Le moulin du Diable

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

D. E. ROULEAU

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous venons de mettre la main sur un manuscrit fort précieux : c’est le journal d’un de nos anciens compagnons d’armes, décédé à Québec il y a dix-huit à vingt ans. Cette relation renferme de très jolies légendes, que les braves habitants des paroisses des Écureuils, du Cap-Santé et de la Pointe-aux-Trembles ont recueillies de la bouche de leurs bien-aimés ancêtres et dont la tradition se transmet avec un soin jaloux de génération en génération.

Nous avons lu ces légendes avec un vif plaisir et nous croyons intéresser nos lecteurs en reproduisant quelques-uns de ces récits épisodiques mais épiques de notre histoire nationale. Nous laisserons la parole à notre ami L.., qui va nous transporter à trente milles en amont de Québec, dans la paroisse des Écureuils, située sur la rive nord du fleuve Saint-Laurent.

« Bien souvent, dans mon jeune âge, dit-il, j’aimais à me promener sur les bords enchanteurs de la rivière Jacques-Cartier et à contempler les deux énormes caps qui en gardent l’entrée comme deux sentinelles vigilantes. Ces lieux, remarquables par leur beauté naturelle et pittoresque, ont été le théâtre de luttes héroïques et sanglantes entre les Français et les Anglais. Le soc de la charrue du laboureur a plus d’une fois ramené sur la surface du sol des débris de sabres et de mousquets, comme pour inspirer aux générations futures le respect qu’elles devront à la mémoire des vaillants capitaines qui ont arrosé de leur sang ces champs de bataille.

« Outre les brillants faits d’armes compulsés par les historiens, les anciens de la paroisse ont recueilli de la bouche de leurs aïeux une foule de légendes merveilleuses, des contes de revenants, de loups-garous, etc. La légende du moulin du Diable, entre autres, a été, pendant plus d’un siècle, un sujet de terreur pour toute cette région ; car on le disait hanté par le diable lui-même, et c’est pour cela qu’on l’avait baptisé de ce nom peu poétique. Le moulin dont je parle s’élevait dans le « Fonds de Jacques Cartier » ; mais, aujourd’hui, on n’en voit plus que les ruines. Toutes les fois que je passais près de cette vieille masure, même en plein jour, j’étais saisi de frayeur ; car il me semblait voir à travers les ruines la figure de quelques diablotins avec leurs grandes cornes, leurs longues queues et leurs fourches traditionnelles.

« Par un beau soir du mois de juillet, désirant respirer l’air embaumé de mon pays et me reposer dans la solitude, je pris le chemin qui conduit à Jacques-Cartier, et je descendis sur le bord de la rivière du même nom. Le soleil disparaissait alors derrière les grands arbres qui se dressent majestueusement sur la falaise du Cap-Santé, et les ténèbres s’allongeaient peu à peu sur l’onde bondissante. Le spectacle qui se déroulait devant moi aurait fait le sujet d’une magnifique peinture ; je le contemplais avec allégresse, mais je ne pouvais m’empêcher d’éprouver en même temps un sentiment d’effroi, parce que j’entrevoyais dans le fond noir du tableau les ruines du moulin du Diable.

« Je continuai cependant ma promenade, et je me préparais à allumer ma pipe, lorsque j’entendis un bruit semblable à celui que fait une petite pierre qu’on lance dans une rivière. Je regardai de tous côtés, et j’aperçus bientôt la silhouette d’un homme robuste qui, assis sur le sommet d’un rocher, faisait la pêche au doré. Je m’approchai tranquillement du pêcheur, que je reconnus aussitôt, et je l’apostrophai ainsi :

« – Holà ! père Godin, il paraît que vous n’avez pas peur du diable, puisque vous pêchez à la brunante si près de sa demeure. »

« Le père Godin, tout occupé au plaisir de la pêche, ne m’avait pas entendu venir vers lui ; aussi fit-il un bond prodigieux à cette exclamation ; mais il reprit bientôt son aplomb et me répondit :

« – Ah ! bonsoir, mon petit Louison. Moi avoir peur ! mais tu me connais, et tu sais bien que je ne crains pas plus le diable que les voleurs et les brigands passés, présents et futurs. Tu arrives fort à propos. Je m’aperçois que tu te prépares à fumer ; par conséquent, tu dois avoir des allumettes dans tes poches. Imagine-toi donc que je suis parti si pressé de la maison, que j’ai oublié de prendre mon « batte-feu ». Viens t’asseoir, et nous « tirerons une touche » ensemble.

« – C’est ce que je venais faire ; car, en vous apercevant, je me suis dit : je vais aller fumer la pipe avec le père Godin, et nous causerons en même temps des fameuses ruines qui sont là, à quelques pas de nous. »

Un sourire effleura les lèvres du pêcheur ; et, tout en bourrant sa pipe de bon tabac canadien, le père Godin reprenait :

« – Pourtant, c’est un fait certain qu’on a entendu du bruit dans cette masure. »

« Je riais sous cape ; mais le bon vieux s’en aperçut.

« – Tu ris ! Bigre, si tu avais été à ma place, un soir, tu n’aurais pas ri et tu ne rirais pas aujourd’hui ; car, sans mon scapulaire et ma petite médaille de la Vierge Marie, je ne serais pas où je suis maintenant. Tiens ! quand j’y pense, je tremble encore comme un peuplier agité par l’aquilon. »

« Et, de fait, j’entrevis la frayeur peinte sur le visage du père Godin, qui jetait des regards furtifs sur l’habitation diabolique. Mais ce ne fut qu’une ombre passagère, car il continua aussitôt d’une voix calme :

« – Tu dois savoir qu’il n’y a plus personne dans la maison de M. Lucifer, depuis que j’y ai couché un soir. Je n’ai pas froid aux yeux, tu sais ; or, si j’ai eu peur, c’est que c’était effrayant, tu peux m’en croire.

« – Racontez-moi donc cette histoire-là. Je désire beaucoup connaître ce qui inspirait tant de crainte et de terreur aux braves habitants des Écureuils et du Cap-Santé, qui ont cherché à pénétrer ce mystère, mais qui avaient bien soin de se tenir à une certaine distance du moulin, de peur de voir des revenants ou d’entendre des chansons infernales. Je crois que vous êtes le seul qui ait osé entrer dans cette masure, le soir, et réussi à faire cesser tous les racontages qui circulaient dans la paroisse à ce propos. »

« Le père Godin fut charmé de l’éloge sincère que je faisais de sa bravoure. Il se rendit donc à mon désir avec empressement. Secouant sa cendre de pipe sur son genou, il retira sa ligne de l’eau et me fit le récit suivant :

« – Le moulin dont tu vois les ruines était bâti au même endroit qu’occupait la maison de mon grand-père Jean Godin, du temps du fort Jacques-Cartier, qui fut pris par les Anglais commandés par le capitaine Fraser, dans le cours de l’automne de 1759. Le premier moulin, qui fut construit par un Anglais, fut emporté par la crue des eaux au printemps suivant. On en rebâtit un autre, qui devint, quelques années plus tard, la proie des flammes, et il n’en reste plus que les ruines qui sont là, à notre droite. On ne fit, dans la suite, aucune tentative pour le reconstruire. C’est de cette époque que datent toutes les histoires de revenants que tu as entendu raconter. On a cru pendant longtemps, et on le croit encore dans certaines familles, que ces ruines étaient hantées par des esprits infernaux. On disait qu’on voyait tous les soirs des lumières se promener dans toutes les parties de cette masure ; on a été même jusqu’à faire courir le bruit que l’on y avait vu le diable tout rouge habillé comme un soldat anglais, se dandinant avec une torche flamboyante à la main, chantant et blasphémant. Toutes ces histoires firent le tour de la paroisse, et tout le monde en fut effrayé.

« Un jeudi du mois d’août, il y a trois ans de cela, ma bonne vieille Madeleine, que j’aime autant qu’au jour de mon mariage dans la petite église des Écureuils, me dit :

« – Mais, mon bon Jean, on n’a pas de poisson pour demain, et tu sais que vendredi est un jour maigre. Prends donc ta ligne, descends à la rivière et emporte-moi une couple de beaux dorés pour notre dîner de demain. Hein ! mon vieux ? »

« Je ne me le fis pas répéter deux fois. Je cours chercher ma ligne favorite, ma pipe, mon tabac et mon briquet, et je descends, en fredonnant La claire fontaine, la côte qui conduit au rocher où nous sommes maintenant. Je viens toujours ici, en face de l’îlot, parce que c’est la meilleure place de toute la rivière pour prendre du doré. Mais, ce soir-là, la fortune ne me souriait point du tout ; j’eus beau recourir à toute ma science de vieux pêcheur, le poisson fuyait mon hameçon. Aussi, il faut bien le dire, le temps n’était pas propice : la chaleur était accablante, il n’y avait un air de vent, la surface de l’eau était unie comme celle d’un miroir, le tonnerre grondait dans le lointain, et la noirceur arrivait à pas de géant. Cependant je ne bougeais pas de mon poste, je voulais à tout prix capturer deux ou trois dorés ; car je n’aurais pas eu belle façon de retourner à la maison les mains vides. Ma bonne Madeleine, malgré la tendre affection qu’elle me témoigne, aurait pu me gouailler et peut-être me priver de mon dîner le lendemain.

« Tout à coup je sens mordre ; je tire vivement ma ligne, mais le poisson que je tiens au bout de ma ficelle est très gros et il se débat comme le diable dans l’eau bénite, à tel point que ma perche casse. Inutile d’ajouter que mon prisonnier s’empresse de fuir et de disparaître pour ne plus revenir. Comme il faisait déjà noir et que l’orage devenait de plus en plus menaçant, je pris le parti de lever le pied et de retourner à la maison ; car Madeleine m’avait dit en partant :

« – Mon cher Jean, on va avoir de l’orage, le temps se graisse ; reviens de bonne heure et passe loin des ruines du moulin.

« – N’aie pas peur, femme, je serai ici avant l’orage. Quant au moulin, il n’y a pas plus de diable que sur la main. Bonsoir ; dans deux heures je serai ici, avec une bonne « brochetée ».

« Deux heures s’étaient écoulées, et je n’avais pas de brochetée.

« Au moment où je me levais pour retourner au logis, un éclair épouvantable sillonna la nue, un coup formidable de tonnerre ébranla les deux caps qui se dressent de chaque côté de la rivière, et la pluie commença à tomber par torrents. Ce fut un véritable déluge. Que faire ? J’étais en chemise, et l’eau me pénétrait jusqu’aux os. Il n’y a pas à balancer, il faut que je me mette à l’abri, et, comme le moulin se trouve à deux pas de moi, je me réfugie dans cette masure, malgré les recommandations de ma bonne Madeleine.

« Dans ce temps-là, il y avait sur l’aile droite du moulin une partie du toit qui était encore debout. Je grimpe avec beaucoup de difficulté sur une espèce d’échafaudage en planches qui se trouvait sous cette couverture, et je me couche sur ce lit de camp en attendant le retour du beau temps.

« Il y avait à peine une demi-heure que j’étais là, dans ces ruines, lorsque j’entendis une forte exclamation en anglais, suivie d’un formidable juron contre la température. Je compris parfaitement le sens de cette phrase, parce que je savais passablement bien baragouiner l’anglais à cette époque. J’eus peur, quoique je ne sois pas un lâche, comme tu vas le voir.

« Je porte mes regards vers la rivière, et, à la lueur d’un éclair, je distingue trois hommes, vêtus de chemises rouges, dans une chaloupe qui aborde près du moulin. Je fais aussitôt le signe de la croix et je récite toutes les prières que ma pauvre défunte grand’mère m’avait enseignées dans ma plus tendre jeunesse ; car le doute n’était plus possible : c’étaient certainement les habitants du moulin, c’est-à-dire le diable et ses diablotins.

« Le plus grand, qui me paraissait être le chef de la petite bande, dit à l’un de ses compagnons :

« – John, va faire partir la grande roue du moulin, et entrons vite nous mettre à l’abri de la pluie et prendre un bon coup de brandy. Voilà déjà trop longtemps que nous sommes dehors, pour ce que cela nous a payés. C’est un diable de voyage. »

« Et il se mit à jurer et à maudire contre le temps, contre le ciel et contre tous les saints.

« En entendant ces jurements épouvantables, les cheveux me dressaient sur la tête, et j’aurais donné tout ce que je possédais pour être dans ma maisonnette, auprès de ma bonne Madeleine, qui devait être inquiète sur mon sort.

« Les chemises rouges amarrent leur embarcation à un bouleau près du moulin, entrent dans la masure, viennent s’installer au-dessous de moi et allument un bon feu. Après avoir pris UNE LARME, ils font un excellent repas avec les provisions qu’ils ont apportées de la chaloupe et causent des différents vols qu’ils viennent de commettre dans les paroisses de Saint-Augustin et de la Pointe-aux-Trembles.

« D’après leurs discours, je m’aperçois que ce n’est pas le diable que j’ai là, auprès de moi, mais bien quelques-uns de ses suppôts, qui vivent de meurtres, de vols et de rapines de toutes sortes. Je comprends bientôt qu’ils appartiennent à la célèbre bande des brigands du Cap-Rouge qui, sous les ordres de Chambers, s’est signalée par ses déprédations dans la ville de Québec et ses environs. Je les craignais alors autant que le diable ; car, s’ils réussissaient à me découvrir dans mon réduit obscur et aérien, c’en était fini de moi, et la paroisse des Écureuils aurait compté une veuve de plus dans ses registres de l’année courante.

« La position que j’occupais dans ma cachette me devint intolérable. Pour alléger la fatigue que j’éprouvais, je voulus me retourner sur l’autre FLANC ; mais, comme mon poids est plus lourd que celui d’un enfant, au mouvement que je fis pour changer de position, une planche cassa net et les deux bouts s’abattirent sur le feu de mes hôtes.

« Une exclamation de fureur s’exhala aussitôt de la poitrine des trois bandits :

« – Il y a ici quelqu’un qui nous espionne ! »

« Et le chef ajouta :

« – Que ce soit le diable ou un être humain, il faut s’en emparer mort ou vif. Cherchons partout. Allume des torches, John, et hâte-toi. »

« Deux torches brillent aussitôt dans l’obscurité, et les lumières s’étendent vers mon gîte. Comme il ne me reste plus que deux planches pour reposer ma tête, les brigands aperçoivent immédiatement mon bonnet rouge, dont le gland passe à travers une fissure.

« Le chef dit alors à John :

« – Regarde là-haut ; vois-tu son bonnet rouge ? C’est le diable en personne ; car il n’y a que lui qui puisse grimper jusque-là. Faisons-le descendre à coups de pistolet, si nous ne pouvons pas l’atteindre autrement. »

« Il dit, et l’un des brigands se met à escalader le mur en ruines. Il monte sur une poutre et se trouve à cinq ou six pieds de moi. Les torches ne projetaient plus qu’une pâle lumière ; mais je le voyais par intervalle, à la lueur des éclairs. Il pointe son pistolet sur moi, en criant :

« – Descends, ou tu es mort. »

« Je n’hésitai pas un seul instant. Comme j’avais hérité un peu de la force de mon grand-père Jean, que les Anglais n’ont pu faire mourir, je lui lance une planche par la tête, et mon agresseur dégringole sans tambour ni trompette jusque sur le terrain des vaches.

« La frayeur et la colère avaient triplé mes forces. Je soulève aussitôt une poutre de quinze pieds de longueur sur un pied d’épaisseur et je la jette sur le feu, qui menaçait alors de s’éteindre. Dans sa chute précipitée, ma poutre entraîne une autre pièce de bois, qui bondit, rebondit, donne contre la grande roue, la casse et en fait rouler les débris en bas du coteau, jusqu’à la rivière.

« Rendu presque fou par la peur, je me mets, sans savoir ce que je fais, à crier comme un forcené. Ces hurlements achèvent l’œuvre de mon salut ; car les rôles sont changés. Tout à l’heure j’avais pris ces brigands pour des diables, et maintenant c’est moi qui, à leurs yeux, passe pour être le père des ténèbres. Une partie du moulin démolie, un de leurs compagnons assommé, des cris diaboliques ; il n’en fallut pas davantage pour les convaincre que j’étais le diable en personne. Empoignant leur camarade que j’avais si mal reçu du haut de mon perchoir, ils s’embarquent précipitamment dans leur chaloupe et disparaissent au milieu de l’obscurité, en jurant que jamais le moulin de Jacques-Cartier ne leur servirait de refuge.

« Depuis cette époque, les habitants des Écureuils n’ont plus entendu de bruit ni vu de lumières dans le moulin du Diable.

« – D’après votre récit, reprit notre ami L..., c’était la bande du Cap-Rouge qui venait se réfugier de temps à autre dans le vieux moulin et que les habitants de notre bonne paroisse prenaient pour le diable ?

« – C’est cela. La Providence s’est servie de ton humble serviteur pour chasser ces brigands du moulin, et voilà tout.

« – Dites donc, père Godin, veuillez bien me raconter d’autres histoires comme celle-là. Je pourrais passer la nuit à vous écouter.

« – Ce sera pour demain ; car, depuis mon aventure, ma vieille ne veut pas que je m’absente plus d’une heure le soir ; elle craint toujours qu’il m’arrive quelque malheur, et elle m’aime tant !

« – C’est bien ; demain soir, nous nous rencontrerons sur ce rocher.

« – À demain ! »

« Et nous nous séparons. »

 

 

C. E. ROULEAU, Le moulin du Diable,

Librairie Granger Frères, s. d.

 

 

 

 

 

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