Le berceau sur la mer

 

 

Les douaniers de garde avaient vu, du rivage,

Chavirer le canot sous un coup de Nordet,

Mais on ne retrouva, sur le lieu du naufrage,

Que les pauvres sabots du mort et son béret.

 

Huit jours durant, la mère et sa bru – pauvres femmes ! –

Guettèrent la marée en « espérant » le corps...

Hélas ! rien ne revint : les Morganes infâmes

Gardent jalousement les cadavres des morts !

 

Longuement, les pêcheurs, les amis et les proches,

– On aime à s’entr’aider même après le trépas –

Explorèrent la côte et sondèrent les roches...

Mais nul ne retrouva le cadavre du gâs !

 

Le Recteur prit alors un gros pain noir, un cierge,

Puis, les ayant bénits, les posa sur le flot...

Mais le cierge et le pain revinrent sur la berge

Sans avoir rencontré le corps du matelot !

 

Et la mère, à son tour, prend un petit navire

Par qui son vieux, jadis, avait été sauvé ;

Mais le frêle ex-voto, sitôt en mer, chavire...

Et le corps de son fieu n’en est pas retrouvé !

 

Enfin, la femme prit une bercelonnette,

Alluma, sur l’avant, un jaune et maigre suif,

Coucha dans son lit-clos, doucement, sa Jeannette,

Et s’en fut sur la mer poser l’étrange esquif...

 

Longtemps, elle suivit l’humble clarté de rêve

Et poussa, tout à coup, un grand cri triomphant :

Le corps du naufragé revenait à la grève

Guidé par le berceau de son petit enfant !

 

 

 

Théodore BOTREL, Contes du lit-clos, 1900.

 

 

 

 

 

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