L’avertissement inutile

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Pol DEMADE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À MAMAN.

 

LES demoiselles Champdœillet étaient neuf, comme les Muses, et la tradition rapporte qu’elles furent toutes fort jolies, en leur printemps, ce qui ajoute encore au piquant de la comparaison entre ces neuf sœurs et les fort neuf Muses. L’une d’elles, la cadette et la dernière, vit encore ; elle n’a que quatre-vingt-dix ans et c’est une majestueuse vieille. L’intérêt de cette histoire, je le dis aussitôt, réside ailleurs que dans un problème d’esthétique féminine.

Quand la mère de ces neuf filles, qui eut par surcroît cinq garçons, mourut, vers quatre-vingt-seize en ans, aveugle, dans son lit, sans souffrance, pendant qu’elle jouait de la guitare, – car elle mourut dans ces circonstances, – toutes les sœurs vivantes alors et disséminées par la vie au travers du monde, quelques-unes très loin, très loin, toutes, dis-je, entendirent distinctement, à l’heure exacte où s’éteignit leur mère, d’abord un bruit de robe traînante et puis trois coups secs frappés près de leur oreille, c’est-à-dire L’AVERTISSEMENT DE LA MORT.

Le plus étrange, ce fut, dans la suite, qu’à la mort de chacune des sœurs, chaque fois, le même avertissement : un frôlement de jupe de soie, trois coups secs, fut donné par la morte aux survivantes.

Le dernier avertissement date de dix ans. Les deux sœurs qui survivaient alors, Anne et Charlotte, étaient justement celles des neuf qui s’étaient le mieux aimées toute leur vie. Pendant toute leur jeunesse, jusqu’à la veille de leurs noces, jumelles de cœur, sinon de naissance, elles avaient partagé la même chambre. Entre elles, malgré des existences fort diverses et même fort mouvementées, jamais ne s’était produit la plus minime dissidence. Bien que séparées par les nécessités de la vie, elles n’avaient pas omis de se confier mutuellement tous leurs secrets et tous leurs petits mystères par une correspondance d’une incomparable naïveté de sentiments (il nous fut donné d’en lire quelques bribes), qui dura toute la vie de ce couple d’âme, toute la vie et même un peu plus. Je vous dirai à l’instant pourquoi.

Donc, il y a dix ans, un matin de février, vers les huit heures, tandis qu’Anne, assise dans son lit, la tête relevée sur ses oreillers, faisant réciter sa prière à sa petite fille, dont la tête blonde apparaissait gamine à côté de sa vieille bonne tête de grand’mère blanche et chargée de papillotes, sa petite fille la vit brusquement s’interrompre et écouter.

Un bruissement de soie traînante, trois coups secs. C’était l’avertissement.

La grand’mère s’écria :

– Ma sœur ! ma sœur ! Lotte, petite Lotte !

Et s’adressant à l’enfant :

– Mon enfant, votre tante Charlotte vient de mourir.

Ce fut un grand sans dessus dessous par la maison, où la tradition de l’avertissement était connue. Mais grand’mère avait une maladie de cœur, on savait que c’était par là que la mort entrerait quelque jour. Tous l’adoraient, on lui rendait idolâtrie pour idolâtrie. On traita l’histoire de légende. Grand’mère resta pensive toute la journée, et se calfeutra dans sa chambre rigoureusement, priant double ce jour-là sa prière favorite pour les morts. On se garda bien de la laisser descendre, on l’entoura seulement d’un peu plus d’affection, à supposer que ce fut possible.

L’enfant avait positivement entendu quelque chose, mais quelque chose d’imprécis.

Le soir du même jour, le courrier apporta une lettre qui disait ceci :

« Notre tante Charlotte est morte ce matin à huit heures. »

On se regarda sans mot dire avec des yeux grands d’étonnement.

Il fut entendu, à cause du cœur, que grand’mère ignorerait, qu’elle ignorerait toujours.

Il y a dix ans de cela et grand’mère continue d’ignorer... et de prier chaque jour pour les morts.

Elle ignore si bien, que, chaque année, depuis dix ans, dans les derniers jours de décembre, elle passe plusieurs heures à préparer, pour le 1er janvier, sa lettre de bons souhaits et de confidences à sa sœur Charlotte. On lui laisse écrire cette lettre... qui n’a plus de destination terrestre. Mais il a fallu expliquer à grand’mère pourquoi Charlotte ne répondait pas ; on a prétexté un rhumatisme, une paralysie, la vue faiblissante.

– Après tout, c’est naturel, a pensé la bonne vieille grand’maman, Charlotte a dix-huit mois de plus que moi.

Elle est fière d’être encore si vaillante, et parle même, parfois, d’un voyage possible là-bas chez sa Lotte, un voyage que, bien entendu, on ne lui laissera jamais entreprendre. L’avertissement est oublié !

L’Avertissement a été inutile, ainsi l’a voulu la tendresse filiale.

Ne me demandez pas de philosopher sur le cas. Je suis sujet au vertige sur la lisière des abîmes.

Quant aux curieux, qu’ils veuillent bien se contenter de ceci :

« L’hypothèse de la réalité d’une action télépathique auditive est un million quatre cent quatre-vingt-treize mille cent quatre-vingt-dix fois plus probable que celle de la coïncidence fortuite 1. »

 

12 octobre 1894.

 

Pol DEMADE.

 

Paru dans Durendal en 1894.

 

 

 

 



1  DARIEZ. Annales des Sciences psychiques. – La télépathie, selon le professeur Richet, c’est la transmission à distance, et sans aucun intermédiaire appréciable, d’une impression entre deux êtres : l’agent dont l’image, la voix, ou la présence se manifeste à distance (télépathie visuelle, auditive, tactile), et le sujet qui perçoit ces manifestations. Au moment du phénomène, l’agent se trouve presque toujours en danger de mort, s’il ne meurt pas.

 

 

 

 

 

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