La Tigresse

 

NOUVELLE OCCULTE

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Pierre DÉSIRIEUX

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À Pierre Thévia, affectueusement.      

 

Ceux d’entre-nous qui purent approcher la comtesse Wassia, la superbe Slave mariée au richissime américain Noghardt, ont gardé d’elle ce souvenir troublant que laissent dans l’esprit de l’amateur de beau les œuvres de Léonard de Vinci.

On l’admirait sans parvenir à la comprendre ; son charme égalait sa beauté. La voir était une joie pour les yeux, l’entendre parler, un régal pour l’esprit.

Il s’exhalait d’elle un charme délicieux et morbide, tout à la fois ; l’enthousiasme cédait à la crainte du mystère caché dans ces yeux immenses, lorsque d’un regard elle semblait scruter les plus mystérieux replis de l’âme de son interlocuteur.

Reçue dans tous les milieux parisiens, grâce à la fortune de son mari, elle dut bientôt quitter la haute société pour suivre Noghardt dans un monde plus mêlé, mais moins frivole.

Fatigué de la lutte pour la vie, l’Américain s’était adonné à l’étude des philosophies les plus diverses.

Connaissant à fond les mille sectes de son pays, il parcourut l’Inde mystérieuse et les Antilles peuplées de sorciers, puis il revint demander à l’Europe ses théories sur les troublants problèmes de la mort et de la vie future.

Membre de plusieurs sociétés hermétiques et psychiques, son vaste savoir n’avait d’égal que son intuition extraordinaire, unie à un sens merveilleux de l’analogie.

Sa pensée nette et prompte savait rapidement tirer une conclusion pratique de la théorie la plus échevelée. Graphologue, chiromancien et astrologue émérite, il stupéfiait par la justesse et l’infaillibilité de ses prédictions.

Quoique on le sût mystique, personne n’eut pu dire de quelle école il se recommandait.

La comtesse ne partageait qu’en apparence les idées de son mari. Son esprit altier cachait sous un vernis spiritualiste ce matérialisme fataliste propre aux slaves si proches, par la pensée, des orientaux.

On lui prêtait plusieurs aventures dont on parlait tout bas, mais aucun homme n’eût osé médire trop haut de la belle comtesse, ni s’autoriser de ces racontars pour lui faire une cour ouverte. L’intuition de Noghardt, et surtout son adresse aux armes, faisaient reculer les plus audacieux...

J’avais été entraîné un soir par un ami chez la baronne Narsoli, cette Génoise équivoque, au salon toujours orné de célébrités, masquant mal la foule d’aventuriers, hôtes habituels de cette maison. Las de banalités, je m’étais réfugié dans la salle de jeu, admirant l’aisance avec laquelle, dans une simple partie de bridge, de jeunes héritiers égrenaient leur patrimoine.

Devant moi, une glace tenait toute la hauteur de la pièce. La disposition laissait par reflet le regard pénétrer dans un ravissant boudoir. Une autre porte à demi dissimulée par une draperie, faisait communiquer cette pièce avec le salon-fumoir.

Wassia était dans le boudoir, accoudée à la cheminée ; son attention semblait dirigée vers un coin de la pièce invisible pour moi.

Soudain, elle fit un signe d’affirmation, s’adressant à un interlocuteur caché. Aussitôt, je vis s’approcher un homme les mains tendues vers elle.

Très près l’un de l’autre, ils parlèrent avec animation, puis avec tendresse. Je reconnus l’homme, c’était R..., mon ami.

Une angoisse m’étreignit. J’étais seul à voir leur manège, pourtant si Noghardt...

À ce moment, la draperie de l’autre porte se souleva, et je devinai la stature du mari de Wassia. Il fit un pas, et s’arrêta, les yeux étincelants, à quelques pas des amants, qui, les lèvres unies, ne soupçonnaient pas sa présence.

Les malheureux ! pensai-je.

Tournant autour de la table de jeu, je me précipitais vers le boudoir.

Un paravent me cachait la scène ; mais j’entendis la comtesse s’écrier : Robert, mon Robert, oui, je t’aime.

Devais-je me montrer ? Au moment où j’allais déranger le paravent, pour sauver les imprudents, Norghardt parut devant eux très pale, mais calme et froid. Les amants restèrent pétrifiés.

– Inutile de vous dissimuler, Monsieur, me dit-il, un témoin m’est nécessaire, venez.

Mon cœur battait à se rompre à la pensée de la scène brutale qui allait se passer sous mes yeux.

– Wassia, dit le mari, j’ai jusqu’ici patienté et pardonné vos incartades ; aujourd’hui la mesure est comble. La boue dont vous vous souillez ne saurait m’atteindre, mais mon cœur saigne d’être bafoué dans son unique amour, que maintenant je renie, et rejette avec dégoût ; je pourrais vous tuer tous deux sur l’heure, mais la mort de votre amant pour ce jour me suffira. La vôtre viendra, je vous le jure ; mais avant un an, vous aurez souffert au centuple l’agonie morale que j’endure. Vous connaissez mes idées, je pars demain, et vais me mettre en quête de celle qui vous doit la vie et avec laquelle la Nature vous a indissolublement liée. Monsieur R... je suis à vos ordres.

Témoin de ce duel, j’eus le lugubre devoir de relever mon ami expirant, la gorge traversée par la lame du terrible Américain.

 

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Dix mois s’écoulèrent. Un matin de novembre, Wassia Noghardt se fit annoncer chez moi. Je la reconnus avec peine.

Ses traits étaient toujours purs, mais, maintenant, des tempes rayonnaient de fines rides s’allant perdre dans la lourde chevelure blonde, niellée de nombreux fils d’argent.

Il m’a fallu étudier longtemps ce qu’on nomme les Sciences Maudites pour comprendre le sombre drame qui se déroula devant moi ce jour terrible.

– Avez-vous, me dit la comtesse, un ami sûr, un témoin discret ?

Sans répondre à mes questions, elle insista si bien que je dus faire entrer mon vieux domestique Pierre, le compagnon de mes voyages, dévoué comme un caniche, discret comme un sépulcre.

Alors pendant deux heures Wassia parla, lut des lettres, fit devant nous la confession de sa vie d’aventures, avouant son adultère, ses vices, ses passions mettant à nu un passé de boue et de sang, sans cynisme, mais comme avec lassitude, pressée de dire tout, ayant peur d’omettre un détail. Elle arriva enfin à la dernière scène et nous expliqua l’étrange menace de son mari : Je vais me mettre en quête de Celle qui vous doit la vie et avec laquelle la Nature vous a indissolublement liée.

– Féru d’hermétisme, nous dit la comtesse, Noghardt croit à la réincarnation et à la supériorité souveraine de l’homme sur les autres êtres de notre terre.

« D’après ses théories, le grand Adam, synthèse primordiale de la race humaine, s’étant, après un péché, enfoncé dans la matière, et divisé en myriades de personnalités, le but des actes de ces individualités (les hommes) doit être non seulement le retour à l’unité primitive, mais aussi l’évolution de la matière qui l’emprisonne.

« Les diverses modalités de cette matière ne sont, me disait-il, que la concrétisation des pensées ou des désirs bons et mauvais de l’homme.

« Tant qu’il existera des hommes lâches, fourbes, brutaux, il y aura des chacals, des rhinocéros, des renards, ainsi que des pies et des tigres.

« Chaque pensée forme un être dans l’Invisible, chaque passion crée un animal. Une bonne action peut tuer une bête féroce, un crime faire naître une portée de monstres.

« Lorsqu’un homme laisse se développer en lui un vice, il s’attache un être de l’espèce analogue à ce défaut. La vie de cet homme est liée à cet être, animal ou plante ; qu’on tue l’un, ou arrache l’autre, l’homme meurt ou dépérit. Celui qui connaîtrait, par un moyen inconnu, le double animal d’un homme pourrait, en agissant sur cette bête comme à l’aide du colt des envoûteurs, atteindre l’homme lui-même à n’importe quelle distance.

« Voilà, conclut Wassia, les folles théories de l’être que je hais depuis son intrusion dans ma vie. Tigresse, oui je le suis, je l’ai fait souffrir avec délices, heureuse de savoir son mal incurable. Qu’il aille, ce dément, chercher dans le Bengale, aidé d’un fakir aussi fou que lui, l’animal lié à ma vie ! Qu’il le rencontre, et que, d’un coup de griffe, ce tigre l’envoie dans cet au-delà, objet de ses stupide études !

« Mais, je veux vous confier un secret.

La comtesse sortit d’un sac à main, une statuette de cire, minuscule image de son mari.

– Il peut, continua-t-elle, comme il le fait chaque soir, m’apparaître dans la glace de ma chambre et me donner sur ses recherches des détails qui m’affolent la nuit ; mais, le jour, je suis brave ; et si vous croyez à l’envoûtement, vous verrez dans cette image le truchement de ma haine pour l’atteindre, lui aussi, à distance. Cette aiguille s’enfonce lentement par l’œil. Lorsqu’elle touchera la place du cerveau, notre chasseur de tigresses verra la fin de ses exploits.

Malgré l’air sérieux, quoique égaré de la comtesse, je ne pus m’empêcher de sourire devant tant de superstition.

Je lui parlai doucement, comme on console les enfants et les fous. Pierre lui-même en son rude langage voulut lui démontrer l’inanité de ces menteries, Wassia souriait inébranlable, serrant avec rage la statuette dans sa main effilée. Je ne savais comment terminer cette pénible entrevue, lorsque soudain l’attitude de la comtesse changea. Ses yeux fixèrent avec terreur une glace de Venise couvrant un panneau de son salon.

Elle releva si rapidement la tête que son opulente chevelure se déroula sur ses épaules. Ses gestes devinrent automatiques, et d’une voix de somnambule elle s’écria :

– Le soir tombe là-bas, dans le Bengale ; Il est à l’affût. Écoutez, les branches craquent, je vois à la lueur de la lune briller les canons des fusils dans la jungle, une voix murmure une incantation...

– Mon amie, dis-je, en lui prenant les mains, il n’y a personne ici que nous trois, et je vous jure...

– Ici, oui, nous trois, cria la démente, mais là, là, dans la glace, regardez, mais regardez donc ; la Tigresse est ramassée, prête à bondir et Lui est à droite avec les cipayes tremblants, et le fakir en prières...

« Oh Dieu ! Il avance vers l’animal..., il épaule..., il vise... Saute, mais saute donc, bête maudite, là devant toi... Il a tiré... Manquée, Ahâââh................

Wassia, hurlante, l’écume aux lèvres, venait d’imiter à la perfection le rugissement du tigre royal.

Elle tenait toujours la statuette de la main gauche et son pouce enfonçait rageusement l’aiguille dans le crane de cire. Soudain, avant que nous ayons pu faire un geste, elle saisit un kriss malais suspendu à une panoplie, et d’un coup furieux brisa la glace.

Pierre s’était précipité, mais il recula d’horreur. Inondée de sang, tenant toujours la poignée de son arme, Wassia gisait au milieu des débris du miroir, le ventre ouvert, raide morte.

Dans son délire, la malheureuse folle s’était éventrée à la manière japonaise.

 

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Trois mois plus tard, je reçus de mon correspondant de Bombay ce télégramme laconique, nous déconcertant : « Suivant votre désir, je vous adresse nouvelles de l’Américain Noghardt. Pendant une chasse, dans corps à corps avec tigresse, l’explorateur eut l’œil crevé. Après avoir achevé l’animal, blessé d’un coup de couteau au ventre, Noghardt mourut le lendemain des suites de sa blessure. »

 

 

 

Pierre DÉSIRIEUX.

 

Paru dans La Vie mystérieuse le 10 mai 1913.

 

 

 

 

 

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