Un amandier dans un mur

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

J. CHÂTAIGNIER

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chaque fois que je passe par là, cet amandier me remplit de respect. Il a poussé dans la fente d’un vieux mur de quelque quinze pieds de haut, au creux d’une poignée de terre.

De là, il semble plus près du ciel, il domine comme un prédicateur du haut de la chaire. Je l’ai vu et je me suis dit qu’avec de si maigres ressources un homme aurait eu peur d’entreprendre une vie. Puis il a fleuri et à mon respect se mêla de l’admiration attendrie. Durant quelques jours il fut beau ; il vivait la minute qui pour l’homme s’appelle avoir vingt ans : vingt ans et des illusions.

Peu après, ses fleurs comme nos illusions se mouraient à son pied, séchant, se recroquevillant comme si elles souffraient de mourir et, privé de sa robe de mariée, le petit tronc malingre, comme un vieux nain, sembla moins joli et plus patriarcal.

Alors je vis de ci, de là, une petite chose ovale et verdâtre. Courageusement, l’amandier portait ses fruits et sa maternité réveilla en moi quelque chose comme de la vénération.

Il me semble que si j’avais aperçu un vandale arracher ce héros rabougri de sa lézarde, j’aurais vu rouge comme devant les criminelles mutilations commises sur les poignets des petits enfants en 1914.

Je disais tout à l’heure que cet amandier semblait juché dans une chaire. Eh ! oui, il prêchait certes à tous ces malheureux, agités, veules ou tristes, qui passaient à ses pieds. Ne criait-il pas à travers son silence que chacun peut fleurir là où Dieu l’a planté ? Dans son immobilité n’était-il pas une action féconde qui poussait courageusement hors de sa sève la fleur et le fruit ? Et les découragés de la vie qui avaient rêvé de grandes choses et qui s’apercevaient un jour que leur idéal était flétri, faute de pain, faute d’outils (faute de sympathie peut-être ?) n’avaient qu’à regarder, regarder de tous leurs yeux la poignée de poussière maigre et sèche que ces racines plus sèches encore étreignaient laborieusement jusque dans les moindres rugosités de la pierre avare.

Oui, il n’avait pas grand’chose pour vivre, mais il vécut, le petit prédicateur de mes courses matinales et découragées ; il poussa, fleuri, porta des fruits !

Et s’il tombait un jour lavé par l’orage, il me semble que j’aurais froid au cœur comme devant la place laissée vide par un ami mort...

 

 

Y a-t-il quelque chose d’admirable à ce qu’un arbre, élagué, fumé, épouillé au pied, duquel serpente une irrigation savante, à qui on a choisi la meilleure terre et réservé l’espace voulu, porte de beaux fruits ? C’est là toutes les conditions que nous demandons à la vie : pas d’obstacles ! Et à cette condition (enfoncer des portes ouvertes...), nous voulons bien apporter notre part de fruition.

Je sais bien qu’il y a bien des exemples parmi les hommes de « l’amandier poussé dans un mur ». Il y a les saints qui le sont devenus dans un milieu païen, les héros fils de traîtres, les grands chefs sortis d’une lignée de lâches... Mais en revanche, que de désirs latents respirent avec peine sous le poids du roc que la vie a laissé choir sur leur poitrine. Comme dans la légende de ce géant mythologique sur lequel l’Etna avait croulé.

Être droit parmi les fourbes, honnête lorsque l’estomac est creux et l’occasion à portée de la main, saint au milieu de l’infamie ! Et avec cela sourire pour refouler une larme, sourire, sourire encore, caresser la patte qui griffe, et baiser le visage prêt à mordre ! Oui, c’est là ce que l’amandier m’a dit. Vivre quand tout nous tue, ce n’est pas assez. Lui a non seulement vécu, mais souri par sa floraison printanière qui est sa façon de sourire à lui. Et il a agi. Le talent qui lui fut confié sous forme de sève s’est multiplié dans son fruit mûr.

Par un réflexe très naturel, je me sentis pleine de reconnaissance envers le joli sermonneur si peu morose et si simple me parlant sans reproches à travers ses pétales roses, et j’aurais voulu lui apporter une offrande, un hommage qui témoigne de ma gratitude ! On a de ces désirs si enfantins ! Mais dans sa misère mon arbre ne voulait rien : le ciel au-dessus de son faite, la pluie rare et la terre aride lui avaient suffi. Alors je songeais à donner tout mon effort dans le travail pénible que je n’aimais pas ; à mettre tout mon cœur dans ma poignée de main à ce soi-disant ami qui venait à moi et contre qui j’avais de si bonnes raisons d’avoir de la rancune. Je souris encore aux visages aigris qui me réprimandaient et le lendemain (c’est bête, n’est-ce pas ?), je dis en passant sous l’amandier : « C’est ta leçon que j’ai pratiquée : regarde, moi aussi j’ai fleuri, j’ai porté des fruits et Dieu sait si ma poignée de terre sèche entre deux pierres est maigre... comme la tienne. »

Et soudain je sentis un léger coup sur mon épaule : une petite chose m’avait heurtée, était tombée en roulant devant moi. Je la ramassais (je l’ai gardée, je l’ai encore). C’était la première amande mûre que mon arbrisseau avait réservée pour moi.

C’était gentil, n’est-ce pas, cette façon de dire à sa vieille élève : « Merci » ?

 

 

J. CHÂTAIGNIER, Un amandier dans un mur.

 

Paru dans La bonne parole en septembre 1935.

 

 

 

 

 

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