Sainte Odile

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

l’abbé HUNCKLER

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au temps du roi de France Childéric II, vers l’an 666, d’autres disent vers 670, l’Alsace fut élevée au rang de duché. Le premier duc d’Alsace fut Adalric, communément appelé Attich (Etticho, dans des documents anciens). Il était Austrasien.

Sous son autorité furent placés le Sundgau, le Brisgau, plus une partie de la Souabe et de la Suisse.

À Marlenheim et à Kirchheim s’élevaient les châteaux où les rois d’Austrasie avaient accoutumé de tenir leur habitat et leurs assises de justice.

Adalrich, ou Attich, fixa non très loin de là sa résidence, à Obernai.

Il avait épousé Béreswinde qui, d’après certains chroniqueurs, n’était autre que la belle-sœur de Childéric. Attich vivait avec elle tantôt dans son château d’Obernai, tantôt dans sa forteresse de Hohenburg (Altitona), sise sur une montagne d’où l’œil embrasse une telle surface de plaines, à l’infini, que l’on croit voir le monde entier.

Le peuple appelait ce lieu, jadis, Hohe Tonne, et c’est là, d’après l’Historia Lombardica, que l’empereur Maximianus avait construit sa demeure pour se défendre contre ses ennemis.

Les deux époux souhaitaient un héritier, Attich, pour lui céder ses biens et ses honneurs, Béreswinde, pieuse femme, pour l’élever dans la crainte du Seigneur.

Or, Attich était encore païen.

Un jour, il revenait de la chasse. On lui dit qu’un enfant venait de lui naître. C’était une fille ; elle était aveugle.

Quand le père sut cela, il entra en grande colère et voulut faire tuer l’enfant. Les païens croyaient que la naissance d’un enfant aveugle était une preuve de la malédiction des dieux. Il s’écria :

– Aucun de ma race n’a encore subi une honte pareille !

Béreswinde répondit :

– Seigneur, ne sais-tu pas que le Christ a dit d’un aveugle-né : « Celui-ci est né aveugle non par la faute de ses parents, mais pour que la puissance de Dieu se manifeste par lui ? »

Mais il ne se calmait pas, croisant les bras, frappant le sol du pied ; et il ne songeait qu’à faire mourir l’enfant.

Il redit encore une fois à sa femme :

– Fais tout pour que je ne voie plus l’enfant ! sinon je n’aurai plus de plaisir au monde.

La pauvre mère appelle sa servante, qui venait de mettre aussi un enfant au monde.

– Voici ma fille Odile qui est aveugle, et son père veut la faire mourir. Comment la sauver ?

La servante lui répond :

– Ne vous affligez pas, car Dieu peut lui donner la vue aussi facilement qu’il l’a privée de voir la lumière.

Elle prend Odile dans son tablier et la porte à Scherwiller, près Sélestat. Elle dit à son enfant : « Il faut partager ta nourriture avec Odile. » Il eut le sein gauche, Odile le sein droit.

Restée seule, Béreswinde pleure abondamment, mais sa tristesse ne tue pas la prudence dans son cœur. Elle craignait qu’Attich découvrît le lieu où l’enfant se trouvait cachée, et elle envoya un messager qui porta Odile au couvent de Baume-les-Dames où était abbesse une de ses sœurs.

En ce temps-là, il y avait à Ratisbonne de Bavière un évêque fort saint homme, du nom d’Erhardus. Il reçut avis du ciel d’avoir à se mettre en route et de traverser le Rhin, et de se rendre au couvent de Baume-les-Dames où lui serait montrée une petite fille aveugle, appelée Odile. Il devait la baptiser, et l’eau sainte donnerait la lumière aux yeux fermés de l’enfant.

Il partit, en compagnie de son frère Hidulf, qui avait renoncé au siège épiscopal de Trèves pour vivre en un monastère.

Il baptisa l’enfant, qui ouvrit les yeux et sourit au messager du Seigneur, qui fut la première créature qu’elle vit en ce monde.

Erhardus lui dit : « Ma chère fille, j’espère que nous nous verrons ainsi dans la vie éternelle. »

L’évêque dit alors à l’abbesse et aux religieuses comment tout cela lui avait été annoncé par le ciel. Puis il repartit et retourna dans son pays.

Rentré chez lui, il prit une grande feuille de papier blanc, et se mit à écrire au duc d’Alsace ce qu’il avait fait et vu, bien soigneusement, de sa plus belle écriture. Mais le duc ne lui répondit pas.

Odile grandit et devint une jeune fille aussi belle que pieuse ; s’appliquait à toutes les vertus ; dédaignait toutes les vanités : quoiqu’elle sût qu’elle était fille d’un prince puissant, ne voulait que servir celui à qui elle devait la lumière.

Elle apprit qu’elle avait un frère du nom de Hugues, né un an après elle, et qui jouissait de toutes les faveurs de son père. Et elle lui écrivit une lettre où elle disait qu’elle aurait bien du bonheur si elle voyait son père seulement une fois.

Hugues se présente devant Attich :

– Gracieux père, je désire que tu veuilles écouter une prière de ton fils.

– Est-ce une demande juste ? répond le duc.

– C’est une grande prière, car je demande le retour de ma sœur qui subit un injuste exil.

Attich entra en fureur et lui imposa silence. Mais Hugues avait grande pitié de sa sœur, et il lui envoya en secret un chariot de voyage, chargé de tout ce qui était nécessaire.

Or, un jour que le duc était avec son fils et sa suite sur la terrasse de Hohenburg, il vit un beau char qui s’avançait sur la route d’accès du château.

Il demanda qui pouvait venir en si bel équipage. À quoi Hugues répondit que c’était sa sœur Odilc.

– Qui est le fou criminel qui l’a fait venir sans mon ordre ? s’écria Attich.

– Seigneur, répondit Hugues, moi ton fils et ton serviteur, j’ai trouvé impossible qu’elle vécût en une telle pauvreté, et par pitié, je l’ai fait venir ici. Je demande ton pardon !

Ce disant, il s’agenouilla, mais le père, ne pouvant dominer sa fureur, leva son bâton ferré et à plusieurs reprises, avec rudesse et force cris, il l’assena sur la tête du jeune homme, dont la cervelle éclaboussa les assistants.

Alors, le duc d’Alsace, Attich, qui avait voulu faire tuer sa fille, et qui venait de tuer son fils, se mit à trembler, à gémir, et à implorer ses dieux, pour qu’ils rendissent la vie au jeune homme étendu à ses pieds. Mais il adressait ses lamentations à des dieux qui n’existent pas. Il fallut enterrer son fils.

Loin de reporter l’affection qu’il avait pour ce fils sur sa fille Odile, il se répandit contre elle en invectives, disant que si elle était restée à Baume-les-Dames, tout cela ne fût pas arrivé. Il résolut de la chasser, mais songeant que tout le monde à présent connaissait qu’Odile était sa fille, il craignit dans son orgueil qu’on sût qu’il la laissait en grande pauvreté, loin du toit de sa famille.

Il ordonna qu’elle fût enfermée dans une salle écartée du château de Hohenburg, et qu’on lui donnât juste pour subsister. Elle remercia son père et se contenta de son sort malheureux.

En ce temps-là, mourut la nourrice qui l’avait prise dans son tablier et portée à Scherwiller. Elle creusa le sol de ses mains, et enterra elle-même sa nourrice.

Trente ans plus tard, on voulut enterrer à cette place un autre corps. Celui de la nourrice était en poussière, mais le sein droit qui avait allaité Odile était intact.

Dans tout le pays, on parlait de l’éclat de la cour d’Attich, de la beauté et de la bonté de sa fille.

Arrivèrent des hommes considérables pour demander la main d’une si noble princesse. Attich et ses courtisans la pressèrent de se marier, mais elle ne voulait pas renoncer à son vœu de servir Dieu et le fiancé de son âme, son Sauveur et Rédempteur, Jésus-Christ.

Cela déchaîna de nouveau la colère de son père contre elle ; et il voulut, par violence, la forcer d’épouser un riche et puissant prince venu d’Allemagne.

Comme son père s’obstinait, elle sortit un soir du château par une petite porte ; descendit dans la vallée, déposa ses riches vêtements et les échangea contre ceux des pèlerins pauvres. Elle courut à pied jusqu’au Rhin que lui fit franchir un batelier. Quand elle eut pris pied sur la rive opposée, elle s’enfuit vers la Forêt-Noire.

Mais le duc Attich, s’étant aperçu de l’évasion de sa fille, fit seller tous les chevaux de ses écuries et, avec le prince prétendant à la main d’Odile, il poursuivit la fugitive. Et une foule de soldats, de courtisans, de valets, de chiens jappants, suivait.

Il franchit le Rhin et entra dans la Forêt-Noire. Par des espions répandus partout, il sut le chemin qu’elle avait pris. Grâce à la vitesse des chevaux, la troupe l’eut bientôt rattrapée.

La sainte enfant, fatiguée d’une marche difficile dans un pays inconnu, s’était assise un instant pour prendre quelque repos.

Elle entendit le galop des chevaux qui s’approchait, et le cliquetis des armes de ses persécuteurs.

Elle se releva et tenta de prendre sa course pour chercher un refuge au haut de la montagne. Mais ses forces la trahirent et elle s’affaissa devant un grand rocher, au moment où surgissaient le duc Attich et sa troupe.

Elle implora le Seigneur de lui venir en aide. Alors, le rocher se fendit en deux, avec fracas, s’ouvrit comme deux battants d’une porte immense, la laissa entrer et se referma sur elle.

Frappé par ce miracle, le duc appela sa fille, lui promit de la laisser vivre selon sa sainte vocation, et congédia le prince prétendant. Le rocher s’ouvrit à nouveau et Odile, dans l’éclat de son innocence et de sa sainteté, apparut aux yeux de la foule des cavaliers muets d’admiration.

À dater de ce jour, la caverne formée par le rocher ouvert fit jaillir une source limpide qui se répandit dans la vallée. Aujourd’hui encore, cette eau possède de grandes vertus pour guérir les yeux malades. Au-dessus de la source, une chapelle s’élève, consacrée à la sainte. Elle appartient à la ville de Fribourg-en-Brisgau. Elle reçoit les visites fréquentes des fidèles, ainsi que des amis de la solitude et de la belle nature.

Revenu sur ses biens, le duc Attich donna à sa fille le château de Hohenburg et toutes sommes d’argent nécessaires pour fonder un couvent, dont elle fut la première abbesse. En quelques années, le nombre des chanoinesses attirées par la piété et la sagesse d’Odile s’éleva à cent trente.

Or, Attich vint à mourir, et Odile connut en esprit que son père souffrait mille peines en Purgatoire, pour tous les péchés dont il s’était rendu coupable sur la terre. Alors, elle ne cessa de prier pour le salut de son père. Elle pria durant de longues années.

Un jour, elle aperçut une grande lueur, et elle entendit une voix qui lui disait, du haut du ciel : « Odile, ma fille, le Dieu tout-puissant a exaucé tes prières, et les anges viennent de porter en Paradis l’âme de ton père. »

Elle versa des larmes abondantes, tant était grande sa reconnaissance envers Dieu.

La chapelle, dans le jardin du couvent, où nuit et jour priait Odile pour l’âme de son père, s’appelle aujourd’hui la chapelle des larmes. Devant l’autel, deux trous sont creusés dans une pierre. Ce sont les traces des genoux d’Odile.

Elle donnait de grands exemples de mortification. Sa nourriture était du pain d’orge ; son lit était une peau d’ours ; et elle reposait sa tête sur une pierre dure.

Le nombre de pèlerins augmentait chaque jour ; et beaucoup de malades se traînaient jusqu’au couvent pour implorer Odile. Car on vantait fort son pouvoir miraculeux.

Dans un vallon, du côté de Saint-Nabor, elle fit bâtir un hospice destiné aux infirmes pour qui l’ascension de la montagne eût été trop pénible.

En ce temps, sa pieuse mère Béreswinde vivait encore. Elle possédait des biens et des revenus tout autour d’un village qu’on appelait Bersa ou Berse, abréviation de son nom Béreswinde. C’est Bœrsch, aujourd’hui.

Près de l’hospice, fut bâtie la chapelle Saint-Nicolas, consacrée par saint Léodogar en personne, qui était l’oncle d’Odile.

Le nombre des religieuses augmentant toujours, avec la prospérité du couvent, Odile fonda près de l’hospice de Saint-Nabor un deuxième couvent qu’elle appela Niederhohenburg, ou Niedermünster. Elle garda l’autorité sur toutes ses fondations.

Un jour, un homme vint à elle, qui lui apportait trois rameaux d’un tilleul. Il lui conseilla de les planter devant son couvent, lui disant que, grâce à eux, les hommes se souviendraient d’elle. Elle fit creuser trois trous et planta les rameaux de sa propre main : le premier au nom du Père, le deuxième au nom du Fils, le troisième pour le Saint-Esprit. Les trois rameaux ont donné trois puissants tilleuls que l’on voit encore aujourd’hui.

Odile s’entretenait avec les âmes des bienheureux.

Une nuit, elle vit saint Jean-Baptiste, pour qui elle avait une grande dévotion : il était tel qu’au jour où il baptisa Jésus-Christ, vêtu d’une peau de mouton.

Une fois, une servante vint lui dire qu’il n’y avait plus assez de vin à la cave, pour satisfaire les pèlerins. Elle répondit : « Le Dieu qui a nourri cinq mille hommes avec cinq pains et cinq poissons pourra bien nous abreuver tous avec le vin qui nous reste. Va prier dans l’église : cherchez d’abord le royaume de Dieu, et vous ne manquerez pas des choses temporelles qui vous sont nécessaires. »

Au moment de servir le repas, la servante trouva plein le tonneau qu’elle avait laissé presque vide.

Un autre jour, pendant la construction de l’église, quatre beaux bœufs, avec un chariot de pierres, tombèrent dans le précipice d’une profondeur de plus de soixante-dix pieds. Mais grâce à la prière de sainte Odile, les bœufs ne furent pas blessés, ni le chariot brisé, et moins d’une heure après, les bonnes bêtes amenaient les pierres devant l’église en construction.

Une fois, elle descendait de Hohenburg à Niedermünster. Elle rencontra un misérable pèlerin, étendu sur le chemin, mourant de soif. Se souvenant du rocher qui l’avait préservée de son père et où une source abondante avait jailli, elle avisa un rocher au bord de la route, et lui dit : « Pierre, dure pierre, aie pitié de ce pauvre homme, et donne-lui à boire. » Alors, une source se mit à murmurer ; le pèlerin se désaltéra et revint à la vie.

Plus tard, une croix de pierre fut élevée au-dessus de cette source, dont l’eau miraculeuse est recueillie dans une vasque abritée par une petite chapelle. Les fidèles y disent des prières, s’y lavent les yeux, et remplissent leurs gourdes.

L’eau de cette source non seulement guérit les aveugles, mais empêche les yeux sains de s’abîmer.

Quand elle sentit que sa dernière heure approchait, elle se rendit à la chapelle Saint-Jean, convoqua toutes les religieuses, leur recommandant de toujours obéir à Dieu, de vivre selon Sa haute volonté, et aussi de prier pour les âmes de ses ancêtres. Puis elle dit aux religieuses d’aller dans une autre chapelle pour réciter les psaumes. Elle voulut mourir seule, parce que Jésus-Christ, abandonné de ses disciples, mourut seul.

Quand son âme bienheureuse eut quitté son corps, pour monter vers les joies éternelles, l’air fut rempli d’un doux parfum qui se répandit dans les vallées et dans la plaine. Les religieuses perçurent cette douce odeur, et comprenant que leur abbesse n’était plus vivante, elles revinrent dans la chapelle Saint-Jean, et la trouvèrent non pas allongée, mais agenouillée.

Alors les religieuses se lamentèrent, parce que leur mère était morte sans les sacrements derniers. Et elles ont supplié Dieu qu’il ordonnât à ses anges de ramener cette sainte âme dans ce corps mort. Et Odile revint à la vie.

Elle dit : « Mes chères sœurs, pourquoi m’avoir arrachée au bienheureux séjour et à la société de sainte Lucie, pour me ramener dans ce misérable corps ? » Elle se fit apporter un calice, avec le Saint Sacrement qu’elle s’administra elle-même. Derechef, son âme s’envola vers le ciel.

Longtemps on a conservé dans la chapelle ce calice qui, d’après certains chroniqueurs, fut apporté à l’abbesse mourante par un ange.

Odile fut ensevelie dans la chapelle de Saint-Jean, peu après l’an 720.

On la fête le 13 décembre.

 

 

Abbé HUNCKLER, Histoire des saints d’Alsace, 1832.

 

Recueilli dans Contes populaires et légendes d’Alsace,

Presses de la Renaissance, 1974.

 

 

 

 

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