La chasse du roi Hérode

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Désiré MONNIER

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une histoire curieuse est celle de l’apparition annuelle du roi Hérode, qu’on est bien étonné d’entendre raconter dans la vallée de Condes, partie dans le Jura, partie dans l’Ain, parce que ce roi des Juifs nous est étranger.

Le soir de la veille des Rois, l’ex-roi Hérode passe avec une meute nombreuse et bruyante, mais si rapidement qu’on évite avec soin de se trouver sous sa direction, car on y serait renversé et foulé sous les pieds sans miséricorde. Laurent Dalphin, marinier, me racontait en 1847 que, revenant de Lyon quinze ans auparavant, et près d’arriver à Condes, il avait vu – de ses propres yeux vu – une meute innombrable qu’il prit d’abord pour celle de M. Reydelet, mais qu’il reconnut ensuite pour celle du roi Hérode. Elle venait de passer à la nage la rivière d’Ain, et se répandait dans les champs, dans les prés, dans les vignes. Il entend même encore ses aboiements, qui diminuaient de force à mesure qu’elle s’avançait au fond de l’horizon.

Ayant raconté la chose à Pierre Richoux, celui-ci l’accueillit d’un air d’incrédulité un peu choquant, ce qui amena un défi pour l’année suivante. Il fut convenu qu’à pareil jour ils sortiraient ensemble du village, et qu’alors ils seraient témoins tous deux de la vérité de ce phénomène. Le passage du chasseur eut effectivement lieu. Antoine Levrat, leur ami commun, qui les accompagnait, peut l’attester. À peine étaient-ils engagés dans un étroit sentier tracé dans les neiges, qu’ils ont entendu de loin, sur les montagnes du Bugey, le train de cette chasse nocturne. Le bruit grossissant de plus en plus avec une incroyable vitesse, comme si la meute eût marché de front avec le vent, nos braves champions avaient compris qu’ils n’avaient plus qu’à battre en retraite ; et ils étaient rentrés chez eux tout hors d’haleine, profondément convaincus du passage du roi-chasseur.

– Il y a bien quatre-vingts ans (me disait-on à la même époque) que le Cafi était pontonnier et le plus intéressant narrateur de Condes. Une nuit qu’il était couché, il est réveillé par les cris : « À la barque, à la barque ! » La nuit était froide ; on était à la veille de la fête des Rois, c’est-à-dire précisément au cœur de l’hiver. Il en coûtait au Cafi de se lever ; il aurait volontiers envoyé au diable l’importun voyageur. Un sentiment d’humanité le rappelle bien vite à son devoir ; il s’habille à la hâte, court à la nacelle et traverse la rivière. Là se trouvait un grand monsieur couvert d’un grand chapeau, armé d’un grand fusil et suivi d’une grande meute. Le personnage entre dans le bateau, ses chiens y montent aussi, qui chargent d’un poids énorme le frêle esquif. Ces quadrupèdes l’avaient déjà rempli, qu’il en sautait, sautait encore, sautait toujours, tant et si bien qu’il en passait trois cents d’un coup.

En mettant pied à terre, le généreux passager, désirant récompenser dignement le zèle et le bon cœur du pontonnier, lui remplit la main de pièces d’or. Mais quand l’honnête Cafi, de retour à sa maisonnette, voulut compter les louis qu’il avait reçus, il ne trouva plus dans son gousset que des feuilles de buis !

Il se souvint alors que c’était la veille des Rois, et vit bien qu’il venait d’avoir affaire à ce réprouvé d’Hérode.

 

 

 

Désiré MONNIER et Aimé VINGTRINIER, Contes et traditions populaires

recueillis dans la Franche-Comté, le Lyonnais, la Bresse et le Bugey, 1874.

 

Recueilli dans Le grand légendaire de France : Fantômes et revenants,

par Marie-Charlotte Delmas, Omnibus, 2006.

 

 

 

 

 

 

 

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