Le revenant de la grève
par
Ernest DU LAURENS DE LA BARRE
Bien des hivers, bien des tempêtes ont démoli, pierre à pierre, les vieux murs du Bois-Éon, depuis le jour où, par un soleil couchant de décembre, je visitai les ruines de ce manoir 1. Je dessinai rapidement quelques pans de murailles, et j’étais sur le point de partir, lorsqu’une vieille mendiante, sortant des ruines, s’avança vers moi lentement et pareille à un fantôme ; car la lune (que l’on me pardonne d’évoquer ici cette figure pâle et usée), la lune, qui paraissait déjà derrière les grands arbres couverts de givre, répandait sur ces lieux solitaires des clartés et des ombres réellement sinistres. Un moment je me berçai d’une illusion fantastique, pour ainsi dire, mais le charme fut bientôt détruit sans retour par une voix triste et cassée, qui me disait en breton :
– La charité, la charité pour l’amour d’ann aotrou Doué, hag itron Werc’hez 2.
– Prenez, ma bonne femme, lui répondis-je, et racontez-moi ce que vous savez de ces ruines d’où vous venez.
– Oh ! oui, mon charitable gentilhomme, la veuve du pauvre matelot Yan Jolu sait bien des choses, car son défunt lui parlait souvent, au retour de la pêche, du Teuz ar drez 3, et sans moi, pour le sûr, mon pauvre homme eût plus d’une fois topé 4 avec l’esprit, pour gagner du pain à ses enfants... nos deux enfants, monsieur, qui sont allés là-haut rejoindre leur défunt père. – De profundis clamavi... et la veuve acheva à voix basse l’hymne funèbre.
Je me sentais ému, et voulant ramener la veuve à l’histoire promise, j’ajoutai :
– Ainsi, vous connaissez la légende de ce château ?
– Oui, monsieur, une belle légende, une histoire où l’on parle de perles et d’or ! Je puis bien parler de l’or, sans pécher, va dichentil 5, quoique je n’aie jamais vu d’or que dans mes rêves du bon Dieu, si ce n’est une fois pourtant dans les mains du seigneur de Trofeunténiou (un seigneur bien charitable), un jour qu’il paya les sergents de Moun-Troulez 6 qui voulaient mettre en prison mon pauvre Jolu, pour une amende, comme ils disaient...
La vieille femme, ayant épuisé tout ce qu’elle savait des bontés du seigneur de Trofeunténiou, s’assit sur une pierre et commença enfin son récit, à peu près en ces termes :
« Sur la pointe la plus élevée de Lok-irek 7, il y a une roche noire qui domine toutes les autres. On dit que quelquefois sur ce roc’h dû (rocher noir), on voit revenir, les soirs de tempête, une ombre sinistre. Du haut de la tour dont vous voyez les ruines, on apercevait ce bloc de malheur et même l’écume des vagues qui venaient s’y briser lorsque le vent poussait à la côte.
Il y a longtemps, bien longtemps que le Bois-Éon n’a plus de seigneurs : le dernier périt pour avoir une fois oublié le Teuz ar drez. D’où venait ce mauvais esprit ? Ni mon père, ni Jolu, mon cher homme, n’ont pu me l’apprendre. Moi, qui pense trop souvent la nuit pour dormir, je crois que le revenant de Lok-irek est l’âme en peine d’un ancien Laermor 8 décédé pendant quelque pillage sacrilège. Que peut-il attendre sur ce rocher noir ? Que la mer se dessèche ou que le Jugement dernier arrive... Dieu ait pitié de son âme ! Ave Maria...
Le seigneur du Bois-Éon avait une femme bonne et pieuse comme une sainte du Paradis, un vrai tênzor (trésor de charité) ; par malheur, il aimait le jeu avec fureur et la pêche avec une passion surprenante. Il avait, dans une petite anse de Lok-irek, les meilleures barques du pays, et l’on dit que ses pêches merveilleuses étaient le résultat d’un certain pacte conclu avec le Teuz de la grève, qui lui indiquait les endroits où il fallait jeter ses filets. De la sorte, il prenait de beaux poissons, des poissons précieux dont les yeux étaient autant de perles fines. Mais quand la pêche était finie, le sire déposait dans un creux du rocher noir la moitié des poissons qu’il avait pris.
Cependant, un soir, il y avait grande et belle assemblée au château du Bois-Éon. Les jeunes seigneurs et les jeunes dames causaient, riaient ou dansaient, tandis que les gens, que l’âge devrait rendre raisonnables, buvaient ou jouaient. De quel côté se trouvait la raison ? Ce n’est pas du côté des années, je pense... ainsi va le monde, monsieur. Mais n’importe, la réunion était bien joyeuse, lorsqu’un étranger, que personne ne connaissait, entra dans la salle. Les dames, dont les yeux sont si pénétrants, ne purent s’empêcher de frémir à sa vue ; mais comme le nouveau venu était magnifiquement habillé de velours rouge, et qu’il portait un large collier d’or, le sire du Bois-Éon l’accueillit en gentilhomme, et lui montrant une place que le dernier joueur venait de quitter, il s’écria :
– Vous plaît-il de jouer avec moi, messire ?
– Tout ce qu’il vous plaira, seigneur.
– Tout cet or, si vous voulez...
Une terrible partie s’engagea. Le seigneur du Bois-Éon perdit ; il voulut sa revanche et perdit encore.
– Mon page, dit-il alors, va me chercher les mille louis qui se trouvent en mon coffre-fort, dans la tour de l’Ouest.
Le page apporta les mille louis, qui furent bientôt perdus. Une fureur extrême animait les yeux du perdant ; mais ceux de l’étranger lançaient des éclairs. Déjà les dames effrayées s’étaient enfuies entraînant la pauvre châtelaine, pâle comme une morte. Il ne restait dans la grande salle que deux ou trois vieux joueurs, témoins de ce jeu de damnés... Alors le seigneur du Bois-Éon s’écria d’une voix terrible :
– Mon château contre tout l’or que tu m’as gagné !...
Il perdit encore et frémit en se voyant seul avec l’homme rouge 9.
– Je pourrais te chasser d’ici, lui dit ce démon, et je le ferai, à moins que tu ne signes ce parchemin de ton sang... C’est bien. Dans un an, jour pour jour, je viendrai ici recevoir les mille perles fines que tu t’engages à me payer ; et si le compte n’y est pas, alors je te chasserai comme un mendiant.
Là-dessus l’homme rouge disparut par la cheminée.
Pendant cela, la dame du Bois-Éon, retirée dans son oratoire, priait Jésus de délivrer son mari. La fenêtre qui donnait sur le grand bois était ouverte, alors une pauvre chercheuse de pain s’arrêta auprès de la fenêtre en demandant la charité. La bonne dame lui mit une pièce d’or dans la main et lui dit :
– Un temps peut venir où, comme vous, ma pauvre femme, j’irai chercher l’aumône.
– Non, non, reprit la mendiante, les saints du paradis ne vous laisseront pas mendier. Prenez ce morceau de la Vraie Croix ; c’est un tilsam (talisman) contre les pièges de l’ange noir, et quand un grand malheur vous affligera, vous le poserez sur le côté du crucifix, à l’endroit de la plaie, et vous serez délivrée.
Alors la mendiante s’éloigna, mais il sembla à la châtelaine qu’une lumière éclairait la forêt sur son passage.
Bien promptement l’année s’écoulait. Le sire du Bois-Éon avait l’air d’un possédé, et ne manquait jamais, les soirs d’orage, de s’en aller à la pêche. Mais le terme, marqué de sang sur le parchemin, s’approchait à grands pas, et le compte des perles n’était fait qu’à moitié, quoique le sire n’eût jamais manqué de partager avec le Teuz ar drez. Enfin, la veille du jour fatal, après un bon coup de filet bien rempli et bien pesant, au moment de monter sur la roche noire où le partage se faisait d’habitude, notre pêcheur s’écria :
– Mil malloz ! (Mille malheurs) pourquoi faut-il partager ! encore un coup comme celui-ci, et ma somme est faite si je garde le tout. Revenant, mon ami, nous partagerons demain.
Le sire, en disant cela, remonta dans son bateau malgré la tempête qui redoublait, hissa la misaine et serra l’écoute. Les vagues étaient affreuses en ce moment.
– C’est égal, dit le sire, ar mor pé ar perlez 10.
Et la barque partit comme un goëland effrayé. »
– Vous voyez, monsieur, que je ne passe rien dans mon histoire, reprit la veuve qui commençait à grelotter ; c’est que mon pauvre défunt Yan Jolu causait mieux que personne, et il racontait des choses si édifiantes, Jésus !
Tout en disant cela, la mendiante se mit à arranger la paille de ses sabots usés, ce qui annonçait qu’elle allait se mettre en route et que l’histoire touchait à sa fin. Elle regarda le temps noir avec inquiétude, écouta tristement le bruit lointain et sourd de la mer, et continua son récit d’une voix plus basse, mais plus animée :
« Enfin pour vous revenir, au dernier son de minuit, un grand coup de marteau fit trembler la maison ; la dame du Bois-Éon, inquiète de son mari, priait pieusement dans son oratoire. Voilà que tout d’un coup une lueur de feu éclaira le petit appartement, et la pauvre dame aperçut devant elle l’homme rouge lui-même.
– Que voulez-vous ? lui dit-elle, d’une voix douce et tremblante.
Le goaz ru lui montra sur le parchemin le seing de son mari, qui ressemblait à une tache de sang.
– Votre seigneur est mort, lui dit ce démon, mort et noyé sur la grève de Lok-irek ; donnez-moi donc les mille perles qu’il me doit, ou sortez de ce château qui m’appartient.
La malheureuse femme se jeta à ses genoux, le supplia en pleurant, se dépouilla de ses bijoux et du peu d’or qu’elle avait. Tout cela ne faisait qu’irriter le cruel. Alors la veuve désespérée, en levant les yeux sur le crucifix, aperçut le petit morceau de la Vraie Croix, elle le posa aussitôt sur le côté du Christ, en disant : Va Doué, me sikouret 11 ! et au même instant des nuages remplirent la chambre. La Vierge Marie apparut et deux beaux anges enlevèrent au ciel la sainte femme du Bois-Éon qui paraissait endormie.
L’homme rouge n’était plus là, vous pensez bien ; il s’en était allé d’où il était venu, à cinq cent mille pieds sous terre, comme disait mon défunt Yan Jolu ; et pour en finir, ceux qui vinrent au Bois-Éon le lendemain matin ne trouvèrent plus que les ruines que vous voyez.
Il y en a pourtant qui disent que des hommes sans crainte, en passant par ici sur le tard, ou d’autres chauds de boire 12, après une foire d’automne, ont vu le goaz rû jouant aux cartes sur une pierre ; et sur la grève aussi, entre Lok-irek et Saint-Jean-du-Doigt, des pêcheurs attardés ont rencontré le Teuz ar drez, mais l’histoire du seigneur du Bois-Éon est trop connue dans le pays ; nos bons matelots évitent le Teuz fall 13 et se contentent de la pêche que le bon Dieu leur envoie. De même en ce bas monde, va dichentil – et mon pauvre défunt, qui parlait si bien, ne manquait jamais d’ajouter cela pour finir –, chacun doit être satisfait de la part qu’il a reçue à sa naissance, et fût-il paour (indigent) comme la veuve du matelot, qu’il bénisse la main d’ann aotrou Doué. »
À ces mots la vieille femme chercha en tâtonnant son bâton de houx au milieu des herbes et des broussailles, et l’ayant saisi elle se leva péniblement. Une pluie froide commençait à tomber, et le vent agitait les arbres dépouillés du grand bois, avec ces bruits sinistres qui, sur les côtes, annoncent une tempête.
– Prions pour les matelots ! dit la mendiante, et elle s’éloigna en murmurant un De profundis.
E. DU LAURENS DE LA BARRE, Revue de Bretagne et de Vendée, 1859.
1 Le Bois-Éon. Les ruines de ce château, qui appartient aujourd’hui à la famille du Dresnay, se trouvent à deux lieues de Morlaix, à droite de la route du Lanmeur : elles n’ont de remarquable que leur étendue et paraissent modernes. Cependant on y voit quelques vestiges d’un château plus ancien. Les sires du Bois-Éon sont descendus de Pierre de Lanmeur. (1300.)
2 Pour l’amour du Seigneur Dieu et de Madame la Vierge.
3 Teuz ar dréaz ou drez ou trez : Revenant de la grève.
4 Toper, toka, frapper dans la main pour faire un pacte.
5 Va dichentil : mon gentilhomme. Les paysans appellent ainsi les gens de la ville.
6 Mountroulez : Morlaix.
7 Lok-irek : lieu long, pointe qui s’allonge dans la mer.
8 Laer-mor : voleur de mer, pirate.
9 L’homme rouge, en breton, goaz rû.
10 Armor pé ar perlez : La mer ou les perles, il voulait dire : des perles ou le naufrage.
11 Va Doué, me sikouret ! Mon dieu, secourez-moi !
12 Chauds de boire : Tommei mâd.