

 

Or, devant sa maison, sur un vieux banc de pierre,

Isaac Laquedem relevait la paupière

En entendant venir tout ce peuple hurlant.

Le Juif vit Jésus-Christ qui marchait à pas lent.

Le Sauveur, s’approchant ; lui fit cette prière :

« Je suis las et j’ai soif. »

                                            « Arrière, arrière, arrière ! »

Vociféra le Juif en se levant tout droit.

« Va-t’en d’ici, va-t’en, tu souilles cet endroit !

« Ma maison tremblerait comme un arbrisseau frêle

« Si tu taisais un pas pour t’appuyer contre elle.

« Ton chemin est devant tes pas, suis ton chemin. »

 

Et marchant vers Jésus, le frappant de sa main,

Pour la troisième fois il le fit choir à terre.

« Marche, marche, dit-il, achève ton Calvaire. »

 

 

                                          III

 

Jésus, se relevant, lui dit :

                                                « Tu m’as chassé

« J’ai voulu te sauver et tu m’as offensé.

« Rien d’humain ne demeure en ton âme déchue :

« Tu m’as fermé ta main, qu’elle reste crochue :

« Me refusant ton seuil, marche, marche, as-tu dit ?

« Pour avoir prononcé ce seul mot, sois maudit !

C’est trop tard maintenant pour demander ta grâce ;

« Ma malédiction pèsera sur ta race.

« Ah ! tu m’as dit : « Va-t’en ! » C’est toi qui marcheras

« Sans cesse devant toi, sans avoir de trépas.

« Prépare ton bâton de route, ta sandale ;

« Car, à travers les temps, comme un vivant scandale,

« Tu tendras ta main sèche au monde indiffèrent,

« Éternel voyageur, va, sois le juif errant.

 

« J’avais soif, et ta main m’a refusé le verre ;

« Tu videras aussi la coupe du Calvaire.

« J’étais las, sur ton seuil je n’ai pas pu m’asseoir :

« Va-t’en, tu marcheras jour, nuit, matin et soir.

« Tu n’as pas avec moi porté ma croix trop lourde :

« Quand tu l’imploreras la terre sera sourde.

« Tu m’as tout refusé, même ton escabeau :

« Je te refuse, moi, pour dormir un tombeau !

« Va ! tu peux embrasser tes enfants et ta femme :

« Toi qui blasphémas Dieu par un refus infâme,

« Trouvant le Roi des rois pour toi trop criminel,

« Ce soir commencera ton voyage éternel.

« Quand le jour finira sa tâche coutumière

« Les étoiles au ciel montreront leurs lumières,

« Et, désignant la route à ton œil agrandi,

« Elles te rediront toutes : Marche, maudit !

« L’aube qui paraîtra dans le levant d’opale,

« Éclairera demain ton front livide et pâle,

« Et te montrant le sol où le jour resplendit,

« Elle répétera : Marche, marche, maudit !

 

« Tu verras les saisons, les mois et les années,

« S’effeuillant lentement comme des fleurs fanées,

« Paraître tour à tour, ridant ton corps raidi,

« Et moqueuses, te dire en passant : Va, maudit !

 

« Les mers qui te verront passer, vieux patriarche,

« Te diront par la voix des flots : Va, maudit, marche !

 

« Jusqu’à la fin des temps, va, marche devant toi ;

« Ta tête pour dormir n’aura jamais de toit.

 

« Tu t’en iras, toujours debout, parmi les mondes,

« Traversant les cités, les campagnes fécondes,

« Toujours marchant, toujours courbé, toujours proscrit,

 

« Ayant été celui qui chassa Jésus-Christ.

 

« Tu seras sans maisons, sans foyer, sans patrie.

« Prends l’argent si tu veux, rends la terre appauvrie,

« Mais ne lève jamais ton regard vers le ciel.

 

« Tu ne pleureras pas : les larmes sont un miel,

« Qui rend au cœur humain plus douces les blessures.

« Quand ton âme sera pleine de meurtrissures,

« Les pleurs sont un calmant, tu ne pleureras pas.

 

« Tu marcheras ainsi sans avoir de trépas ? »

 

Lors, ayant exercé sa justice sévère,

Jésus recommença de gravir le Calvaire.

 

Dans le ciel d’Orient, comme la nuit tombait,

Recouvrant le Sauveur en croix sur son gibet,

N’ayant plus de foyer, n’ayant plus de patrie,

Isaac Laquedem partit ; l’âme meurtrie.

 

 

                                           IV

 

Depuis ce temps fatal, les juifs courbent le front.

Jésus leur ayant dit d’errer, ils erreront.

Leur nation est morte et leur race est déchue.

 

Le nez crochu, les yeux crochus, la main crochue,

On les reconnaît rien qu’à l’odeur : on les sent.

Mais ils ont l’or, ils ont de l’or au lieu de sang.

 

Ils ont été chassés de France, d’Angleterre,

D’Espagne, de Sicile et de toute la terre.

Ils ont étiqueté leurs moments douloureux

Puis leur heure est venue. Ayant l’argent pour eux,

Ayant pompé tout l’or des peuples pitoyables,

Ils se sont relevés tout-puissants, effroyables,

Ayant aux nations pris leur bien,

Disant : Nous achetons la liberté, combien ?

Car le Juif est partout où l’argent se ramasse ;

Quand un peuple se peut sucer, il vient en masse,

Il n’a point de scrupule et de tout il se sert.

L’Allemagne a le Juif au cou comme un cancer :

Le czar russe a le Juif qui ronge son empire,

La France est une proie aussi du Juif-vampire.

Il est faux monnayeur, fripon, banqueroutier,

Larron, usurier, voleur, enfin... banquier !

Le bandit à côte du juif n’est qu’un fantôme.

Il a créé ceci : le voleur honnête homme !

Vermine de la terre, adorant le Veau d’or,

Quand on lui crie Assez, le juif répond Encor !

Ayant pour les chrétiens la haine héréditaire,

Il leur laisse le ciel ayant pour lui la terre,

La terre se vendant toute pour de l’argent.

 

Étant vil, mais pervers, bas mais intelligent,

Pour avoir la richesse il fait toute besogne :

Il cherche l’or parmi le fumier sans vergogne ;

Il tend la main, sachant ce que valent les liards.

Maintenant les cinq sous du juif sont milliards.

Il tondrait sur un œuf, dépouillant pauvre ou riche ;

Quand il prête, il usure, et quand il joue, il triche.

Il possède Paris, Vienne, Moscou, Berlin,

Le monde, étant au Juif, est près de son déclin,

À moins que, rappelant la terrible parole,

Le monde révolté n’accomplisse son rôle

Et ne répète enfin ce que Jésus a dit :

 

« Tiens, Juif, prends tes cinq sous, et va, marche, maudit ! »

 

 

 

Henry BORDEAUX.

 

Recueilli dans Le Parnasse contemporain savoyard,

publié par Charles Buet, 1889.

 

 

 

 

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