Le Mal spirituel

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

SÉDIR

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ma mission remplie, nous repartîmes pour le Thibet ; le voyage se fil paisiblement, jusque sur les hauts plateaux de l’Hindou-Kouch ; des choses terribles m’attendaient sur ce sommet du monde.

C’était la troisième fois que mon destin m’amenait dans les solitudes neigeuses de l’Himalaya ; mais, bien loin que le froid, la fatigue ou la disette me rebutassent, en outre de la paix que j’ai toujours sentie au fond d’un désert, les montées pénibles, les descentes dangereuses, les tempêtes, les terrifiantes illusions d’optique, rien ne comptait pour moi en face des joies du montagnard : m’emplir les poumons de l’air glacé des cimes, m’enivrer, le soir, de la vue du firmament splendide, savourer les magies charmeresses du soleil levant et les orchestrations tragiques des couleurs du soleil couchant, me noyer dans la béatitude calme des nuits, lorsque la lune éclaire le silence formidable, que pique de loin en loin le cri d’une bête en chasse au fond des vallées. Dans cette paix immense, immobile et pleine de vies, la majesté de la Nature visible exalte le cœur de l’homme jusqu’à l’Invisible ; il repose plus près du sein de la Grande Mère ; l’artificiel et l’inutile dont il s’inquiète d’ordinaire, tombent, comme une écorce sèche ; l’énormité même du corps matériel des forces terrestres, en l’écrasant de toutes parts, fait jaillir du fond de son cœur, la petite plainte si faible qui, seule, peut monter jusqu’au Ciel, et en faire descendre l’Amour.

Ce n’est pas sans raison que les épisodes les plus marquants de l’histoire religieuse des peuples se passent sur les sommets ; le Mérou, le Nébo, l’Horeb, le Thabor, le Calvaire, sont les tremplins mystérieux d’où s’élance, d’un effort surnaturel, la prière des Initiateurs, – ce sont les Havres-de-Grâce où atterrit, des rivages éternels, la nef qui porte au sacrifié les secours nécessaires à la consommation de l’Holocauste.

Les sanies des courants électro-telluriques tombent au fond des vallées ; l’air de la montagne est plus pur ; la terre en est plus riche ; sous la neige, les rochers couvent silencieusement la formation des alumines vierges ; l’eau des sources y coule, invigorante, saturée des saveurs du sol maternel ; l’odeur des forêts développe les poitrines ; les vastes horizons aiguisent les regards ; l’escalade des pentes abruptes forge des muscles d’acier ; le cataclysme imprévu des avalanches, la traîtrise des crevasses, asservit les nerfs au contrôle d’une volonté prompte ; la quasi-solitude exalte l’âme, et la rend avide d’aspirer elle aussi les souffles impollués des cimes mystiques.

Dans l’intimité de la nature, la culture artificielle de l’homme sèche et meurt ; le sens intime reprend sa place normale ; l’instinct du vrai, délivré des préjugés et des conventions sociales, peut épanouir librement ses vertes frondaisons, dans le perpétuel printemps d’une âme innocente. Ah ! si les hommes ne voulaient pas se croire plus savants que la Nature, comme ils s’apercevraient vite que leurs systèmes sont stériles et ne donnent que des fruits insipides ; comme ils laisseraient, sans inquiétude du lendemain, les forces vives de leur interne s’ébattre de-ci de-là, s’offrir aux rayons du vrai soleil, répandre la joie, autour d’eux et en eux, telles une ronde d’enfants qui dansent devant la porte de la chaumière !... Mais nous ne voulons pas comprendre que le simple est vrai.

Une nuit, nous étions campés sur le flanc sud d’une montagne pour nous préserver d’un vent âpre qui nous avait fait cruellement souffrir toute la journée ; le ciel était clair, rien ne faisait prévoir la tempête ; et cependant j’avais vu quelques petits faucons à tête blanche remonter vers le nord contre le vent, au-dessous de nous dans les vallées. J’avais fait part de mes craintes à mes compagnons, et j’avais fait dresser la tente où, comme candidat au nomekhanat, je dormais seul entre deux roches, dans le sens du sud au nord. Je fus réveillé cette nuit-là par le bruit sourd d’une chute sur mon toit de feutre ; comme nous étions entourés de crevasses et de précipices, je voulus attendre le matin, et je passai quelques heures à écouter la tempête de neige prévue s’abattre sur les flancs libres de ma yourte tatare.

Quand le bruit cessa, je voulus sortir ; je dus me frayer un sentier dans la neige ; un soleil radieux faisait briller le plateau immaculé et les pics de diamant ; mais, mes compagnons, leurs tentes, les chameaux et les chevaux, tout était disparu ; un glaçon s’était formé entre les roches qui étayaient ma yourte, et en avait fait une cabane aux murs de neige ; en cherchant, j’aperçus un lambeau de feutre à quelques centaines de pieds au-dessous de moi : la caravane tout entière avait été emportée comme une feuille par l’avalanche, et j’étais seul, avec un sac de thé, sans eau, ni feu, à près de cinq mille mètres de hauteur, par 35° de froid.

Cependant je n’étais qu’à demi-inquiet ; si mes serviteurs avaient été réellement victimes d’un accident, je pouvais, au moyen d’une application de ce que vous appelez la télépathie, demander des secours au couvent le plus proche, et les attendre en me plongeant dans un des états léthargiques de l’Hata-Yoga. Mais si mon abandon était prémédité, j’avais bien à ne plus compter que sur moi-même ; pas un lama ne répondrait à mes appels. Le plus prudent était donc de me prémunir contre la faim.

Tu as entendu parler certainement d’adeptes qui peuvent matérialiser par exemple un sac de riz pourvu qu’ils en aient un grain qui leur serve de base, de point d’appui ; moi, je n’avais rien, que du thé qui n’est pas nourrissant ; la neige avait recouvert tous les argols où j’aurais pu trouver un fragment végétal oublié par l’estomac des chameaux ; je ne pouvais utiliser ce procédé. Mais il m’était relativement facile, avec un peu de patience, d’attirer et d’absorber certaines particules nutritives qui se trouvent dans le voisinage des roches exposées à la pluie. Le minéral, que vos médecins ont étudié beaucoup depuis un siècle, renferme tout ce dont l’homme peut avoir besoin ; la matière première ne me manquait donc pas.

Déjà j’avais recueilli une poignée de poudre rougeâtre, déjà j’avais disposé une aire sous ma yourte, écrit les formules et orienté l’opération, lorsque, sans raison visible, ces paroles lues autrefois et oubliées traversèrent ma mémoire : « Fais que ces pierres deviennent du pain. » Je me levai, profondément troublé ; de quel droit déranger le plan de la Nature ? Que deviendront toutes ces vies microscopiques que ma volonté va jeter dans un pays qui n’est pas le leur, détruisant la courbe de leur évolution, les tyrannisant pour leur faire accomplir une tâche qu’elles ne sont pas préparées à entreprendre ? Et pourtant ma vie à moi est plus précieuse que toutes ces poussières peut-être, mais si je poursuis mon opération, c’est la loi du plus fort que je réalise ; si je fais une injustice aujourd’hui, quels abus de mon pouvoir ne commettrai-je pas demain ? L’heure s’avançait ; bientôt il me faudrait remettre au lendemain la transmutation projetée ; les idées bourdonnaient dans ma tête comme les balles entre deux armées ; si je résiste à ces suggestions, c’est la mort ; je n’ai pas peur de mourir, mais je ne veux pas mourir ; l’orgueil est blessé en moi plus que le désir de vivre ; je recommence tous les préparatifs de mon opération ; tout est prêt ; à nouveau je vais prononcer les paroles rituelles... et mes lèvres restent muettes ; quelque chose est descendu en moi, comme une liqueur amère et astringente ; je me suis senti tout petit, par mon corps et par mon intelligence, et je reste là, comme un insecte, cramponné après la paroi rocheuse, attendant l’inconnu, et heureux d’attendre, dans la nuit, où scintillent les étoiles.

À l’aube je sortis de ce dangereux engourdissement ; les scrupules mystiques du jour précédent avaient disparu ; j’avais oublié les dignités, les mystères, la politique mondiale et l’église lamaïque ; je n’étais plus qu’un montagnard, affamé, mais encore alerte et voulant jouer au plus fin avec la neige, le froid et les précipices.

Je fabriquai avec le feutre de ma tente une sorte de traîneau, que je m’attachai autour du corps du mieux que je pus ; puis ayant saisi le piquet comme gouvernail, et me fiant à ma bonne étoile et à l’expérience que j’avais acquise des glaciers et des champs de neige, je m’allongeai sur le dos et me laissai glisser le long d’une pente à peu près unie au bas de laquelle j’espérai pouvoir trouver, en quelques heures, un être vivant.

Les contusions ne me manquèrent pas, ni les risques de me rompre le cou ; mais vers le milieu du jour, j’avais descendu près de dix-huit cents mètres ; j’apercevais une bande de gazon, et un peu plus bas, des sapins : j’étais sauvé.

Je rassemblai mes forces pour jeter, du bord du bois, quelques appels aigus, que l’écho pourrait porter aux oreilles d’un pâtre ; j’eus la joie d’entendre triller dans l’air une lointaine réponse ; et une demi-heure plus tard, un paysan gravissait la pente en courant, tout heureux de pouvoir rendre service au saint homme de lama, assis sous les sapins, avec un grand air de noblesse et de détachement.

Quelques jours plus tard, je me reposais dans ma cellule en attendant des évènements que je pressentais décisifs. Bientôt arriva l’ambassadeur du Grand-lama d’Ourga, sous un prétexte d’anniversaire à célébrer ; et le lendemain on vint me chercher en grande pompe, au milieu du vacarme des clochettes, des pétards, et des bombances populaires : le conseil des douze nomekhans était réuni ; j’étais au centre ; un long parchemin m’était présenté, en silence ; et j’y lus à ma grande surprise qu’on me destinait un poste élevé dans ce conseil, dont l’un des membres devait disparaître, si je n’avais donné pendant ma mission des preuves notoires de mon incapacité ; je promenai sur l’assemblée un regard sans expression, car je les pressentais tous occupés à m’épier de toute la force de leur attention ; tout autre à ma place se serait défendu ; car la mort est la sanction usuelle de toutes ces délibérations secrètes ; mais mon expérience antérieure des ruses orientales me servit : s’ils avaient décidé ma suppression, rien ne pouvait me sauver qu’un miracle ; je pouvais leur échapper par mes propres forces : je me savais supérieur à eux dans certains rites, que les sanctuaires brahmaniques n’ont jamais voulu communiquer aux bouddhistes ; m’amener à leur dévoiler ces mystères, tel était sans doute le but de ces manœuvres savantes, mais je ne voulus point trahir la parole donnée ; et j’attendis sous le feu de ces douze volontés, avides de m’arracher mon secret, dans le silence de cette salle, au milieu du monastère bourdonnant et de la ville en liesse : aucun désert ne m’avait encore semblé si morne.

Mon impassibilité déconcerta mes juges ; je fus reconduit dans ma cellule, après que l’on m’eut passé au pouce en signe d’honneur un superbe téco, qui est une bague en jade, gravée et ciselée.

Les Nomekhans n’en voulaient donc plus à ma personne physique ; mais j’avais à craindre des tortures d’un autre ordre, dont l’emploi leur est familier, et à qui je n’avais vu résister personne des quelques malheureux que les politiciens des conseils secrets avaient voulu réduire. Les savants ne parlent pas de cet art ; mais les gens du peuple croient que certains Lamas peuvent déchaîner à vos trousses une horde de démons ; tu comprendras, chère Stella, que je ne t’écrive rien de plus là-dessus.

C’est ce qui arriva en effet ; des idées de fuite germèrent dans mon cerveau ; mais comment les réaliser ? Je ne pouvais jamais sortir seul ; je n’avais pas d’autre costume que la grande robe de laine, et le grand chapeau ; je n’avais pas d’argent ; je me désespérai ; puis je voulus employer la suggestion hypnotique pour m’assurer un de mes serviteurs ; mais on avait prévenu mon dessein ; tous étaient, pour ainsi dire, envoûtés par le grand Conseil ; j’eus toutes les peines du monde à faire que mes tentatives restassent secrètes. J’étais pris comme une chenille dans une toile. Pendant des semaines, je me débattis, accomplissant les rites, le chapelet de faînes aux doigts, l’enseignement aux lèvres. Puis l’énervement se calma, et la consomption commença de miner mes énergies. C’est ce qu’attendaient mes tentateurs. Quand ils me surent bien affaibli, impressionnable, désespéré, ils m’envoyèrent chercher, me proposèrent la charge d’abbé d’un des couvents de Lhassa, et me le firent visiter depuis les caves jusqu’aux combles. Ce qu’il y avait là de richesses entassées est inimaginable ; des chambres pleines de pierres précieuses brutes ; d’autres avec des joyaux, remplis de monnaies, d’armes, d’objets d’art, de manuscrits, de dessins, de meubles ; des collections de plantes, de minéraux, d’animaux disparus, d’instruments magiques, de costumes ; je fus ébloui, mes mains s’ouvraient malgré moi vers ces trésors ; mais avant que la fièvre de posséder ne m’envahît tout à fait, je pus dire à ceux qui m’accompagnaient : « À quoi bon ? L’or s’éparpille, la science est vaine, la beauté n’habite point cette terre. » Alors changeant de tactique ils me saluèrent comme celui qu’ils attendaient pour l’accomplissement de leurs desseins. Ils me les dévoilèrent ; il s’agissait de jeter la moitié de l’Ancien Continent sur l’autre moitié, pour asservir la terre tout entière à leur domination. Je me vis héros, demi-dieu, adoré par des millions d’hommes ; toute la beauté, toute la puissance, toute la richesse seraient à moi ; toute l’intelligence aussi et tout l’amour que le cœur humain peut contenir. Une flamme s’allumait dans mon organisme épuisé ; je croisai mes mains dans mes manches pour qu’on ne vît point mes bras trembler ; à mes pieds étaient les trésors des hommes, sous mes yeux le splendide horizon, les cimes, l’éther, les forêts, dans l’innocence de leur éclat printanier ; sur les terrasses inférieures, les novices et les moines pliés en deux à mon aspect me versaient le vin de l’ambition.

« Tu établiras la gloire de Notre-Seigneur le Bouddha sur toute cette terre, me disaient les ordinaux lamaïques ; peut-être changeras-tu les destinées de notre monde ; son satellite révolté, peut-être pourrais-tu, aidé par l’enthousiasme des multitudes, l’amener à la soumission ; tu vivras toujours, présent sur ces montagnes, présent aussi partout où tu le voudras ; ignoré, si tu le veux, unique objet des regards des hommes, si tu le désires. » Et pendant des heures, ces solitaires muets par système égrenèrent à mon oreille le chapelet des concupiscences.

Mais au-dedans de moi, je vis parmi les roues de diamants, scintillant alentour dans les flammes d’or jaillissant de mon cerveau, au fond des laves de rubis coulant dans ma poitrine, tout en haut du dais de saphirs penché sur ma tête, une petite lueur, fraîche comme la goutte de rosée, douce comme le souffle du vent dans les vergers en fleurs. Alors je pus répondre : « Le Seigneur Bouddha a dit : Tout est illusion : Vous ne pouvez donc détruire les illusions en créant d’autres illusions ; permettez, ô très sages, que seul, dans le désert ou dans la ville, je détruise en moi l’illusion radicale ; alors seulement la vérité voudra peut-être descendre ; alors je pourrai vous répondre ; alors nous servirons ensemble tous les bouddhas, et leur père, l’Inconcevable ». À ces mots, les Nomekhans se retirèrent.

Mes souffrances étaient finies. Quelques jours après arriva Théophane avec une caravane de marchands chinois. On découvrit que ma santé avait besoin d’un climat plus clément, et on m’offrit de descendre avec lui vers l’Inde. Quel enchantement que ce voyage, au fond des vallées silencieuses, sous l’ombre des forêts de pins, d’yeuses et de bouleaux ; de loin en loin on rencontrait un petit ours brun, un daim, des singes ; l’aigle gris des nous suivait du haut des airs ; les fleurs des montagnes d’Europe, renoncules, seringas, clématites, anémones, se multipliaient à mesure que nous avancions vers les collines fertiles du haut Népal ; nous ne prîmes le train que dans le Saran, pour filer par le Behar, le Bardwan et Madhupur vers le Gange jusqu’à Calcutta. Et pendant ces trois semaines, que de leçons vivantes me furent apprises par cet être mystérieux que je ne devais plus revoir sur cette terre.

Je vais avoir la joie de pouvoir t’en parler, Stella ; nous allons nous retrouver ; nous voguerons désormais ensemble vers des rives toujours nouvelles, sans que jamais plus la fatigue nous arrête, ni la crainte de n’être pas aidés.

 

 

 

SÉDIR.

 

Paru dans la Revue du spiritualisme moderne en 1906.

 

 

 

 

 

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