Le vieux chêne de la Laïta 1

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Ernest DU LAURENS DE LA BARRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

La rivière qui conduit de Quimperlé à l’ancien monastère de Saint-Maurice coule sur le bord de la forêt, et arrose de ses eaux une longue suite de prairies et de beaux pâturages. Souvent, en descendant le courant de ce petit fleuve, on s’étonne de la beauté des rivages et des sites : le bois de l’abbaye, les terrasses de Québlin, des bosquets de pins, de chênes et d’arbres de toutes espèces, puis la forêt, ornent, dans tout son cours, les rives de la Laïta, et offrent aux regards des paysages dignes de l’admiration des peintres et des poètes. En quelques endroits, la rive est escarpée ; les arbres dominent toute la rivière, et leurs branches se baignent dans l’eau. Le pêcheur, au milieu du jour, conduit sa barque sous ces voûtes ombreuses, et s’endort à leur fraîcheur.

À une lieue de la ville, sur la rive droite de la Laïta, on rencontre le passage de Carnoët. J’ai visité les ruines de l’antique manoir. Quelques pans de murailles sont encore debout, et l’on peut voir les vestiges des quatre tourelles massives qui défendaient les angles du château. De lourds gonds de fer marquent la place de l’une des portes principales : c’est là que s’abaissait le pont-levis ; mais, depuis de longues années, les arbres et les broussailles croissent où s’élevaient les tourelles et les donjons, et dans ces lieux, qui retentirent si souvent du bruit des fanfares guerrières, on n’entend plus que les cris des bêtes fauves, ou encore, parfois, les aboiements des meutes et le son du cor, qui viennent, à de longs intervalles, troubler les solitudes de la forêt.

La tradition a, comme toujours, cependant, consacré par des légendes l’histoire du château de Carnoët. Elle y a placé l’une des nombreuses résidences du trop fameux comte Commore, ce terrible sire, qui faisait mourir ses femmes, et ne respecta pas même sainte Triphine, sa dernière épouse, malgré la protection de saint Gildas.

Après avoir visité Carnoët, si vous descendez encore le courant de la rivière, vous arriverez à Saint-Maurice.

L’abbaye de Saint-Maurice est aussi remarquable par sa position que par son antiquité. Bâtie au bord d’un large bras de mer, elle étale ses ruines sur la lisière de la forêt, et, quand la nuit est venue donner des formes fantastiques à ces murs écroulés, le paysan croit voir des moines errer sous les voûtes assombries et des esprits sortir par les fenêtres du couvent.

Dans la chapelle se trouve le tombeau de saint Maurice, et la Révolution, par le plus grand des miracles, a respecté les ossements blanchis du saint moine, fondateur de l’abbaye ; son crâne est renfermé dans une châsse en bois de chêne sculpté, qui repose sur une table de marbre blanc ; on y lit, écrits en lettres gothiques, ces mots : saint Maurice abbé, 1125.

Sous la voûte du portique, en entrant, on voit plusieurs tombeaux dont les inscriptions sont presque effacées ; cependant on peut lire sur la pierre du milieu, après le nom du révérend père saint Maurice : In hoc monasterio obiit.

Au-dessous se trouvait le caveau où l’on déposait les corps des moines décédés au monastère. Au commencement de ce siècle, on y découvrit une chasse en plomb ; et comme la tradition rapporte qu’une duchesse de Bretagne mourut dans cet asile, on pense que ce cercueil était le sien.

Sur le bord de la rivière, non loin de Saint-Maurice, se trouve un vieux chêne, dont le tronc décrépit menace de s’abîmer dans l’eau qui baigne ses racines. Ce chêne, disent les gens du pays, a vu passer plus de trois générations de marins ; aussi tous le respectent-ils comme le génie tutélaire du fleuve. Mais ce qu’il y a peut-être de plus remarquable dans ce genre, ce sont les nombreux ifs dont les moines avaient orné leur jardin, et qui, rangés là, dans leur ordre symétrique, rappellent encore, par leur immobilité et leur couleur sévère, cette grande institution de la vie monastique, qui, dans les premiers âges de notre société, fut un utile et profitable refuge pour la science et la vertu.

Un pêcheur fort âgé me raconta, il y a plusieurs années, sur le vieux chêne de la Laïta, une légende peu connue et presque aussi merveilleuse qu’un conte des Mille et Une nuits. J’étais assis un soir dans la barque du vieux pêcheur, amarrée sous les saules, au bord de la forêt, un peu au-dessous du passage de Carnoët. Ma plume n’est pas assez habile pour rendre la beauté du paysage que j’avais sous les yeux : eaux limpides, forêt silencieuse et touffue, rivages escarpés, verdoyants et solitaires, soleil couchant, murmures du soir et des ondes, beautés de la terre et des cieux... tout était là !

 

 

II

 

– Vous savez bien, me disait le vieux bonhomme, tout en suivant d’un regard attentif les évolutions des lièges qui flottaient au-dessus de ses hameçons, vous savez qu’autrefois il y avait ici près un certain batelier faisant le passage de Carnoët, et dont on disait des choses assez incroyables. Pourtant ne doutez pas de la vérité de l’histoire que je vais vous dire : mon père la tenait de son père, lequel était un saint homme et sergent d’église à Clohars.

Me-zad-goz (mon vieux père), je vous croirai, lui dis-je.

Il continua son récit.

– En ce temps-là, il y avait aussi au bourg de Clohars un jeune couple en promesse de mariage : on devait faire la noce le lendemain du pardon de Toul-Foen 2, c’est le joli pardon des oiseaux, qui a lieu en juin à l’entrée de la forêt, du côté de Quimperlé. Un soir que nos amoureux regagnaient leur village après avoir visité des parents dans la paroisse de Guidel, ils descendirent au passage de Carnoët pour traverser la rivière. Guern, le jeune homme, appela le batelier et dit à Maharit, sa fiancée, de l’attendre tandis qu’il irait allumer sa pipe chez son parrain dont la chaumière était voisine. Le passeur vint à l’appel : Maharit entra dans la barque, et fut surprise de la voir s’éloigner aussitôt du bord : croyant que le patron plaisantait, elle le pria d’attendre son cousin – elle disait son cousin par précaution, car les bateliers sont jaseurs quelquefois – ; mais le bateau étant arrivé dans le courant filait, filait toujours plus rapidement.

– Arrêtez, père Pouldu, arrêtez ! s’écria la pauvre fille d’une voix suppliante ; que dirait Loïc Guern d’une telle folie ?...

Vaines prières : le passeur, immobile, sans voix et sans regard, paraissait insensible, et la barque entraînée descendait toujours... toujours...

Maharit éperdue détourna la tête pour appeler son fiancé à son secours. Elle vit, debout sur la rive assombrie, enveloppés de leurs suaires, des spectres se dresser et tendre les bras vers elle d’un air menaçant : c’étaient les femmes mortes de Commore, et l’on eût reconnu Triphine au poignard dont le manche sanglant sortait de sa poitrine. Maharit poussa un cri de terreur, et tomba évanouie au fond du bateau, qui disparut alors au détour de la rivière.

Guern en ce même moment arrivait au passage ; il appela la paysanne de tous les côtés, il attendit et appela encore ; il interrogea le fleuve d’un regard anxieux, mais il ne vit rien, rien que l’eau paisible et sombre ; il écouta longtemps et n’entendit rien, rien que le rossignol chantant sous la feuillée.

– Le bateau est déjà loin, bien loin d’ici, lui dit une vieille mendiante en se levant du milieu des joncs et des herbes touffues ; apparemment que la fille curieuse a regardé derrière elle et oublié de faire le signe de la croix en y entrant.

– Vous êtes folle, la mère, dit le paysan, que diable me contez-vous là ?

Et il s’en alla courir toute la nuit le long du rivage, comme une âme en peine, appelant à grands cris sa fiancée et le passeur tour à tour.

À l’aube du matin, Guern revint au village. Il demanda Maharit à ses parents, à tout le monde ; personne n’avait revu la jeune fille. Il passa les jours suivants à explorer tous les sentiers, à sonder tous les buissons de la forêt, sans découvrir aucune trace de sa douce envolée. Enfin, trois jours après, comme il s’était assis, accablé de fatigue et de douleur, sur un rocher au bord de la rivière, il vit passer la vieille mendiante, qui lui adressa ces paroles :

– Eh ! bien, paour Guernik (pauvre petit Guern), as-tu retrouvé Maharit, la jolie fille de Clohars-Carnoët ?

– Hélas ! non, répondit le paysan les larmes aux yeux ; en savez-vous des nouvelles ? Ô doux Sauveur ! dites-le-moi, car Maharit devait être ma moitié de ménage (mon épouse).

– Pauvre simple incrédule, je t’ai déjà dit qu’elle a regardé derrière elle dans le bateau, et pour cette raison le passeur l’aura conduite à la plage des morts.

– Où est donc cette plage maudite, reprit Guern ? je veux y aller, dussé-je !...

– Ah ! c’est un secret, interrompit la vieille, c’est le secret du sorcier qui mène la barque de ce passage ; mais tout sorcier qu’il est, ceux qui sont chéris de Jésus l’emportent sur lui, et les gens charitables sont bénis de Dieu... J’ai faim, Guern, j’ai bien faim : la charité, mon enfant !...

– Pauvre femme, dit le paysan, tenez, voici mon pain, car je n’ai pas faim, depuis que j’ai perdu Maharit.

– Merci, Guern, tu es un bon chrétien, et je vais te donner un conseil. Avant de t’embarquer dans ce bateau maudit, dont le patron s’est vendu au diable, il faut te munir d’une branche de houx que tu iras couper à minuit au village des Korrigans, dans la forêt, au-dessus de l’endroit appelé le Saut du cerf ; tu tremperas cette branche dans le bénitier de la chapelle de saint Léger, qui protège les fiancés, et tu viendras ici pour passer l’eau.

– Que ferai-je ensuite, ma bonne mère ?

– Quand tu seras embarqué, continua la vieille, prends garde de regarder en arrière ; tu diras ton chapelet, et lorsque tu seras rendu au trente-troisième grain, tu ordonneras au passeur, en lui montrant la branche de houx, de te conduire vivant à la plage des morts. Le sorcier tremblera à la vue du rameau bénit et t’obéira.

Le paysan, plein d’espoir, suivit en tous points les conseils de la vieille mendiante, et un soir, muni de la branche de houx, cachée sous son habit, il se rendit au rivage de la Laïta, grossie par un orage récent. Le batelier vint à son appel : en entrant dans la barque, Guern commença son chapelet ; mais vers le milieu de la rivière, tout ému au souvenir de sa fiancée qu’il espérait revoir, il oublia ses prières et se pencha en dehors du bateau ; alors le chapelet échappa de ses mains tremblantes et tomba dans l’eau ; tout à coup des cris sauvages retentirent sur les rives, puis la barque, entraînée par le courant, dériva avec une rapidité effrayante.

Guern cependant se souvint de sa branche de houx ; il la prit à la main, et la montrant au passeur il lui ordonna de le conduire auprès de sa fiancée, puis sans attendre l’effet de cet ordre, l’imprudent frappa le sorcier de son rameau bénit. Celui-ci poussa un cri terrible, abandonna les rames et s’élança la tête la première dans l’eau profonde et noire. Quelques moments après, à la clarté de la lune, le paysan vit sortir de la rivière un chêne desséché dont le tronc, penché sur l’eau, demeura fixé au rivage entre deux rochers, à l’endroit où l’on voit encore aujourd’hui le vieux chêne de la Laita.

Guern, au désespoir, fit entendre de longs gémissements, et bientôt la barque alla se briser contre un rocher vis-à-vis de Saint-Maurice. Le malheureux se sauva difficilement à la nage.

Depuis ce temps on vit à tous les pardons de Clohars, de Saint-Léger et des environs, un pauvre paysan, pâle et demi-nu, courir comme un possédé ; il disait à qui voulait l’entendre : – Conduisez-moi sur la plage des morts, Jésus vous récompensera !

Et des larmes brûlantes coulaient de ses yeux ternes et désolés.

 

 

E. DU LAURENS DE LA BARRE, Revue de Bretagne et de Vendée, 1859.

 

 

 


1  C’est le nom que prennent les rivières d’Isole et d’Ellé après leur réunion.

2  Toul-foen signifie Trou de foin, ou Lieu des foins.

 

 

 

 

 

 

 

biblisem.net