Le compère de la mort

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Charles DEULIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

Au temps jadis, il y avait un gros censier nommé JeanPhilippe, qui demeurait au hameau du Quesne-Raoult, à quatre portées de fronde de Condé-sur-l’Escaut.

Il ne faut pas confondre le Quesne-Raoult avec la Queue-de-l’Agache : tous les deux dépendent de Macou, mais l’un est à gauche et l’autre à droite de la grand’route de Gand.

Jean-Philippe avait une femme et douze gars, forts comme des attaches de moulin ; lui-même, quoique grisonnant, était encore aussi droit qu’un peuplier.

Or, il arriva que, pour ses étrennes, sa femme lui fit cadeau d’un treizième garçon qui ne promettait point de ressembler à ses frères.

« Tu es maigrelot comme un chat de mai, mon pauvre petit, dit Jean-Philippe, et, de plus, tu as le numéro treize, qui est un mauvais numéro. Tu n’as pas de chance, mais je sais un bon moyen de conjurer le sort, c’est de te donner un homme juste pour parrain. Il ne sera point malaisé de le trouver parmi les voisins... »

Jean-Philippe les passa tous en revue : par malheur l’un avait essayé de lui voler six verges de terre, un autre lui avait tué ses poules, un troisième trichait en jouant aux cartes le dimanche après vêpres, au cabaret du Coq-Hardi. « Bah ! j’en dénicherai bien un à Macou ! » se dit Jean-Philippe. Il pesa dans sa balance les gens de Macou, puis de Condé, et les rejeta tous, qui pour une raison, qui pour une autre. M. le juge de paix et M. le curé de Condé lui-même ne trouvèrent point grâce à ses yeux.

En ce temps-là, M. le juge de paix, pour aller plus vite, apportait à l’audience ses jugements tout faits ; et, au catéchisme, M. le curé donnait la première place au fils de M. le bourgmestre, qui, sauf votre respect, était un âne.

Le gros censier se gratta la tête.

« Ce n’est point aussi facile que je le croyais, se dit-il, tenons conseil. »

Il réunit sa femme et ses fils, et leur exposa le cas.

Après mûre délibération, il fut décidé que, puisqu’on n’avait pu découvrir un homme juste en Flandre, on irait en chercher un en Belgique.

Les Belges, qui sont gens de commerce, parlent trop souvent d’honnêteté et de justice pour n’en point avoir bonne provision.

Le lendemain donc, de grand matin, Jean-Philippe boucla ses guêtres, prit sa crosse et se mit en route. Il marcha trois jours et trois nuits, s’enquérant partout ; mais nulle part il ne rencontra la justice : il n’en vit que l’apparence.

Les Belges les plus délicats avaient tous quelque peccadille sur la conscience. Peut-être aussi Jean-Philippe était-il trop difficile.

Enfin, il arriva dans la ville de Bruxelles en Brabant. Comme il se promenait par les rues, il avisa une grande et belle maison sur laquelle ces mots étaient écrits : PALAIS DE JUSTICE. Jean-Philippe remercia le ciel de savoir lire et sentit son cœur soulagé.

« Je n’ai point perdu mes pas, se dit-il. Il ne faut mie se demander si le maître de céans est un homme juste. Entrons. »

Il entra et vit beaucoup de monde rassemblé dans une vaste salle.

Au fond étaient assis en demi-cercle plusieurs personnages à l’air grave, vêtus de longues robes noires et coiffés de loques. En face d’eux, un vieil homme à grande barbe se promenait de long en large, comme un ours en cage.

Tout à coup, celui qui semblait être le président, vu qu’il avait un galon d’argent à son bonnet, dit à voix haute :

« L’audience est ouverte. Gendarmes, faites asseoir l’accusé, savez-vous. »

Les gendarmes voulurent obéir, mais comme poussé par une force supérieure, l’homme les renversa par terre et continua sa promenade. Les gendarmes se tinrent prudemment à l’écart.

« Votre nom ? » dit le président.

L’accusé, d’une voix chevrotante, répondit sur un air bien connu :

 

– Isaac Laquedem

Pour nom me fut donné.

Né à Jérusalem,

Ville bien renommée,

Oui, c’est moi, mes enfants,

Qui suis le Juif errant.

 

– Votre âge ?

 

– La vieillesse me gêne,

J’ai bien dix-huit cents ans ;

Chose sûre et certaine,

Je passe encor douze ans :

J’avais douze ans passés

Quand Jésus-Christ est né.

 

– Quels sont vos moyens d’existence ?

 

– Je n’ai point de ressource,

En maison ni en bien :

J’ai cinq sous dans ma bourse,

Voilà tout mon moyen ;

En tout lieu, en tout temps

J’en ai toujours autant.

 

– Vous avez été trouvé cette nuit en état de vagabondage. Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

 

– Messieurs, je vous proteste

Que j’ai bien du malheur ;

Jamais je ne m’arrête,

Ni ici, ni ailleurs :

Par beau ou mauvais temps

Je marche incessamment.

 

– C’est tout ce que vous avez à répondre ?... Gendarmes, conduisez-le en prison, savez-vous. »

L’éternel marcheur suivit les gendarmes, en souriant dans sa grande barbe.

Jean-Philippes’éloigna tout songeur.

« Voilà donc comme on rend la justice dans son palais ? se dit-il. Dieu a condamné cet homme à marcher jusqu’au Jugement dernier et on le condamne à s’arrêter. On met les lois humaines au-dessus de la loi divine. Non, ce n’est point dans le Palais de Justice de Bruxelles que je pourrai trouver mon homme ! »

Il sortit de la ville. Le soir tombait. Jean-Philippe entendit des pas derrière lui. Il se retourna, et, à la rapidité de la marche, il reconnut le Juif errant. Il s’approcha de lui et dit :

« Bonhomme ! vous qui marchez depuis dix-huit cents ans, n’avez-vous jamais rencontré un homme juste ?

– Je n’en ai jamais rencontré qu’un seul, répondit Isaac, et on l’a crucifié. Encore cet homme était-il un Dieu ! »

 

 

II

 

Il n’y avait donc jamais eu un seul homme juste sous le ciel ! Jean-Philippe était désolé. Il reprit le chemin du Quesne-Raoult.

Vers minuit, à l’entrée de la forêt de Baudour, il éprouva le besoin de fumer une pipe. Il chercha sa blague : elle avait disparu. C’était une belle blague en cuivre jaune, comme son étui, et dont il se servait depuis plus de trente ans.

Le censier se rappela qu’au Palais de Justice il avait cru sentir une main furtive se glisser dans sa poche. Il comprit pourquoi la Justice avait une si grande maison : elle ne devait point y chômer de besogne.

Par bonheur, il vit venir à lui un homme qui, au clair des étoiles, lui parut haut comme une perche à houblon. Cet homme portait une faux aussi longue que sa personne. JeanPhilippe l’arrêta.

« Qui que vous soyez, l’homme de Dieu, lui dit-il, ne pourriez-vous me faire l’amitié d’une pipe de tabac ? On m’a volé ma blague dans le Palais de Justice de Bruxelles. »

Le faucheur, sans mot dire, tira sa blague et la présenta à Jean-Philippe. Le gros censier bourra sa pipe et battit le briquet. Ce faisant, il eut le temps d’examiner l’inconnu. Le crâne chauve et luisant, les yeux petits et enfoncés sous l’orbite, le nez plat, la bouche démesurément grande et garnie de quelques dents jaunes, les joues creuses, la peau desséchée, on eût dit un squelette échappé du cimetière.

L’étranger paraissait encore plus vieux que le Juif errant, et, à chacun de ses mouvements, ses membres claquaient comme les chandelles de bois que le vent ballotte à la montre des épiciers.

« Merci, grand-père, lui dit Jean-Philippe en lui rendant sa blague. M’est avis que les faucheurs ne gagnent point gros par ici.

– Pourquoi ça ?

– Parce qu’à vous voir on dirait qu’ils ne mangent mie tout leur soûl. Vous voilà maigre comme un chapon de rente. Soignez-vous, c’est moi qui vous le conseille, ou vous ne ferez point de vieux os.

– Sois sans inquiétude, fieu : mes os enterreront les tiens. »

Et les yeux du vieillard pétillèrent comme une pincée de sel dans le feu. Il reprit :

« Que fais-tu par ici à cette heure ?

– Ma femme m’a étrenné d’un treizième garçon, et le pauvre culot est gros comme une ablette. Voulant conjurer le mauvais sort, je me suis mis en idée de lui chercher un homme juste pour parrain... Voilà trois jours et trois nuits que je marche...

– Et tu n’as rien trouvé ?

– Rien. Je n’aurais jamais cru que le compère fût si rare. »

L’inconnu fit une grimace qui avait l’air d’un sourire.

« Veux-tu de moi ?

– Toi !... Est-ce que tu serais un homme juste ? Au fait, tu es bien assez maigre pour cela. Comment t’appelles-tu ?

– Je m’appelle la Mort.

– La Mort !... Diable !... Ainsi, c’est vous qui ?...

– Oui, fieu, c’est moi qui...

– Ah !... Eh bien ! vous avez raison. La Mort est juste. Sa faux moissonne indistinctement le riche et le pauvre. Tope, compère, et nous boirons canette. Je vous promets un baptême qui sera digne du parrain.

– À quand le baptême ?

– À dimanche, au Quesne-Raoult, à quatre portées de crosse de Condé. Vous demanderez Jean-Philippe, le gros censier.

– C’est dit. Bonsoir, compère.

– Bonne nuit, la Mort. »

Les nouveaux amis se séparèrent.

 

 

III

 

Jean-Philippe rentra, le cœur et le pied légers, au Quesne-Raoult.

« Femme, dit-il à la censière, j’ai trouvé un fameux parrain, et, s’il protège notre petit fieu, le gars ne mourra point en nourrice. » Comme les femmes s’effrayent de tout, il ne s’expliqua point davantage.

Au jour convenu, pour faire fête à son compère, Jean-Philippe mit sa culotte de velours vert bouteille, ses souliers à boucles d’argent et sa veste de bouracan. Sa femme, ses fils, ainsi que la marraine, avaient aussi revêtu leurs habits de gala.

Le parrain arriva paré d’une grande houppelande qui flottait autour de sa personne comme une voile le long d’un mât, lorsque le vent vient à choir. Il fut généralement trouvé maigre, mais on avoua qu’il avait l’air cossu.

Le baptême se fit à Condé – car, à cette époque, il n’y avait point encore de chapelle à Macou –, et grand-père Jacob joua l’air du Roi Dagobert sur le carillon de la collégiale.

Le dîner, servi par madame Jean-Philippe, fut si splendide qu’on ne l’a jamais oublié dans le pays. La censière avait tué son cochon pour cette solennité.

Elle mit d’abord sur la table une soupe au petit salé, si épaisse que la cuiller s’y tenait debout ; puis, comme hors-d’œuvre, elle apporta des saucisses, du boudin, du saucisson et des andouilles. Les entrées consistaient en côtelettes de cochon, pieds de cochon panés et rognons de cochon sautés. Pour le deuxième service, on vit apparaître une épinée de cochon, et un rôti d’osons... je veux dire d’oisons d’Hergnies, farci de chair à saucisses et flanquée de deux canards ; puis un plat de choux de Bruxelles au lard et une purée de haricots au lard. Au milieu de la table se prélassait un superbe cochon de lait.

Le tout fut arrosé d’un nombre incalculable de pots de vieille bière brune. Au dessert, pour varier, on but un brassin de bière blanche. Le dessert offrait un beau coup d’œil. On y voyait une énorme goyère et une tarte aux pommes large comme la lune : toutes deux accompagnées d’assiettes de cailloux de Cauchie, de couques sucrées et de carrés de Lille.

C’était le dimanche de l’Épiphanie, et la veille, au marché de Condé, madame Jean-Philippe avait acheté chez Rousseli pour un sou de billets de Rois. On fit donc d’une pierre deux coups : après le bénédicité, on mêla les billets dans le chapeau du parrain, et on tira les Rois.

C’est la Mort qui fut le roi, et Jean-Philippe le fou. On cria : « Roi boit ! » chaque fois que la Mort vida son verre.

Il fut crié, tout compte fait, cent quatre-vingt-dix-neuf fois.

C’était plaisir de voir manger la Mort. Il mangeait autant à lui seul que ses quinze convives, tous flamands. Jean-Philippe se frottait les mains d’aise et pensait tout bas qu’on n’a mie fort de dire que la Mort engloutit tout. Il ne pouvait pourtant s’empêcher d’envier un peu son appétit.

Quand on en vint au café, sa gaieté fut au comble, et d’une voix aussi forte que la voix d’un bœuf, il chanta la Flûte à Mathurin avec une fausseté remarquable. Il aurait volontiers tapé sur le ventre de son compère, mais par malheur son compère n’avait point de ventre.

Comme il n’est si belle fête qui ne finisse, à dix heures du soir, lorsque le couvre-feu sonna à Condé, on but le verre de l’étrier, et après avoir embrassé sa commère et fait risette à son filleul, la Mort prit congé de la famille. Jean-Philippe voulut reconduire son compère un bout de chemin. Ils partirent bras dessus, bras dessous, en chantonnant.

De temps en temps on s’arrêtait pour réciter une prière, comme on dit chez nous, dans les chapelles de la route, ce qui signifie pour boire une pinte et allumer une pipe dans les cabarets où l’on voyait de la lumière.

Les chapelles brillaient dans la nuit aussi nombreuses que les étoiles, car tout le monde tirait les Rois, y compris les gardes champêtres.

« Ah çà ! compère, dit le gros censier en devisant de choses et d’autres, vous devez avoir une rude besogne tout de même, et votre métier est plus dur que celui de fermier. Je ne m’étonne plus que vous soyez si maigre, bien que vous mangiez dru. Combien fauchez-vous de têtes par jour, en moyenne ?

– En moyenne, soixante mille.

– Et combien en avez-vous fauché ce matin ?

– Pas une.

– Eh bien ! voilà soixante mille chrétiens qui me doivent une fière chandelle.

– Oh ! fieu, je n’avais point d’ouvrage aujourd’hui ! J’ai comme cela trois ou quatre jours de chômage par an.

– Mais comment pouvez-vous savoir quand sonne l’heure de chaque mortel ?

– Viens jusque chez nous : tu le verras de tes yeux.

– Chez vous ! oh ! c’est trop loin.

– Nous n’en sommes plus qu’à trois portées de flèche. »

Ils approchaient, en effet, de la forêt de Baudour. De chapelle en chapelle, Jean-Philippe avait marché six heures sans s’en douter. Il s’aperçut qu’il chancelait un peu, quand on arriva à la maison du parrain.

 

 

IV

 

La maison du parrain était une pauvre hutte où l’on voyait, pour tout ornement, la grande faux qui, aux rayons de la lune, luisait comme une faux d’argent.

« Pour un maître ouvrier tel que vous, dit le gros censier, il faut avouer que vous n’êtes point très bien logé.

– Bah ! ce n’est mie l’habit qui fait le moine, ni le pot qui fait la bière ! lui dit la Mort ; et d’ailleurs, je suis garçon. Descendons. »

Il prit sa faux, son marteau, sa pierre et souleva une trappe. Jean-Philippe le suivit. Ils descendirent, descendirent, descendirent tant, qu’il sembla au gros censier qu’ils étaient parvenus au centre du monde.

L’escalier était très roide et fort obscur, et Jean-Philippe manqua plusieurs fois d’haleine ; mais la curiosité le soutint.

Ils s’arrêtèrent enfin devant une porte de fer. La Mort prit une grosse clef à sa ceinture et l’ouvrit. Soudain ils furent inondés de lumière. Jean-Philippe, ébloui, ferma les yeux. Lorsqu’il les rouvrit, il vit devant lui une longue enfilade d’immenses galeries où brillaient des milliards de lampes.

Il y avait des lampes d’or, des lampes de vermeil, des lampes d’argent, des lampes de cuivre, des lampes d’airain, des lampes de blanc-fer ; bref, des lampes de tout métal, depuis le plus précieux jusqu’au plus vil.

Elles étaient pendues à la voûte, accrochées aux murs, étagées sur des gradins de porphyre, et, chose singulière, leurs clartés ne se confondaient point : on distinguait sans peine le rayonnement de chaque lampe.

« Qu’est-ce que cela, Jésus, myn God ? fit Jean-Philippe.

– Tu vois les lampes de tous les mortels. Ceci est le grand lampadaire de la vie. Quand une de ces lumières vient à mourir, c’est qu’un être doit s’éteindre là-haut.

– Ah ! que c’est curieux ! Ainsi les lampes d’or ?...

– Sont les lampes des rois ; les lampes de vermeil, des princes ; les lampes d’argent, des ducs ; les lampes de cuivre, des comtes ; et ainsi de suite jusqu’aux lampes de blanc-fer, qui sont les lampes du menu peuple. »

Le gros censier se promena quelque temps avec ravissement.

Il remarqua les lampes de plusieurs très hauts et très orgueilleux seigneurs qu’on aurait crues pleines d’huile et dont les lumignons commençaient à rougir. En général, c’étaient les plus riches qui donnaient le moins de clarté.

Celle de toutes qui, sans contredit, brillait de l’éclat le plus vif était un vieux et misérable crasset de forme antique. Jean-Philippe reconnut la lampe d’Isaac Laquedem.

Quand ses yeux eurent assez joui de ce spectacle :

« Mon compère, dit-il, je voudrais bien voir les lampes des gens du Quesne-Raoult.

– Première galerie, troisième section, à gauche. »

Et la Mort se mit à rabattre sa faux.

Les coups de marteau se succédaient en cadence, et, de temps à autre, une exclamation de surprise ou un éclat de rire retentissait dans la première galerie. C’était le résultat des découvertes de Jean-Philippe. Soudain il reparut tout effaré.

« Compère, fit-il mystérieusement, je viens vous prévenir que ma lampe baisse.

– Je le sais bien, fieu, dit la Mort sans se déranger.

– Ah ! fit le gros censier, surpris de sa tranquillité. C’est-il un signe que je vais bientôt ?...

– Parbleu !

– Mais ce n’est point pour moi que vous ?...

– Si fieu. »

Et la Mort continua de rabattre sa faux.

« Diable !... » fit Jean-Philippe. Il poussa le faucheur du coude, et en clignant de l’œil, lui glissa ces mots dans l’oreille :

« Dites donc, mon compère, est-ce que nous ne pourrions mie, là, entre nous, y remettre un peu d’huile ? Ça me rendrait un fier service.

– Y remettre de l’huile ! Qu’est-ce que tu me demandes là ?

– Bah ! nous sommes seuls, et le bon Dieu n’y verra que du feu. Entre amis !

– Amis tant que tu voudras, mais dis tes patenôtres.

– Rien qu’un tout petit peu !

– Allons, pas tant de contes !

– Je ne demande qu’à aller jusqu’au mercredi des cendres : histoire de faire carnaval ensemble. Je vous invite pour le mardi gras. Vous verrez quelle noce ! nous boirons plus de deux cents chopes chacun. Nous nous masquerons en bossus et nous irons nous faire sabouler à Condé.

– Voilà que j’ai fini ; je t’en préviens.

– Si peu que point !... Vous en prendrez dans la grosse lampe de M. le curé de Condé, qui déborde et qui luit si mal.

– Désolé, mon camarade, mais ça m’est impossible.

– Qu’est-ce que ça peut vous faire ? M. le curé est un saint homme, il n’en ira qu’un peu plus vite en paradis !

– Non, fieu, non, il faut sauter le pas. Quand tu étais en quête d’un homme juste, personne – pas même le juge de Condé –, n’avait, à tes yeux, la conscience assez nette ; et tu n’as pas plus tôt trouvé ton homme que tu veux le corrompre en lui payant des chopes. Tu es encore un drôle de chrétien, toi ! »

Jean-Philippe allait répondre, mais tout à coup on entendit un pétillement dans la première galerie.

Sa lampe s’était éteinte.

 

 

Charles DEULIN, Contes d’un buveur de bière.

 

 

 

 

 

 

 

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